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Full text of "Aperçu d'une histoire de la langue grecque"

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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/aperudunehistoOOmeil 


APERÇU    D'UNE    HISTOIRE 


DE    LA 


LANGUE  GRECQUE 


OUVRAGES  DU  MEME  AUTEUR: 
PUBLIÉS   PAR  LA   LIBRAIRIE  HACHETTE 


Caractères  généraux  des  langues  germaniques,  i  vol.  in-i6,  broché.       5  fr. 

Introduction  à  l'étude  comparative  des  langues  indo-européennes,  5''  édition 
corrigée  et  augmentée,  i  vol.  in-8,  broché f en  préparation.) 


A.  MEILLET 


PROFESSEUR    AU    COLLEGE    DE    FRANGE 
DIRECTEUR    d'ÉTUDES    A    l'ÉCOLE    DES    HAUTES    ÉTUDES 


APERÇU    D'UNE    HISTOIRE 


DE    LA 


LANGUE  GRECQUE 


2     EDITION   REVUE  ET  CORRIGEE 


PARIS 
LIBRAIRIE     HACHETTE 

79,   BOULEVARD   SAINT-GERMAIN,   79 
1920 


Tous  droits  de  traduction,  de  reproduction 

et  d'adaptation  réservés  pour  tous   pays. 

Copyright  by  Hachette  1920. 


A    MICHEL    BRÉAL 


RESPECTUEUX  HOMMAGE 


A.  M. 


1 


AVANT-PROPOS   DE   LA    i'*   ÉDITION 


Tous  les  travaux  récents  sur  l'évolution  des  langues  à  l'époque  histo- 
rique ont  abouti  à  montrer  que  le  développement  linguistique  est  chose 
complexe.  A  lire  les  manuels  de  linguistique  historique,  on  a  encore  trop 
souvent  l'illusion  que  tout  se  passe  comme  si  la  langue  se  transmettait 
purement  et  simplement  de  génération  en  génération,  et  comme  si  tous 
les  changements  résultaient  de  cette  transmission  constamment  renouve- 
lée. En  fait,  on  sait  maintenant  que  les  sujets  parlants  appartenant  à  un 
groupe  empruntent  constamment  le  parler  d'un  groupe  social  voisin  et 
que  des  «  emprunts  »  de  toutes  sortes  se  superposent  au  parler  maternel 
de  chaque  sujet,  que  souvent  même  des  groupes  entiers  changent  de 
langue.  Il  n'y  a  guère  d'hommes  qui  ne  se  soucient  de  parler  le  «  beau 
langage  »  de  leur  temps  et  qui  ne  soient  prêts  à  abandonner  pour  un 
parler  plus  prestigieux  celui  de  leurs  ancêtres.  Il  résulte  de  là  tantôt  des 
innovations  de  détail  et  tantôt  des  changements  de  langue  complets  ;  mais 
sans  cesse  on  imite  la  manière  des  gens  qui  sont  censés  «  bien  parler  » . 

Pour  les  périodes  préhistoriques  de  l'évolution  des  langues,  on  est 
libre  de  croire  à  un  développement  linéaire  simple  :  les  données  manquent  ; 
mais  à  juger  des  périodes  anciennes  par  ce  que  l'on  peut  observer  en  fait, 
il  est  devenu  impossible  de  raisonner  comme  si  le  développement  linguis- 
tique avait  ce  caractère  de  simplicité.  Qu'il  s'agisse  de  périodes  préhis- 
toriques, ou  de  langues  historiquement  attestées,  toute  explication 
linguistique  comporte  la  considération  de  faits  multiples,  et  l'on  ne  peut 
comprendre  l'évolution  d'une  langue  qu'en  tenant  compte  des  situations 
historiques  et  des  conditions  sociales  où  cette  langue  s'est  développée. 
Comme  l'a  toujours  indiqué  M.  Bréal,  le  langage  n'a  pas  son  principe 
de  développement  en  lui-même.  Les  changements  qui  s'y  produisent  sont 
commandés  en  grande  partie  par  des  faits  qui  lui  sont  extérieurs. 


Vm  AVANT-PROPOS 

Parmi  les  anciennes  langues  indo-européennes,  il  n'y  en  a  aucune  où 
cette  vérité  apparaisse  en  plus  grande  évidence  que  le  grec.  La  langue 
grecque  est  connue  par  des  documents  qui  sont  parmi  les  plus  anciens  du 
groupe  indo-européen  ;  seul,  le  groupe  indo-iranien  en  offre  qui  sont  d'une 
date  aussi  haute.  De  plus,  ces  documents  sont  variés  ;  ils  appartiennent  à 
des  dialectes  très  divers,  s'étendent  sur  une  longue  période  de  temps  et 
permettent  de  suivre  en  quelque  mesure  l'évolution  des  faits  linguistiques. 
Chaque  genre  littéraire  a  sa  langue  propre.  Et,  d'autre  part,  il  existe  sur 
l'histoire  des  Grecs  des  données  relativement  précises,  dont  il  n'y  a  pas 
l'équivalent  dans  l'Inde,  ni  même  dans  l'Iran.  Sur  un  espace  de  temps 
qui  atteint  maintenant  près  de  trois  mille  ans,  on  a  le  moyen  de  suivre 
approximativement  les  manières  infiniment  diverses  dont  a  évolué  une 
langue  indo-européenne.  Bien  qu'on  soit  loin  de  connaître  le  détail  des 
faits,  que  beaucoup  de  choses  échappent  et  bien  qu'il  ait  fallu,  dans  un 
exposé  bref  et  très  général  comme  celui-ci,  se  borner  aux  traits  essentiels, 
on  verra  combien  cette  évolution  est  complexe,  combien  de  fois  des  Grecs 
ont  changé  de  parler,  combien  ils  ont  fait  d'emprunts  au  parler  les  uns 
des  autres,  et  combien  la  différenciation  ou  l'unification  de  la  langue  est 
déterminée  par  des  circonstances  extérieures  au  langage  :  les  Grecs  ont  été 
amenés  constamment  à  choisir  une  manière  commune  de  parler  et  à  la 
préférer  au  vieux  parler  de  la  cité. 

Un  grand  travail  a  été  fait  dans  les  dernières  années  sur  l'histoire  de  la 
langue  grecque.  La  comparaison  a  été  minutieusement  poursuivie  avec  les 
autres  langues  indo-européennes.  Les  textes  littéraires  conservés  ont  été 
rapprochés  les  uns  des  autres,  et  l'on  a  fixé  l'histoire  des  principaux  faits 
linguistiques  qu'ils  présentent.  Les  inscriptions,  étudiées  avec  soin,  ont 
fourni  des  documents  authentiques,  grâce  auxquels  on  a  pu  situer  à  leur 
place  historique  et  géographique  les  données  fournies  par  les  textes.  Les 
papyrus  sont  venus  donner  une  idée  de  la  langue  courante  de  l'époque 
hellénistique,  et  ont,  depuis  M.  Deissmann,  permis  par  comparaison  d'uti- 
liser certains  textes  littéraires.  Ces  recherches  ne  sont  pas  achevées,  et 
l'on  est  loin  d'avoir  tiré  des  données  connues  tout  ce  qu'elles  peuvent 
fournir.  Mais  il  semble  qu'on  puisse  marquer  dès  maintenant  les  lignes 
principales  du  développement  sans  risquer  de  se  tromper  autrement  que 
dans  le  détail. 

Il  faut  avouer  que  les  Français  n'ont  pris  à  cette  enquête  qu'une  trop 
petite  part.  On  a  vite  fait  de  compter  les  travaux  originaux  et  utiles  publiés 
par  des  Français  sur  l'histoire  de  la  langue  grecque.  L'objet  du  présent 
ouvrage  est  d'abord  de  montrer,  par  un  exemple  illustre,  quelle  a  été  la 
complexité  du  développement  des  langues  indo-européennes,  et  comment 
des  actions  extérieures  interviennent  dans  l'évolution  du  langage.  Le  grec 
fournit  au  linguiste  un  objet  d'observation  aussi  intéressant  qu'à  l'ama- 


AVANT-PROPOS  IX 

teur  de  belles  lettres,  et,  de  même  que  l'on  ne  saurait  étudier  l'histoire 
des  littératures  de  FEurope  sans  connaître  la  littérature  grecque  dont 
toutes  ont  subi  l'influence,  l'action  de  la  langue  grecque  se  retrouve  dans 
beaucoup  de  traits  des  langues  modernes  :  le  vocabulaire  abstrait  de  toutes 
les  langues  modernes  de  l'Europe  a  ses  premiers  modèles  dans  le  vocabu- 
laire des  philosophes  et  des  savants  helléniques,  soit  directement,  soit  par 
l'intermédiaire  des  écrivains  latins  qui  ont  reçu  leur  éducation  de  maîtres 
grecs.  On  souhaite  que  les  pages  qui  suivent  inspirent  à  quelques  jeunes 
gens  le  désir  de  poursuivre  des  recherches  intéressantes  entre  toutes. 

La  bibliographie  qui  suit,  toute  linguistique,  donne  les  titres  des  princi- 
paux ouvrages  dont  on  s'est  servi  pour  composer  cet  Aperçu  et  fournira  le 
moyen  de  compléter  aisément  les  indications  données.  On  devra  y  joindre 
les  ouvrages  sur  l'histoire  et  sur  la  littérature  grecques,  qu'il  serait  super- 
flu d'énumérer.  Mais  la  pensée  de  M.  U.  von  Wilamowitz-Moellendorff  se 
retrouvera  trop  souvent  dans  ce  livre  pour  qu'on  ne  signale  pas  particu- 
lièrement ses  ouvrages  à  l'attention  des  lecteurs  curieux  de  l'histoire  de  la 
langue. 

1913. 


AVANT-PROPOS  DE  LA  2'  EDITION 


Pour  cette  seconde  édition,  le  livre  n'a  été  corrigé  que  dans  le  détail. 
Mais  on  s'est  efl'orcé  de  le  mettre  au  courant,  de  le  compléter,  de  l'amé- 
liorer, et  surtout  d'en  mettre  les  idées  en  meilleure  évidence.  Il  n'y  a 
presque  pas  une  page  qui  n'ait  été  modifiée. 

Mai  1920. 


BIBLIOGRAPHIE 


Les  ouvrages  sur  l'histoire  de  la  langue  grecque  sont  nombreux,  et  il  ne 
saurait  être  question  de  les  énumérer  tous.  Il  suffira  d'en  indiquer  un 
certain  nombre,  parmi  les  plus  récents  ;  les  indications  bibliographiques 
offertes  permettront  aisément  de  compléter  ce  qui  est  donné  ici. 

Pour  la  grammaire  comparée  générale,  dont  la  grammaire  comparée 
du  grec  n'est  qu'une  partie,  on  dispose  du  grand  Grundriss  der  vergUichen- 
den  Grammatik  de  M.  Brugmann  et  de  \a  Kurie  vergleichendc  Grammatik 
du  même  auteur,  celle-ci  traduite  en  français,  sous  le  titre  à^ Abrégé  de 
grammaire  comparée  (Paris  1906)  ;  de  la  Grammaire  comparée  du  grec  et 
du  latin  de  V,  Henry  (Paris,  6"  édition,  1908);  de  V Introduction  à  la 
grammaire  comparée  des  langues  indo- européennes  de  l'auteur  du  présent 
ouvrage  (Paris,  [\^  édition,  I9i5;  on  prépare  une  nouvelle  édition). 

Pour  la  préhistoire  du  grec,  on  a  trois  exposés  :  G.  Meyer,  Griechische 
Grammatik,  3*  édition,  Leipzig,  1896;  ouvrage  maintenant  un  peu 
vieilli,  mais  qui  présente  une  grande  richesse  de  faits,  et  qu'il  serait  utile 
de  remettre  au  point  et  de  pourvoir  d'une  syntaxe.  —  K.  Brugmann, 
Griechische  Grammatik,  3'  édition,  Munich,  1900  ;  systématique,  mesuré  et 
solide;  la  k^  édition  mise  au  courant  par  Thumb,  a  paru  en  igiS.  — 
H.  HiRT,  Griechische  Laut-und  Formenlehre,  2*  édition  (très  augmentée  et 
améliorée),  1912,  Heidelberg.  —  L'ouvrage  de  D.  Pezzi,  La  lingua 
greca  antica,  1888,  est  naturellement  vieilli. 

On  trouvera  beaucoup  de  faits  dans  R.  Wagner,  Griechische  Grammatik 
(fait  partie  du  volume  II  des  Gnind^iige  der  klassischen  Philologie, 
Stuttgart,  1908)  et  dans  le  Manuel  des  études  grecques  et  latines  du  P. 
Laurand,  Paris_,  191 7-1920. 

L'histoire  générale  du  grec  a  été  exposée,  d'une  manière  sommaire, 
mais  avec  une  connaissance  profonde  du  sujet,  par  M.  Wackernagel  dans 


XII  BIBLIOGRAPHIE 

Die  Kultiir  der  Gegenwart,  de  Hinneberg,  vol.  I  (2*  édition,  1907),  et 
d'une  manière  plus  détaillée  et  excellente  par  deux  autres  linguistes  : 

Kretsghmer,  dans  VEinleitung  in  die  Aller tumswissenschaft  de  Gercke 
et  Norden  (Leipzig,  1910;  2*^  édition,   1912),  vol.  I. 

0.  Hoffmann,  Geschichte  der  griechischen  Sprache,  I.  Bis  zum  Ausgange 
der  klassischenZeit.  Berlin-Leipzig  (collection  Gôschen),  2*  édition,  1916. 

La  principale  grammaire  descriptive  du  grec  est  celle  de  Kûhner,  dont 
le  premier  volume  (Phonétique  et  Morphologie)  a  été  revu  pour  la  3^ 
édition  par  Blass  (1890-1892),  et  le  second  (Syntaxe)  par  Gerth  (1898- 
190/i).  Ce  livre  renferme  une  grande  abondance  de  faits  ;  les  indications 
de  grammaire  comparée  du  i*""  volume  sont  dénuées  de  valeur. 

Sur  l'atlique  en  particulier,  on  a  un  recueil  précieux  : 

MeisterhAns-Schwyzer,  Grammatik  der  attischen  Inschriften,  3*  édition, 
1900. 

Sur  Taccentuation  : 

J.  Vendryes,  Traité  d'accentuation  grecque,  Paris,  190/i  (avec  des  notions 
de  grammaire  comparée).    - 

En  ce  qui  concerne  les  langues  voisines  du  domaine  grec,  on  trouvera 
l'essentiel  de  ce  que  l'on  sait  dans  : 

Kretsghmer,  Einleitung  in  die  Geschichte  der  griechischen  Sprache, 
Gœttingue,  1896  (livre  fondamental). 

HiRT,  Die  Indogcrmanen,  Strasbourg,  1905-1907. 

A.  FiCK,  Vorgricchischè  Ortsnainen,  Gœttingue,  1905. 

0.  Hoffmann,  Die  Makedonen,  Gœttingue,  1906. 

Les  dictionnaires  étymologiques  sont  : 

G.  GuRTius,  Grund^fige  der  griechischen  Etymologie,  5*  édition,  Leipzig, 
1879  (vieilli). 

Prellwitz,  Etymologisches  Wôrterbuch  der  griechischen  Sprache,  2*  édition, 
Gœttingue,  1906. 

BoisACQ,  Dictionnaire  étymologique  de  la  langue  grecque,  Paris  et  Hei- 
delberg,  1907-1916  (plus  développé,  au  courant  ;  riche  bibliographie). 

Ces  trois  derniers  ouvrages  sont  commodes  à  consulter  et  fournissent 
l'état  actuel  des  connaissances  ;  on  n'en  saurait  dire  autant  du  volumineux 
Handhuch  der  griechischen  Etymologic  de  Léo  Meyer  (Leipzig,  1901  et  suiv.). 

Le  remarquable  Grieksch  Woordenboek  de  M.  F.  Mûller  (Groningae  et 
la  Haye,  1920)  comporte  une  partie  étymologique  brève,  mais  correcte, 
précise,  savoureuse. 

Sur  la  formation  des  mots,  voyez  l'exposé,  un  peu  sec  et  sommaire, 
mais  substantiel,  de  Debrunner^  Griechische  Worthildungslehre,  Heidelberg, 

1917- 

Sur  les  noms  propres,  on  a  : 

Figk-Bechtel,  Die  griechischen  Personennamen,  Gœttingue,  189^. 


i 


BIBLIOGRAPHIE  XIII 

Sur  les  dialectes,  on  consultera  : 

Meister,  Die  griechischen  Dialekte  auf  Gnindlage  von  Ahrens  Werh 
dargestellt,  1889611892  (inacheyé;  seulement  Tarcado-cypriote,  le  lesbien, 
le  thessalien  et  le  béotien). 

0.  Hoffmann,  Die  griechischen  Dialekte,  Gœttingue,  1 891-1898  (ina- 
chevé ;  les  trois  volumes  parus  renferment  la  description  de  l'arcado- 
cypriote,  du  lesbien  et  du  thessalien  et  la  phonétique  de  l'ionien). 

BoisACQ,  Les  dialectes  doriens,  Paris  et  Liège  1891. 

Et  surtout  deux  excellents  manuels  : 

Thumb,  Handbuch  der  griechischen  Dialekte,  Heidelberg,  1909  (avec  une 
très  riche  bibliographie). 

BucK,  Introduction  ta  the  study  ofthe  greek  dialects,  Chicago  et  Londres, 

1910- 

Il  existe  un  grand  recueil  d'inscriptions  fait  au  point  de  vue  de  l'étude 

des  dialectes  : 

CoLLiTz,  Sanimliing  der  griechischen  Dialektinschriften,  Gœttingue, 
1884-1915,  avec  de  copieux  index.  Pour  les  inscriptions  publiées  depuis 
la  clôture  du  recueil,  on  recourra  aux  diverses  publications  épigra- 
phiques. 

Le  petit  recueil  de  Solmsen,  Inscriptiones  graecae  ad  inlustrandas  dialec- 
tos  selectae  (3"  édition,  Leipzig,  collection  Teubner,  1910),  fournit  les 
meilleurs  spécimens  des  inscriptions  dialectales.  Un  choix  analogue  se 
trouve  dans  le  livre  de  M.  Buck. 

L^Anieiger  annexé  à  la  revue  Indogermanische  Forschun^en  (Strasbourg) 
donne  une  revue  annuelle  des  publications  relatives  à  la  linguistique 
grecque  de  1889  à  1907.  Cette  revue  est  maintenant  remplacée  par  le 
Indogermanisches  Jahrhuch,  1  ^  volume,  1 9 1 3 . 

La  revue  Glotta  (Gœttingue,  premier  volume,  1909)  publie  un  examen 
annuel  depuis  1907  de  toutes  les  publications  relatives  à  l'histoire  du  grec 
fait  avec  haute  compétence  par  M.  Kretschmer. 

Pour  l'histoirede  la  /.c.vy^,  il  y  a  beaucoup  de  bons  travaux  d'ensemble  : 

A.  Thumb,  Die  griechische  Sprache  im  Zeitalter  des  Hcllenismus, 
Strasbourg,  1901,  (et  aussi  le  grand  article,  0«  the  value  of  the  Modem 
Greek  for  the  study  of  Ancient  Greek,  dans  Classical  Quaterly,  "VIII  (191 /i), 
p    181-296). 

ScHWEizER  (maintenant  Sciiwyzer),  Grammaîik  der  pergamenischen 
Inschriften  (Berlin,  mars  1898). 

Nachmanson,  Laule  und  Formen  der  magnetischen  Inschriften  (Upsal, 
1903). 

Crônert,  Memoria  Graeca  Herculanensls  (Leipzig,  igoS). 

E.  Mayser,  Gramniatik  der  griechischen  Papyri  ans  der  Ptolemàer:(eit. 
Laut-  und  Wortl eh re  (Leipzig,  1906). 


XIV  BIBUOGRAPHIE 

H.  St  John  Thackerat,  A  grammar  of  the  Old  Testament  in  Greek, 
vol.  I  (Cambridge,  1909). 

(Cf.  PsiCHARi,  Etude  sur  le  Grec  de  la  Septante,  Paris,  1908,  extrait  de 
la  Revue  des  études  juives.') 

Fr.  Blass,  Grammatik  des  nentestamcntlichen  Griechisch,  k^  édition, 
entièrement  revue  et  mise  au  point  par  M.  Debrunner  (Gœttingue, 
1913). 

MouLTON,  Grammar  of  New  Testament  Greek.  Vol.  I.  Prolegomena  (3* 
édit.,  1909;  traduction  allemande  revue  et  complétée.  Einleitung  in  die 
Sprache  des  Neuen  Testaments,  Heidelberg,  191 1). 

Radermacher,  Neutestamentliche  Grammatik  (Tiibingen,  1911);  fait 
partie  du  Handbuch  :(um  l^euen  Testament  édité  par  Litzmann. 

ScHMiD,  Der  Atli^ismnsin  seinen  Hauptvertretern  (Stullgsirt,  1 887-1 897). 

Pour  la  période  ultérieure  du  développement  : 

Hatzidaris,  Einleitung  in  die  neugriechische  Grammatik  (Leipzig,  1892). 

Psichari,  Etudes  de  philologie  néo-grecque,  Paris,  1892. 

Jannaris,  a  historical  greek  Grammar  (Londres,  1897). 

A.  Thumb,  Handbuch  der  neugriechischen  Volkssprache,  2^  édit.  (Stras- 
bourg, 19 10). 

Pernot,  Grammaire  grecque  moderne,  Paris,  S'' édit.,  1917. 

Kretschmer,  Der  heutige  lesbische  Dialekt,  Vienne,  1905. 

Pernot,  Phonétique  des  parlers  de  Chio,  Paris,  1907. 

Ces  deux  derniers  ouvrages  résument  l'essentiel  de  ce  que  l'on  sait  sur 
le  développement  des  parlers  grecs  modernes,  celui  de  M.  Kretschmer 
pour  le  groupe  du  Nord,  celui  de  M.  Pernot  pour  le  groupe  du  Sud. 

Seule,  la  lecture  des  travaux  originaux  portant  sur  des  questions  spé- 
ciales permet  de  se  faire  une  idée  de  la  complexité vdes  faits.  On  en  trou- 
vera la  plupart  indiqués  dans  les  manuels  et  les  recueils  cités  ci-dessus. 
Voici  l'indication  de  quelques  ouvrages  qu'on  pourra  lire  avec  un  profit 
particulier  : 

W.  ScHULZE,  Quaesiiones  epicae,  Giitersloh,  1892. 

Wackernagel,  Das  Delmungsgesetz^  der  griechischen  Composita,  Baie, 
1889.  —  Beitràge  ^ur  Lehre  vom  griechischen  Ak^ent,  Baie,  1898.  — 
Vermischte  Beitràge  :(t{r  griechischen  Sprachgeschichte,  Bâle,  1897.  — Studien 
:(um  griechischen  Perfektum,  Gœttingue,  1904.  —  Hellenistika,  1907  — 
et  tous  les  articles  de  M.  Wackernagel. 

SoLMSEN,  Untersuchungen  :iur  griechischen  Laut-und  Verslehre  (Strasbourg, 
1901)  et  Beitràge  ■^ur griechischen  Wortforschung  (Strasbourg,  1909). 

Fraenkel,  Griechische  Denominativa  (Gœttingue,  1906)  et  Geschichie  der 
griechischen  Nomina  agentis,  I  et  II  (  Strasbourg,  19 10-19 12). 

Jacobsohn,  divers  articles,  notamment  celui  sur  Der  Aoristypus  àX-zo, 
Philologus,  LXVII. 


BIBLIOGRAPHIE  XV 


H.  Ehrlich,  Untersuchungen  ûber  die  Natur  der  griechischen  Betonung, 
Berlin,  191 2. 

E.  Hermann,  Die  Néensàt^e  in  den  griechischen  Dialektinschriften 
(Leipzig,  19 12). 

J.  ScHAM,  Der  Optativgebrauch  hei  Clemens  von  Alexandrien  (Paderborn, 
1913  ;  Forschungen  zur  Christlichen  Literatur-  und  Dogmengeschichte, 
XI,  k). 

Et,  comme  ouvrages  français  : 

CuNY,  Le  nombre  duel  en  grec,  Paris,  1906. 

V.  Magnien,  Le  futur  grec,  Paris,  191 2. 

Paul  F.  Regard,  La  phrase  nominale  dans  la  langue  du  Nouveau 
Testament,  et  Contribution  à  r étude  •  des  prépositions  dans  la  langue  du 
Nouveau  Testament,  Paris,  19 19. 

Dans  la  Geschichte  der  indogermanischen  Sprachwissenschaft,  dirigée  par 
W.  Streitberg,  le  chapitre  de  Thumb  sur  le  grec,  dans  la  2*  partie, 
vol.  I,  offre  beaucoup  de  faits,  d'indications  générales  et  de  discussions 
utiles  (Strasbourg  [maintenant  Berlin],  1916). 


PREMIÈRE  PARTIE 
LA  PRÉHISTOIRE  DU  GREC 


A.  Meillet. 


i 

4 


«I 


CHAPITRE  PREMIER 

LES  ORIGINES  INDO-EUROPÉENNES  DU  GREC 


Le  grec  est  une  langue  indo-européenne.  Tout  le  monde  en  est  d'accord  ; 
mais  il  convient  de  déterminer  ce  qu'on  entend  par  là. 

Entre  la  plupart  des  langues  de  l'Europe  —  on  peut  dire  entre  toutes  les 
langues  connues  de  l'Europe  sauf  l'ibère  et  le  basque  (sans  doute  appar- 
tenant à  un  même  groupe)  à  l'Ouest,  l'étrusque  en  Italie,  le  finnois  et  le 
magyar  (ce  dernier  apporté  à  date  historique  par  une  invasion),  et  enfin 
le  turc  qui  est  d'importation  moderne  —  et  quelques  langues  d'Asie  : 
l'arménien,  le  «  tokharien  »  nouvellement  connu  par  des  textes  qu'ont 
rapportées  les  missions  en  Turkestan  chinois,  l'iranien,  les  parlers  aryens 
de  rinde  et  notamment  la  grande  langue  littéraire  qu'on  nomme  «  san- 
skrit »,  il  y  a  des  groupes  de  concordances  frappantes  qui  supposent  que 
toutes  ces  langues,  devenues  avec  le  temps  si  diverses,  sont  des  formes 
prises  par  un  même  idiome  ancien.  Cet  idiome  n'a  pas  été  fixé  par  écrit  ; 
il  n'en  subsiste  aucun  débris,  pas  plus  qu'il  ne  reste  un  souvenir  du  peuple 
qui  s'en  est  servi.  Mais  les  concordances  qu'on  observe  entre  le  sanskrit, 
l'iranien,  l'arménien,  le  slave,  les  dialectes  baltiques  tels  que  le  lituanien, 
l'albanais,  le  grec,  le  germanique,  le  celtique,  le  latin,  l'osco-ombrien, 
auxquels  il  faut  maintenant  ajouter  le  «  tokharien  »  — ,  ont  fourni  matière 
à  un  ensemble  de  recherches,  connu  sous  le  nom  de  «  grammaire  com- 
parée des  langues  indo-européennes  ».  Ces  recherches  ont  abouti  à  défi- 
nir les  caractères  généraux  de  1'  «  indo-européen  »  commun,  dont  les 
langues  énumérées  sont  des  transformations  diverses.  Grâce  à  la  compa- 
raison, on  peut  donc  se  faire  une  idée  de  la  préhistoire  de  chacun  des 
idiomes  de  la  famille  indo-européenne. 

Dire  qu'une  langue  est  une  transformation  d'une  langue  plus  ancienne, 
c'est  dire  que,  entre  les  deux  époques  considérées,  il  y  a  toujours  eu  des 
sujets  parlants  qui  se  sont  efforcés  de  parler  d'une  même  manière,  en 


ORIGINES    i:SDO-EUROPEENNES 


employant  une  même  prononciation,  une  même  grammaire,  un  même 
vocabulaire.  Mais  il  ne  se  trouve  jamais  deux  sujets  qui  parlent  exactement 
de  même.  Les  enfants  qui  apprennent  à  parler  n'arrivent  pas  à  s'exprimer 
d'une  manière  identique  à  celle  dont  s'expriment  les  adultes  qu'ils  s'efforcent 
d'imiter  :  chaque  génération  introduit,  sans  le  vouloir,  des  innovations. 
Quand  enfin  des  sujets  isolés  ou  toute  une  communauté  en  viennent  à 
utiliser  une  langue  nouvelle,  distincte  de  celle  qui  avait  été  emplovée 
jusque-là,  ces  sujets  ne  parviennent  qu'imparfaitement  à  parler  comme  les 
membres  des  groupes  dont  ils  veulent  reproduire  le  langage.  Malgré  l'effort 
soutenu  que  font  les  sujets  parlants  pour  réaliser  l'unité  de  langue  à  l'inté- 
rieur d'un  même  groupe  social  et  pour  ne  pas  introduire  des  changements 
dont  l'effet  est  de  rompre  une  unité  de  langue  à  peu  près  étabhe,  il  appa- 
raît donc  sans  cesse  des  innovations  dans  la  manière  de  parler.  Au  bout 
de  quelques  siècles,  une  même  langue  parlée  d'une  manière  continue  par 
des  populations  qui  ont  fait  de  leur  mieux  pour  rester  fidèles  à  l'usage 
ancien  a  donc  nécessairement  varié.  Et  si  les  populations  qui  présentent 
ces  variations  n'ont  pas  maintenu  les  liens  sociaux  qui  les  unissaient  au 
temps  oij  il  y  avait  entre  elles  unité  de  langue,  les  innovations  diffèrent 
d'un  groupe  à  l'autre  ;  il  y  a  dès  lors,  au  lieu  d'une  langue  une,  des 
idiomes  divers,  qui  concordent  à  certains  égards  puisqu'ils  sont  la  conti- 
nuation d'une  même  langue,  mais  qui,  au  sentiment  des  sujets  parlants, 
sont  distincts. 

Une  fois  que  les  sujets  parlants  n'ont  plus  le  sentiment  de  parler  une 
même  langue,  rien  ne  tend  à  faire  conserver  les  éléments  communs,  et  les 
différences  deviennent  chaque  jour  plus  grandes  entre  les  représentants 
d'une  même  langue  ancienne.  En  fait,  au  moment  où  apparaissent  dans 
l'histoire  les  langues  indo-européennes,  à  des  dates  variées  entre  le  viii^  ou 
le  vu"  siècle  av.  J.-G.  et  le  xvi^  ou  le  xvii^  ap.  J.-C,  les  nations  qui 
emploient  ces  langues  ne  s'aperçoivent  plus  qu'elles  ont  au  fond  un  même 
parler.  Les  Grecs  n'ont  vu  dans  les  Mèdes  et  les  Perses  du  x^  au  v=  siècle 
av.  J.-G.  que  des  barbares,  et  les  Perses,  en  établissant  leur  domina- 
tion sur  les  Ioniens,  ne  paraissent  pas  avoir  eu  le  sentiment  qu'ils  fai- 
saient entrer  dans  leur  empire  des  frères,  sinon  de  «  race  »,  au  moins  de 
langue.  L'iranien  du  vu"  siècle  av.  J.-C.  était  inintelligible  à  un  Hellène, 
tout  comme  l'osque  ou  le  latin  des  populations  auxquelles  les  colons 
hellènes  se  sont  heurtés  en  Italie.  Bien  qu'ils  aient  rencontré  en  nombre 
de  points  des  populations  de  langue  indo-européenne,  dont  le  langage 
présentait  avec  le  grec  des  ressemblances  nombreuses,  les  anciens  Grecs 
n'ont  jamais  euj'idée  de  l'identité  originelle  de  leur  langue  avec  celle  de 
ces  barbares;  et  même  le  latin  ou  l'osque,  dont  les  ressemblances  avec  le 
grec  sont  si  évidentes,  n'ont  pas  attiré  leur  attention  à  ce  point  de  vue  ; 
ou  du  moins,  il  ne  subsiste  rien  des  remarques  qu'ils  ont  pu  faire. 


DIALECTES    INDO-EUROPEENS 


La  continuité  linguistique  entre  deux  périodes  successives  se  traduit 
par  des  concordances  systématiques  entre  les  formes  de  ces  deux  périodes, 
et  la  communauté  d'origine  de  deux  langues  par  des  correspondances 
régulières  des  particularités  de  l'une  des  langues  avec  des  particularités 
de  l'autre.  Il  y  a  dans  chaque  langue  un  système  arrêté  de  prononciation 
et  un  système  non  moins  arrêté  de  formes  grammaticales.  Les  change- 
ments à  l'intérieur  de  ces  systèmes  n'ont  pas  lieu  au  hasard,  mais  suivant 
des  règles  définies  ;  et  c'est  ce  qui  fait  qu'une  linguistique  comparative  a 
pu  se  constituer  :  si  chaque  élément  évoluait  indépendamment,  sans  règle 
précise,  aucun  fait  ne  permettrait  d'en  prévoir  aucun  autre,  et  la  linguis- 
tique historique  n'existerait  pas. 

Soit  par  exemple  la  prononciation  :  si  une  s  placée  dans  certaines  condi- 
tions devient  /;,  toute  s  placée  dans  les  mêmes  conditions  sera  en  principe 
traitée  de  la  même  manière.  Si  donc  le  grec  et  le  latin  ont  conservé  un 
certain  nombre  de  mots  indo-européens  commençant  par  s  suivie  de 
voyelle,  on  observe  que  le  latin  y  garde  toujours  Vs  sans  rien  changer, 
tandis  que  l'attique  a  toujours  /;  :  à  latin  septeni,  l'attique  répondra  donc 
régulièrement  par  k-.^i,  à  scquor  par  £-3-[j,a'.,  à  j^//«'-par  r^iu-,  à  sâl  par 
àXç,  à  sâgiô  par  r{^o\)[xxi  Çâyéo[xoi:  en  dorien),  et  ainsi  dans  un  nombre 
d'exemples  illimité.  La  parenté  de  deux  langiies  se  marque  donc  déjà  par 
le  fait  qu'il  est  possible  d'établir  entre  ces  deux  langues  des  rapproche- 
ments étymologiques  comportant  des  correspondances  régulières  entre  tel 
son  de  l'une  et  tel  son  de  l'autre. 

Ce  qui  est  beaucoup  plus  probant,  c'est  la  conservation  de  procédés 
grammaticaux  identiques  dans  le  détail.  C'est  seulement  par  suite  d'un 
usage  fixé  que  la  3"  personne  du  pluriel  est  indiquée  par  -ov-c.  dans  le  dorien 
çipovTt  au  présent  ou  par  la  forme  qui  y  répond  régulièrement  en  attique, 
çspo'jji  ;  une  forme  çfpovx'.  (cpspouT'.)  n'a  par  elle-même  rien  qui  indique  la 
S*"  personne  du  pluriel  ;  il  n'y  a  de  même  qu'un  lien  traditionnel,  et  non 
un  lien  de  nature,  entre  le  sens  du  prétérit  et  l'expression  de  ce  sens  par 
un  £-  préposé  à  la  forme  et  une  finale  -ov  dans  la  3*  personne  du  pluriel 
eçspov.  Si  dès  lors  on  constate  qu'en  sanskrit  bhàranti  signifie  «  ils 
portent  »,  et  àbharan  «  ils  portaient  »,  ce  parallélisme  avec  le  grec  ne 
peut  pas  être  fortuit  ;  et,  si  l'on  observe  entre  le  sanskrit  et  le  grec  quan- 
tité de  concordances  pareilles,  cela  veut  dire  que  le  sanskrit  et  le  grec  sont 
deux  formes  différenciées  de  la  langue  commune  qu'on  est  convenu  d'appe- 
ler langue  indo-européenne. 

Une  langue  parlée  sur  un  espace  étendu  par  des  populations  quelque 
peu  nombreuses  et  diverses  présente  d'ordinaire  des  variations  suivant  les 
lieux,  et  aussi  suivant  les  groupements  sociaux  qui  se  constituent.  Il  y  a, 
comme  l'on  dit,  des  «  dialectes  »,  ou  plutôt  des  variations  dialectales. 
L'indo-européen  commun,    dont  le  grec  est  une  forme  évoluée  d'une 


6  ORIGINES   INDC-EUROPEENNES 

manière  particulière,  présentait  des  variations  dialectales  dont  on  peut  se 
faire  quelque  idée.  Les  limites  d'une  variation  dialectale  ne  concordent 
jamais  d'une  manière  nécessaire  avec  les  limites  d'aucune  autre.  Ceci  se 
traduit  par  exemple  dans  les  anciennes  langues  indo-européennes  par  le 
fait  que  le  grec  présente  des  particularités  communes  avec  plusieurs  autres 
langues  de  la  famille,  mais  que  les  groupements  dont  le  grec  fait  partie 
varient  pour  chaque  cas.  A  certains  égards,  le  grec  concorde  avec  le 
latin,  le  celtique  et  le  germanique,  à  d'autres  avec  l'arménien  ou  l'indo- 
iranien. 

L'un  des  traits  qui  distinguent  le  mieux  les  dialectes  indo-européens  les 
uns  des  autres  est  le  traitement  des  gutturales.  Il  y  avait  en  indo-euro- 
péen deux  séries  de  consonnes  occlusives  gutturales,  dont  l'une  est  repré- 
sentée dans  les  dialectes  occidentaux  —  grec,  italique  (latin  et  osco- 
ombrien),  celtique  et  germanique  —  par  des  occlusives  pures  du  type  de 
k  ou  leurs  représentants,  et  l'autre  par  des  occlusives  prononcées  avec 
accompagnement  d'un  appendice  labio-vélaire  w,  soit  des  occlusives  com- 
plexes du  type  de  Xdiim  qu  ou  leurs  représentants,  qui  sont,  dans  plusieurs 
langues,  des  labiales  du  type  p  et,  en  grec,  des  labiales  ou  des  dentales 
suivant  les  cas  ;  aux  gutturales  du  type  1^,  les  langues  dites  orientales  : 
indo-iranien,  arménien,  slave,  baltique,  albanais,  répondent  par  des  guttu- 
rales très  mouillées,  qui  passent  la  plupart  du  temps  à  des  sifflantes 
comme  y  ou  à  des  chuintantes  comme  le  ch  français  ;  aux  gutturales  du  type 
^"',  ces  mêmes  langues  répondent  par  des  gutturales  pures  du  type  k.  Soit 
donc  le  nom  de  nombre  «  dix  »  ;  on  aura,  en  Occident,  o£xxen  grec,  dccem 
en  latin,  dcich  ?i  en  irlandais,  taihiin  en  gotique  (avec  le  k  devenu  /;  sui- 
vant la  règle  germanique),  mais,  en  Orient,  dàça  en  sanskrit  (le  ç  est  la 
notation  d'une  chuintante),  dasa  dans  la  langue  iranienne  de  l'Avesta,  iasn 
en  arménien,  desjat'  en  russe,  des^imt  en  lituanien  (s^  notant  la  chuin- 
tante cb  du  français).  Soit  au  contraire  le  mot  qui  sert  d'adjectif  indéfini 
et  interrogatif  ;  on  aura,  en  Occident,  quis,  qiiô  en  latin,  tî;,  -60£v  en  grec, 
cia  «  qui  »  en  irlandais  (avec  perte  de  l'élément  labial  pour  des  raisons 
propres  à  l'irlandais)  mais  py  «  qui  »  en  gallois,  hwas  «  qui  »  en  gotique, 
et,  en  Orient,  hàh  «  qui  »  en  sanskrit,  ko  dans  la  langue  de  l'Avesta, 
ku-to  en  vieux  slave,  kàs  en  lituanien.  On  trouve  de  même  dans  la  série  des 
consonnes  sonores,  en  Occident,  qino  «  femme  »  en  gotique  (le  q  gotique 
valant  qu,  qui  représente  régulièrement  en  germanique  un  ancien  gw)  et 
cwèn  en  vieil  anglais,  queen  en  anglais  moderne,  hen  en  irlandais,  J^va  en 
grec  de  Béotie  et  yuvY;  dans  les  autres  parlers  grecs  (avec  un  traitement 
particulier  qui  fait  apparaître  le  caractère  guttural  de  la  consonne,  généra- 
lement dissimulé  en  grec),  mais,  en  Orient,  hin  en  arménien  (le^  armé- 
nien résulte  d'une  mutation  parallèle  à  celle  du  germanique  et  repose  sur 
une  ancienne  sonore  o-),  genna  en  vieux  prussien  (le  vieux  prussien  est  un 


DIALECTES    INDO-EUROPEENS  7 

•dialecte  baltique,  de  la  famille  du  lituanien),  ^ena  en  slave  (^  représente  un 
ancien  g  devant  é),  gnà  en  sanskrit.  —  Les  faits  qui  viennent  d'être  cités 
montrent  —  on  le  notera  incidemment  —  combien  les  diverses  langues 
indo-européennes  diffèrent  déjà  les  unes  des  autres  à  la  date  la  plus 
ancienne  oii  l'on  possède  chacune  d'elles  et  combien  chacune  a  dès  l'abord 
un  aspect  original. 

La  ligne  de  séparation  entre  les  dialectes  est  autre  dans  tel  autre  cas. 
Par  exemple,  l'arménien,  le  grec,  le  latin,  le  celtique  distinguent  les  deux 
timbres  vocaliques  a  et  o  ;  au  contraire,  le  germanique,  le  baltique,  le 
slave,  l'indo-iranien  les  confondent.  Ici  l'arménien  marche  avec  le  grec, 
mais  le  germanique  avec  le  baltique  et  le  sanskrit. 

Le  prétérit  est  caractérisé,  au  moins  dans  une  partie  des  cas,  par  une 
voyelle  préfixée,  qui  est  e-  en  arménien  et  en  grec,  a-  en  indo-iranien 
(a  indo-iranien  répond  régulièrement  à  1'^^  du  grec  et  de  l'arménien),  soit  par 
exemple  grec  £<p£p£,  arménien  eher  «  il  a  porté  »,  sanskrit  àbharat  «  il 
portait  ».  Mais  il  n'y  a  pas  trace  d'augment  en  latin,  en  osque,  en  celtique, 
en  germanique,  en  baltique,  en  slave.  Ici  le  grec  concorde  avec  l'arménien 
et  le  sanskrit,  mais  s'éloigne  du  latin,  du  celtique  et  du  germanique. 

Pour  autant  qu'il  est  permis  de  formuler  une  conclusion  précise  sur 
des  faits  aussi  lointains  et  connus  par  aussi  peu  de  données  positives,  les 
parlers  indo-européens  qui,  en  évoluant,  sont  devenus  le  grec,  étaient 
assez  voisins  du  groupe  italo-celtique  et  du  groupe  arménien  et  pas  très 
éloignés  du  groupe  indo-iranien. 

Les  peuples  de  langue  indo-européenne  n'ont  connu  et  pratiqué  l'écri- 
ture qu'à  une  date  tardive.  C'est  dire  qu'ils  n'ont  pas  d'histoire  ancienne. 
Tout  ce  que  l'on  sait  d'eux,  c'est  qu'ils  ont  eu  une  langue  commune  et  que 
cette  langue  s'est  différenciée  avec  le  temps.  Les  débris  de  civilisation  de 
la  fin  de  l'époque  néolithique  et  de  l'époque  du  bronze  qu'on  trouve  en 
Europe  et  en  Asie,  armes,  outils,  restes  d'établissements,  ont  assurément 
appartenu  en  partie  à  des  populations  de  langue  indo-européenne  ;  mais 
on  n'a  aucun  moyen  d'en  distinguer  ceux  qui  appartiennent  à  des  popula- 
tions ayant  eu  d'autres  langues  :  un  outil  n'enseigne  rien  sur  la  langue  de 
celui  qui  l'emploie,  et  rien  ne  distingue  un  fusil  turc  d'un  fusil  allemand. 
Les  trouvailles  archéologiques  sont  muettes.  Si  quelquefois  on  peut  attri- 
buer certains  fonds  archéologiques  à  des  peuples  de  langue  déterminée, 
ce  n'est  que  par  hypothèse  ;  et  ces  hypothèses  valent  seulement  pour  des 
périodes  voisines  de  l'époque  historique,  où  l'on  sait  par  des  témoignages 
explicites  à  peu  près  quel  a  été  l'habitat  et  quelles  ont  été  les  migrations 
des  peuples  d'une  région  donnée.  Les  faits  historiques  ne  se  laissent  pas 
deviner  ;  si  l'on  n'en  est  pas  instruit  par  des  témoignages,  il  faut  se  rési- 
gner à  les  ignorer  ;  on  ne  peut  suppléer  aux  témoignages  par  l'archéologie 
ni  par  la  linguistique. 


5  ORIGINES   INDO-EUROPEENNES 

On  ne  sait  donc  ni  où  ni  quand  a  vécu  la  nation  qui  parlait  la  langue 
indo-européenne  commune.  Tout  ce  que  l'on  peut  affirmer,  c'est  qu'il  y  a 
eu  une  nation  pour  créer  cette  unité.  Car  l'expérience  montre  que,  si  une 
langue  commune  peut  survivre  à  la  rupture  d'une  unité  nationale,  il  faut 
une  certaine  unité  —  unité  politique  ou  du  moins  unité  de  civilisation  — 
pour  constituer  une  langue  commune.  L'anglais  est  demeuré  la  langue 
des  États-Unis  d'Amérique  après  que  les  Etats-Unis  ont  formé  un  Etat 
distinct;  mais  il  a  été  d'abord  la  langue  de  la  nation  anglaise.  La  xo'.rq 
grecque  de  l'époque  hellénistique  s'est  constituée  sans  une  unité  politique  ; 
mais  elle  est  due  à  la  forte  conscience  de  l'unité  d'une  civilisation  hellé- 
nique ;  la  conquête  macédonienne  en  a  été  l'agent  essentiel,  on  le  verra  ; 
et  l'unité  qu'a  établie  l'empire  romain  en  a  assuré  le  triomphe  définitif.  — 
La  nation  indo-européenne  peut  du  reste  avoir  compris  des  races  distinctes, 
soit  que  ces  races  se  soient  juxtaposées  les  unes  aux  autres,  soit  qu'il  y 
ait  eu  mélange.  La  notion  de  race  ne  se  confond  ni  avec  celle  de  nation  ni 
avec  celle  de  langue. 

Le  seul  moyen  qu'on  ait  de  localiser  la  «  nation  indo-européenne  », 
c'est  de  déterminer  par  la  comparaison  l'existence  en  indo-européen  de 
mots  qui  supposent  l'existence  de  certains  objets  nettement  localisés.  Ce 
procédé  ne  conduit  presque  à  rien  parce  que  le  sens  des  mots  est  sujet  à 
varier  et  parce  que  les  noms  des  objets  qui  disparaissent  sortent  aussi  de 
l'usage  ou  prennent  des  sens  nouveaux.  Néanmoins  on  peut,  semble-t-il, 
affirmer  l'existence  en  indo-européen  de  quelques  noms  d'arbres  dont 
l'habitat  est  assez  défini.  L'indo-européen  a  sûrement  eu  un  nom  du 
«  bouleau  ;;,  qui  s'est  maintenu  en  sanskrit  dans  bhtlrjah,  dans  les  dia- 
lectes iraniens  de  pays  montagneux  comme  l'ossète  bàr:{,  en  slave  dans  le 
vieux  slave  brè:(a,  le  russe  berë:(a,  etc.,  en  lituanien  dans  bernas,  en  germa- 
nique dans  suédois  bjôrk^  allemand  birke  ;  or,  le  bouleau  ne  prospère  que 
dans  les  pays  à  température  peu  élevée  et  où  l'humidité  est  suffisante  ;  il 
n'y  a  de  bouleau  ni  dans  les  plaines  de  l'Inde,  ni  dans  celles  de  l'Iran^ 
ni  en  Grèce,  ni  en  Italie  (sauf  au  Nord  sur  les  pentes  de  quelques  mon- 
tagnes) ;  si  le  nom  du  «  bouleau  »  ne  se  retrouve  pas  en  grec,  c'est  parce 
que,  en  s'installant  sur  leur  nouveau  domaine,  les  Hellènes  ont  perdu  un 
mot  devenu  inutile  ;  en  latin,  on  a  un  mot  peut-être  apparenté,  mais  qui 
a  servi  à  désigner  un  autre  arbre,  le  «  frêne  y>^  fraxinus.  Quelques  consi- 
dérations de  ce  genre  jointes  à  l'observation  de  la  manière  dont  sont 
répartis  les  peuples  de  langue  indo-européenne  et  à  la  donnée  bien  établie 
que  les  invasions  de  peuples  de  langue  indo-européenne  qu'on  peut  obser- 
ver, celles  des  Gaulois  ou  des  Germains  par  exemple,  ont  eu  lieu  dans 
la  direction  du  Nord  au  Sud,  et  non  inversement,  donnent  lieu  de  croire 
que  les  populations  qui  parlaient  l'indo-européen  commun  occupaient  un 
domaine  situé  dans  une  région  plutôt  septentrionale,  soit  en  Europe,  soife 


DATE    DE    L  INDO-EUROPEE?i  9> 

à  la  limile  de  l'Europe  et  de  l'Asie.  Aucune  donnée  connue  ne  contredit 
cette  localisation,  très  vague,  et  peut-être  pourtant  encore  trop  précise. 

Quant  à  la  date  où  se  parlait  l'indo-européen  commun,  on  n'est  pas  plus 
fixé. 

On  n'a  pas  de  traces  de  peuples  de  langue  indo-européenne  dans  des 
textes  historiques  avant  le  xiv''  siècle,  où  l'on  rencontre  en  Asie  Mineure 
des  noms  de  dieux  indo-iraniens.  On  a  souvent  attribué  au  Rig-Véda  une 
date  très  haute;  mais  en  fait  l'écriture  est  peu  ancienne  dans  l'Inde;  et, 
comme  il  n'est  guère  croyable  qu'un  texte  étendu  se  soit  conservé  orale- 
ment sans  subir  de  graves  altérations  de  langue  durant  de  longs  siècles,  il 
faut  bien  reconnaître  c|ue,  dans  leur  forme  linguistique  au  moins,  les  plus 
anciens  textes  védiques  sont  tout  au  plus  aussi  anciens  que  les  textes  homé- 
riques. Le  plus  ancien  des  textes  indo-européens  de  quelque  étendue  auquel 
on  peut  attribuer  une  date  certaine,  ce  sont  les  inscriptions  du  roi  Darius 
en  Perse  ;  or,  Darius  a  régné  de  5i2  à  486  av.  J.-C. 

Sans  doute  il  a  fallu  de  longs  siècles  pour  réaliser  les  changements 
profonds  qui  se  sont  produits  dans  chacune  des  langues  indo-européennes- 
avant  le  moment  où  elle  a  été  fixée  par  écrit  ;  mais  un  espace  de  mille  à 
quinze  cents  ans  est  beaucoup  plus  que  suffisant  pour  que  ces  transfor- 
mations aient  pu  s'accomplir  :  il  suffit  de  voir  combien  le  latin  a  changé 
sur  le  sol  français  entre  le  v-  siècle  ap.  J.-C.  et  l'époque  actuelle  ;  car  le 
français  n'est  que  du  latin  modifié.  En  fixant  l'époque  de  communauté 
indo-européenne  à  la  fin  du  troisième  ou  au  commencement  du  second  mil- 
lénaire av.  J.-C,  on  ne  dépasse  donc  pas  les  vraisemblances.  Or,  on  sait 
que,  au  moment  où  les  dialectes  se  sont  séparés  les  uns  des  autres,  les 
populations  de  langue  indo-européenne  connaissaient  le  bronze  ou  le 
cuivre  :  le  sanskrit  a  ayah,  l'Avesta  ayô,  le  gotique  ais,  le  vieux  haut  alle- 
mand èr,  le  vieil  islandais  eir,  et  le  latin  aes.  Ces  mêmes  populations 
paraissent  aussi  avoir  connu  l'or  et  peut-être  l'argent.  La  langue  indo-euro- 
péenne est  celle  d'une  civilisation  où  les  métaux  jouaient  déjà  un  rôle.  A  en 
juger  par  ce  que  l'on  peut  constater  dans  d'autres  régions,  où  la  civilisa- 
tion a  sans  doute  été  plus  avancée  qu'elle  ne  l'a  été  dans  les  régions  cen- 
trales et  septentrionales  de  l'Europe  et  de  l'Asie,  cet  état  de  civilisation  ne 
peut  guère  être  reporté  beaucoup  plus  tôt  que  la  fin  du  troisième  millénaire 
av.  J.-C. 

Sans  attribuer  à  ces  hypothèses  inconsistantes  plus  de  valeur  qu'elles 
n'en  ont,  on  voit  que  la  période  indo-européenne,  si  elle  est  préhistorique, 
n'est  pas  pour  cela  très  ancienne,  et  que  la  grammaire  comparée  des 
langues  indo-européennes  ne  fait  pas  remonter,  tant  s'en  faut,  à  une  anti- 
quité aussi  reculée  que  l'archéologie  préhistorique,  avec  ses  périodes  néo- 
lithique et  paléolithique.  Les  populations  de  langue  indo-européenne 
méritaient  l'épithète  de  «  barbares  »,  à  peu  près  comme  l'ont  méritée  plus 


3  0  ORIGINES    INDO-EUROPEENNES 

tard  les  envahisseurs  de  langue  celtique  ou  de  langue  germanique.  Mais 
leur  civilisation  était  en  somme  avancée. 

De  ce  qu'étaient  ces  populations  de  langue  indo-européenne,  on  ne  sait 
rien.  Mais  il  faut  supposer  qu'elles  étaient  bien  douées  pour  l'action, 
capables  de  faire  des  conquêtes  et  de  les  administrer,  supérieures  à  beau- 
coup d'autres.  Car,  au  moment,  très  tardif,  où  l'écriture  pénètre  en  Europe 
et  où  il  commence  d'y  avoir  une  histoire  européenne,  on  constate  que,  à 
■  peu  d'exceptions  près  dont  la  principale  est  l'étrusque,  toutes  les  popula- 
tions dominantes  de  l'Europe  et  celles  d'une  partie  notable  de  l'Asie  se 
servent  d'idiomes  indo-européens. 

Le  peuple  hellénique,  pour  lui  donner  le  nom  sous  lequel  il  est  mainte- 
nant connu,  a  été  l'un  de  ces  peuples  conquérants  qui  ont  introduit  sur 
de  nouveaux  territoires  l'un  des  parlers  indo-européens. 

Quels  qu'aient  été  leurs  rapports  de  voisinage  avec  les  éléments  de  popu- 
lation qui  ont  porté  ailleurs  les  dialectes  italiques,  et  notamment  le  latin, 
les  groupes  qui  ont  été  les  porteurs  de  la  langue  appelée  à  devenir  le  grec 
se  sont  alors  séparés  du  groupe  italo-celtique.  Il  n'y  a  eu  à  aucun  moment 
un  peuple  «  italo-grec  »,  car  il  n'y  a  pas  d'innovation  systématique  propre 
au  grec  et  au  latin  seuls,  comme  il  y  a  des  innovations  propres  au  groupe 
du  celtique,  du  latin  et  de  l'osco-ombrien.  On  n'a  donc  pas  le  droit 
d'enseigner  la  grammaire  comparée  du  grec  et  du  latin,  comme  on  le  fait, 
ou  plutôt  comme  on  croit  le  faire,  trop  souvent  en  France.  Il  peut  être 
commode  d'enseigner  à  la  fois  et  d'une  manière  parallèle  la  «  grammaire 
comparée  du  grec  »  et  la  «  grammaire  comparée  du  latin  »  :  le  regretté 
V.  Henry  a  publié  sur  ce  sujet  un  livre  qui  a  eu  un  succès  mérité.  Mais 
il  est  puéril  de  croire  qu'il  existe  une  «  grammaire  comparée  du  grec  et 
du  latin  ».  Le  latin  a  subi  une  certaine  influence  du  grec,  influence  du 
reste  médiocre,  sauf  en  ce  qui  concerne  le  vocabulaire  ;  et  la  littérature 
latine  est,  dans  une  large  mesure,  une  continuation  de  la  littérature 
grecque.  Mais  il  n'en  résulte  pour  la  grammaire  comparée  aucune  consé- 
quence. 

La  séparation  entre  le  grec  et  le  latin,  ou  plutôt  entre  les  dialectes  qui 
devaient  devenir  un  jour  le  grec  et  le  latin,  a  même  été  si  profonde  que  le 
vocabulaire  latin  ou,  d'une  manière  plus  générale,  le  vocabulaire  italique, 
c'est-à-dire  latin  et  osco-ombrien,  a  en  commun  avec  le  celtique,  le  ger- 
manique, le  baltique  et  le  slave  beaucoup  de  mots  qui  ne  se  retrouvent 
pas  en  grec.  Par  exemple,  l'idée  de  «  semer  »  est  exprimée  en  grec  par 
a-KziçiU)  ;  au  contraire  le  latin  a  sero,  seul,  sèmen,  tout  comme  l'irlandais  a  sil 
et  le  gallois  hâd  «  semence  »,  le  §où.c[n&  s  ai  an  «  semer  »  et  le  vieux  haut 
allemand  sà)}io  «  semence  »,  le  lituanien  sèti  et  le  vieux  slave  sèti  «  semer  ». 
On  ne  retrouve  pas  en  grec  l'équivalent  de  latin  grânum,  irlandais  grân, 
gallois  graivn,  gotique  kaurn  (allemand  korn),  vieux  slave  :^rûno  pour  dési- 


VOCABULAIRE    DU    NORD-OUEST  II 


gner  le  «  grain  » .  Les  mots  latins  far,  farina  trouvent  leurs  correspon- 
dants en  ombrien  :  farsio  valant  farrea  ;  en  germanique  :  vieil  islandais 
barr  «  céréales  »  et  gotique  hari:{mis  «  d'orge  » ,  en  slave  :  serbe  bràsno 
«  farine  »,  mais  non  en  grec.  Le  nom  de  la  malifcra  Ahella  de  Campanie 
s'explique  par  le  nom  de  la  «  pomme  »,  en  irlandais  aball,  en  vieux  haut 
allemand  apful,  en  lituanien  obàlas,  en  vieux  slave  ablûko  ;  le  grec  n'expli- 
querait rien.  Les  exemples  de  ce  genre  sont  très  nombreux.  Ces  mots  du 
vocabulaire  de  l'Ouest  et  du  Nord  que  le  grec  ne  possède  pas  ne  se  retrouvent 
pas  non  plus  en  arménien  ni  en  indo-iranien.  Il  y  a  donc  eu  toute  une 
zone  de  vocabulaire  indo-européen  —  servant  d'organe  à  une  civilisation 
une  en  gros  —  dont  ont  fait  partie  les  futurs  dialectes  italique,  celtique, 
germanique,  baltique  et  slave,  mais  dont  étaient  séparés  les  futurs  dia- 
lectes grec,  arménien  et  indo-iranien. 

Le  grand  groupe  des  parlers  présentant  en  commun  certains  éléments 
de  vocabulaire  qui  s'étend  de  l'italo-celtique  jusqu'au  slave  n'a  sans  doute 
jamais  perdu  tout  à  fait  le  contact  avec  la  mer  pour  laquelle  il  a  tout 
entier  un  même  nom  :  latin  marc,  irlandais  rmiir,  breton  mor,  gotique 
7narei  (allemand  meer)^  lit.  mares,  vieux  slave  jiiorje.  Ce  mot  est  inconnu 
au  grec,  soit  que,  dès  l'époque  indo-européenne,  les  individus  dont  le  par- 
ler devait  devenir  le  grec  ne  l'aient  pas  employé,  soit  que  les  populations 
qui  ont  transporté  le  grec  l'aient  perdu  au  cours  de  leurs  migrations  en  tra- 
versant l'Europe  centrale,  loin  de  toute  mer.  Et  ainsi  le  grec,  qui  pen- 
dant un  temps  n'a  sans  doute  eu  aucun  nom  de  la  «  mer  »,  a  été  amené 
à  désigner  la  mer  par  des  noms  tout  nouveaux  :  on  l'a  appelée  «  l'élément 
salé  »,  aXç,  au  féminin,  en  regard  du  nom  masculin  du  sel,  aXç  ;  ce  nom  du 
sel  est  indo-européen  et  se  retrouve  dans  toutes  les  langues,  même  en 
«  tokharien  »  ;  seul,  l'indo-iranien  l'a  perdu,  ou,  ce  qui  est  moins  pro- 
bable, ne  l'a  jamais  possédé  ;  mais  nulle  part  le  nom  du  «  sel  »  ne  désigne 
la  «  mer  »  ;  il  y  a  ici  une  innovation  particulière  au  grec  et  oii  se  marque 
le  besoin  qu'on  a  éprouvé  de  nommer  une  chose  inconnue.  Du  reste,  le 
grec  a  d'autres  noms  de  la  «  mer  »,  et  tout  aussi  nouveaux  :  izô-^noq,  qui 
signifie  sans  doute  «  chemin  »  —  c'est  un  parent  du  latin  pons  et  du 
sanskrit  pânthâh  «  chemin  »  —  et  qui  atteste  une  conception  nouvelle 
chez  un  peuple  jusque-là  exclusivement  terrien  ;  izéX-j.yoq,  dont  l'étymologie 
n'est  pas  connue  d'une  manière  sûre,  mais  qui  rappelle  le  latin  plànus  et 
qui  paraît,  comme  le  latin  aeqiwr,  désigner  la  vaste  surface  plane  de  la 
mer,  et  6âXa-c-x  dont  l'origine  est  tout  à  fait  obscure.  La  «  mer  »  n'a  pas  en 
grec  de  nom  ancien,  et  il  n'y  a  du  reste  pas  d'autre  nom  indo-européen 
de  la  a  mer  »  que  le  groupe  indiqué  ci-dessus  de  latin  mare,  etc. 

Sur  ce  qui  s'est  passé  entre  l'époque  indo-européenne  et  l'époque  histo- 
rique du  grec,  on  ne  saurait  rien  dire.  Les  deux  seuls  points  fixes  auxquels 
on  puisse  s'attacher  sont,  d'une  part,  l'indo-européen  commun,  tel  que  la 


12  ORIGINES    INDO-EUROPEENNES 

comparaison  de  toutes  les  langues  indo-européennes  amène  à  le  conce- 
voir, et,  d'autre  part,  le  grec  commun  préhistorique,  tel  que  la  compa- 
raison de  toutes  les  données  des  textes  grecs  de  toutes  sortes  et  de  toutes 
régions  permet  de  le  déterminer  (on  entendra  ici  par  grec  commun  la  langue 
sensiblement  une  sur  laquelle  reposent  tous  les  dialectes  grecs  anciens  ;  il 
ne  faut  pas  confondre  ce  «  grec  commun  »  avec  la  -/.cTr,  postérieure). 
L'un  et  l'autre  ont  le  caractère  de  pures  abstractions,  puisqu'on  n'a  de 
données  positives  sur  aucun  des  deux.  Mais  ce  sont  des  notions  précises 
avec  lesquelles  on  peut  opérer. 

Sur  la  période  intermédiaire  entre  l'indo-européen  et  le  grec  commun, 
on  peut  faire  des  hypothèses  de  caractère  linguistique  ;  on  peut  essayer 
d'entrevoir  comment  s'est  opéré  le  passage  de  Tun  des  états  à  l'autre,  en 
quoi  ont  consisté  les  innovations  et  comment  elles  s'expliquent  ;  on  y 
réussit  en  partie.  Beaucoup  de  choses  s'expliquent  aisément.  La  gram- 
maire comparée  triomphe  dans  l'interprétation  des  formes  anomales  et  des 
formes  «fortes»,  c'est-à-dire  des  survivances  de  l'époque  indo-euro- 
péenne, dont  on  rend  compte  en  montrant  que,  si  elles  ne  s'expliquent 
pas  par  des  règles  du  grec,  elles  trouvent  leur  raison  d'être  dans  des 
règles  de  l'indo-européen.  En  revanche,  les  formes  régulières  nouvellement 
créées  entre  l'époque  indo-européenne  et  l'époque  grecque  commune, 
c'est-à-dire  durant  le  temps  pour  lequel  toutes  données  manquent, 
demeurent  en  grande  partie  obscures  ;  sur  l'origine  de  formes  comme 
l'aoriste  passif  en  -8-/;v,  on  ne  peut  faire  que  des  hypothèses  en  l'air,  et  qui, 
même  si  elles  sont  correctes,  échappent  à  la  vérification.  On  s'acharne 
souvent  à  expliquer  les  nouveautés  grammaticales  ;  on  oublie  trop  que  les 
méthodes  de  la  grammaire  comparée  se  prêtent  mal  à  fournir  ce  genre 
d'explication.  La  comparaison  rend  compte  du  fait  que  telle  forme  comme 
sljxi  est  ancienne  et  de  la  façon  dont  telle  vieille  forme  a  évolué;  mais  elle 
ne  fournit  rien  sur  ce  qui  n'existait  pas  à  l'époque  indo-européenne  et 
qui,  s'étant  développé  durant  une  période  sur  laquelle  on  ne  sait  rien,  ne 
peut  qu'être  deviné  au  petit  bonheur.  L'ingéniosité  qu'on  a  employée  à 
expliquer  les  nouvelles  formations  préhistoriques  du  grec  comme  des 
autres  langues  indo-européennes  a  été  bien  des  fois  dépensée  d'une 
manière  assez  inutile. 

Encore  peut-on  se  faire  quelque  idée  des  procès  linguistiques  par 
lesquels  l'indo-européen  a  pris  l'aspect  qu'il  a  en  grec  commun.  Mais  la 
façon  dont  la  langue  s'est  transmise  est  indéterminable. 

On  ne  doit  pas  en  effet  s'imaginer  que  la  langue  s'est  transformée  en  se 
modifiant  simplement  de  génération  en  génération,  chaque  enfant  repro- 
duisant avec  un  certain  nombre  d'innovations  la  langue  de  ses  parents. 
Tous  les  parlers  grecs  connus  reposent  sur  une  langue  commune,  déjà 
très  différente  de  l'indo-européen,  à  savoir  le  grec  commun,  dont  ils  sont 


LE    GREC    COMMUN  l3 

tous  des  transformations  diverses.  Ce  grec  commun  ne  pouvait  être  qu'une 
îangue  particulière  généralisée.  De  même  que  l'indo-européen  suppose 
une  nation  ayant  une  certaine  unité,  de  même  le  grec  commun  suppose 
qu'il  a  existé,  en  un  temps  antérieur  aux  plus  anciennes  données  histo- 
riques sur  les  Grecs,  une  nation  hellénique  ayant  une  unité  sensible  et 
s'étant  donné  par  suite  une  langue  une. 

Comme  le  développement  autonome  des  parlers  conduit  seulement  à 
des  dialectes  et  à  des  parlers  locaux  de  plus  en  plus  divergents,  cette 
langue  grecque  commune  résulte  de  l'extension  d'un  parler  dominant  à 
des  groupes  ayant  eu  antérieurement  des  parlers  divers  et  peut-être  des 
langues  différentes.  Toute  langue  commune  est  le  résultat  de  l'extension 
d'une  langue  dominante  au  delà  de  ses  limites  premières. 

En  s'étendant,  la  langue  dominante  risque  de  subir  de  grands  change- 
ments, et  surtout  l'extension,  en  changeant  les  conditions  de  développe- 
ment de  la  langue,  prépare  de  grands  changements  ultérieurs.  Jamais  les 
langues  ne  changent  plus  qu'au  moment  où  elles  deviennent  a  impériales  »  ; 
la  langue  perse  par  exemple  est,  de  toutes  les  langues  indo-européennes, 
celle  qui  présente  le  plus  tôt  certains  traits  de  développement  moderne  ; 
c'est  que  le  perse  a  été  une  langue  de  conquérants  et  celle  du  premier 
grand  empire  de  langue  indo-européenne  connu  dans  l'histoire. 

On  peut  donc  penser  que  beaucoup  des  changements  caractéristiques 
présentés  par  le  grec  datent  de  la  période  où  le  grec  est  devenu  la  langue 
commune  d'une  nation  importante,  capable  de  faire  des  conquêtes.  Mais 
il  est  impossible  de  rien  avancer  de  précis,  de  proposer  un  seul  fait  de 
détail  relatif  à  cet  événement,  qui  domine  tout  le  développement  histo- 
rique du  grec.  Pas  plus  qu'on  ne  sait  comment  s'est  constituée  l'unité  de 
cette  nation  hellénique  dont  les  tribus  sont  venues  les  unes  après  les  autres 
conquérir  la  Grèce  et  coloniser  la  Méditerranée,  on  ne  sait  comment 
s'est  faite  l'unité  de  leur  langue,  ni  comment  et  en  quelles  conditions  sont 
intervenus  les  changements  qui  ont  donné  à  cette  langue  ses  caractères 
propres. 

Avant  la  constitution  du  grec  commun  sur  lequel  reposent  les  dialectes 
grecs  connus  par  des  textes,  il  a  pu  y  avoir  plusieurs  périodes  de  diffé- 
renciation du  parler  indo-européen  appelé  à  devenir  le  grec  et  des  consti- 
tutions de  parlers  distincts,  périodes  suivies  d'unifications.  Car  chaque 
langue  tend  constamment,  par  son  développement  naturel,  à  se  briser  en 
parlers  divers,  et  constamment  les  sujets  parlants  réagissent,  restituant 
des  langues  communes  comprises  par  des  sujets  nombreux  sur  des 
domaines  étendus.  De  ces  différenciations  et  de  ces  unifications  antérieures 
à  l'époque  du  grec  commun,  on  ne  peut  rien  dire  ;  tout  ce  que  l'on  sait, 
c'est  qu'il  n'a  subsisté  en  aucun  endroit  connu  de  restes  de  parlers  proches 
parents  du  grec  et  qui  garderaient  trace  d'une  de  ces  périodes  transi- 


l^  ORIGINES    INDO-EUROPÉENNES 

toires  de  différenciation.  On  n'en  doit  pas  conclure  que  de  pareilles  diffé- 
renciations n'ont  pas  eu  lieu.  Mais  ceux  des  parlers  différenciés  qui  ne 
deviennent  pas  des  langues  communes  doivent  tôt  ou  tard  s'éliminer, 
parce  qu'ils  ne  répondent  pas  à  ce  que  doit  être  une  langue  :  le  moyen 
pour  chaque  sujet  parlant  d'être  compris  et  de  comprendre  autrui  sur 
toute  l'étendue  du  domaine  et  dans  tout  le  groupe  social  où  s'exerce  son 
activité.  Seules  peuvent  subsister  à  la  longue  les  langues  communes. 


CHAPITRE  II 

STRUCTURE  DU  GREC  COMMUN 


Les  parlers  grecs  des  différentes  cités  apparaissent  assez  distincts  dès  le 
moment  où  on  les  rencontre  ;  mais  les  différences  ne  portent  que  sur  des 
particularités  développées  à  une  date  récente,  précédant  de  peu  l'époque 
historique  ;  tous  les  parlers  grecs  connus  reposent  sur  une  même  langue 
commune.  Par  rapport  à  l'indo-européen,  ils  ont  un  grand  nombre 
d'innovations  identiques,  d'oii  est  résultée  une  transformation  profonde 
de  la  structure  indo-européenne,  La  comparaison  des  parlers  permet, 
sinon  de  restituer,  du  moins  de  déterminer  avec  précision  les  traits  essen- 
tiels de  ce  «grec  commun  »  (v,  p.  12)  dont  les  «  dialectes  »  sont  des 
différenciations  postérieures.  Ces  traits  sont  ceux  par  lesquels  le  grec,  en 
son  ensemble,  s'oppose  à  l'ensemble  des  autres  langues  indo-européennes. 

Les  Grecs  n'ont  pas  eu,  comme  les  Hindous,  des  phonéticiens  subtils 
pour  analyser  minutieusement  leur  prononciation  et  pour  en  laisser  des 
descriptions  exactes.  On  ne  connaît  guère  du  système  phonétique  du  grec 
que  ce  qu'indiquent  la  graphie  et  les  variations  de  la  graphie,  puis,  pour 
tme  période  postérieure,  des  transcriptions  en  diverses  langues,  surtout  en 
latin.  L'emploi  fait  des  mots  dans  les  vers  ajoute  quelques  données  impor- 
tantes, mais  seulement  sur  un  petit  nombre  de  points.  On  n'a  donc  sur  la 
prononciation  du  grec  ancien  que  des  notions  grossières,  et  auxquelles  il 
est  souvent  malaisé  d'attribuer  des  dates  et  des  localisations  précises.  Mais, 
pour  autant  que  les  données  de  fait  permettent  de  l'entrevoir,  le  système 
phonétique  du  grec  offre,  d'une  part,  des  conservations  remarquables,  et, 
d'autre  part,  des  innovations  radicales. 

Le  grec  commun  présente  les  voyelles  indo-européennes  à  peu  près 
telles  que  la  comparaison  de  toutes  les  langues  de  la  famille  permet  de  les 
supposer  ;  la  seule  langue  qui,  à  la  date  où  on  la  connaît  par  des  textes, 
présente  les  voyelles  indo-européennes  au  même  degré  de  conservation  est 


l6  STRUCTURE  DU  GREC  COMMUN 

Vosque.  L'indo-européen  possédait  trois  voyelles  proprement  dites  :  a,  e,  o, 
chacune  avec  la  quantité  brève  et  la  quantité  longue  :  on  retrouve  en  grec 
a,  £,  0  et  à,  '(],  lù. 

L'accent  de  l'indo-européen  était  un  accent  de  hauteur  ;  la  voyelle 
tonique  était  caractérisée,  non  par  un  renforcement  de  la  voix,  comme  en 
allemand  ou  en  anglais,  mais  par  une  élévation  ;  un  accent  de  ce  genre 
s'observe  encore  nettement  dans  plusieurs  langues  de  l'Europe,  notam- 
ment en  lituanien  et  en  serbe  ;  des  langues  du  Soudan,  celle  du  Dahomey 
par  exemple,  en  donnent  une  idée  plus  nette  encore.  Le  «  ton  »  grec 
ancien  consistait  en  une  élévation  de  la  voix  ;  la  voyelle  «  tonique  »  était 
une  voyelle  plus  aiguë  que  les  voyelles  atones  ;  l'intervalle  est  donné  par 
Denys  d'Halicarnasse  comme  étant  d'une  quinte.  Un  niusicien  soigneux 
était  amené  à  tenir  compte  du  «  ton  »  des  textes  qu'il  mettait  en  musique, 
de  même  que  l'on  s'efforce  aujourd'hui  de  faire  concorder  les  temps  forts 
du  rythme  musical  avec  l'accent  d'un  mot  français  pu  surtout  allemand  ; 
on  a  constaté  que,  dans  l'hymne  découvert  à  Delphes,  le  compositeur  s'est 
astreint  à  ne  pas  placer  sur  la  syllabe  tonique  d'un  mot  une  note  moins 
haute  que  celles  sur  lesquelles  sont  chantées  les  syllabes  atones  du  même  mot. 

Un  accent  de  cette  sorte  ne  se  prête  pas  à  fournir  un  rythme.  Et,  en 
effet,  le  rythme  du  grec  n'est  pas  un  rythme  d'accent  ;  le  «  ton  »  ne  joue 
aucun  rôle  dans  la  métrique  du  grec  ;  durant  toute  la  période  classique  et 
jusque  bien  après  le  commencement  de  l'ère  chrétienne,  les  poètes  n'ont 
jamais  ni  tenté  ni  évité  de  faire  concorder  les  temps  forts  de  leurs  vers  avec 
un  «  ton  ».  Le  rythme  du  grec  ancien  est,  comme  celui  du  sanskrit,  pure- 
ment quantitatif  et  résulte  de  l'alternance  de  syllabes  longues  et  de  syl- 
labes brèves,  sans  considération  de  l'accent.  En  grec  ancien  comme  en 
sanskrit,  une  syllabe  brève  est  une  syllabe  dont  la  voyelle  est  brève  et 
n'est  suivie  d'aucun  groupe  de  consonnes  :  les  trois  syllabes  de  oipi-t 
sont  brèves  ;  une  syllabe  longue  est  une  syllabe  dont  l'élément  vocalique 
est  une  voyelle  longue,  comme  la  seconde  de  <sip-q-t,  ou  une  diphtongue, 
comme  la  seconde  de  oipo'.xe,  ou  une  syllabe  qui  présente  un  groupe  de 
consonnes  après  la  voyelle,  comme  la  seconde  de  çipe^Oe.  Le  rythme  d'un 
vers  grec  ancien  repose  uniquement  sur  l'alternance  des  syllabes  brèves  et 
longues  ainsi  définies  ;  et,  quand  les  anciens  décrivent  des  rythmes,  de 
prose  ou  de  vers,  ils  le  font  toujours  en  termes  de  quantité,  jamais  en 
termes  d'accent. 

A  ces  trois  points  de  vue,  le  grec  commun  continue  sans  aucun  change- 
ment appréciable  l'état  indo-européen  ;  et  c'est  la  concordance  du  grec 
avec  des  restes  de  l'état  ancien  qu'on  observe  par  ailleurs  qui  permet  de 
déterminer  cet  état  indo-européen. 

A  d'autres  égards  au  contraire,  le  grec  présente  des  innovations  qui  ont 
transformé  l'aspect  de  la  langue. 


INNOVATIONS    DU    GREC    COMMUN  l'J 

Le  système  des  occlusives  est  devenu  simple,  mais  pauvre.  Le  grec  ne 
possède  que  trois  séries  d'occlusives  :  labiales,  dentales,  gutturales,  cha- 
cune avec  trois  types  :  sourde,  sourde  aspirée,  sonore,  soit  : 

-c     6     â 
X     X     Y 

Sans  doute,  le  point  où  étaient  articulées  les  gutturales  variait  un  peu 
suivant  la  voyelle  qui  suit  ;  et  certains  alphabets  archaïques  distinguent  le 
X  de  x£  ou  XI  du  q  de  qz  ou  de  qj  (avec  j  prononcé  eu  dans  les  parlers  qui 
ont  cette  graphie).  Mais  c'est  une  simple  nuance,  liée  à  la  voyelle  sui- 
vante, et  qui  n'avait  sans  doute  pas  plus  d'importance  que  la  distinction 
du  k  de  quête  et  du  k  de  corbeau  en  français.  Or,  l'indo-européen  avait 
connu  au  moins  deux  séries  de  gutturales,  dont  l'une  a  subsisté  en  grec 
sous  la  forme  ■/.,  -^  -/,  et  dont  l'autre  a  fourni,  suivantles  cas,  des  labiales, 
7;,  ç,  [i,  des  dentales,  t,  6,  0,  ou  des  gutturales  x,  -/,  v  ;  ainsi  l'on  a  xe 
en  regard  du  sanskrit  ca  «  et  »  et  du  latin  que,  et  ïr.ynx.  en  regard  du 
latin  seqiioniur.  D'autre  part  l'indo-européen  distinguait  deux  séries  d'as- 
pirées, l'une  sonore,  qui  était  la  plus  importante,  et  l'autre  sourde  :  le 
grec  a  tout  confondu  dans  son  unique  type  de  sourdes  aspirées:  y,  0,  -/. 
On  sait  que  9,  8,  7  étaient  en  grec  commun  des  occlusives  aspirées,  sans 
doute  pareilles  à  p,  t,  k  des  Allemands  du  Sud,  et  non  des  spirantes 
telles  que/,  th  (anglais),  ch  (allemand),  comme  elles  le  sont  aujourd'hui 
en  grec. 

La  sifflante  5  n'a  subsisté  en  principe  qu'avant  et  après  une  occlusive, 
ou  à  la  fin  des  mots  :  on  a  donc  h-i,  comme  âsti  en  sanskrit,  est  en  latin, 
ist  en  gotique,  et  le  nom  de  nombre  s';  comme  sex  en  latin.  Mais  c'est  par 
/;  que  le  grec  répond  à  une  s  initiale  du  sanskrit  ou  du  latin,  et  l'on  a 
£TCo;j.a'.  en  regard  du  sanskrit  j-^cg  «je  suis  »,  du  latin  sequor,  de  l'irlandais 
sechur,  du  lituanien  sekù.  Entre  deux  voyelles,  Vh  issue  de  s  s'est  amuie, 
et  Homère  a  encore  le  génitif  ^hnoq,  qui  est  représenté  en  ionien-attique 
par  vévc'jç,  en  regard  du  sdin^krii  jànas ah  «  de  la  race  »  et  du  latin  generis 
(ce  dernier  avec  r  issu  de  s  entre  voyelles)  ;  Vh  se  manifeste  par  une  action 
incidente  en  certains  cas  :  de  *eîisô  «  je  brûle  »,  qui  est  en  latin  ûrô  et  en 
sanskrit  ôsâmi  l'attique  a  fait  sjo)  ;  en  réalité  *eiisô  est  devenu  *euhû,  d'où 
*heuhô  par  assimilation,  et  de  là  heuô,  que  l'on  note  ordinairement  eijw. 

L'indo-européen  avait  des  éléments  phonétiques  qui  servaient  de  con- 
sonnes, de  voyelles  ou  de  seconds  éléments  de  diphtongues,  suivant  les  cas  ; 
on  avait  par  exemple  ^éimi  «  je  vais  »,  qui  est  représenté  par  z'.\j.\  en  grec, 
émi  en  sanskrit,  eimi  en  lituanien  ;  *i7nes  «  nous  allons  »  représenté  par  imàh 
en  sanskrit  et  par  r;;.£;  en  grec  dorien;  *yonts  «  allant»  représenté  en  sanskrit 
par  yân  (tandis  que  le  grec  a  lûv,  avec  le  même  >.  que  dans  î'ixeç  pour  une 
A.  Meillet.  2 


STRUCTURE    DU    GREC    COMMUN 


raison  qu'on  va  voir).  Le  jeu  des  trois  formes  de^  s'est  mal  conservé.  Et,  en 
particulier,  la  forme  consonantique  y  a  été  entièrement  éliminée  ;  comme 
elle  occupait  dans  la  langue  une  grande  place,  l'aspect  phonétique  d'une 
foule  de  mots  en  a  été  tout  changé.  Au  latin  iecur,  au  sanskrit  yàkrt 
«  foie  »,  à  yàkar?  de  l'Avesta,  le  grec  répond  par  r^-irap,  et  au  latin  iugum, 
gotique /w^  (allemand  y  oc/;),  sanskrit  jyz/^a?»,  par  i^uY^''-  Entre  deux  voyelles 
à  l'intérieur  d'un  mot,  le  ^  a  disparu,  on  ne  sait  par  quel  intermédiaire  : 
à  trdyah  «  trois  »  du  sanskrit,  trije  du  vieux  slave,  le  grec  répond  par 
Tp££ç  de  Gortyne,  et  ce  xpesç  s'est  contracté  en  xpeTç  en  ionien-attique,  en 
Tp-r]ç  dans  le  dorien  de  ïhéra  ;  la  forme  vocahque  /  du  y  apparaît  dans 
l'accusatif  du  même  mot,  qui  était  xpivç  en  Crète,  et  qui  se  conserve  légè- 
rement altéré  sous  la  forme  xpTç  en  ionien  ;  plus  clairement  encore  on  a 
Tpt-  dans  des  composés  comme  xpi-xojc,  et  de  même  tri-pes  en  latin,  tri- 
pad-  «  à  trois  pieds  »  en  sanskrit.  Les  rapports  entre  les  personnes  de  la 
flexion  d'un  même  verbe  ou  entre  mots  d'un  même  groupe  en  ont  été  sou- 
vent obscurcis.  Il  y  avait  par  exemple  un  parfait  *lzoFoyyi  «  je  crains  »  : 
ZioFi\j.t')  «  nous  craignons  »,  et  un  substantif  * o/'ejyoç  «  crainte  »;  aussi 
longtemps  que  y  subsistait,  le  rapport  de  ces  trois  formes  était  aisément 
saisissable  ;  mais  y  s'est  amui  ;  *  oFzyoq  s'est  réduit  à  S/"éo;,  Ssoç,  et 
*ozc,Fzyx  à  *otoFzy.,  qui  figure  encore  chez  Homère,  sous  la  notation  oeîSw, 
mais  avec  un  w  non  susceptible  de  former  le  temps  fort  d'un  vers,  et  qui 
en  réalité  était  encore  -ca  au  moment  où  s'est  constitué  le  fond  de  la 
langue  homérique  ;  on  ne  savait  plus  comprendre  le  groupe  de  csioio, 
Se'2'.[j.£v,  Secç,  tel  qu'il  est  noté  dans  le  texte  homérique  traditionnel  ;  au 
lieu  de  ceBw,  on  a  été  amené  à  dire  os'Stx,  qui  fournit  une  flexion  régulière 
Sciotaç,  S£'3t£  chez  Homère.  —  Les  groupes  où  y  figurait  après  une  con- 
sonne ont  subi  des  altérations  diverses,  variables  en  partie  suivant  les  dia- 
lectes, et  qui  constituent  l'une  des  plus  grandes  complications  de  la  phoné- 
tique historique  du  grec  ancien  ;  par  exemple  *  \).z^yj.  (en  regard  de  \xbçizz) 
a  abouti  à  [j.oïpa,  *cpxvj'o[xxi(en  regard  du  futur  çavû)  à  <paivojj.a'.,*â!/}W  (iden- 
tique au  latin  alius)  à  àXXcç,  * musya  (à  rapprocher  du  latin  musca)  à  fj/jïa, 
le  génitif  "^ tôsyo  (identique  au  sanskrit  tâsya  «  de  celui-ci  »)  à  homérique 
ToTc  ou*T£:o,  ToD  suivant  les  cas,  ^'^rpax.yw  (à  côté  du  futur  Tzpaçw)  à  Tupaaaoj,. 
*7:zvrya  (féminin  de  Ttaç,  zavxoç)  à  xavaa  conservé  en  thessalien  et  en  Cre- 
tois, d'où  est  sorti  par  une  altération  nouvelle  xaca  en  ionien-attique, 
*yrx\zT.ycd  (à  côté  de  yjx. aztzoç)  à  yxKirabi,  * pedyos  à  -.eî^ôç  (à  côté  de  x;û;, 
TuoBcç),  et  ainsi  de  suite.  Alors  le  rapport  entre  les  mots  d'un  même  groupe 
devient  souvent  obscur  :  on  ne  voit  plus  du  premier  coup  que  al^o\j.x'.  est 
un  verbe  de  même  famille  que  l'adjectif  àyvô;  :  Ç  représente  ici  *-^_)'-,  et  la 
forme  initiale  était  *oiyyoiJ.œ..  Le  grec  a  si  bien  aboli  le  y  consonne  qu'il  n'en 
offre  plus  aucun  exemple  à  l'époque  historique  ;  quand  on  a  constitué 
l'alphabet  grec,  le  yod  de  l'alphabet  sémitique  n'y  a  pas  pris  place  comme 


INNOVATIONS    PHONETIQUES    DU    GREC  ig 

consonne,  mais  comme  voyelle,  et  a  servi  à  noter  la  forme  vocalique  de 
yod,  à  savoir  i,  grec  t.  Sans  doute  l'alphabet  cypriote  a  des  groupes  syl- 
labiques  à  y  initial  ;  mais  ces  groupes  résultent  tous  de  développements 
secondaires  ;  par  exemple  un  accusatif  tel  que  ÙTeXéx,  devenu  àx£>aa_, 
comme  dans  beaucoup  de  parlers  grecs,  est  noté  a-te-li-ja.  Pas  plus  à  Gypre 
que  dans  le  reste  delà  Grèce,  on  n'a  unjy  indo-européen  conservé  sur  sol  " 
hellénique.  Il  y  a  eu  un  temps  —  et  sans  doute  un  temps  assez  long  — 
où  le  grec  tout  entier  a  ignoré  la  consonne  j;  et  c'est  l'un  des  caractères 
les  plus  remarquables  du  grec  commun.  On  connaît  des  langues  où  le  y 
ancien  a  été  altéré  dans  tel  ou  tel  cas  ;  le  latin  par  exemple  a  perdu  y  inter- 
vocalique,  et  le  nominatif  du  nom  de  nombre  «  trois  »  y  est  très,  repré- 
sentant W\\c\QXv*treyes,  tout  comme  en  grec;  mais  il  n'y  a  guère  de 
langue  indo-européenne  d'où  le  y  ait  été  radicalement  éliminé,  dès  une 
date  ancienne,  comme  il  l'a  été  du  grec  commun,  et  où  \q  y  n'ait  été  réin- 
troduit que  tard  et  dans  une  faible  mesure. 

L'histoire  de  u  et  de  w  est,  au  début,  parallèle  à  celle  de  {  et  y  ;  «  est  la 
forme  vocalique  de  w,  et  w  la  forme  consonanlique  de  u.  On  a  par  exemple 
en  sanskrit  çrutàh  «  célèbre  »  et  çràvah  «  gloire  ».  Mais,  à  la  différence 
de  }'_,  le  w  s'est  conservé  en  grec  commun,  et  il  se  prononçait  encore  au 
début  de  l'époque  historique  dans  une  grande  partie  des  parlers  grecs  ; 
c'est  ce  que  l'on  appelle  le  digamma,  F  \  on  avait  ainsi  yXiFoq  en  face  de 
vXuTo;.  L'amuissement  de  f  est,  dans  la  plupart  des  parlers,  un  phéno- 
mène historique  ;  et,  seul  de  tous  les  groupes  dialectaux,  l'ionien-attique 
a  perdu  F  avant  l'époque  des  premiers  textes. 

Un  jeu  analogue  de  r,  l,  n,  m,  consonnes  ou  seconds  éléments  de  diph- 
tongues, avec  r,  l,  n,  m  voyelles  existait  en  indo-européen,  et  le  sanskrit 
oppose  par  exemple  bhrlàh  «  porté  »  à  bhârati  «  il  porte  »  :  le  même  élé- 
ment phonétique  r  joue  dans  ces  deux  mots  des  rôles  différents  :  ce- 
lui d'une  consonne  dans  bhârati,  celui  d'une  voyelle  dans  bhrtdh.  En 
grec,  r  et  /  voyelles  sont  représentées  par  ap  (ou  pa),  aX  (ou  )a),  n  et  m 
voyelles  simplement  par  y..  En  regard  de  àvvîp  et  de  àvÉpeç  (chez  Homère 
par  exemple),  on  a  un  datif  pluriel  àvopâa',,  où  le  §  résulte  d'un  dévelop- 
pement secondaire  entre  v  et  p  ;  le  sanskrit  a  de  même  un  nominatif  plu- 
riel nàrah  «  hommes  »  et  un  locatif  pluriel  nrsû  «  parmi  les  hommes  ». 
A  côté  du  présent  ctsaXw  se  trouve  un  parfait  médio-passif  isTaX-a:,  et  à 
côté  de  xAî'tïxo)  un  aoriste  passif  £y.Aa7:Y;v.  L'adjectif  en  --s;  qui  répond  à 
T£(v(o,  futur  T£vu),  est  -aiô^,  reposant  sur  *ti}tôs  et  identique  au  fond  au 
latin  tentus  ;  dans  l'aoriste  homérique  £XTa[j,£v  «  nous  avons  tué  »  en  face 
de  y.T£(va),  futur  xt£vô),  l'a  est  une  ancienne  n  voyelle.  L'a  de  à-TcAouç, 
a--a;  repose  sur  m  voyelle  ;  le  premier  terme  à-  de  ces  composés  est  iden- 
tique au  premier  terme  du  latin  sim-pîex  et  apparenté  à  b\j.i;,  dont  le 
correspondant  est  samâh  «  le  même  »   en  sanskrit  et  samr  en   ancien 


20  ,  '        STRUCTURE  DU  GREC  COMMUN 

islandais,  et  à  h  «  un  »  (représentant  un  ancien  *sem,  comme  le  montre 
le  féminin  correspondant  p.(a,  ancien  *s?niyd).  De  ces  innovations,  il 
résulte  que  le  grec  a  une  proportion  d'à  brels  plus  grande  que  celle  qui 
existait  en  indo-européen. 

On  obtient  ainsi  en  grec  commun  un  système  vocalique  simple  : 


Chaque  voyelle  a  une  forme  longue,  soit  : 

à 

TJ  0) 

ï  Û 

En  se  combinant  avec  i  et  u,  les  voyelles  proprement  dites  fournissent 
des  diphtongues  :  a».,  au,  âi,  au,  et,  eu,  y;'.,  r/j,  ot,  eu,  toi,  tou.  Les  diph- 
tongues à  premier  élément  long  n'ont  d'ailleurs  subsisté  qu'en  fin  de  mot  : 
celles  qu'on  rencontre  ailleurs  —  et  elles  ne  sont  pas  nombreuses  —  pro- 
viennent de  contractions  plus  ou  moins  récentes  ;  en  fait,  on  ne  trouve 
guère  d'autres  diphtongues  à  premier  élément  long  que  des  diphtongues 
en  t,  dans  Xuv.wi,  y.'.ai,  9ipr,t  par  exemple.  Une  diphtongue  constituée  par 
deux  voyelles  très  fermées,  anciennes  sonantes,  comme  ut,  résulte  tou- 
jours d'une  innovation  grecque,  ainsi  dans  p/jïa  qui  repose  sur  un  ancien 
*  musya . 

La  fin  de  mot  présente  quelques  particularités.  Elle  n'admet  pas  d'occlu- 
sive finale  en  grec  commun;  à  l'imparfait  sanskrit  àbharat  «  il  portait  », 
le  grec  répond  par  une  forme  dépourvue  de  consonne  finale,  è^epe,  et  le 
vocatif  de  (/')âva;,  (/F)avay.Tcç,  qui  devrait  être  *(/")avaxT,  est  simplement 
(F)x>x  chez  Homère.  Le  grec  n'admet  pas  non  plus  le  [x  final  du  mot  ; 
là  où  le  sanskrit  a  yugâtn  et  le  latin  iiigum,  le  grec  a  vuyov  ;  et  un  ancien 
*sem  «  un  »  est  représenté  en  grec  par  h  ;  le  v  de  yOwv  est  aussi  un  ancien 
7n,  conservé  du  reste  à  l'intérieur  du  mot  dans  l'adverbe  de  même  famille 
^ai^at  ;  le  sanskrit  a  ksam-  et  le  latin  humus  pour  désigner  la  «  terre  »  ; 
le  V  de  y6ov5ç  est  donc  dû  à  l'influence  de  la  forme  du  nominatif.  A  ceci 
près  les  éléments  finaux  des  mots  se  sont  exactement  conservés. 

La  place  du  ton  a  été  limitée  par  rapport  à  la  fin  du  mot.  Tandis  que, 
en  indo-européen,  le  ton  peut  occuper  n'importe  quelle  place  et  en  fait  se 
trouve  souvent  à  l'initiale  du  mot  —  quels  que  soient  le  nombre  et  la 
durée  des  syllabes  suivantes  —  tandis  que  par  exemple  le  sanskrit  a  un 
participe  moyen  bhâramànah  «  portant  »,  féminin  bhàramânà,  génitif  sin- 
gulier masculin  hhàramânasya,  etc.  où  le  ton  est  sur  la  quatrième  ou  la 
cinquième  syllabe  en  arrière  de  la  fin  de  mot,  le  grec  n'admet  pas  que  le 


INNOVATIONS    PHONETIQUES    DU    GREC  21 

ton  soit  plus  loin  que  la  troisième  syllabe  à  partir  de  la  fin  du  mot,  ou  la 
seconde  si  la  syllabe  finale  comporte  une  longue  ou,  dans  certaines  condi- 
tions, une  diphtongue  :  le  grec  a  donc  seulement  s£p6;j.evoç,  çspéy.evc.  et 
çepoixévwi,  çîpO[;.£vwv. 

Le  système  phonétique  que  le  grec  commun  s'est  ainsi  constitué  était 
bien  équilibré  et  susceptible  de  durer.  Sa  stabilité  a  été  surtout  assurée 
par  le  fait  que  les  occlusives  intervocaliques  n'y  étaient  presque  pas  sujettes 
à  être  aflaiblies.  Les  langues  où  les  consonnes  intervocaliques  tendent  à 
s'altérer  et  à  disparaître  et  les  finales  à  s'abréger  et  à  s'éliminer  voient 
leurs  mots  changer  d'aspect  d'une  manière  profonde  ;  c'est  parce  que  le 
t  intervocalique  s'est  amui  qu'un  mot  comme  le  latin  niâtûrum  est 
devenu  méconnaissable  sous  la  forme  mûr  qu'il  a  prise  en  français.  Con- 
servant leur  squelette  consonantique  et  n'abrégeant  pas  la  syllabe  finale, 
les  mots  grecs  ont  gardé  tout  l'aspect  des  mots  indo-européens  qu'ils 
représentent  :  un  nominatif  pluriel  comme  r.x-épiq  reste  superposable 
exactement  à  la  forme  qui  lui  correspond  en  sanskrit  :  piiârah  «  pères  »,  et 
ainsi  dans  tous  les  cas.  Le  mot  grec  conserve  en  principe  le  même  nombre 
de  syllabes,  le  même  rythme  que  le  mot  indo-européen  dont  il  est  la  con- 
tinuation. 

Toutefois  le  système  avait  ses  points  faibles.  L'amuissement  de  Vs  inter- 
vocalique devenue  h,  de  y  intervocalique,  et,  à  partir  du  début  de  l'époque 
historique,  de  /  intervocalique  a  entraîné  la  rencontre  d'un  grand  nombre 
de  voyelles.  Or,  des  voyelles  en  hiatus  continuent  malaisément  à  former 
deux  svllabes  distinctes.  Elles  le  peuvent  en  une  certaine  mesure  quand  il 
s'agit  de  mots  brefs  qu'une  fusion  de  deux  voyelles  défigurerait  tout  à 
fait  :  vÉ:;  par  exemple  a  pu  conserver  son  e  et  son  o  en  deux  syllabes  dis- 
tinctes alors  même  que  le  F  qui  les  séparait  avait  disparu  depuis  long- 
temps ;  l'aspect  du  mot  ne  s'est  donc  pas  trop  éloigné  de  celui  qui  est 
conservé  dans  le  sanskrit  nâvah  «  nouveau  »  ou  dans  le  latin  noiios  (noiius 
à  l'époque  impériale).  Mais,  en  règle  générale,  les  voyelles  en  hiatus 
tendent  à  se  rapprocher  et  à  ne  plus  constituer  de  syllabes  distinctes  ;  il 
résulte  de  là  ou  des  diphtongues  ou  des  voyelles  longues.  Dans  un  com- 
posé, l'attique  contracte  par  exemple  en  cj  l'e  et  l'o  de  vso;  et  fait  vou- 
[j,r(V'!a  «  nouvelle  lune  ».  Le  grec  est  donc  tout  plein  de  contractions.  Ces 
contractions  sont  du  reste  postérieures  à  l'époque  du  grec  commun,  et 
la  forme  en  varie  d'un  parler  à  l'autre  :  en  regard  du  sanskrit  tràyah, 
on  a  vu  que  le  crétois  a  encore  Tp££ç,  et  de  ce  Tpc£ç,  l'ionien-attique  a  fait 
TpeT;,  et  divers  parlers  doriens  et  éoliens  Tp-?;;.  Ces  contractions  ont  donné 
aux  mots  grecs  un  aspect  qui  les  différencie  beaucoup  des  mots  correspon- 
dants des  autres  langues  :  la  structure  du  nominatif-accusatif  y^voç  est 
pareille  à  celle  du  latin  gcniis  ou  du  sanskrit  jànah  «  race  »  ;  mais  celle 
du  génitif  y^vou,-  est  tout  autre  que  celle  du  latin  generis  et  du  sanskrit 


2  2  STRUCTURE    DU    GREC    COMMUN 


jânasah;  celle  du  datif-locatif  ylvs-.  diffère  beaucoup  de  celle  du  locatif 
sanskrit y^«(75/ ou  du  locatif-ablatif-instrumental  latin  génère.  Si  l'on  n'avait 
pas  le  vocatif  •kc'.O s t,  on  ne  se  douterait  même  pas  qu'il  y  ait  jamais  eu  un 
y  dans  l'accusatif  tteiOw  (accentué  d'après  le  nominatif  ttsiOw),  ou  le  génitif 
r.ziOooc,  le  datif  zstOoT.  Les  rencontres  innombrables  de  voyelles  que  le  grec  a 
dues  à  la  chute  grecque  commune  de  j-  et  de  ^  entre  voyelles,  puis  à  la  chute 
postérieure,  mais  encore  assez  ancienne,  préhistorique  en  ionien-attique, 
de  F  dans  les  mêmes  conditions,  ont  par  suite  causé  des  innovations  qui 
ont  changé  profondément  l'aspect  des  mots.  Les  hiatus  subsistent  encore 
en  grand  nombre  à  date  historique  ;  la  langue  homérique  en  est  pleine  ; 
l'ionien  en  a  beaucoup,  au  moins  dans  la  graphie  ;  l'attique,  au  contraire, 
n'en  a  presque  pas  gardé.  Partout  il  y  a  eu  des  contractions  ou  des  altéra- 
tions de  voyelles  en  contact  ;  par  exemple,  l'ancien  nominatif-accusatif 
pluriel  de  Fé-oq  «  année  »  est  la  forme  à  hiatus  (/^)iTsx  chez  Homère,  .mais 
Fe-Ti  à  Héraclée,  ïrq  en  attique,  et,  d'autre  part,  Fe-iy.  en  béotien,  en  Cre- 
tois, etc.,  Fev.ja  à  Gypre.  Sans  les  contractions,  les  mots  grecs  auraient 
encore  un  aspect  très  archaïque  et  différeraient  bien  moins  de  parler  à 
parler  qu'ils  ne  font. 

Sur  deux  autres  points,  des  innovations  ont  tendu  à  se  produire  de  bonne 
heure. 

Les  diphtongues  anciennes  subsistent  encore  toutes  en  grec  commun. 
Mais  d'une  manière  générale,  les  diphtongues  ont  été  dans  la  phonétique 
indo-européenne  un  élément  instable  ;  elles  se  sont  simplifiées  plus  ou 
moins  ;  et  le  lituanien  est  la  seule  langue  indo-européenne  actuellement 
vivante  qui  donne  une  idée,  sinon  complète,  du  moins  encore  assez  nette 
de  ce  qu'ont  été  les  diphtongues  indo-européennes.  Les  diphtongues  ont 
tendu  à  se  simplifier  en  grec  comme  ailleurs  et  ont  fini  par  se  réduire 
toutes  à  des  voyelles  simples.  Le  phénomène  s'est  produit  plus  ou  moins 
tôt  suivant  les  circonstances  phonétiques  et  suivant  les  parlers  :  et  et  o'j  se 
simplifient  en  é^  et  o  longs  fermés,  puis  en  i  et  m,  plus  tôt  que  ai  en  ae  et 
de  là  en  e,  ou  que  au  qui  a  donné  a-\-v  en  grec  moderne  ;  le  béotien  a 
simplifié  les  dijthtongues  plus  tôt  que  l'attique  par  exemple  ;  mais  il  ne 
subsiste  aujourd'hui,  et  dès  les  premiers  siècles  ap.  J.-C,  il  ne  subsistait 
plus  en  grec  aucune  des  diphtongues  indo-européennes.  En  même  temps, 
certaines  voyelles  tendaient  à  changer  de  timbre,  les  voyelles  longues  se 
ferment  souvent,  et  r^  pur  exemple  a  passé  à  e  fermé  puis  à  c. 

D'autre  part,  le  système  des  occlusives  a  fléchi.  Il  semble  que  les  con- 
sonnes du  grec  commun  aient  subi  une  sensible  diminution  de  la  force  de 
l'articulation,  diminution  qui  commande  tous  les  changements  ultérieurs. 
Les  occlusives  sourdes  non  aspirées  x,  t,  •/.,  qui  étaient  des  fortes,  assez 
semblables  aux  occlusives  fortes  non  aspirées  p,  t,  k  des  langues  romanes 
ou  des  langues  slaves,  sont  d'un  type  très  stable  et  n'ont  subi   presque 


INNOVATIONS    PHONÉTIQUES    DU    GREC  23 

aucune  altération,  au  moins  au  commencement  des  mots  et  entre  voyelles; 
seul,  le  passage  partiel  de  t  à  u  devant  i  à  l'intérieur  du  mot  (mais  non  à 
l'initiale  où  l'articulation  était  relativement  forte)  avertit  à  date  ancienne 
de  l'affaiblissement  d'articulation  subi  par  les  sourdes  non  aspirées.  Mais 
les  autres  occlusives,  les  sonores  ,3,  5,  y,  et  les  aspirées  ç,  â,  x,  étaient 
des  douces,  donc  faiblement  articulées  ;  de  cette  faiblesse  naturelle,  qui 
venait  s'ajouter  à  l'affaiblissement  général  des  consonnes  grecques,  il  est 
résulté  de  bonne  heure  une  tendance  à  ne  plus  réaliser  pleinement  le 
mouvement  de  fermeture  ;  et,  plus  ou  moins  tôt,  mais  souvent  de  très 
bonne  heure,  surtout  dans  les  parlers  doriens,  les  douces  sonores  [3,  S,  y 
ont  tendance  à  devenir  des  spirantes  sonores,  et  les  douces  sourdes  aspi- 
rées ©,  G,  7  des  spirantes  sourdes.  Ce  changement,  commencé  dès  avant 
l'époque  historique  dans  certains  parlers,  a  abouti  entièrement,  et  dès  les 
premiers  siècles  après  J.-C,  P,  o,  y  et  <p,  9,  y  ^^  ^^^^  P^^^  ^^^  occlusives, 
comme  en  grec  commun  et  encore  en  attique  de  l'époque  classique,  mais 
des  spirantes,  comme  en  grec  moderne. 

Quelques  autres  éléments  du  système  phonétique  du  grec  commun 
■étaient  aussi  instables,  surtout  les  représentants  de  *-ty-,  *-ky-,  etc.,  qui 
apparaissent  sous  des  formes  variées,  telles  que  -aa,  -tt-,  etc.  Mais,  dans 
l'ensemble,  le  système  phonétique  du  grec  commun,  bien  équilibré, 
composé  d'éléments  clairs  et  bien  opposés  les  uns  aux  autres,  était  solide 
et  durable.  Il  n'a  pas  subi  de  modifications  profondes  durant  toute  la 
période  ancienne  du  développement  de  la  langue.  On  peut  donc  vraiment 
parler  d'un  système  phonétique  du  grec. 

Le  système  des  formes  grammaticales  de  l'indo-européen  a  été  plus 
modifié  en  grec  commun  que  le  système  phonétique.  Même  les  textes 
grecs  les  plus  archaïques  ne  laissent  pas  entrevoir,  comme  le  font  les  textes 
védiques,  ce  qu'a  été  la  morphologie  indo-européenne.  Il  y  a  chez  Homère 
de  nombreuses  survivances  d'un  état  ancien,  mais  à  l'état  de  débris  isolés, 
et  le  système  grammatical  indo-européen  y  est  tout  rompu. 

Le  trait  particulier  qui  caractérise  d'une  manière  presque  unique  l'indo- 
européen  et  qui  s'est  fidèlement  maintenu  dans  toutes  les  anciennes 
langues  de  la  famille  a  naturellement  persisté  en  grec  :  la  fin  de  mot  varie 
suivant  la  catégorie  grammaticale  à  exprimer,  et  les  caractéristiques  des 
formes  grammaticales  ne  se  laissent  pas  isoler  du  mot  dans  un  grand 
nombre  de  cas  :  ainsi,  il  serait  vain  de  chercher  oii  est  le  mot  et  où  sont 
les  marques  de  flexion  dans  des  formes  comme  la  i""*  personne  çépu)  ou  le 
datif  singulier  Xjy.w. 

Le  grec  ne  laisse  guère  plus  que  le  latin  deviner  que  les  formations 
nominales  et  les  formations  verbales  se  rattachaient  indépendamment  à  un 
élément  commun  qui  ne  peut  passer  ni  pour  proprement  nominal,  ni  pour 
proprement  verbal.  Sans  doute  on  y  observe  des  mots,  les  uns  noms,  les 


24  STRUCTURE    DU    GREC    COMMUN 

autres  verbes,  qui  ne  dépendent  pas  les  uns  des  autres  et  qui  ont  une 
même  étymologie,  ainsi  ysvo;  et  YÎY'^o[^.at,  lysvsp.rjv,  Ysyova  ;  mais,  si  le 
linguiste  en  devine  l'unité,  les  gens  qui  parlaient  la  langue  n'y  voyaient 
que  des  mots  distincts,  ou  tout  au  plus  rattachés  les  uns  aux  autres  par 
un  lien  lâche  ;  on  n'y  reconnaissait  plus  des  ensembles  où  les  principes 
de  formation  étaient  sensibles.  Au  point  de  vue  grec,  il  y  a  des  noms  déri- 
vés de  verbes  et  des  verbes  dérivés  de  noms  ;  il  n'y  a  pas  des  noms  et  des 
verbes  groupés  autour  d'une  racine,  ce  qui  était  l'état  indo-européen. 
L'étymologiste  reconnaît  aisément  une  même  racine  indo-européenne  — ■ 
celle  du  latin  memini,  reminiscor,  moneo,  7?iens,  mentio,  etc.  —  dans  [ji.£vo;, 
MsvTwp,  (j.e'iJLCva  {]j.i\m\^.e^)) ,  et  dans  le  groupe  de  [X£jj.V(r][j.at,  ]x'.^.ri](jy.o\),a.<., 
avec  les  noms  verbaux  qui  s'y  rattachent  [j.v^[ji,a,  iJ.v*/;iJioatjv^,  iavyjîxwv,  etc.  ; 
mais,  au  point  de  vue  hellénique,  il  y  a  là  quatre  mots  distincts  et  dont 
la  parenté  était  ou  insensible  ou  très  vaguement  sentie.  Il  n'existe  plus  en 
grec  une  racine  *gem-,  *gnê-,  gnô-  «  connaître  »,  comme  en  indo-européen, 
mais  seulement  un  verbe  yiYvwjxw,  lyvcov  auquel  se  rattachent  des  noms 
variés  tels  que  ^(^mTÔq,  yvco[ji,y],  yv^iJ-wv,  y^maiq  :  un  groupe  est  quelque  peu 
isolé,  celui  de  Yvwpt[j.oç  avec  le  verbe  dérivé  YvwpiÇw,  et  sur  y^o)pi^b),  on 
a  fait  Yvwptatç,  Yvwpiff[;i.a,  etc. 

De  même  que  les  noms  et  les  verbes  appartenant  à  une  même  racine 
étaient  en  indo-européen  indépendants  les  uns  des  autres,  les  thèmes 
verbaux  appartenant  à  une  même  racine,  les  «temps»,  existaient  aussi 
chacun  à  part  et  n'étaient  liés  à  chacun  des  autres  par  aucune  relation 
définie  de  forme.  La  chose  est  encore  assez  sensible  dans  le  verbe  homé- 
rique où  des  formations  comme  Xôituo),  eX'.Tïov,  XiAonza  ou  xpÉcpo),  sTpatpcv, 
TÉxpoça  ont  chacune  une  autonomie  assez  nette.  L'autonomie  apparaît  plus 
frappante  encore  là  où  il  existe  deux  présents,  anciens  tous  les  deux, 
comme  7:£Û6oiJ.ai  et  xuv6âvo[^,at,  un  aoriste  radical  sans  redoublement 
comme  £TC'j6î[;,y;v  et  un  aoriste  radical  à  redoublement  dont  on  a  l'optatif 
TceTTÙOoiTc,  un  parfait  ireuuaiJ.au  Aucune  des  formations  ne  permet  de 
prévoir  aucune  des  autres  dans:  7:xz-/^iù,  TretaoïAxi,  £7:a6ov,  x£7rov6a  ;  l'attique 
n'est  pas  ici  moins  archaïque  que  la  langue  homérique.  D'une  même 
racine,  celle  que  l'on  retrouve  en  latin  dans  fido,  fides,  foedus,  le  seul  texte 
d'Homère  offre  des  formes  aussi  variées  et,  en  partie,  aussi  imprévisibles 
que  :  7r£(GoiJ,at(et  TrsîOw),  xciaoïxat  (et  x£faa)),  ziG6[a-/3v  et,  avec  redoublement, 
x£';riO£Tv,  un  aoriste  et  un  futur  en  --/j-  Tutô'/^o-aç,  xtOriaEtç,  et  la  forme  du 
futur  à  redoublement  avecv],  xExtQôaw,  un  parfait  xéxo-.ôa  (avec  un  plus- 
que-parfait  dont  on  a  £X£-iQiJ.£v).  Mais,  dès  une  date  ancienne,  ces  survi- 
vances apparaissent  choquantes  et  tendent  à  s'éliminer  :  à  Syracuse,  sous 
l'influence  du  présent  xaay/i),  on  remplace  même  xÉxovOa  par  xéxca^ja  qui 
se  trouve  chez  Epicharme.  Pour  l'aoriste  factitif  correspondant  au  présent 
X£t6(i),  Homère  offre  encore  %^%ûîi^)  ;  mais  l'aoriste  formé  secondairement 


INNOVATIONS    GRAMMATICALES  25 

d'après  un  type  normal,  ît^ziqx,  se  rencontre  un  nombre  de  fois  égal,  et 
c'est  celui  qui  seul  subsiste  en  attique  ;  l'attique  a  même  formé  un  parfait 
factitif  ^£::£'.xa,  qui  n'existait  pas  en  grec  commun  et  que  la  langue  homé- 
rique ne  connaît  pas.  D'une  manière  générale,  le  grec  tend  à  se  constituer 
des  conjugaisons  normales  :  \}.vm  permet  de  prévoir  le  futur  [j.evw  et 
l'aoriste  è'jjLeiva,  <p9sipw,  le  futur  cpôepw  et  l'aoriste  è'^pOsipa,  et  ainsi  de  suite; 
l'existence  d'une  forme  fréquente  comme  è'ç6opa  n'a  pas  empêché  une 
nouvelle  formation  de  sens  différent,  loOapxa,  de  se  développer,  sur 
IçOapp.ai.  Toutefois  les  formes  «  fortes  »  sont  demeurées  très  nombreu- 
ases  durant  toute  l'époque  classique,  et  le  système  verbal  indo-européen 
a  laissé  beaucoup  de  traces,  auxquelles  est  due  pour  une  large  part  la 
complexité  singulière  du  grec. 

A  la  différence  du  sanskrit,  le  grec  n'a  pas  développé  de  formations  de 
présents  dérivés  à  valeur  spéciale  ;  mais  de  la  formation  en  -s-  qui  a 
fourni  en  sanskrit  des  désidératifs  à  redoublement  et  des  futurs  il  a  tiré 
des  futurs  qui  sont  entrés  dans  la  conjugaison.  Les  itératifs  et  causatifs 
en  -£0),  qui  répondent  aux  itératifs  et  causatifs  sanskrits  en-aya-  ou  slaves 
en  -ï-,  c'est-à-dire  les  types  du  latin  moneo  et  sopio,  ne  sont  représentés 
que  par  un  nombre  d'exemples  restreint  ;  et  il  n'existe  pas  normalement 
un  type  çopéw  à  côté  de  <Dipb).  Parfois  le  grec  a  plusieurs  présents  d'une 
même  racine  ;  il  a  par  exemple  la  forme  à  redoublement  [j1\x^/m  à  côté  de 
[Aevo)  ;  mais  ces  cas  sont  de  pures  survivances. 

A  côté  des  verbes  forts  qui  ont  tendu  à  la  régularité  sans  y  parvenir,  il 
y  avait  beaucoup  de  verbes  dérivés,  la  plupart  dérivés  de  noms.  Les  verbes 
dérivés  ne  comportaient  en  indo-européen  qu'un  seul  thème,  celui  du 
présent.  Le  grec  a  donné  à  ces  verbes  les  mêmes  thèmes  qu'avaient  les 
anciens  verbes  radicaux,  et  à  côté  des  présents  on  a  eu  ainsi  des  futurs, 
des  aoristes,  des  parfaits,  des  aoristes  passifs  :  il  y  a  dès  l'époque  homé- 
rique des  conjugaisons  normales  parce  qu'elles  sont  toutes  nouvelles, 
comme  celle  de  xi^àm  (t^j-w),  Tii^-'/^aw,  è-ïqj.r^cra,  i:zv.[j:r,v.x,  èt'.[r/j6Y;v  ;  oOdo) 
(<p'.}v(o),  (piX-fjO-O),  âsfA'^ja,  £ÇiiX-(^OY]V  ;  ^x'iXzùo),  pajiAcJOOJ,  èêao-îXs'jtJX,  [Scoact- 
Xeuxa  ;  etc.  On  est  allé  jusqu'à  donner  aux  verbes  dérivés  des  parfaits  à 
redoublement  ;  le  redoublement  du  parfait  était  une  esquisse  du  redou- 
blement de  la  racine  :  le  as  de  XiXc.izx  est  une  indication  abrégée  de  la 
répétition  de  la  racine  de  Xeir.M  ;  il  est  donc  étrange  de  répéter  dans 
TSTt'ixyjxa  la  consonne  initiale  d'un  verbe  Tt[j.ao)  qui  n'est  qu'un  dérivé  de 
•u'.jxY)  ;  aussi  le  procédé  n'a-t-il  pas  duré  à  la  longue  :  le  parfait  s'est  éli-  . 
miné  peu  à  peu,  et  le  grec  moderne  n'en  a  que  le  participe  médio-passif, 
privé  du  redoublement  qui,  en  s'adaptant  à  une  forme  dénominative, 
avait  perdu  sa  signification  et  sa  raison  d'être. 

Dès  l'époque  commune,  le  grec  s'est  constitué  ainsi  une  conjugaison 
régulière  à  cinq  thèmes  distincts,  mais  reliés  les  uns  aux  autres:  thèmes 


2  0  STRUCTURE    DU    GREC    COMMUN 

de  présent,  de  futur,  d'aoriste  actif  et  moyen,  d'aoriste  passif  et  de  parfait. 
Si  tel  ou  tel  des  tlièmes  vient  à  manquer,  c'est  que  le  sens  du  verbe  ne 
s'y  prête  pas.  Même  les  verbes  radicaux  tendent  à  présenter  un  système 
de  thèmes  réguliers  et  où,  à  part  la  forme  du  présent  qui  est  imprévisible, 
les  autres  formes  sont  de  type  normal,  ainsi  dès  Hjomère,  un  verbe  tel 
que  y.p'j'KTM,  v.pù'hii),  ÏY.puày.,  £-/,pij2;0-/;v,  7.É7.p'j;j.[j.au  Le  thème  verbal  sur 
lequel  on  peut  faire  les  dérivés  nominaux  est  commun  à  tous  les  thèmes 
autres  que  celui  du  présent  ;  c'est  en  particulier  le  thème  de  l'aoriste,  qui 
est  en  principe  plus  léger,  moins  chargé  d'affixes  que  celui  du  présent. 
En  regard  du  présent  Çejyvup.'.,  qui  offre  un  suffixe  -vu-,  du  reste  assez 
rare,  on  a  partout  le  thème  C^^Y"  aisément  reconnaissable  dans  Çeû^oi, 
èTeuïa,  i^fjy^.oci,  àCeû'/O-^v  (l'aoriste  passif  conserve  une  forme  forte  archaïque 
èvjvYlv),  et  c'est  sur  t^uy-  qu'on  a  fait  'Çz'j-fy.oi,  ÇeuHi?,  ^t'jyX'i],  etc.  :  le  mot 
ÇuYcv  est  au  contraire  un  mot  radical  ancien,  appartenant  à  la  même 
racine,  mais  indépendant  du  verbe  parce  qu'il  est  de  date  indo-européenne: 
il  se  retrouve  en  effet  en  sanskrit  dans  yugâm  «joug»,  en  latin  dans 
iiiguni,  en  germanique  dans  le  gotique ////;  (ail.  joch),  etc.  Les  verbes  déri- 
vés de  noms  fournissent  à  leur  tour  quantité  de  dérivés  nominaux,  qui 
sont  tirés  du  thème  verbal  tel  qu'il  apparaît  à  l'aoriste  et  au  parfait.  Si 
de  S?;Xo;  on  a  tiré  or^kiiù  (oy;Xw),  ècïjXwaa,  on  aura  donc  lT^.bi\j.y.,  Sv^Xwjiç, 
par  exemple. 

Dans  tous  les  verbes  dérivés,  le  présent  seul  est  ancien,  et  c'est  en 
partant  du  présent  que  le  reste  des  formes  a  été  constitué.  Le  suffixe  le 
plus  ordinaire  en  indo-européen  était  de  la  forme  *-)'S-,  soit  *~yô  à  la 
première  personne  du  singulier  de  l'actif  à  l'indicatif  présent.  Mais  le 
-y-  a,  on  le  sait,  disparu  du  grec  ;  il  est  résulté  de  là  que  l'ancien  type 
un  en  *-yô  a  été  brisé  en  plusieurs  types  distincts,  dont  l'explication  n'est 
pas  toujours  claire.  On  voit  bien  comment  jBaatXeûc  a  donné  (3aji>vSJ(.>, 
comment  oi'koz  (vocatif  çîXs)  a  donné  ©i>.£(i),  comment  of^oq  a  donné 
Sr,X;(i),  comment  Tt'j.-i^  (dorien  Tt;j.a)  a  donné  Tqxaw,  comment  biz\hy.  (oii  l'a 
final  représente  une  ancienne  n  voyelle  :  on  comparera  le  latin  nômen)  a 
donné  cvoij.avvw  ;  on  entrevoit  comment,  en  utilisant  certaines  formes 
pourvues  de  nasale,  tOuç  a  donné  tG'jvw  (on  a  un  superlatif  tO-jv-xaia)  ; 
mais  les  formes  en  -.î^o)  et  -a^w  sont  plus  obscures,  bien  que  certaines 
•comme  kp'X^M  de  à'p-.ç,  ep-.Bsç  s'expliquent  aisément  :  èpi'Çw  représente  un 
ancien  ^èpicyo).  Et  chacune  des  diverses  formations  en  -euto,  -ew,  -ow, 
-£uo),  -a'.vw,  -uvw,  -u(i),  -aÇo)  a  dépassé  ensuite  les  limites  premières  de  son 
emploi.  Au  lieu  d'un  type  en  -^'w,  le  grec  s'est  constitué  ainsi,  par  suite 
de  l'élimination  du  y,  huit  ou  dix  types  plus  ou  moins  productifs  de 
dénominatifs  dont  chacun  a  son  rôle  particulier.  Et  ceci  n'a  pas  empêché 
certains  verbes  dérivés  anciens  de  subsister,  par  exemple  xépu;,  /.spuBc? 
fournit  y.opjjTO)  oîi  -ce-  représente  -ôy-  ;  çipp-iy^  fournit  (pop[j,(Çw  (-C-  repré- 


INNOVATIONS    GRAMMATICALES  27 

sentant  -yy-,  et  la  nasale  tombant  devant  '0  ;  (f6\x'^  fournit  (pjXzjcjw  ;  etc. 

Tandis  que  les  types  de  formation  du  verbe  grec  se  transformaient 
ainsi  d'une  manière  radicale  et  que  des  conjugaisons  régulières,  de  verbes 
pour  la  plupart  dérivés,  prenaient  la  place  des  anciens  thèmes  verbaux 
autonomes,  le  verbe  grec  conservait  à  d'autres  égards  un  singulier 
archaïsme.  Il  gardait  des  modes  multiples  :  indicatif,  subjonctif  et  optatif, 
alors  que  la  distinction  deloplatif  etdu  subjonctif  ne  se  maintient  ailleurs 
qu'en  indo-iranien,  et  seulement  dans  la  période  ancienne  des  dialectes 
indo-iraniens  ;  car,  si  le  védique  présente  à  la  fois  optatif  et  subjonctif,  le 
sanskrit  classique  n'a  plus  que  l'optatif.  Les  deux  séries  de  désinences, 
désinences  actives  et  désinences  moyennes,  se  maintenaient,  conservant 
chacune  leur  signification  propre.  Les  désinences  primaires  continuaient  à 
caractériser  les  présents  tels  que  Asî-w,  et  les  désinences  secondaires,  les 
prétérits  tels  ,que  l'imparfait  Taïi-icv,  l'aoriste  sX'.ttcv,  et  la  plupart  des 
personnes  de  l'optatif.  Le  thème  de  parfait  demeurait  fréquent,  pourvu  de 
toute  sa  valeur  expressive,  et  même  se  développait. 

Le  trait  le  plus  original  du  verbe  grec  est  le  développement  qu'y  ont 
pris  les  formes  de  caractère  nominal  :  infinitifs  et  participes,  et  la  façon 
dont  ces  formes  ont  été  incorporées  au  système  verbal. 

Chaque  thème  verbal  grec  comporte  une  forme  adjective,  un  participe, 
et  ce  participe  admet  aussi  à  la  fois  des  formes  actives  et  moyennes  :  on  a 
ÀeiTCwv  et  A£!.7co|j.£vcç,  A'.-kO)v  et  X'.7uôiJ,£voç,  )^£i(pa)v  et  Xc'.'i^ôjxôvoç,  "AïXotTCcoç  et 
A£A£tlJ,[x£voç,  Xît^Bci;.  Les  participes  ainsi  faits  sont  tous  d'origine  indo- 
européenne  ;  mais  le  grec  leur  a  donné  une  importance  singulière  ;  tel 
qui  était  rare,  comme  le  participe  aoriste,  est  devenu  fréquent  ;  ils  sont 
constamment  employés  dans  la  phrase  grecque  dont  ils  constituent  l'une 
des  principales  ressources.  Par  une  conséquence  naturelle,  les  adjectifs 
radicaux  indépendants  des  thèmes  verbaux  sont  devenus  rares  ;  l'adjectif 
en  *-^o-  du  type  du  latin  tentus  existe  en  grec;  c'est  le  type  de  -xxôç  qu'on  a 
signalé  déjà  ;  mais  il  n'y  tient  qu'une  très  petite  place,  alors  que  les 
adjectifs  de  ce  genre  se  sont  multipliés  dans  la  plupart  des  autres  langues. 
Le  participe  parfait  en  -;j.ivo;  a  subsisté  en  grec  moderne,  malgré  la  dis- 
parition du  reste  du  type  du  parfait,  et  l'on  y  a  normalement  des  parti- 
cipes comme  Ypa;j,iJ-Évoç  «  écrit  »,  tandis  que  l'adjectif  en  -z6q  n'y  fait  plus 
proprement  partie  du  système  verbal  et  n'y  subsiste  que  sporadiquement. 

L'indo-européen  n'avait  pas  ou  presque  pas  d'infmitifs,  c'est-à-dire  de 
ces  sortes  de  substantifs  qui  présentent  l'idée  verbale,  mais  dénuée  du 
tour  personnel  qu'ont  les  formes  verbales  proprement  dites  :  laisser  en 
regard  de  je  laisse,  Ut  laisses,  il  laisse,  nous  laissons,  etc.  Le  grec  ne  s'est 
pas  borné  à  développer  un  infinitif  pour  chaque  verbe  comme  le  germa- 
nique, le  slave,  le  lituanien,  l'arménien,  le  perse  ;  il  a  donné  un  infinitif 
à  chaque  thème  verbal  aux  deux  voix,  active  et  moyenne,  si  bien   que 


28  STRUCTURE    DU    GREC    COMMUN 

AEixw  par  exemple  a  infinitif  présent  actif  Xdr.evt  et  moyen  Xcizc^^at;  ■ 
aoriste  actif  XittsTv  (moyen  )vi7C£cGai),  futur  Id'bzv»  (moyen  >.£(4/e(70ai),  I 
parfait  AsXoi'TTsvai  (médio-passif  AeAsToOai),  aoriste  passif  XeioO-Tiva'.,  et  ainsi  1 
de  tous  les  verbes.  Sans  doute,  la  forme  d'infinitif  varie  d'une  manière 
importante  de  parler  à  parler,  montrant  ainsi  que  les  types  d'infinitif  n'étaient 
pas  encore  fixés  en  grec  commun  ;  mais  le  développement  était  achevé  au 
début  de  l'époque  historique.  Seul  le  latin  qui  donne  un  infinitif  à  chacun 
des  deux  thèmes  de  ses  verbes,  soit  linquere  ou  Uquisse  par  exemple,  et  qui 
a  un  infinitif  passif  linqui,  offre  quelque  chose  de  parallèle  au  dévelop- 
pement grec.  Dès  le  début  de  l'époque  historique,  l'infinitif  n'a  pas  de 
de  flexion  casuelle,  ni  même,  comme  en  latin,  l'équivalent  d'une  flexion 
au  moyen  du  supin  et  de  gérondifs  :  l'infinitif  grec  est  dénué  de  toute 
flexion  ;  par  là  le  grec  montre  une  grande  avance  de  développement  sur  la 
plupart  des  autres  langues,  et  notamment  sur  le  sanskrit  et  sur  le  celtique. 
La  création  de  l'article  a  permis  d'employer  l'infinitif,  au  cours  du  déve- 
loppement de  la  langue,  après  l'époque  homérique,  comme  tout  autre 
substantif,  l'article  marquant  le  cas. 

Les  formes  verbales  personnelles  de  l'indo-européen  étaient  les  unes 
toniques  et  les  autres  atones  ;  là  où.  figurait  le  ton,  il  était  l'une  des 
marques  de  chaque  forme  ;  par  exemple  le  sanskrit  oppose  éjiii  «  je  vais  » 
à  imâh  «  nous  allons  »  .  Le  grec  n'a  conservé  de  formes  atones  du  verbe 
qu'à  l'état  de  traces,  notamment  dans  etp.-.  et  dans  o-q'^.'..  Mais  il  a  fixé  la 
place  du  ton  dans  les  formes  personnelles  du  verbe  au  point  le  plus 
éloigné  de  la  fin  du  mot  qu'admettent  les  règles  phonétiques  ;  en  regard 
du  sanskrit  émi  :  imâh,  le  grec  a  donc  slp/  :  l[).eq  (ionien-attique  t[;.cv). 
Toutefois  les  formes  non  personnelles  du  verbe,  qui  sont  toujours  toniques 
en  sanskrit,  ont  conservé  en  grec  la  place  du  ton  ancienne.  A  l'infinitif 
et  au  participe,  la  place  du  ton  est  donc  demeurée  en  grec  l'une  des 
caractéristiques  de  chaque  forme  ;  la  place  du  ton  se  trouve  être  signifi- 
cative dans  le  contraste  du  présent  aîi'tts'.v,  /.eî-wv  et  de  l'aoriste  A-.-îtv, 
XiTccov  ;  elle  l'est  dans  le  futur  Asi'd^s'.v,  Aôî-i^wv  ;  dans  le  parfait  actif 
).cXo'.z£vai,  AcXcizw;  ou  médio-passif  'KzKz'.[).[xhc^  (mais  infinitif  ÀîAeToGai)  ; 
l'aoriste  passif  a  le  ton  sur  1'-/;  :  ffax-^^a'.,  (jxzdq  ;  l'aoriste  en  -7-  a  au  con- 
traire le  ton  sur  l'élément  qui  précède  immédiatement  g,  soit  TzeTiai, 
7cei7;zç  ;  za'.Scjaai  (TraiBejffâç,  izoiiczÙGx^noq  ne  prouve  rien),  xaiScûffacOat, 
xaiBsoaap.svoç  (et  non  *'Kx>.ot'jaxiJ.v)oç)  ;  •c'.iJ.vjs:^'.  ;  otA^aat  ;  etc.  En  dehors 
des  formes  nominales,  seuls  quelques  impératifs  ont  gardé  la  place  ancienne 
du  ton  ;  on  a  par  exemple  Kxoi,  Àx6cu,  comme  AaêsTv,  Aa6wv  et  XxoizOx'., 
'Àa6i;xevsç. 

La  flexion  des  noms  a  été  plus  simplifiée  que  la  flexion  des  verbes. 

La  déclinaison  indo-européenne  paraît  avoir  été  très  compliquée.  Elle 
comportait  des  variations  de  la  quantité,  du  timbre,  de  la  présence  même 


INNOVATIONS    GRAMMATICALES  29 

des  voyelles,  dont  certaines  persistances  en  grec  donnent  quelque  idée  ; 
on  trouve  par  exemple  chez  Homère  izxzrip,  xâxsp,  Ttaiépa,  TraTspeç,  et 
%x-p6q,  zaxpi,  Tcaxpwv,  donc  des  alternances  izxTqp-.,  tzxxeçi-,  izy.ip-  ;  le  grec 
tout  entier  a  conservé  l'opposition  du  timbre  o  et  g  de  veçoa-,  veisa-  dans 
véçoç,  viçcoç,  véçsacT'.  (chez  Homère),  pareille  à  celle  de  nebo,  génitif  nebese 
en  slave.  Des  variations  de  la  place  du  ton  étaient  aussi  employées  à 
caractériser  les  cas  :  on  a  encore  en  grec  \iia,  au  nominatif  et  [aiSç  au 
génitif,  ou  (ij-^ix-qp,  ôuyatipa,  Ouyarpiç.  De  toutes  ces  variations  du  voca- 
lisme et  de  la  place  du  ton,  le  grec  n'a  conservé  que  des  traces  isolées,  et 
les  cas  et  nombres  de  la  déclinaison  sont  caractérisés  essentiellement  par 
des  finales  complexes  où  il  est  le  plus  souvent  malaisé  de  faire  un  départ 
exact  entre  les  désinences  des  cas  et  des  nombres  et  la  forme  du  thème. 
Dans  des  formes  attiques  telles  que  Xuxoç,  Aùy.cu,  Kûym,  XJxit  ou  ay.ix, 
cxiaç,  o-y.'.a,  cy.'.ai,  ou  tSk'.ç,  TCÔXea);,  r.iXt'.,  rSkeiq,  ou  aaç-^ç,  axoooq^  Gxa€(j 
casîïç,  il  serait  assez  vain  de  vouloir  démêler  ce  qui  est  thème  et  ce  qui 
est  désinence.  Les  mots  tels  que  Ov^p,  Or,piç,  OY;p(,  6'^psg  oiî  le  départ  est 
facile  sont  la  minorité. 

A  part  cette  transformation  delà  structure  intime  des  formes,  la  grande 
innovation  du  grec  en  matière  de  déclinaison  est  la  réduction  du  nombre 
des  cas.  L'indo-européen  distinguait  au  moins  huit  cas  :  nominatif,  vocatif, 
accusatif,  génitif,  ablatif,  datif,  instrumental,  locatif.  La  plupart  de  ces  cas 
avaient  une  valeur  grammaticale  :  le  nominatif  indique  le  sujet  de  la  phrase, 
l'accusatif,  le  complément  direct,  et  ainsi  de  suite.  L'accusatif  servait  en 
même  temps  à  indiquer  le  lieu  vers  lequel  on  se  dirige  (eo  Roma)?i), 
l'étendue  d'espace  et  de  temps  que  remplit  une  action  (iriginta  pedes 
longus)  ;  il  avait  donc  à  la  fois  une  valeur  grammaticale  et  une  valeur 
concrète.  La  valeur  de  trois  cas  était  purement  concrète  :  le  locatif  qui 
indique  le  lieu  où  l'on  est  {habitat  Romae),  l'ablatif,  le  lieu  d'où  l'on  vient 
(tienio  Roina^,  l'instrumental,  ce  avec  quoi  l'on  est  ou  à  l'aide  de  quoi  on 
fait  quelque  chose  ;  le  grec  a  cessé  de  caractériser  d'une  manière  propre 
ces  trois  cas.  L'ablatif  s'est  fondu  avec  le  génitif,  confusion  qui  existait 
partiellement  au  singulier  dès  l'époque  indo-européenne  ;  le  locatif  et 
l'instrumental  se  sont  fondus  avec  le  datif.  Le  grec  n'a  donc  plus  que 
cinq  cas,  mais  à  valeur  très  complexe  :  l'accusatif  indiquant  à  la  fois  le 
complément  direct,  le  lieu  où  l'on  va  et  l'extension  ;  le  génitif  indiquant 
le  complément  d'un  nom,  le  tout  dont  on  prend  une  partie  et  le  lieu  d'où 
l'on  vient  ;  le  datif  enfin  indiquant  à  la  fois  à  qui  ou  à  quoi  on  destine 
une  action,  le  lieu  où  l'on  est,  avec  qui  l'on  est,  ce  à  l'aide  de  quoi  on 
fait  quelque  chose.  Ceci  a  nécessité  un  emploi  étendu  des  prépositions 
qui  servent  à  préciser  la  valeur  des  cas  dans  toutes  les  situations  où  leur 
valeur  n'est  pas  uniquement  grammaticale  et  a  quelque  chose  de  concret. 
Toutes  les  langues  indo-européennes  ont  tendu  à  réduire  le  nombre  des 


3o  STRUCTURE    DU    GREC    COMMUN 

cas  ;  mais  la  tendance  a  été  en  grec  particulièrement  forte  et  a  agi  à  une 
date  très  ancienne  ;  des  langues  connues  plus  tard  et  sous  une  forme 
beaucoup  plus  évoluée,  comme  le  slave,  le  lituanien,  l'arménien  ancien  et 
moderne,  ont  moins  réduit  le  nombre  des  cas.  L'élimination  totale  des 
cas  à  valeur  purement  concrète  est  donc  l'une  des  choses  qui  caractérisent 
le  plus  le  grec  commun. 

A  un  autre  point  de  vue  encore,  le  grec  a  simplifié  la  déclinaison  :  les 
démonstratifs  avaient  en  indo-européen  une  flexion  différente  de  celle  des 
substantifs  et  adjectifs  ;  le  latin  donne  une  idée  de  ces  différences  par  son 
opposition  entre  lupus,  lupî,  lupô  et  iste,  islins,  isil  par  exemple.  Le  grec 
n'a  presque  plus  rien  de  ces  dilTérences.  Tout  ce  qui  subsiste  clairement, 
c'est  le  contraste  de  forme  entre  le  nominatif-accusatif  neutre  en  -cv  des 
noms  comme  î^u^ov  ou  des  adjectifs  comme  7waX6v  et  le  -o  (représentant  un 
ancien  *-oo.)  avec  l'occlusive  finale  amuie  suivant  la  règle)  dans  le  type  de 
xouTo  ;  le  latin  oppose  de  même  iugimi  à  istud. 

Néanmoins  les  formes  de  la  déclinaison  grecque  sont  encore  variées 
parce  que  les  divers  types  de  thèmes  avaient  en  indo-européen  des  flexions 
diverses  et  que  la  façon  dont  les  désinences  se  sont  adaptées  à  la  finale 
des  thèmes  a  ajouté  beaucoup  de  complications  et  de  variétés  nouvelles.  Il 
y  a  donc  des  flexions  de  type  Xr/.oç,  de  type  cy-ii,  de  type  ttsA'.ç,  de  type 
TréXsy.'jç,  de  type  ^xaïKzùq,  de  type  (yy.o-qç,  de  type  çûXa^,  et  ainsi  de  suite. 
Ainsi  les  simplifications  apportées  ont  disloqué  le  système  indo-européen 
sans  le  remplacer  par  un  autre  système  cohérent. 

L'article  qui  était  destiné  à  jouer  dans  tous  les  parlers  grecs  un  rôle  si 
important  n'était  pas  encore  constitué  en  grec  commun  et  le  démonstratif 
c,  'â,  xo  y  avait  encore  toute  sa  valeur  de  démonstratif.  Le  texte  homé- 
rique n'emploie  pas  l'article  en  principe  ;  et  même  on  a  telle  vieille  inscrip- 
tion cypriote  en  prose  où  l'article  n'a  pas  encore  pris  toute  sa  place. 

A  un  point  de  vue  au  moins,  le  grec  commun  est  demeuré  fidèle  à  l'un 
des  traits  essentiels  de  l'indo-européen  :  chaque  mot  porte  en  lui-même 
les  caractéristiques  des  catégories  grammaticales  et  une  marque  suffisante 
de  son  rôle  dans  la  phrase.  Le  nombre  et  la  personne  des  formes  verbales 
personnelles  sont  indiqués  par  le  verbe  même,  sans  qu'il  soit  besoin  d'un 
pronom  pour  les  préciser  ;  et,  là  oîi  il  y  a  un  pronom  au  nominatif,  c'est 
pour  insister  sur  la  personne,  non  pour  la  marquer  :  oéco)  signifie  «  je 
porte  »,  et  èvto  çépo)  «  moi,  je  porte  »  ou  «  c'est  moi  qui  porte  ».  Les  cas 
grammaticaux  ont  tous  subsisté,  et  par  suite  la  fonction  grammaticale  de 
chaque  nom  dans  la  phrase  est  indiquée  par  la  forme  casuelle.  La  dis- 
tinction du  masculin-féminin  et  du  neutre  se  conserve  intacte  aux  trois 
cas  oii  elle  existait  :  nominatif,  accusatif  et  vocatif.  Les  adjectifs  gardent 
pour  la  plupart  deux  formes,  l'une  masculine,  l'autre  féminine  suivant  le 
substantif  auquel  ils  se  rapportent,  soit  [xxxpô^,  [Aaxpa,    ^apûç,   ^apeïa  y 


INNOVATIONS    GRAMMATICALES  3l 

etc.,  et,  avec  l'accord  en  cas  et  en  nombre,  ceci  permet  d'indiquer  le  plus 
souvent  quel  est  le  substantif  déterminé  par  un  adjectif  donné. 

Dès  lors  on  n'a  aucun  besoin  de  recourir  à  l'ordre  dans  lequel  ils  sont 
rangés  pour  indiquer  la  fonction  des  mots  dans  la  phrase.  L'ordre  des 
mots  n'a  généralement  aucune  valeur  grammaticale  définie  en  grec.  Sans 
doute  les  petits  mots  accessoires  se  placent  normalement  après  le  premier 
mot  principal  de  chaque  phrase  ;  on  a  ainsi  chez  Homère  (A  io6)  : 

où  trois  mots  accessoires  tm,  ttote,  jj-ot,  tous  trois  atones  et  enclitiques, 
suivent  la  négation  cj  et  précèdent  les  mots  principaux  de  la  phrase.  Sans 
doute  aussi  les  mots  qui  se  groupent  pour  le  sens  sont  normalement 
rapprochés  et  ne  sont  dissociés  qu'en  vue  de  produire  des  effets,  ce  qui 
arrive  surtout  dans  certaines  langues  littéraires  artificielles.  Sans  doute 
enfin  il  y  a  des  manières  plus  usuelles  les  unes  que  les  autres  de  grouper 
certains  mots,  et  chaque  expression  donnée  comporte  son  ordre  qui  ne 
varie  guère:  on  dit:  lio^z^i  xw  or,;j.o),  non  xÇ»  oy^jj-w  ISo^ev.  Mais  presque 
jamais  —  sauf  en  ce  qui  concerne  la  règle  rigide  relative  aux  petits  mots 
accessoires  —  un  ordre  n'est  seul  admis  à  l'exclusion  de  tout  autre  ; 
jamais  un  ordre  défini  ne  sert  à  indiquer  une  fonction  grammaticale. 
Nulle  part  donc  l'ordre  des  mots  n'est  plus  «  libre  »  —  ce  qui  ne  veut  pas 
dire  arbitraire  —  qu'il  ne  l'est  en  grec  ;  nulle  part  il  n'est  plus  réservé 
à  l'expression  seule  et  n'a  moins  de  valeur  grammaticale.  La  phrase 
grecque  a  gagné  à  cette  liberté,  qui  n'a  nulle  part  son  égale,  une  sou- 
plesse singulière  qui  a  bien  servi  les  écrivains.  La  phrase  sanskrite  a,  du 
moins  en  prose,  un  ordre  de  mots  quasi  fixe  ;  le  latin,  malgré  une  liberté 
relative,  a  des  ordres  relativement  définis.  En  grec,  la  liberté  de  l'ordre 
des  mots  est  pratiquement  absolue. 

Tant  parce  qu'il  a  innové  que  par  ce  qu'il  a  maintenu,  le  grec  commun 
oflVe  un  système  à  part.  Ce  système  était  bien  établi  et,  dans  l'ensemble, 
assez  stable  pour  durer  longtemps.  Il  n'a  pas  subi  de  modifications  essen- 
tielles durant  toute  l'époque  classique. 

Même  si  des  données  historiques  et  archéologiques  sans  nombre  n'attes- 
taient pas  l'unité  de  l'hellénisme,  l'unité  de  système  linguistique  suffirait 
à  en  porter  témoignage  :  l'unité  de  langue  atteste  chez  les  Grecs  une 
vieille  unité  nationale,  caractérisée  par  une  civilisation  propre 


CHAPITRE  III 
LE  GREC  ET  LES  LANGUES  VOISINES 


Si  l'on  savait  quelles  langues  ont  rencontrées  soit  en  Grèce  propre, 
soit  dans  les  îles  et  sur  les  rives  de  la  Méditerranée  qu'ils  ont  colonisées, 
les  hommes  qui  ont  apporté  avec  eux  la  langue  grecque  commune,  on 
pourrait  essayer  de  rechercher  ce  que  doivent  les  particularités  de  la  pro- 
nonciation ou  de  la  grammaire  du  grec  aux  populations  que  les  «  Hellènes  » 
se  sont  assimilées,  et,  d'autre  part,  de  déterminer  quels  sont,  parmi  les 
mots  grecs,  ceux  qui  ont  été  empruntés  à  l'idiome  des  occupants  anté- 
rieurs ou  à  des  langues  de  civilisation  de  la  Méditerranée.  Le  problème  se 
pose  ;  on  n'a  pas  de  données  pour  le  résoudre. 

Une  seule  chose  est  sûre  :  les  innovations  qui  font  que  le  système  grec 
diffère  essentiellement  du  système  indo-européen  supposent  des  tendances 
bien  distinctes  de  celles  qui  caractérisaient  l'indo-européen,  et,  par  suite, 
l'action  de  populations  indigènes  avec  lesquelles  se  sont  mélangés  les 
envahisseurs  de  langue  indo-européenne.  En  passant  de  l'indo-européen 
au  grec  commun,  on  entre  dans  un  monde  nouveau. 

Des  langues  parlées  dans  la  péninsule  grecque  avant  l'invasion  hellé- 
nique, on  ne  sait  rien.  Les  Pélasges  ne  sont  qu'un  nom.  Pour  les  îles  et 
pour  l'Asie  Mineure,  on  est  un  peu  moins  mal  partagé.  On  a  trouvé  à 
Lemnos  une  inscription  en  une  langue  inconnue,  qui  rappelle  de  loin 
l'étrusque.  Dans  l'Est  de  la  Crète,  à  Praisos,  on  a  trouvé  aussi  quelques 
inscriptions  en  caractères  grecs,  mais  dans  un  idiome  inconnu.  De  même 
à  Cypre,  on  a  usé  du  syllabaire  cypriote  qui  a  servi  à  noter  du  grec  en 
beaucoup  de  cas,  mais  qui  n'a  visiblement  pas  été  inventé  pour  écrire  du 
grec  et  qui  convient  mal  à  la  langue  grecque,  pour  écrire  une  langue 
inconnue  qui  ne  ressemble  en  rien  à  du  grec.  Toutes  ces  inscriptions,  qu'on 
lit,  sontininteUigibles.  Rien  n'indique  même  que  les  langues  dans  lesquelles 
elles  sont  écrites  soient  indo-européennes.  Le  plus  probable  est  qu'elles  appar- 


LE    GnEC    ET    LES    LANGUES    VOISOES  33 

tiennent  à  d'autres  familles.  Jusqu'à  ce  qu'un  hasard  imprévu  donne  la 
clé  de  ces  textes,  il  sera  impossible  d'en  rien  tirer,  sinon  cette  donnée 
que  jusqu'à  l'époque  historique  il  a  subsisté  à  Lemnos,  en  Crète,  à 
Cypre,  des  langues  qui  ne  sont  ni  du, grec  ni  du  sémitique.  Il  est  inutile 
•de  s'acharner  à  les  comprendre  directement  :  on  ne  devine  pas  le  sens 
d'une  langue  inconnue  ;  pour  qu'on  arrive  à  interpréter  un  texte  en  une 
langue  dont  la  tradition  a  été  interrompue,  il  faut  ou  bien  qu'on  en  pos- 
sède une  traduction  littérale  en  une  langue  connue,  c'est-à-dire  qu'on  ait 
de  bons  textes  bilingues,  ou  bien  que  la  langue  en  question  soit  toute  sem- 
blable à  une  ou  plusieurs  langues  connues,  c'est-à-dire  qu'elle  soit  en 
«omme  une  langue  connue. 

Dans  les  monuments  crétois  dits  «  minoens  »  du  second  nàllénaire 
avant  l'ère  chrétienne,  on  a  trouvé  de  nombreux  textes  écrits  à  l'aide  d'un 
alphabet  assez  compliqué,  probablement  syllabique.  On  n'a  pas  jusqu'à 
présent  réussi  à  les  déchiffrer.  Et  ceci  rend  probable  que  la  langue  de  ces 
textes  n'est  pas  du  grec.  Car  une  écriture  phonétique  inconnue  recouvrant 
une  langue  connue  est  en  principe  déchiffrable. 

En  Asie  Mineure,  en  contact  immédiat  avec  les  Grecs,  on  a  des  restes 
de  quatre  langues  non  helléniques  :  le  phrygien,  le  lydien,  le  carien,  le 
lycien. 

Au  Nord  est  le  phrygien,  dont  il  reste  très  peu  de  chose,  quelques  lignes 
seulement  et  en  partie  assez  tardives  ;  le  peu  qu'on  sait  du  phrygien  auto- 
rise à  en  affirmer  le  caractère  indo-européen  ;  des  témoignages  anciens 
donnent  les  Phrygiens  pour  des  colons  thraces  et  les  Arméniens  pour  des 
colons  phrygiens.  Des  langues  de  ces  trois  peuples,  l'arménien  est  la 
seule  qui  soit  connue  de  manière  complète,  mais  à  une  date  très  posté- 
rieure, vers  le  v*  siècle  ap.  J.-C,  d'après  la  date  traditionnelle.  Le  peu 
que  l'on  sait  du  phrygien  ne  contredit  pas  les  témoignages  anciens  sur  la 
parenté  de  l'arménien  et  du  phrygien,  mais  n'en  apporte  pas  non  plus  la 
confirmation.  Le  phrygien  paraît  avoir  subi  par  la  suite  l'influence  hellé- 
nique d'une  manière  intense  ;  mais  on  ne  voit  pas  qu'il  ait  beaucoup  agi , 
sur  le  grec,  ou,  s'il  a  agi,  on  ignore  en  quoi. 

Le  carien  et  le  lydien  sont  connus  par  des  inscriptions  récemment  dé- 
couvertes ;  du  lycien  on  possède  depuis  longtemps  un  grand  nombre 
d'inscriptions,  en  partie  assez  étendues.  Grâce  au  fait  qu'il  s'agit  surtout 
d'inscriptions  funéraires,  on  a  pu  entrevoir  quelque  chose  de  ce  que  signi- 
fient les  textes  lyciens,  bien  qu'on  soit  loin  de  pouvoir  les  interpréter  dans 
le  détail  d'une  manière  sûre.  Ce  qu'on  a  déterminé  jusqu'ici  suffit  à  garan- 
tir que  le  lycien  n'est  pas  une  langue  indo-européenne  proprement  dite  ; 
mais  plusieurs  des  linguistes  qui  ont  examiné  la  question  seraient  disposés 
■à  rapprocher  le  lycien  du  groupe  indo-européen  ;  il  s'agirait  peut-être 
d'une  parenté  remontant  à  une  époque  plus  lointaine  :  sans  être  une 
A.  Meillet.  3 


34  LE    GREC    ET    LES    LANGUES    VOISINES 

langue  romane,  l'allemand  est  apparenté  à  chacune  des  langues  romaneSy 
parce  que  le  germanique  et  le  latin  sont  également  des  langues  indo-euro- 
péennes ;  on  peut  concevoir  de  même  que  le  lycien  et  l'indo-européen 
remonteraient  à  un  original  commun.  Au  point  où  est  arrivé  le  déchitTre- 
ment  du  lycien  —  qui  depuis  plusieurs  années  ne  paraît  pas  avoir  fait  un 
progrès  bien  sensible  — ,  on  n'a  le  moyen  de  rien  affirmer,  et  les  hypo- 
thèses même  sont  sans  doute  prématurées.  Tout  ce  que  l'on  sait  de  certain, 
c'est  que  les  langues  que  les  Grecs  ont  rencontrées  en  Asie  Mineure,  au 
bud  de  la  Phrygie,  ont  un  aspect  très  différent  de  celui  des  langues  indo- 
européennes anciennes. 

Du  hittite,  on  a  des  vocabulaires  hittito-babyloniens,  qui  fournissent 
jusqu'ici  peu  de  données  utiles,  et  des  textesécrits  en  caractères  cunéiformes, 
qu'on  a  essayé  d'interpréter,  grâce  aux  nombreux  idéogrammes  qu'ils 
comprennent;  si  l'interprétation  proposée  est  correcte,  le  hittite  serait  un 
idiome  indo-européen  tout  à  fait  différent  du  grec,  et  dont  rien  n'indique 
qu'il  ait  exercé  sur  le  grec  aucune  action  ;  mais  elle  est  bien  douteuse. 

Les  inscriptions  vanniques  en  cunéiforme,  qui  fournissent  la  langue  des 
populations  de  la  région  arménienne  antérieures  à  l'arrivée  des  colons  qui 
ont  apporté  la  langue  indo-européenne  connue  sous  le  nom  d'arménien, 
ne  sont  interprétées  qu'à  l'aide  des  idéogrammes  qu'elles  contiennent,  et 
n'enseignent  à  peu  près  rien  au  point  de  vue  linguistique  jusqu'à  présent. 

On  peut  se  demander  si  les  langues  modernes  du  Caucase  ne  sont  pas 
apparentées  à  certaines  des  anciennes  langues  d'Asie  Mineure.  L'étude 
des  langues  caucasiques  est  encore  à  ses  débuts.  La  seule  langue  cauca- 
sique  pourvue  d'une  littérature  ancienne  est  le  géorgien,  qui  forme  avec  le 
laze,  le  mingrélien  et  le  souane  un  groupe  défini;  celui  des  «  langues  cau- 
casiques du  Sud  ».  Dans  les  vallées  du  Caucase,  surtout  sur  le  versant 
Nord,  on  trouve  un  grand  nombre  de  langues  diverses,  dont  la  plupart 
n'ont  encore  été  décrites  que  d'une  manière  insuffisante,  dont  la  gram- 
maire comparée  n'est  pas  faite,  dont  la  parenté  avec  le  groupe  dit  du  Sud 
est  possible  mais  non  rigoureusement  démontrée  et  dont  les  relations  entre 
elles  ne  sont  pas  encore  établies.  Du  moins  sur  tous  ces  points  le  travail 
est-il  possible  ;  il  est  en  partie  commencé  et  n'attend  que  des  travailleurs. 
Quand  on  aura  posé  la  grammaire  comparée  des  langues  du  Caucase  et 
déterminé  avec  précision  quelles  relations  les  unissent  —  mais  alors  seu- 
lement — ,  on  en  pourra  tirer  parti  pour  des  rapprochements  avec  l'élamite 
ou  avec  les  vieilles  langues  d'Asie  Mineure. 

Un  texte  du  xiv"  siècle  av.  J.-C,  trouvé  en  Cappadoce,  renferme  quatre 
noms  de  dieux  indo-iraniens,  Indra  et  les  Nâsatya,  Mitra  et  Varuna,  et 
atteste  ainsi  que,  à  cette  époque,  l'influence  de  la  population  parlant  des 
langues  indo-iraniennes  s'est  étendue  jusqu'à  l'Asie  Mineure.  A  ce  même 
moment  les    textes  cunéiformes   présentent   un  peu  partout    un    grand 


GRECS    ET    SÉMITES  35 

nombre  de  noms  dont  l'aspect  général  est  indo-iranien.  Au  xiv^  siècle, 
derrière  les  peuples  de  langues  diverses  que  les  Grecs  ont  rencontrés  en 
Asie  Mineure,  il  y  avait  une  invasion  indo-iranienne.  L'entrée  des  Hellènes 
en  Asie  et  dans  la  Méditerranée  Orientale  et  l'entrée  des  Aryas  dans  la 
région  qui  est  devenue  par  la  suite  la  région  iranienne  ont  eu  lieu  d'une 
manière  parallèle  et  sans  doute  à  peu  près  simultanée.  On  désigne  ici  par 
Aryas  uniquement  des  populations  de  langue  indo-iranienne,  les  seules 
dont  on  sache  qu'elles  se  soient  jamais  donné  ce  nom.  Il  est  probable  que 
depuis  au  moins  le  xv"  siècle  av.  J.-C. ,  les  Aryas  ont  été  très  actifs  en  Asie  ; 
mais  cette  activité  a  eu  lieu  au  Nord  et  à  l'Est  des  empires  et  des  royaumes 
sur  lesquels  on  possède  des  documents  historiques,  et  tout  ce  qu'on  entre- 
voit, ce  sont  les  relations  que  ces  royaumes  dont  on  a  des  monuments 
écrits  ont  entretenues  avec  les  tribus  «  aryennes  »  les  plus  avancées  vers 
l'Ouest. 

Les  peuples  de  langue  sémitique  étaient  loin  des  Grecs,  et  ce  n'est  guère 
qu'à  l'époque  historique  que  des  rencontres  ayant  quelque  importance  ont 
dû  se  produire.  En  tout  cas  ces  rencontres  n'ont  eu  lieu  qu'aux  extrémités 
des  domaines  occupés  par  les  deux  groupes.  Ce  ne  sont  du  reste  pas  les 
Phéniciens  qui  ont  une  place  dominante  dans  la  Méditerranée  durant  le 
second  millénaire  avant  l'ère  chrétienne,  au  moment  où  les  Grecs  viennent 
s'y  installer.  Ce  n'est  pas  la  civilisation  phénicienne  qui  a  servi  de  modèle 
aux  Grecs  venus  du  Nord  ;  l'archéologie  en  a  fourni  la  preuve,  et  l'on 
n'est  pas  surpris  de  ne  trouver  en  grec  qu'un  nombre  infime  de  mots 
empruntés  au  phénicien.  Sans  doute  le  grec  a  en  commun  avec  le  phéni- 
cien quelques  termes  proprement  commerciaux,  le  nom  de  la  toiled'embal- 
lage,  (7a7.y.o;,  et  celui  des  vaisseaux  qui  servaient  à  enfermer  les  marchan- 
dises liquides,  y.âoo;  ;  le  nom  d'une  monnaie,  p.va  et  sans  doute,  celui  de 
For,  ypijjô;  ;  le  nom  d'un  vêtement  de  luxe,  y.Twv  (écrit  aussi  xiOwv),  que 
les  Romains  ont  emprunté  de  leur  côté  en  en  faisant  tunica  avec  addition 
d'un  suffixe  latin.  Le  nom  de  la  «  myrrhe  »,  [j.jppa,  ne  peut  être  séparé 
du  babylonien  miirru.  Mais  à  supposer  que  tous  ces  mots  soient  propre- 
ment sémitiques  et  que  les  Phéniciens  n'en  aient  pas  emprunté  au  moins 
ime  partie  à  une  tierce  population,  le  nombre  des  anciens  emprunts  tout  à 
fait  certains  du  grec  au  phénicien  n'atteint  sans  doute  pas  la  dizaine,  et, 
si  les  lettres  de  l'alphabet  grec  n'avaient  des  noms  identiques  à  celles  de 
l'alphabet  phénicien,  les  contacts  entre  les  deux  vocabulaires  pourraient 
passer  pour  insignifiants.  Tous  les  emprunts,  à  commencer  par  les  noms 
des  lettres  de  l'alphabet,  sont  de  caractère  technique,  et  l'on  n'en  peut 
conclure  qu'à  des  relations  commerciales,  nullement  à  une  action  impor- 
tante des  langues  sémitiques  sur  le  grec. 

On  sait  par  des  textes  égyptiens  qu'au  xiu*  siècle  av.  J.-C.  les  Akaiwusi 
venus  par  mer  ont  attaqué  l'Egypte.  La  concordance  de  nom  et  l'inipor- 


36  LE    GREC    ET    LES    LANGUES    VOISINES 

tance  que  les  Grecs  prenaient  alors  dans  la  Méditerranée  font  supposer 
que  ces  peuples  de  la  mer  étaient  bien  les  'Ayy.\Foi,  les  'A^/atoî  d'Homère. 
Le  w  intérieur  du  nom  des  'Ayx'.Fci  est  conservé  dans  la  forme  latine 
Achhâ.  La  forme  hyjx'.Foc  est  du  reste  donnée  par  une  inscription  cypriote, 
dans  l'alphabet  cypriote  qui  note  régulièrement  le  /"  à  lïntérieur  des  mots 
comme  à  l'initiale.  —  On  ne  connaît  pas  de  faits  qui  établissent  une 
action  appréciable  de  la  langue  égyptienne  sur  le  grec  à  cette  époque, 
ancienne. 

Sur  les  anciennes  langues  de  la  péninsule  des  Balkans,  on  est  plus  mal 
fixé  encore. 

Du  macédonien  on  n'a  pas  une  inscription,  pas  une  ligne  de  texte  suivi. 
Tout  ce  que  l'on  en  connaît,  ce  sont  quelques  mots  transmis  par  les  auteurs 
grecs,  mais  où  il  est  impossible  de  faire  le  départ  entre  ce  qui  est  mots 
empruntés  au  grec,  adaptés  à  la  prononciation  macédonienne,  et  ce  qui 
est  proprement  macédonien.  L'un  des  traits  les  plus  remarquables  est  celui- 
ci  que  des  sonores  répondent  aux  sourdes  aspirées  du  grec  ;  on  a  par 
exemple  ccôpa;  en  regard  de  6;opa;,  et  àôpoj-TEç"  copu;,  Mav.soivc;  chez 
Hésychius  (au  lieu  de  àcpoj-reç,  on  a  proposé  de  lire  àopoXiFi-  ;  mais  la 
même  glose  se  retrouve  ailleurs  sous  la  forme  indépendante  aSpots;  ;  et  le 
nom  des  sourcils  qui  est  indo-européen  apparaît  avec  un  suffixe  -/-  dans 
certaines  langues  indo-européennes,  en  dehors  du  macédonien,  dans 
l'Avesta  au  duel  hr(iî)vathyam,  et  en  vieil  irlandais  :  bnlad).  On  sait  si  peu 
de  chose  qu'on  n'est  même  pas  arrivé  à  déterminer  si  le  macédonien  est  un 
dialecte  grec  très  •  aberrant  ou  une  langue  indo-européenne  distincte, 
comme  le  latin  ou  l'arménien.  Il  y  a  beaucoup  des  éléments  macédoniens 
connus  qui  concordent  exactement  avec  les  formes  grecques  correspon- 
dantes ;  mais  comme  la  Macédoine  a  du  à  la  Grèce  toute  sa  civilisation  à 
l'époque  historique  et  que  la  langue  écrite  de  la  Macédoine  a  toujours  été 
le  grec,  les  concordances  s'expliquent  aisément  par  des  emprunts  dans  la 
plupart  des  cas;  c'est  probablement  le  cas  de  o'op^.;  «  rate  »,  terme  médi- 
cal, sans  doute  emprunté  au  grec.  En  revanche,  une  forme  comme  àSpoîJTe^, 
àzooxic,  qu'on  vient  de  citer  montre  dans  le  macédonien  une  formation 
ancienne  dont  le  grec  n'a  pas  l'équivalent.  Il  serait  bien  vain  de  discuter 
une  question  qui,  en  l'état  des  données,  ne  comporte  pas  de  solution  et  qui 
se  résoudrait  immédiatement  si  le  hasard  Uvrait  un  texte  de  dix  lignes, 
comprenant  des  phrases  suivies.  Mais  les  Macédoniens  n'ont  sans  doute 
jamais  écrit  leur  propre  langue,  et  leur  aristocratie  s'est  hellénisée  dès 
qu'elle  l'a  pu  ;  l'inlluence  subie  a  été  d'abord  celle  du  thessalien,  et  ensuite 
celle  de  l'attique. 

C'est  à  peine  si  l'on  a  une  ligne  ou  deux  de  thrace,  naturellement  inin- 
telligible. Ce  que  livrent  quelques  gloses  et  quelques  noms  propres  ne 
suffit  ni  à  confirmer  ni  à  infirmer  les  témoignages  antiques  qui  rapprochent 


LES    NOMS    PROPRES  O7 

le  thrace  du  phrygien,  qui  n'est  guère  moins  inconnu,  et  de  l'arménien, 
qui  est  connu  tardivement  et  sous  une  forme  déjà  très  évoluée.  Le  thrace 
est  indo-européen  ;  mais  comme  en  aucun  cas  il  n'est  un  dialecte  proche 
parent  du  grec,  la  position  géographique  qu'il  occupe,  qui  doit  répondre 
à  un  état  assez  ancien  et  qui  explique  aisément  la  migration  de  colons 
en  Asie  Mineure,  suppose  que  l'entrée  des  Hellènes  dans  la  Grèce  propre 
s'est  faite  non  du  côté  de  l'Est,  mais  plutôt  à  l'Ouest^  au  voisinage  de 
l'Albanie  actuelle. 

L'albanais  est  une  langue  indo-européenne,  qui,  au  point  de  vue  du 
traitement  des  gutturales,  appartient  au  groupe  oriental.  L'albanais  est 
la  dernière  des  langues  indo-européennes  qui  ait  été  fixée  par  écrit  :  ses 
plus  anciens  textes  ne  remontent  pas  au  delà  du  xvii"  siècle,  et  on  ne  le 
connaît  guère  que  sous  des  formes  modernes.  On  ne  voit  pas  que  le  grec 
ancien  ait  eu  sur  l'albanais  aucune  influence  notable,  tandis  que  le  latin 
vulgaire  d'époque  impériale,  les  formes  médiévab.s  et  modernes  du  grec, 
du  slave,  de  l'italien  l'ont  empli  d'emprunts.  On  ignore  quand  et  comment 
l'albanais  est  devenu  l'idiome  de  la  région  où  il  domine  actuellement. 

A  l'Ouest  les  Hellènes  ont  rencontré  en  Italie  des  langues  très  variées, 
qui  toutes,  sauf  l'étrusque,  peuvent  avoir  été  indo-européennes  et  dont 
celles  qui  ont  pris  le  plus  d'importance  ont  été  celles  du  groupe  dit  ita- 
lique, le  latin  d'une  part,  l'osco-ombrien  de  l'autre.  Plus  loin  encore,  en 
colonisant,  les  Grecs  ont  rencontré  le  dialecte  proche  parent  de  l'italique, 
à  savoir  le  celtique.  Enfin  en  Espagne  ils  ont  côtoyé  l'ibère,  dont  on  a 
peu  de  textes,  et  dont  la  parenté  avec  le  basque  est  probable,  mais  malai- 
sée à  établir  rigoureusement  ;  de  nouveau,  on  avait  ici  des  idiomes  non 
indo-européens  ;  mais  les  Hellènes  ne  les  ont  atteints  que  tard,  et  l'action 
de  ces  idiomes  n'a  pu  s'exercer  que  sur  des  colonies  lointaines.  Il  n'y  a 
pas  lieu  davantage  de  rechercher  ici  ce  qu'a  pu  être  le  libyen,  dont  on  a 
quelques  débris  ;  car  cela  n'intéresse  pas  l'histoire  du  grec.  Alors  comme 
aujourd'hui  la  région  Nord  de  l'Afrique  devait  présenter  des  idiomes  de 
type  berbère. 

En  somme  on  ne  connaît  que  vaguement  la  géographie  linguistique  des 
peuples  méditerranéens  au  moment  oii  les  Hellènes  y  sont  arrivés.  Pour  la 
plus  grande  partie  des  régions,  on  n'a  aucun  texte.  Quand  on  a  des 
textes,  s'ils  ne  sont  pas  écrits  dans  des  langues  conservées  par  la  suite,  on 
ne  les  comprend  pas  ou  presque  pas.  Et  la  répartition  des  langues,  telle 
qu'elle  apparaît  à  l'époque  historique,  ne  révèle  pas  ce  qu'a  pu  être  la 
répartition  quelques  siècles  auparavant.  Car  il  s'est  produit  des  changements 
de  toute  sorte  dans  la  disposition  des  peuples  et  par  suite  dans  la  réparti- 
tion des  langues. 

Quand  on  n'a  pas  d'autre  moyen  d'information,  quand  les  témoignages 


38  LE    GREC    ET    LES    LANGUES    VOISINES 

historiques  manquent,  que  les  langues  ne  sont  pas  transmises  et  qu'on  n'a 
pas  le  moyen  de  faire  de  la  grammaire  comparée,  on  recourt  à  l'exa- 
men des  noms  propres,  à  l'onomastique.  Mais  les  conclusions  qu'on  peut 
tirer  de  cet  examen  sont  toujours  vagvies  et  incertaines.  Les  noms  pro- 
pres sont  sujets  à  toutes  les  déformations  des  autres  noms  et  de  plus  à 
des  accidents  imprévisibles  :  si  l'on  ne  savait  pas  que  le  nom  de  la  ville 
deNoyonestun  ancien  Novio-magos ,  c'est-à-dire  «  nouveau  champ  »  en  gau- 
lois et  que  le  nom  de  la  ville  de  Lyon  est  un  ancien  Liigu-dûnon  «  cita- 
delle de  Lug  )),  aussi  en  gaulois,  personne  ne  s'en  aviserait  :  et,  la  forme 
moderne  du  nom  de  V Allier  (prononcé  Alyi)  ne  donnerait  pas  le  moyen 
de  supposer  VElauer  que  fournissent  les  textes  latins.  D'autre  part,  en 
matière  de  noms  propres,  on  ne  peut  en  bonne  méthode  utiliser  que  des 
interprétations  évidentes  ;  personne  ne  doute  que  Ritu-magos  (Radepon!) 
ne  soit  le  «  champ  du  gué  »  parce  que  le  sens  obtenu  est  naturel,  et  que 
la  rencontre  de  deux  mots  celtiques  sur  un  sol  où  l'on  sait  qu'il  y  a  eu 
des  Gaulois  ne  peut  pas  être  fortuite.  Un  pays  où  l'on  rencontre  en  abon- 
dance des  noms  comme  Villeneuve,  Vicilleville,  Font-Saint-Esprit  etc.  est 
ou  a  été  de  langue  française.  Mais  des  conditions  aussi  favorables  sont 
rares.  Un  nom  propre  n'ayant  en  général  aucun  sens  par  définition,  l'inter- 
prétation en  est  arbitraire  ;  la  sûreté  relative  que  donne  à  l'étymologiste 
le  concours  d'une  identité  de  sons  et  d'une  identité  de  forme  en  matière 
de  noms  communs  manque  dès  qu'il  s'agit  de  noms  propres  :  une  étymo- 
logie  de  nom  propre  ne  repose  que  sur  des  ressemblances  de  forme.  De 
plus,  les  noms  propres  sont  sujets  à  être  transportés  au  loin,  et  il  arrive 
constamment  que  des  noms  ne  répondent  pas  aux  règles  du  parler  local  ; 
rien  n'est  plus  sujet  à  des  transports  arbitraires,  à  des  variations  fortuites 
qu'un  nom  propre  :  dans  des  pays  où  Satnrninus  est  devenu  Sornin  ou 
Sorlin,  on  rencontre  des  quantités  de  lieux  nommés  Sctint-Saturnin,  ce 
qui  est  la  forme  savante,  prise  au  latin  écrit.  Et  d'autre  part,  il  arrive  que 
les  noms  propres  soient  d'une  extrême  ténacité  :  ce  n'est  qu'une  minorité 
des  noms  propres  d'un  pays  qui  comporte  à  un  moment  donné  une  expli- 
cation ;  et  l'on  n'est  jamais  autorisé  à  croire  qu'un  nom  donné  doit  s'in- 
terpréter par  telle  ou  telle  langue  actuellement  parlée  par  les  gens  du  pays 
qui  emploie  ce  nom  :  ni  le  gaulois,  ni  le  latin,  ni  le  germanique  ne  four- 
nissent Texplication  du  nom  de  Paris  ou  de  celui  de  la  Seine  ;  on  peut 
toujours  supposer  qu'un  nom  propre  appartient  à  une  couche  plus  ancienne, 
et  parfois  à  une  couche  beaucoup  plus  ancienne,  que  le  parler  usuel.  On 
trouve  en  France  des  noms  antérieurs  au  gaulois,  des  noms  gaulois  comme 
Noyon,  des  noms  latins  comme  Aix,  des  noms  français  nouveaux  comme 
Villeneuve  ou  Moulins.  Certaines  explications  sont  évidentes  quand  elles 
sont  accompagnées  de  données  historiques  :  le  nom  d''Agde,  'AyiOv;,  s'ex- 
plique  en    grec,   parce  qu'on   sait  qu'AyaO-/;,    Agathe  était  une  colonie 


LES    NOMS    PROPRES  3q 

^grecque  ;  mais  si,  sans  connaître  ce  fait,  on  interprétait  le  nom  moderne 
■d'Acrde  par  le  grec,  on  lancerait  une  hypothèse  sans  valeur.  Et  le  fait  que 
le  nom  ancien  de  Marseille,  Macro-a)Jy.  ne  s'explique  pas  en  grec  n'empêche 
pas  Marseille  d'être  une  colonie  grecque.  L'onomastique  peut  quelquefois 
apporter  des  confirmations  curieuses  à  des  faits  connus;  mais  ce  serait  un 
défi  à  toute  méthode  que  de  fonder  sur  des  études  de  noms  propres  l'affir- 
mation d'un  fait  historique.  Le  linguiste  qui  sait  à  quel  prix  on  peut 
établir  une  preuve  linguistique  doit  résister  à  la  tentation  de  rien  fonder 
«ur  quelques  ressemblances  de  noms  propres. 

La  plupart  des  noms  de  lieux  de  la  Grèce  ne  s'expliquent  pas  ou  s'ex- 
pliquent mal  par  la  langue  grecque.  Un  grand  nombre  ont  des  finales  en 
-(jGz:  (attique  -—oç)  ou  en  -vOc;  qui  rappellent  beaucoup  de  finales  en  -crcroç 
■et  en  -vccç  fréquentes  dans  le  Sud  de  l'Asie  Mineure.  On  a  ainsi  près 
d'Athènes  ITixyjttôç  et  le  A'jy.a5-/]Tt6;  ;  il  y  a  des  dèmes  attiques  du  nom  de 
ripoêâA'.vOcs,  Tpr/.ôpuvGcç.  Il  est  possible  qu'il  y  ait  eu  à  une  époque  pré- 
historique, comme  à  l'époque  historique,  des  populations  parlant  la  même 
langue  sur  les  deux  rives  et  dans  les  îles  de  la  mer  Egée.  Mais  on  ne  sait 
ni  quelle  était  cette  langue  ni  quand  elle  a  été  parlée  ni  par  qui  ;  on  ne  sait 
pas  quels  noms  doivent  lui  être  attribués,  non  plus  que  ce  qu'ils  signifiaient. 
Ce  qu'indiquent  les  noms  propres,  c'est  que  le  grec  —  qui  est  la  langue 
d'une  population  d'envahisseurs  —  a  pris  dans  la  mer  Egée  la  place  de 
langues  toutes  différentes  et  probablement  de  même  famille  que  certaines 
autres  langues  parlées  dans  le  bassin  oriental  de  la  Méditerranée.  Cette 
conclusion  n'a  rien  d'imprévu,  et  elle  n'offre  qu'un  intérêt  médiocre.  Si 
l'on  essaie  de  lui  donner  un  intérêt  en  la  précisant,  on  tombe  immédiate- 
ment dans  l'arbitraire. 

Par  le  fait  qu'on  ignore  quelles  populations  les  Hellènes  ont  traversées, 
assimilées  ou  remplacées  durant  leur  migration  du  domaine  «  indo-euro- 
péen »  jusqu'à  la  Grèce,  on  est  dispensé  de  rechercher  ce  que  l'aspect  pris 
par  l'indo-européen  en  grec  commun  peut  devoir  à  chacune  de  ces  popu- 
lations. Du  reste,  là  même  où  l'on  a  sur  les  populations  antérieures  à 
l'installation  d'une  nouvelle  langue  dans  une  région  des  données  précises, 
on  n'arrive  guère  à  déterminer  en  quoi  la  substitution  d'un  idiome  à  un 
autre  a  commandé  l'évolution  ultérieure.  Les  romanistes  ne  sont  pas  arri- 
vés à  se  mettre  d'accord  sur  ce  que  la  forme  prise  en  Gaule  par  le  latin  peut 
devoir  à  l'influence  gauloise,  et  tel  romaniste  éminent  va  jusqu'à  dénier 
presque  toute  action  au  gaulois  sur  le  développement  de  la  prononciation 
ou  de  la  grammaire  du  gallo-roman.  Seul,  le  vocabulaire  atteste  d'une 
manière  sûre  que  les  Gaulois  ont  gardé  quelque  chose  de  leur  langue  en 
parlant  latin.  Et  encore  les  mots  gaulois  que  le  français  a  conservés  ne 
sont-ils  pas  nombreux  ;  beaucoup  d'entre  eux,  du  reste,  le  mot  carrum  (fran- 
çais char^  et  le  mot  carruca  (français  charrue)  par  exemple,  ne  sont  pas 


4o  LE    GREC    ET    LES    LAÎSCIES    VOISINES 

propres  au  gallo-roman  mais  communs  à  Tensemble  du  latin  vulgaire  ;: 
d'autres  mots,  comme  bemm  (français  henne)^  ne  dépassent  pas  dans  le 
domaine  roman  les  limites  du  territoire  autrefois  occupé  par  les  Gaulois, 
en  y  comprenant  l'Italie  du  Nord  et  l'Engadine  ;  ceux-ci  seuls  peuvent 
passer  pour  des  survivances  de  la  langue  gauloise  sur  le  sol  gaulois.  Il  est 
probable  qu'il  y  a  en  grec  des  mots  que  les  Hellènes  ont  pour  ainsi  dire 
ramassés  en  chemin  et  d'autres  qu'ils  ont  trouvés  en  Grèce  ou  qu'ils  ont 
reçus  des  diverses  populations  du  monde  a  égéen  ». 

On  ne  s'en  aperçoit  guère  à  lire  les  dictionnaires  étymologiques.  C'est  que 
les  auteurs  de  ces  ouvrages  sont  toujours  des  comparatistes  ;  leurs  études 
spéciales  les  ont  accoutumés  à  rapprocher  systématiquement  le  grec  des- 
autres langues  indo-européennes  ;  sauf  dans  les  cas  où  il  s'agit  de  mots  qui 
se  retrouvent  manifestement  en  sémitique,  comme  criy.y.cç,  et  qui  n'ont  eu 
accès  aux  autres  langues  indo-européennes  que  par  l'intermédiaire  des 
Grecs  et  des  Romains,  les  étymologistes  visent  donc  toujours  à  interpré- 
ter chaque  mot  grec  par  comparaison  avec  quelque  autre  langue  indo- 
européenne. Mais,  en  fait,  il  n'y  a  qu'un  petit  nombre  de  mots  grecs  dont 
l'indo-européen  fournisse  une  étymologie  certaine.  On  sait  d'où  sortent 
r^uvqç)  et  T.ôo\z,  [xi6u  et  pojç,  rJjp  et  uîwp,  qui  sont  de  vieux  mots  indo-euro- 
péens sûrement  établis.  Mais  il  y  a  une  foule  d'autres  mots  qu'on  n'inter- 
prète que  par  des  rapprochements  incertains  ou  forcés.  Les  personnes  qui 
ne  sont  pas  du  métier  ne  savent  pas  assez  que,  pour  une  étymologie  sûre, 
les  dictionnaires  en  offrent  plus  de  dix  qui  sont  douteuses  et  dont,  en 
appliquant  une  méthode  rigoureuse,  on  ne  saurait  faire  la  preuve.  Les 
mots  les  plus  courants,  comme  le  nom  de  la  chevelure  v,itj.r,,  n'ont  aucune 
étymologie  connue  ;  le  mot  y.c[ji,[j.ouv  «  parer,  farder  »  n'en  a  pas  davantage, 
ni  non  plus  -/.éfA-Ko;  «  bruit  sonore  »  ;  le  rapprochement  de  xoiJ.^j^oç  «  élé- 
gant ))  avec  le  lituanien  s:{vankus  <(  convenable  »  serait  possible  pour  le 
sens  et  à  peu  près  pour  les  sons  ;  mais  il  se  borne  à  l'élément  radical,  et, 
comme  le  mot  ne  se  retrouve  nulle  part  en  dehors  du  baltique  et  du  grec, 
cette  possibilité  mérite  à  peine  considération-;  le  mot  y.ôvaoc^  qui  désigne 
un  bruit  appartient  au  grand  groupe  des  mots  expressifs  commençant  par 
une  gutturale  qui  désignent  des  bruits,  mais  le  rapprochement  avec  latin 
cano,  etc.  ne  dépasse  pas  l'élément  radical  et  n'a  presque  pas  d'intérêt. 
Qu'on  choisisse  au  hasard  une  page  quelconque  d'un  dictionnaire  étymo- 
logique, et  le  résultat  sera  presque  toujours  le  même.  Bien  que  connu  dès 
une  date  relativement  ancienne,  bien  qu'étant  avec  l'indo-iranien  la  seule 
langue  indo-européenne  attestée  dès  avant  le  v"  siècle,  le  grec  présente  un 
nombre  immense  de  mots  d'origine  inconnue,  plus  par  exemple  que  le 
slave  dont  les  premiers  textes  sont  du  ix*"  siècle  ap.  J.-C. 

Si  les  mots  grecs  s'expliquent  si  mal  par  l'indo-européen,  c'est  sans 
doute  qu'ils  sont  en  grande  partie  empruntés  à  des  langues  non  indo-eu- 


MOTS    ÉGÉEJJS    EN    GREC  4l 

ropéennes.  Les  découvertes  archéologiques  des  dernières  années  ont 
prouvé  que,  dans  les  pays  que  baigne  la  Méditerranée  orientale,  il  a  existé 
au  cours  du  second  millénaire  avant  le  Christ  une  civilisation  très  avancée 
dont  le  centre  le  plus  brillant  était  en  Crète.  Or,  la  langue  ancienne  de  la 
Crète  n'était  pas  le  grec  ;  avant  les  invasions  successives  d'Hellènes,  il  y 
a  eu  en  Crète  une  population,  celle  que  le  texte  homérique  qualifie  encore 
d'E-Tîiy.poT;;  : 

Odyssée,  t,   176  : 

â'X)vY]  o'à'AÀwv  '■(KMGay.  [j.e[jsiy\j.v/r,'  h  [).h  'A'/atoî, 
èv  0'  'ETSôy.prjTeç  y.eyyX-qzcpzç,  èv  ce  KuotovcÇ, 
Atop'.se^  T£  xptyatxs^  dXc'.  ts  nsAacyo'!. 

Les  inscriptions  inexpliquées  de  Praisos  sont  peut-être  écrites  dans  la 
langue  de  ces  anciens  occupants  du  pays,  et  l'on  a  dit  ci-dessus  que  les 
textes  trouvés  dans  les  monuments  «  minoens  »  ont  chance  den  être  pas  en 
grec.  On  peut  noter,  à  titre  d'illustration  sinon  de  preuve,  que  le  seul 
mot  grec  dont  on  puisse  affirmer  le  caractère  «  minoen  »,  le  mot  Xa6j- 
pivOcç,  n'a  pas  l'aspect  d'un  mot  indo-européen,  qu'il  ne  s'explique  pas 
par  l'indo-européen  et  qu'il  présente  la  finale  -tvG;;,  observée  dans  tant 
de  noms  propres,  sans  doute  préhelléniqucs.  Si  comme  il  semble,  les  Grecs 
ont  trouvé  dans  la  Méditerranée  une  langue  de  civilisation,  ils  n'ont  pu 
manquer  de  lui  prendre  un  grand  nombre  de  mots  désignant  des  objets 
qu'ils  ne  connaissaient  pas,  de  même  que,  en  se  répandant  sur  l'empire  ro- 
main, les  Germains  ont  pris  au  latin  nombre  de  mots  en  même  temps  qu'ils 
s'assimilaient  en  quelque  mesure  ce  qui  subsistait  de  la  culture  antique. 
Les  grands  seigneurs  iéodaux  de  la  fin  du  second  millénaire  av.  J.-G. 
que  les  acropoles  de  My cènes  et  de  Tirynthe  nous  rendent  si  présents 
étaient  déjà  des  Hellènes  prescjue  certainement,  des  Achéens  sans  doute  ; 
or,  ils  avaient  beaucoup  retenu  delà  civilisation  «  égéenne  »,  et  c'est  après 
eux  qu'est  intervenue  la  période  de  troubles  et  de  barbarie  d'où  est  sortie 
tout  d'un  coup,  du  vu®  au  v^  siècle  av.  J.-C,  la  merveille  de  la  civilisation 
grecque. 

Comme  la  langue  ou  les  langues  de  la  civilisation  «  égéenne  »  sont 
inconnues,  on  n'a  aucun  moyen  de  démêler  ce  que  le  grec  a  emprunté  de 
ce  côté.  Mais  il  ne  faut  pas  attribuer  à  l'indo-européen  ce  qui  a  chance 
d'être  plutôt  «  égéen  ». 

Le  nom  de  1'  «  olivier  »,  zKyJ.ÇF)x,  emprunté  par  le  latin  qui  en  a  fait 
olina,  et  le  nom  de  V  «  huile  (d'olives)  »,  è'Xa'. (/")3v,  aussi  emprunté  par 
le  latin  qui  en  a  ïâ'il  oleuiii,  doivent  provenir  du  monde  égéen.  Entre  autres 
choses,  on  a  trouvé  dans  la  Crète  ancienne  des  restes  d'huileries.  Le  nom 
arménien  de  l'huile,  ewl  (génitif  iwloy)^  dont  la  forme  ancienne  doit  avoir 
été  el  et  qui  subsiste  dans  les  parlers  arméniens  actuels  sous  la  forme  t'y^ 


42  LE    GREC    ET    LES    LANGUES    VOISINES 

ne  s'explique  pas  par  un  emprunt  au  grec  et  doit  provenir,  directement  ou 
indirectement,  de  la  même  langue  qui  a  fourni  èXa{(/')â,  £Xat(/")ov  au 
grec.  L'olive  et  l'huile  ont,  en  égyptien  et  en  sémitique,  un  autre  nom 
qui  a  eu. dans  la  Méditerranée  orientale  une  grande  fortune  et  qui  s'est 
étendu  jusqu'à  l'arménien. 

Pour  le  «  vin  » ,  les  langues  indo-européennes  parlées  sur  les  bords  de 
la  Méditerranée  ont  des  noms  manifestement  apparentés  les  uns  aux  autres, 
et  un  nom  tout  pareil  se  retrouve  en  sémitique:  le  nom  sémitique  est 
tuayn""  en  arabe,  luayn  en  éthiopien,  et,  avec  le  passage  normal  de  w 
initial  à.y,yayin  en  hébreu,  înu  en  babylonien.  Le  grec  a  FoX^oq  pour  le 
«  vin  »,  et  oWci  désigne  le  «  cep  de  vigne  »  chez  Hésiode;  le  terme  courant 
pour  le  «  cep  de  vigne  »  est  le  mot  d'origine  inconnue  à'ij.TîeXo;.  Le  mot 
latin  iiîjîinn  est  neutre,  et  ceci  seul  suffit  à  indiquer  qu'il  n'est  pas  emprunté 
au  grec  ;  du  reste  la  forme  ombrienne  vinu,  uinu  a  un  f,  qui  exclut  l'hy- 
pothèse d'un  ancien  *iuoinomj  devenu  *veinom,  uïnum  en  latin.  En  Orient, 
l'arménien  a  gini  «  vin  »,  qui  peut  reposer  sur  *woiniyo-  et  ne  provient 
manifestement  pas  du  grec  ;  le  géorgien  -rvmo  montre  encore  l'intermé- 
diaire Y*"  par  011  le  w^  a  passé  pour  aboutir  au  ^  arménien.  L'albanais  vêm 
(yîri  dans  le  dialecte  tosk ,  avec  le  changement  normal  de  n  intervocalique  en  r) 
a  une  origine  pareille .  Toutes  les  formes  des  autres  langues  indo-européennes, 
fin  en  irlandais,  gzuhi  en  gallois,  7Mein  (allemand  weiti)  en  gotique,  vino  en 
slave,  proviennent  d'emprunts  directs  ou  indirects  au  latin.  Il  n'y  a  aucune 
raison  de  tenir  le  mot  sémitique  pour  emprunté  à  des  langues  indo-euro- 
péennes, ou  inversement,  et,  quoi  qu'on  puisse  penser  d'une  parenté  loin- 
taine entre  le  sémitique  et  l'indo-européen,  il  est  exclu  que  l'indo-européen 
et  le  sémitique  aient  reçu  le  nom  du  vin  de  leur  premier  fonds  commun 
hypothétique.  Le  plus  probable  est  que  le  sémitique  et  les  langues  indo- 
européennes de  la  Méditerranée  ont  emprunté  à  une  troisième  langue. 
Avant  d'approcher  de  la  Méditerranée,  les  peuples  de  langue  indo- 
européenne ignoraient  le  «  vin  »  ;  leur  boisson  fermentée  était  1'  «  hydromel  » 
qu'on  désignait  par  le  mot  qui  signifie  aussi  «  miel  »  :  mâdhu  en  sanskrit, 
tnedil  en  slave,  medus  en  lette  ;  le  grec  n'a  pas  conservé  pour  désigner  le 
«  miel  »  ce  mot,  parce  que,  comme  les  autres  langues  occidentales,  il  en 
a  un  autre  [xsXt,  apparenté  à  tneiràe  l'arménien,  mel  du  latin,  mil  de  l'ir- 
landais, niili^  du  gotique  ;  mais  il  a  gardé  le  vieux  nom  de  1'  «  hydromel  », 
(jiO'j,  comme  l'a  fait  aussi  le  germanique:  vieux  haut  allemand  metu 
(allemand  moderne  mel)  ;  et  ce  nom  a  été  appliqué  à  la  boisson  fermentée 
qui  a  été  substituée  à  l'hydromel  :  [jiOu  est  devenu  une  désignation  du 
«  vin  »  ;  on  observe  le  même  changement  de  sens  en  iranien,  oîi  le  persan 
may,  représentant  un  ancien  *madu,  signifie  «  vin  »,  comme  [jâ^j. 

Un  rapport  entre  grec  cjjy.ov  (tu/.ov  en  béotien),  latin  ficus  et  arménien 
thu^  paraît  vraisemblable  ;  et,  comme  aucun  de  ces  noms  n'explique  les 


MOTS    ÉGÉENS    EN    GREC  43 

autres,  on  est  conduit  à  se  demander  si  tous  trois  ne  seraient  pas  des  em- 
prunts indépendants  à  quelque  original  commun. 

Ue  du  latin  mm/â;  s'explique  mal  en  partant  du  grec  p.ivOr]  ;  il  est  plus 
naturel  de  supposer  que  le  grec  et  le  latin  doivent  ce  mot  à  une  même 
langue  inconnue.  Et  en  effet,  on  trouve  de  même  i  en  grec,  e  en  latin  dans 
le  nom  d'un  arbre  essentiellement  méditerranéen,  le  «  cyprès  »  :  xuizx- 
0C773;  en  grec  dès  l'époque  d'Homère,  cupressus  en  latin  ;  la  finale  carac- 
téristique de  ce  nom  se  retrouve  dans  beaucoup  de  noms  propres  et  aussi 
dans  des  noms  communs  comme  vapy.iTaoç. 

Le  nom  de  la  rose  est  p3ov,  lesbien  ^pîoov  supposant  un  ancien  */'poccv  , 
il  existe  déjà  chez  Homère  dans  l'épithète  p^ooBa/.-uAsç  de  l'aurore.  Le  latin 
rosa  n'en  peut  pas  sortir  directement,  et  le  dérivé  grec  *p3osa,  *poC>.,  qu'on 
utilisé  pour  en  rendre  compte,  est  une  forme  hypothétique,  fabriquée  pour 
les  besoins  de  l'étymologie.  Le  mot  trouve  un  parent  seulement  en  iranien 
où  le  persan  gui  «  rose  »  repose  sur  un  ancien  *iordi-  ;  l'arménien  vard 
«  rose  »  est  emprunté  à  un  dialecte  iranien,  il  s'agit  sans  doute  d'un 
nom  «  égéen  »  ancien  ;  mais  on  ne  saurait  restituer  la  forme  de  l'original 
commun  auquel  Grecs,  Iraniens  et  Italiotes  ont  emprunté.  La  forme 
grecque  est  de  type  éolien  :  car  le  traitement  po  d'une  ancienne  r  voyelle 
est  une  caractéristique  de  l'éolien  ;  ce  sont  sans  doute  des  Eoliens  qui  ont 
fait  l'emprunt  et  c'est  des  Eoliens  que  les  autres  Hellènes  ont  dû  recevoir 
le  mot. 

Le  nom  grec  Xdp'.ov  du  «  lys  »  est  trop  voisin  du  latin  Jilium  pour  en 
être  séparé,  trop  différent  pour  avoir  fourni  celui-ci.  Cette  fleur  était 
connue  en  Crète  à  l'époque  «  minoenne  » .  On  retrouve  en  copte  un  mot 
'çr,pi,  qui  semble  appartenir  au  même  groupe  sans  être  un  emprunt  au 

Un  nom  d'objet  de  civilisation,  terminé  par  -tvOoç,  comme  àaa[;.iv0o^ 
«  baignoire  »  déjà  usuel  dans  le  texte  homérique,  ne  peut  être  qu'«  égéen  ». 

Quand  on  constate  que  des  mots  comme  ^aaïAsôç  ou  comme  /"ava^  n'ont 
rien  qui  rappelle  l'indo-européen  ni  par  l'aspect  général,  ni  par  les  élé- 
ments constituants,  on  est  même  conduit  à  se  demander  si  la  civilisation 
«  égéenne  «  n'a  pas  exercé  sur  la  constitution  politique  des  Hellènes  une 
action  considérable. 

Il  serait  vain  de  faire  des  hypothèses  précises  sur  un  sujet  oii  les  faits 
manquent.  Mais  il  l'est  beaucoup  plus  de  chercher  à  expliquer  par  l'indo- 
européen  tout  l'ensemble  des  termes  de  civilisation  du  vocabulaire  grec, 
dont  une  part  notable  a  chance  d'être  d'origine  «  égéenne  ».  Peut-être  les 
découvertes  de  l'avenir  apporteront-elles  des  données  positives,  là  où  ce 
que  l'on  sait  maintenant  donne  seulement  des  raisons  de  se  défier.  En 
l'état  présent  des  connaissances,  le  plus  prudent  est  de  ne  tenir  pour  établie 
l'origine  indo-européenne  de  mots  grecs  que  là  où  il  s'agit  de  verbes,  et 


44  LE    GREC    ET    LES    LANGUES    VOISIINES 

surtout  de  verbes  anomaux,  de  mots  non  grammaticaux  comme  les  pro- 
noms ou  les  prépositions,  de  noms  de  nombre,  d'adjectifs  courants  comme 
ÇiOLoùq  ou  véoq,  et  de  termes  dont  le  caractère  indo-européen  est  établi  par 
des  rapprochements  certains,  comme  les  noms  de  parenté,  zar/jp,  etc., 
des  noms  d'animaux  tels  que  (âouç  ou  Ï-kt.oç^  des'  noms  abstraits  comme 
[).i'/oq  ou  xDpoç,  etc.  Certains  mots  nouvellement  formés  reçoivent  aussi 
des  explications  évidentes,  ainsi  le  nom  du  «  frère  »  qui  a  remplacé  le  mot 
ancien,  ©paxwp,  opâTQp,  réservé  à  un  rôle  religieux  (^membre  d'une  phra- 
trie) :  àîsAçô;  signifie  qui  a  la  même  matrice,  et  renferme  le  vieux  nom  de 
la  «  matrice  »  conservé  dans  le  nom  de  la  ville  de  Delphes  :  AeXçoi,  et 
est  indo-européen,  comme  on  le  verra  au  chapitre  suivant,  à  propos  des 
dialectes  éoliens;  comme  presque  toujours  quand  une  étymologie  de  ce 
genre  est  correcte,  on  en  trouve  une  confirmation  de  fait  :  en  droit  athé- 
nien, le  mariage  est  permis  entre  frère  et  sœur  de  même  père,  mais  de 
mères  différentes  :  seuls  les  frères  utérins  passaient  donc  pour  de  vrais 
frères.  Quant  aux  termes  de  civilisation  qui  ne  s'expliquent  pas  d'une  ma- 
nière évidente  par  l'indo-européen,  comme  les  mots  qu'on  vient  de  citer^ 
il  sera  sage  de  ne  pas  s'acharner  à  les  rapprocher  d'autres  langues  indo- 
européennes :  les  trouvailles  de  l'avenir  risqueraient  de  rendre  caduques 
d'ingénieuses  hypothèses  péniblement  combinées. 

Tandis  que  l'indo-iranien  continue  fidèlement  le  type  de  civilisation  et, 
par  suite,  de  vocabulaire  usuel  en  indo-européen,  les  Hellènes  ont  apporté 
des  innovations  essentielles.  Il  n'y  a  pas  eu  chez  les  Hellènes,  comme  il 
y  avait  chez  les  Indo-Iraniens  ou  les  Italo-Geltes,  des  collèges  de  prêtres 
qui  maintenaient  l'ancienne  civilisation  indo-européenne.  Là  où  il  y  avait 
en  indo-européen  deux  mots  différents,  pour  le  feu  par  exemple,  l'un  de 
genre  masculin  ou  féminin  (c'est-à-dire  «  animé  »),  désignant  le  phé- 
nomène comme  un  être  animé,  comme  une  force  divine,  l'autre  de 
genre  neutre  («  inanimé  »),  désignant  le  phénomène  considéré  comme 
une  chose,  le  grec  a  conservé,  non  le  nom  de  genre  «  animé  »  et  de  carac- 
tère religieux,  comme  sanskrit  agnih  «  feu  »  ou  latin  ignis,  mais  le  nom 
neutre,  désignant  la  chose  sans  aucun  sens  religieux,  •7:0p. 

Les  Hellènes  ont  accepté  une  culture  méditerranéenne  ;  et,  s'ils  ont 
maintenu  en  gros  la  vieille  structure  de  leur  langue,  ils  ont  modifié  beau- 
coup leur  vocabulaire,  soit  qu'ils  aient  gardé  du  vocabulaire  indo-européen 
seulement  les  éléments  profanes  et  vulgaires,  soit  qu'ils  aient  infusé  aux 
mots  d'origine  indo-européenne  des  valeurs  nouvelles,  comme  ils  ont  fait 
pour  jjieôu,  soit  enfin  qu'ils  aient  emprunté  des  mots  nouveaux  avec  des 
choses  nouvelles.  Le  vocabulaire  grec  réfléchit  un  type  de  civilisation  tout 
profane,  éloigné  de  l'ancienne  culture  indo-européenne. 


CHAPITRE  IV 
LES   DIALECTES 


Les  formes  sous  lesquelles  apparaît  le  grec  sont  multiples.  Dès  le 
début  de  la  tradition,  chaque  région,  chaque  cité  a  son  parler  propre,  et 
c'est  ce  parler  local  qui,  presque  partout,  est  écrit  dans  les  actes  officiels 
ou  privés  ;  chaque  genre  littéraire  a  sa  langue  particulière,  et  presque 
chaque  auteur  traite  cette  langue  d'une  manière  spéciale.  Il  y  a,  aii  moins 
à  l'époque  la  plus  ancienne,  au  vi*  et  au  v*  siècles  avant  J.-C,  presque 
autant  de  grecs  que  de  textes.  Ces  formes  diverses  qu'affecte  le  grec  dès  le 
début  de  l'époque  historique  se  groupent  en  un  petit  nombre  de  familles 
qu'on  nomme  dialectes. 

Les  dialectes  grecs  sont  imparfaitement  connus. 

En  effet,  s'il  est  vrai  que,  en  certaines  régions,  chaque  cité  a  employé 
dans  ses  inscriptions  publiques  ou  privées  son  parler  propre,  on  n'a  pour 
les  époques  anciennes  que  très  peu  de  ces  inscriptions  en  parler  local.  Et, 
à  partir  du  iv*^  siècle,  où  les  textes  dialectaux  deviennent  plus  nombreux, 
l'influence  de  la  /.cw^  ionienne-attique  s'étend  sur  la  Grèce  entière;  les 
inscriptions  du  iv^  siècle,  et  plus  encore,  celles  du  m^  et  du  ii^  siècle  av. 
J.-C,  quand  elles  sont  écrites  en  parler  local,  portent  les  traces  du  fait  que 
ceux  qui  les  ont  écrites  connaissaient  la  xoirq  ;  et  l'on  a  souvent  l'impres- 
sion qu'il  s'agit  de  xo'.vy;  patoisée  plutôt  que  de  la  tradition  locale  pure- 
ment conservée.  Même  à  cette  époque  duiv''  et  du  ni*  siècles  av.  J.-C,  où 
les  inscriptions  se  font  beaucoup  moins  rares,  elles  ne  sont  pas  très  nom- 
breuses pour  chaque  cité  ;  la  plupart  sont  courtes  et  peu  instructives  ;  il 
s'agit  d'ailleurs  de  formules  monotones  ;  les  noms  propres  y  sont  nom- 
breux. En  somme,  on  souffre  des  inconvénients  ordinaires  de  toute  docu- 
mentation épigraphique  :  données  fragmentaires,  spéciales  à  peu  de  cas  ; 
témoignages  souvent  uniques.  On  a  un  aperçu  de  quelques  particularités 
notables  des  parlers  ;  on  ne  peut  dire  qu'on  connaisse  les  parlers.  Outre 


46  LES   DIALECTES 

celle  de  la  /.l'.vv^,  la  seule  épigraphie  qui  donne  une  idée,  sinon  complète, 
du  moins  large,  de  la  langue,  est  celle  d'Athènes  ;  mais  l'attique  est  préci- 
sément aussi  le  seul  parler  local  qui  soit  connu  par  une  littérature  abon- 
dante et  variée. 

Sauf  en  Attique,  dans  Fîle  de  Lesbos,  et  peut-être  à  Syracuse,  la  litté- 
rature n'a  pas  employé  en  général  des  parlers  vraiment  locaux.  On  revien- 
dra plus  tard  sur  les  langues  littéraires  dont,  en  Grèce  comme  ailleurs, 
les  données  sont  troubles  et  ne  fournissent  qu'une  image  altérée  de 
l'usage  parlé  ;  à  part  Athènes  et  Lesbos,  aucune  ne  coïncide  exactement 
avec  les  types  fournis  par  les  inscriptions.  Néanmoins  les  témoignages  des 
langues  littéraires  concordent  dans  une  large  mesure  avec  ceux  des- 
inscriptions et  permettent,  avec  ceux-ci,  de  définir,  sinon  des  parlers^' 
locaux,  du  moms  certains  types  régionaux.  Les  textes  littéraires  ont  du 
reste  le  mérite  de  fournir  des  phrases  de  types  divers,  un  vocabulaire 
riche  ;  quelques  pages  de  textes  littéraires  en  apprennent  souvent  plus  sur 
une  langue  que  toute  une  collection  d'inscriptions. 

Aux  inscriptions  locales,  on  demandera  les  données  précises  sur  la  pro- 
nonciation et  les  formes  grammaticales  de  chaque  cité  ;   les  langues  litté 
raires  peuvent  seules  donner  une  idée  de  la  manière  dont  on  employai 
ces  moyens  d'expression,  et  seules  elles  permettent  d'apprécier   les  res-' 
sources  du  vocabulaire,  soit  par  le  nombre  des  mots  qu'elles  renferment, 
soit  par  la  souplesse  et  la  variété  des  usages  qui  en  sont  faits.  D'ailleurs,, 
les  Grecs  de  l'époque  classique  n'ont  pas,  comme  les  Hindous,  fixé  un 
langue  savante  unique,  comportant  des  règles  rigoureuses,  et  qui  échappe"^ 
à  l'action  du   parler  courant  ;  les  langues  httéraires  de  la   Grèce,   durant 
toute  l'antiquité,  sont  restées  en  contact  avec  la  langue  parlée  ;  elles  e 
difTèrent  beaucoup,  mais   elles   en  subissent  sans  cesse  l'influence  et  en- 
reflètent  les  difl'érences  locales  et  les  changements  successifs. 

Aux  données  des  inscriptions  sur  les  parlers  locaux,  la  littérature  apporte 
des  compléments  ;  les  parodies  d'Aristophane  fournissent  des  indication* 
utiles  sur  la  prononciation  et  la  grammaire  notamment  du  laconicn  et  du 
béotien  ;  et  les  phrases  que  Xénophon  ou  Plularque  mettent  dans  la  bouche, 
de  Laconiens  présentent  des  détails  intéressants,  surtout  pour  le  vocabu  ' 
laire. 

Enfin  on  a,  mais  seulement  à  l'état  de  débris,  des  relevés  que  les  phi 
lologues  antiques  ont  faits  de  parlers  locaux.  A  l'époque  où  les  parleri 
étaient  encore  usuels,  vers  le  m^  ou  le  u'^  siècle  av.  J,-C.,  les  grammai 
riens  ont  fait  des  vocabulaires  plus  ou  moins  complets  de  certains  parlers 
Une  partie  de  ces  relevés  a  passé  dans  les  recueils  de  gloses,  et  l'on  en 
un  assez  grand  nombre,  surtout  dans  le  grand  recueil  d'Hésychius.  Ces 
ce  qui  fait  que  les  gloses  d'Hésychius  servent  vraiment  de  dictionnaire  au 
éditeurs  d'inscriptions  dialectales.  Le  lexique  d'Hésychius  renferme,  entn 


1 


SOURCES    DE    LA.    CONNAISSANCE    DES    DIALECTES  47 

autres,  un  recueil  de  gloses  laconiennes,  dont  les  unes  sont  indiquées 
expressément  comme  laconiennes  et  beaucoup  d'autres  se  laissent  recon- 
naître par  leurs  particularités.  On  lit  par  exemple  chez  Hésycliius  (2io)p  • 
î(7(ji:,  ijy^zoô'i.  Aay.wvs;  ;  ce  mot  présente  à  la  fois  trois  particularités  laco- 
niennes caractéristiques:  le  F  initial  de  Fiafiùq  noté  par  j3,  le  a  intervoca- 
lique  devenu  /;  et  amui,  le  -q  final  passé  à  -p  ;  si  l'on  observe  d'autre  part 
xaff^'.p^sv  •  xâOcXe.  Ar/.wve;,  aussi  chez  Hésychius  qui  représente  évidem- 
ment •/,a6xtp-^(73v,  et  si  l'on  note  que  0  est  représenté  par  a  dans  ces  gloses 
laconiennes,  on  n'a  pas  besoin  d'une  indication  de  provenance  pour  dire 
que  PsTop  •  eOoq  d'Hésychius  fournit  un  mot  laconien  ;  car  sdoç  avait  un  F 
initial  en  grec  commun.  Les  trouvailles  épigraphiques,  en  leur  apportant 
des  confirmations  précises,  ont  donné  une  grande  valeur  à  ces  témoignages 
antiques. 

Toutes  ces  données  sont  fragmentaires  ;  la  plupart  sont  postérieures  au 
V®  siècle  av.  J.-G.  ;  mais  on  a  quelque  idée  des  parlers  particuliers  de 
chacune  des  régions,  presque  de  chacune  des  cités  de  la  Grèce.  Pour 
aucune  autre  langue  indo-européenne,  on  ne  possède  rien  de  pareil. 
Le  grec  est,  avec  l'indo-iranien,  la  langue  indo-européenne  attestée  sous 
a  forme  la  plus  archaïque  ;  et  c'est  de  beaucoup  la  langue  où  l'on  a  la 
plus  grande  variété  de  parlers  connus  dès  le  début  même  de  la  tradition. 

Pour  autant  qu'on  puisse  s'en  rendre  compte  avec  les  données  qu'on 
oossède,  les  parlers  grecs  du  v"  siècle  av.  J.-G.  étaient  bien  diflérents  les 
ins  des  autres.  La  graphie,  qui  est  à  peu  près  la  même  partout,  dissimule 
Deaucoup  de  différences  de  détail  de  la  prononciation.  La  littérature,  déjà 
•épandue,  tendait  à  unifier  les  tours  de  phrases  et  le  vocabulaire.  Néan- 
Tioins  les  inscriptions  rédigées  dans  les  parlers  locaux,  surtout  les  plus 
inciennes,  offrent  entre  elles  de  fortes  divergences,  et  il  devait  être 
nalaisé  à  des  Hellènes  appartenant  à  des  cités  différentes  et  parlant  des 
lialectes  différents,  sinon  de  se  comprendre  en  gros,  du  moins  de  s'en- 
endre  toujours  précisément.  Mais  les  divergences  n'étaient  pas  telles  que 
es  Hellènes  aient  jamais  perdu  le  sentiment  de  parler  une  même  langue. 
1  ne  semble  pas  que,  au  point  de  vue  linguistique,  le  sens  de  l'unité 
lellénique  ait  jamais  disparu. 

Reste  à  classer  les  dialectes.  Le  problème  ne  comporte  pas  de  solution 
îxacte.  En  effet  une  répartition  de  dialectes  est  la  conséquence  de  faits 
listoriques  particuliers  ;  elle  traduit  la  façon  dont  les  populations  se  sont 
groupées  et  ont  agi  les  unes  sur  les  autres  aux  divers  moments  de  leur 
)assé.  Si  ces  groupements  et  ces  actions  étaient  simples,  on  s'en  rendrait 
)eut-etre  un  compte  approximatif  par  l'examen  des  particularités  linguis- 
iques.  Mais  cette  simplicité  est  chose  rare,  et  les  données  linguistiques 
lont  on  dispose  suffisent  à  indiquer  que  la  répartition  des   parlers   grecs- 


Zi8  LES    DIALECTES 

suppose  des  actions  complexes.  Dès  lors  un  classement  des  ressemblances 
et  des  différences  que  les  parlers  grecs  offrent  entre  eux  ne  permet  pas  de 
deviner  l'histoire  des  tribus  helléniques.  Or,  d'autre  part,  cette  histoire 
est  presque  inconnue  faute  de  témoignages.  L'histoire  politique,  comme 
l'histoire  de  la  langue,  commence  avec  les  premiers  textes  écrits  ;  sans 
écriture  il  n'y  a  pas  plus  d'histoire  politique  que  d'histoire  linguistique. 
Les  historiens  demanderaient  volontiers  aux  linguistes  de  leur  révéler 
quelque  chose  de  la  préhistoire  des  Hellènes  ;  et  les  linguistes,  pour 
démêler  les  faits  offerts  par  la  dialectologie,  auraient  besoin  de  données 
historiques  positives. 

Les  types  de  faits  avec  lesquels  peuvent  opérer  les  linguistes  pour 
classer  les  ressemblances  et  les  différences  des  parlers  en  tant  qu'elles  tra- 
duisent des  faits  historiques  sont  les  suivants. 

Tout  d'abord,  le  grec  commun  n'a  pas  nécessairement  présenté  u;; 
parfaite  unité.  La  première  personne  du  pluriel  a  pu  être  en  -[xsç  sur  uu 
partie  du  domaine,  en  -[j.v>  sur  une  autre  partie  ;  l'infinitif  présent  être  ' 
-va:  dans  une  partie  des  parlers,  en  -[j.vry.:  ou  en  -y.Ev  dans  d'autres  ;  et  aiii-i 
de  suite.  Les  limites  de  l'emploi  de  ces  particularités  peuvent  du  rc?tc 
avoir  différé  pour  chacune  d'elles.  Les  limites  àsconsidérer  en  pareil  cas 
ne  sont  pas  les  limites  des  dialectes,   mais  des  limites  de  particularités 
dialectales.  Quand  on   a  voulu  marquer  en  France  la  frontière  entre  les 
parlers  du  Nord  et  les  parlers  du  Midi,  on  est  arrivé  à  constater  que  cha- 
cune des  particularités  par  lesquelles  les  parlers  du  Nord  se  distinguent 
de  ceux  du  Midi  a  ses  limites  propres.  Il  y  a  lieu  de  croire  que,   dans  la 
mesure  où  le  grec  commun  avait  des  différences  dialectales,  les  choses  s'y 
sont  passées  de  même. 

Une  migration  de  peuples  ne  se  produit  pas  d'un  seul  mouvement  la 
plupart  du  temps.  Des  groupes  se  détachent  les  uns  après  les  autres,  et 
il  y  a  des  séries  d'invasions  successives  jusqu'à  ce  que  le  pays  visé  soit 
tout  entier  occupé.  En  ce  qui  concerne  la  Grèce,  on  ne  sait  rien  de  ces 
mouvements  successifs  ;  mais  on  a  du  moins  quelques  témoignages 
obscurs  sur  le  dernier  en  date,  sur  l'invasion  dorienne,  qui  a  sûrement 
été  postérieure  aux  autres.  Les  hordes  d'envahisseurs  n'appartiennent  pas 
toujours  à  un  même  groupe  du  peuple  d'origine  ;  si  peu  qu'on  sache  de 
la  colonisation  grecque,  il  est  en  tout  cas  certain  que  les  colons  qui 
partaient  pour  une  même  expédition  appartenaient  souvent  à  des  cités 
distinctes.  Il  y  a  donc  eu  —  ou  pu  y  avoir  —  des  mélanges  de  dialectes 
parmi  les  hommes  qui  ont  formé  les  groupes  de  la  conquête.  L'un  des 
parlers  a  nécessairement  pris  le  dessus  dans  le  groupe  :  chaque  colonie 
grecque  relève  d'un  dialecte  défini.  Mais  on  ne  sait  pas  ce  qui  a  pu,  dans 
chaque  groupe,  subsister  des  autres  éléments  composants. 

Soit  sur  le  chemin  suivi  dans  leur  migration,  soit  au  point  où  ils  se  sont 


PRINCIPES    DU    CLASSEMENT    DES    DIALECTES  4^ 

définitivement  installés,  ces  groupes  ont  rencontré  des  populations  non 
helléniques.  Les  langues  que  parlaient  ces  populations  n'ont  pas  été  les 
mêmes  partout  :  les  iiiduences  qui  se  sont  exercées  sur  chacun  des  groupes 
n'ont  donc  pas  été  pr.riout  les  mêmes. 

Les  groupes  helléniques  se  sont  superposés  les  uns  aux  autres.  A  une 
première  invasion  de  groupes  parlant  un  certain  dialecte,  il  a  succédé 
d'autres  invasions  de  groupes  parlant  d'autres  dialectes.  Il  y  a  donc  eu, 
dans  les  mêmes  régions,  remplacement  de  certains  dialectes  par  d'autres; 
les  Hellènes  que  les  nouveaux  envahisseurs  réduisaient  à  une  situation 
inférieure  ont  dû  accepter  la  langue  de  leurs  maîtres  et  changer  de 
parler;  mais  la  substitution  n'a  pas  toujours  été  complète;  et  l'on  con- 
state en  eflfet  des  traces  des  anciens  parlers  ;  par  exemple  on  aperçoit  des 
restes  d'éolien  subsistant  dans  l'ionien  de  Ghios  ou  des  restes  de  parlers 
de  types  analogues  à  Tarcado-cypriote  dans  le  dorien  des  cités  de  Crète. 

Au  cours  de  leur  développement  particulier,  les  divers  parlers  ont 
réalisé  beaucoup  d'innovations  ;  comme  le  point  de  départ  était  à  peu  près  le 
même  pour  tous,  les  innovations  se  trouvent  souvent  être  les  mêmes  en  beau- 
coup d'endroits  ;  mais  elles  interviennent  plus  ou  moins  tôt  suivant  les 
régions.  Par  exemple,  le  F  tend  presque  partout  à  s'amuir  ;  mais  en 
ionien  et  en  attique,  l'amuisseraent  est  antérieur  aux  plus  anciens  monu- 
ments ;  ailleurs,  en  Arcadie  par  exemple,  le  F  initial  est  bien  conservé, 
mais  le  F  entre  deux  voyelles  ne  l'est  plus  ;  ailleurs  encore,  notamment  à 
Corinthe,  tous  les  anciens  F  ont  subsisté  jusqu'au  début  de  l'époque  his- 
torique ;  il  semble  que  la  chute  de  F  initial  même  n'ait  jamais  eu  lieu  en 
Laconie,  et  un  parler  laconien  moderne,  le  tsaconien  qui  conserve  par 
exception  quelques  restes  de  l'ancienne  langue  du  pays,  a  encore  le  v 
initial  dans  vanna  représentant  l'ancien  F7.pvio'/  «agneau».  Les  innova- 
tions communes  propres  à  deux  parlers  ne  prouvent  donc  pas  toujours 
une  origine  commune. 

Une  t'ois  installés  dans  les  domaines  conquis,  les  grands  groupes  d'en- 
vahisseurs se  brisent  en  groupements  plus  petits.  Dès  lors  chacun  a  son 
développement  propre  Mais  entre  la  période  préhistorique  du  grec  com- 
mun et  les  formes  attestées  historiquement,  il  y  a  eu  une  période  de  déve- 
loppement commun  à  un  certain  nombre  de  parlers.  Cette  période  com- 
porte naturellement  des  innovations  communes.  Il  faudrait  pouvoir  faire 
le  départ  entre  les  innovations  qui  résultent  naturellement  des  tendances 
générales  de  la  lan,i.nie  et  qui  ne  prouvent  aucune  période  de  vie  commune 
et  les  innovations  de  caractère  spécial,  e'n  quelque  sorte  accidentelles  et 
imprévisibles,  qui  étaMissent  uno  période  plus  ou  moins  longue  de  com- 
munauté linguistifpie. 

Les  individus  qui  [)irlent  deux  dialectes  différents  d'une  même  langue 
•savent,  quand  ils  em  u  untimt  quelque  chose  à  un  dialecte  différent  du  leur, 
A.  Meille  .  4 


50  LES   DIALECTES 

faire  les  transformations  nécessaires  pour  adapter  les  mots  empruntés,  au 
moins  dans  une  certaine  mesure.  Un  Ionien  savait  que,  pour  ioniser  un 
mot  dorien,  il  fallait  remplacer  à  par  r^  dans  certains  cas;  un  Athénien 
savait  que,  pour  atticiser  un  mot  ionien,  il  fallait  remplacer  oa  par  tt,  et 
ainsi  de  suite.  Toutefois  ces  transpositions  sont  fréquemment  incomplètes, 
et  le  fait  que  les  parlers  grecs  ont  souvent  emprunté  des  mots  les  uns 
aux  autres  se  traduit  par  quelques  incohérences  dans  les  correspondances 
phonétiques.  Par  exemple,  rien  dans  la  forme  du  nom  de  la  «  paix  » 
eîcâvâ  de  certains  parlers  occidentaux  n'avertit  qu'il  soit  emprunté  ;  mais 
eîp'/jva  à  Delphes,  =îpr,va  ou  lp-/;vx  en  Crète  avec  leur  y;,  ou  îpâvâ  en  arca- 
dien,  en  béotien,  en  laconien  avec  leur  i  avertissent  que  partout  le  mot 
vient  de  l'ionien  ;  le  flottement  thessalien  entre  tpeiva  et  îpava  suffirait  à 
éveiller  l'attention.  Ici  la  forme  dénonce  l'emprunt  ;  mais  la  plupart  du 
temps  l'adaptation  au  dialecte  emprunteur  a  été  parfaite,  et  la  forme  ne 
révèle  rien.  On  ne  saurait  donc  dire  tout  ce  que  chaque  parler  grec  doit 
à  chacun  des  autres,  et  ce  que,  en  particulier,  tous  les  parlers  doivent  à  la 
première  grande  langue  grecque  de  civilisation  qu'on  connaisse,  l'ionien. 

Les  ressemblances  qu'on  constate  entre  les  divers  parlers  comportent 
ainsi  plusieurs  explications  possibles  :  particularités  dialectales  existant  dès 
l'époque  du  grec  commun,  mêmes  influences  extérieures  subies  séparé- 
ment, période  de  vie  commune  postérieure  au  grec  commun,  restes  d'un 
parler  ancien  subsistant  après  l'emprunt  d'un  parler  nouveau,  développe- 
ments parallèles  et  indépendants,  emprunts  d'un  parler  à  un  autre.  Ce 
serait  chimère  que  de  vouloir  démêler  entièrement  sans  témoignages  histo- 
riques précis  des  faits  aussi  complexes.  Mais  on  est  parvenu  à  des  résul- 
tats précis  à  quelques  égards,  et  l'on  peut  se  faire  une  idée  de  la  réparti- 
tion des  parlers  grecs,  c'est-à-dire  entrevoir  combien  il  y  a  eu  de  grands 
groupes  d'invasions,  comment  ils  se  sont  succédé,  comment  ils  ont  recou- 
vert la  Grèce  et  une  partie  des  rives  de  la  Méditerranée.  Car  faire  l'histoire 
des  dialectes  grecs,  c'est  faire  l'histoire  de  la  colonisation  grecque. 

Or,  si  l'invasion  grecque  est,  pour  la  plus  grande  part,  antérieure  à 
tout  témoignage  historique  indiquant  explicitement  ce  qui  s'est  passé,  la 
colonisation  ne  s'achève  que  durant  la  période  historique,  et  l'on  peut 
juger  en  quelque  mesure  de  la  partie  préhistorique  du  mouvement  par  la 
partie  historique.  Les  premiers  envahisseurs  grecs  ont  sans  doute  été  du 
même  type  que  les  hardis  colons  de  Sélinonte,  venus  en  vainqueurs  avec 
leurs  dieux  :  Sta  to;  btc:  tosoe  vty.ovTt  TCt  Usa'.vovtio','  cix  tcv  Aia  v'.y.:[j.£? 
y.at  ou  -iîv  *î>o5ov  xai  oia  IlôpxxXea  /.ai  Se  A-oAXova  xxi  cia  OcTetoava...  Trop 
avancé,  le  poste  de  Sélinonte  n'a  pas  subsisté  ;  mais  les  ruines  de  ses 
temples,  dans  leur  beauté  grave  et  un  peu  rude,  attestent  la  volonté  de 
durer  qu'ont  eue  ses  citoyens,  leur  foi  dans  la  force  invincible  de  leur 
nation.  Soldat  et  poète,  le  bâtard  de  Paros,  Archiloque,  a  écrit  : 


lONIEN-ATTIQUE  5l 

èv  Icp'i  \J.h  \).oi  t^âça  [KZ'^.ix^f'fjArq,  èv  âopi  S'  olvo-: 
'li3\).ap'.y.bq'  irîvto  S'  èv  oopl  •AVAki\).é'nq. 

L'histoire  des  dialectes  grecs  reflète  celle  des  conquêtes  d'un  peuple  de 
soldats  hardis  qui  ont  dû  à  leurs  armes  leurs  conquêtes  et  qui,  fiers  d'eux- 
mêmes  et  de  leur  force,  se  sont  soumis  partout  des  serfs  et  des  esclaves, 
dont  la  langue  a  disparu  sans  laisser  de  traces. 

On  distingue  aisément  quatre  grands  groupes  dialectaux  qui  repré- 
sentent autant  de  poussées  d'envahissement  distinctes  :  l'ionien-attique, 
Farcado-cypriote,  l'éolien,  le  groupe  occidental. 


I.    L'iOMEN-ATTIQUE, 

L'ionien-attique  est  le  seul  groupe  dont  on  ait  une  connaissance  très 
étendue,  à  la  fois  par  des  textes  littéraires  divers  et  par  des  inscriptions 
nombreuses  s'étendant  sur  toute  une  suite  de  siècles.  Mais  c'est  aussi  celui 
où  l'on  sait  le  moins  des  parlers  locaux,  parce  que  des  langues  communes, 
généralisées  dès  une  époque  ancienne,  ont  été  seules  admises  dans  Tusage 
officiel  et  dans  l'usage  littéraire  et  que  les  parlers  locaux,  dans  la  mesure 
où  ils  ont  subsisté,  étaient  de  simples  patois  et  n'ont  pas  été  écrits. 

En  Attique,  le  sjvî'.y.'.sp.:^  ancien  d'où  est  résultée  la  cité  d'Athènes  a 
eu  pour  conséquence  une  unification  absolue  de  la  langue  ;  et  il  n'y  a  pas 
la  moindre  trace  écrite  d'une  différence  de  parler  entre  les  diverses  loca- 
lités de  l'Attique.  Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  n'y  en  ait  eu  aucune  ;  mais  il 
n'en  a  jamais  été  noté  par  écrit.  Il  n'y  a  pas  de  colonies  attiques  à  date 
ancienne. 

Les  parlers  ioniens  au  contraire  se  rencontrent  sur  des  points  très  éloi- 
gnés les  uns  des  autres  ;  mais  il  ne  subsiste  nulle  part  dans  la  Grèce  conti- 
nentale une  cité  de  langue  ionienne,  et  l'on  a  que  des  notions  très  vagues 
sur  les  territoires  d'où  ont  pu  partir  les  colons  qui  ont  transporté  l'ionien 
en  Asie  Mineure.  A  date  historique,  on  trouve  l'ionien  dans  toute  l'île 
d'Eubée,  dans  la  plupart  des  Cyclades  (seules  les  îles  du  Sud,  Mélos, 
Théra,  Cos,  Gnide,  Ilhodes  faisant  exception),  dans  toute  la  partie  Sud 
de  la  côte  d'Asie  Mineure  qui  fait  face  à  la  Grèce  d'Halicarnasse  à  Smyrne 
et  à  Phocée,  dans  les  colonies  de  Ghalcis,  d'Erétrie  ou  des  cités  d'Asie 
Mineure,  en  Ghalcidique  et  aux  bords  de  l'IIellespont,  en  Sicile,  en  Italie 
(certainement  à  Cumes),  et  jusqu'en  Gaule  où  Marseille  et  Agde  (ancienne 
'AviOv;)  sont  des  colonies  ioniennes.  L'ionien  ne  domine  sur  ce  territoire 
qu'en  vertu  d'extensions  en  partie  récentes  ;  le  Nord  du  domaine  ionien  a 
été  conquis  sur  l'éolien  ;  Hérodote  (I,  i5o)  conte  comment  les  Grecs  de 
Colophon    se  sont   emparés   de   Smyrne,    qui  était  jusque-là  une  ville 


52  LES    DIALECTES 

éolienne  ;  et  des  particularités  éoliennes  caractéristiques  du  langage  de 
Ghios,  comme  la  conjonction  a»,  qui  se  lit  sur  une  inscription  de  600  av. 
J.-C.  environ,  ou  le  subjonctif  ^p-^;ojia'.v,  indiquent  clairement  que  l'ioni- 
sation de  Ghios  n'était  pas  parfaite  au  début  de  l'époque  historique  :  si 
l'éolien  transparaît  encore  sur  les  pierres,  il  devait  en  rester  plus  dans 
Tusage  courant.  On  s'est  même  demandé  si  les  formes  telles  que  xo-epoç 
au  lieu  de  r^i-epoq  d'une  partie  des  documents  en  ionien  d'Asie  ne  seraient 
pas  des  restes  d'éolien.  La  supériorité  de  la  civilisation  des  Ioniens  leur 
a  permis  d'imposer  leur  langue  à  Halicarnasse  ;  la  ville  était  autrefois  de 
langue  dorienne  au  dire  de  ce  même  Hérodote,  dont  Halicarnasse  est  la 
ville  natale. 

L'ionien  n'était  naturellement  pas  parlé  d'une  manière  identique  sur 
tout  ce  vaste  domaine  ;  la  situation  est  tout  autre  que  celle  de  l'attique, 
parlé  sur  un  territoire  peu  étendu. 

Les  villes  d'Eubée,  Ghalcis  et  Erétrie,  qui  ont  durant  la  période  ancienne 
de  l'histoire  grecque  et  encore  au  vii*^  siècle  des  situations  dominantes, 
ont  eu  des  parlers  propres  dont  les  inscriptions  portent  témoignage.  La 
plus  curieuse  des  particularités  eubéennes,  le  passage  de  g  à  p  entre 
voyelles  à  Erétrie,  ainsi  dans  xaiptv  =  iraïaîv,  avait  attiré  l'attention  des 
anciens  ;  un  mot  terminé  par  -q  pouvait  remplacer  -ç,  par  -p  devant  la 
voyelle  initiale  d'un  mot  suivant  ;  on  a  oTîoyp  av  =  otcwç  av  une  fois  sur 
une  inscription  d'Erétrie,  et  c'est  sans  doute  un  fait  de  ce  genre  qui  a  fait 
indiquer  par  Platon  (Gratyle  /i3/i  c)  que  les  Grecs  d'Erétrie  disent  i-Akq- 
poT-/jp  (ainsi  dans  le  Bodleianus  ;  pas  d'accent  dans  le  Venetus  ;  ffy.XY;pcTYip 
autres  manuscrits)  là  où  l'attique  a  GvX-qpbvqq  ;  si  aucune  inscription  n'en 
offre  l'équivalent,  c'est  que  l'usage  n'est  pas  de  noter  dans  les  textes 
écrits  toutes  les  variations  des  fins  de  mots.  Les  anciennes  inscriptions  des 
cités  de  l'Eubée  et  de  leurs  colonies  notent  /;-  initiale,  alors  que  l'ionien 
d'Asie  Mineure  a  perdu  de  bonne  heure  /;  et  a  affecté  le  signe  H  à  noter 
une  voyelle  nouvelle  qui  s'était  créée  en  ionien. 

Mais  ces  différences  ne  portent  que  sur  des  détails  secondaires,  et,  dans 
l'ensemble,  les  parlers  ioniens  sont  uns.  G'est  que  les  Grecs  de  dialecte 
ionien  se  sont  civilisés  de  bonne  heure  ;  ils  ont  été  des  navigateurs  et  des 
marchands,  et  ils  ont  colonisé  au  loin  ;  ils  ont,  avant  les  autres  Grecs, 
senti  le  prix  de  l'unité  linguistique,  et  ils  ont  su  la  maintenir,  sinon  dans 
l'usage  local  des  classes  inférieures  de  la  population,  du  moins  chez  les 
classes  dominantes. 

Dans  la  mesure  où  il  y  avait  des  différences,  la  langue  écrite  a  tendu 
à  les  dissimuler.  Parlant  des  cités  de  la  dodécapole  ionienne  d'Asie  Mi- 
neure, Hérodote  (I,  ii42)  constate  qu'elles  forment  quatre  groupes  distincts 
pour  la  langue  :  YAwjaav  Sa  où  r/]V  aùrf)v  ouxoi  v£vo[;.(/,afft,  àXXà  ipôizooq 
Tc(jt;spa;  Trapaywyfwv.  M{Xy;toç  [xev  aÙT^wv  iipwvq  y.eïxai  xdXtç T:p6ç  [JLSdajJiSpî-^v, 


lONIEN-ATTIQUE  53 

[j-Sià  Sa  Muou^  T£  y.al  UpLi^TQ'  aOtat  ;j.èv  èv  x-Tj  Kapîy;  y.oi.-o'.7:r,^nx'.  xaTà  xtj-x 
0'.xX~yi[j.vix'.  aoia'.,  atoe  ce  iv  r?]  Auoit)'  Eçôscç,  KcAo^ojv,  AéseBcç,  Téwç, 
KXaC^lJ'îva'',  <î>w-/,aia.  AOxa'.  51  aï  tcgXis;  Trjai  TrpsTîpcv  ^eyJie.'.Tr,'!'.  cixoXofioo::'. 
xaià  Y^wscrav  ojoiv,  crsisi  oà  ô[J.oçwvîO!j!:t  .  à'x'.  oï  TpeTç  ÛTccXcTCOt  'lâSs^  i^iXt^b, 
T(OV  al  Sjo  [xsv  v/îcc'jç  c'/Asaxai,  Sâfxov  xe  xal  Xi'ov,  -f]  âà  [;,ia  àv  tt)  rjTCSipw 
l'opuTat,  'Epjôpai.  Xïoi  jjLev  vuv  xal  'Epu6païo'.  xaxà  tcouto  SiaXÉYOv-at,  Sa[j.'w'. 
Sa  It:'  èwyxwv  [i.cjvoi.  OStoi  /^apaxx^pe;;  Y^œo-c-r;^  xéaaepeç  yvfz'nxi.  Tcûxwv  cy; 
ù)v  xwv  'Iwvwv...  Le  témoignage  est  formel.  Or,  si  l'on  examine  les  inscrip- 
tions qu'on  a  de  ces  douze  cités,  on  ne  parvient  à  constater  entre  elles  à 
peu  près  aucune  différence  de  langue.  Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  faille 
récuser  le  témoignage  d'Hérodote  :  ce  témoignage  se  rapporte  sans  doute 
à  la  langue  parlée  des  diverses  cités,  tandis  que  les  inscriptions  sont  ré- 
digées dans  la  langue  commune  de  tous  les  Ioniens  d'Asie  Mineure,  dans 
leur  langue  écrite. 

Cette  langue  ne  concorde  même  pas  exactement  avec  celle  de  la  littéra- 
ture :  tandis  que,  dans  la  forme  de  l'interrogatif-indéfmi,  les  auteurs,  et 
notamment  Hérodote,  ont  la  forme  particulière  à  l'ionien  /.w;,  xôgoç,  etc., 
les  inscriptions  n'offrent  jamais  que  la  forme  des  autres  dialectes,  tm;, 
TCÔffcç,  etc. 

Il  y  a  donc  eu  des  différences  entre  les  parlers  des  cités  ioniennes  ; 
mais  rionie  ayant  été  le  premier  groupe  hellénique  à  se  créer  une  grande 
civilisation  et  un  grand  mouvement  d'affaires,  a  été  la  première  à  avoir 
une  langue  commune  ;  et,  comme  il  arrive  toujours  en  pareil  cas,  la 
langue  générale  a  empêché  les  parlers  locaux  d'aloord  de  s'écrire,  puis  de 
subsister.  Le  fait  que  la  langue  écrite  des  Ioniens  diffère  beaucoup  des 
langues  parlées  ressort  des  fragments  d'Hipponax  ;  à  la  différence  des 
autres  ou  du  moins  de  tous  ceux  qui  ont  subsisté,  ce  poète  a  subi  l'in- 
fluence de  l'usage  vulgaire  ;  venu  du  peuple,  il  a  écrit  la  langue  du  peuple 
et  son  vocabulaire  est  plein  de  termes  qu'on  ne  trouve  pas  ou  qui  sont 
rares  ailleurs  en  grec. 

Par  suite,  pour  faire  la  théorie  de  l'ionien-attique,  on  ne  dispose  pas  de 
parlers  variés  ;  on  est  amené  presque  constamment  à  rapprocher  l'attique 
commun  de  l'ionien  commun. 

Plusieurs  faits  établissent  que  l'ionien  et  l'attique  ont  formé  durant  un 
temps  une  unité  et  que  l'ionien  et  l'attique  sont  deux  formes  distinctes 
prises  par  un  même  parler  qui  était  une  forme  déjà  évoluée  du  grec  com- 
mun. 

Le  plus  important  des  traits  communs  à  l'ionien  et  à  l'attique  est  spéci- 
fiquement propre  à  ces  deux  groupes  ;  c'est  la  tendance  de  l'a  long  ancien 
à  se  fermer  en  une  voyelle  longue  de  timbre  e,  qui  finalement  s'est  con- 
fondue avec  Ve  long  du  grec  commun.  Le  seul  fait  qui  puisse  passer  pour 
appartenir  à  la  période  commune  de  l'ionien-attique  est  le  commencement 


54  LES    DIALECTES 

de  l'altération  de  l'ancien  à  en  une  voyelle  de  timbre  â  ;  la  confusion  avec 
r^  ancien  n'a  eu  lieu  en  partie  qu'à  l'époque  historique,  et  d'une  ma- 
nière indépendante  dans  les  divers  parlers  ioniens  et  attiques.  Au  vi*  siècle, 
la  confusion  de  l'ancien  ê  et  de  la  voyelle  de  timbre  e  issue  de  â  ancien 
n'est  pas  encore  accomplie  dans  les  Gyclades  ;  soit  par  exemple  le  mot 
grec  commun  [^.xTïjp,  identique  à  mater  du  latin,  à  mâthir  du  vieil  irlan- 
dais, à  mayr  de  l'arménien,  représentant  donc  un  ancien  *inàtèr,  et  qui 
conserve  cette  forme  en  éolien,  en  arcado-cypriote  et  dans  le  groupe  occi- 
dental ;  on  a  au  vi*  siècle,  dans  les  Gyclades,  à  Naxos,  Céos,  Amorgos, 
des  graphies  telles  que  \}:r-.tp,  oh  l'ancien  â  est  représenté  par  H  et  oij 
l'ancien  è  est  représenté  par  la  voyelle  E  qui  sert  à  représenter  les  deux 
anciennes  voyelles  de  timbre  c,  la  brève  et  la  longue.  A  la  même  date,  la 
graphie  confond  Vê  des  deux  origines  en  Asie  Mineure  et  en  Eubée  :  à 
Chalcis,  où  le  signe  H  était  nécessaire  pour  noter  l'esprit  rude  initial  qui 
subsistait,  on  a  noté  par  E  Yê  nouveau  comme  l'ancien,,  et  l'on  a  ij.£xep  ; 
au  contraire,  en  Asie  Mineure,  où  le  signe  H  était  devenu  inutile  du  fait 
de  la  «  psHose  »  ionienne  de  celte  région  et  où  il  n'y  avait  plus  d'esprit 
rude,  ce  signe  H  a  été  affecté  à  noter  tout  e  long,  et  non  pas  seulement  Vè 
nouveau,  comme  à  Naxos  ;  on  a  donc  là  des  graphies  telles  que  îJ.'0'^r,p.  On 
notera  en  passant  que  l'emploi  de  H  pour  noter  Ve  long  est  une  des  parti- 
cularités caractéristiques  de  l'alphabet  ionien,  qui  est  devenu  dès  le 
IV*  siècle  celui  de  la  Grèce  presque  entière.  Les  faits  observés  dans  les 
Gyclades  montrent  que  le  passage  de  l'a  ionien  de  timbre  g  à  ^  est  résulté 
dans  les  diverses  cités  de  l'Ionie  de  développements  parallèles,  mais  posté- 
rieurs à  la  période  de  séparation. 

Le  caractère  récent  de  ce  passage  de  l'a*  ionien  à  -r,  résulte  d'ailleurs  du 
fait  que  des  noms  étrangers  qui  comportaient  un  à  ont  subi  le  change- 
ment :  le  nom  des  Mèdes,  Mùda  en  iranien,  est  MaBc.  à  Gypre,  Mvjoîi  en 
ionien  ;  le  nom,  évidemment  préhellénique,  de  la  ville  de  Milet,  avait  un 
â:  les  autres  Grecs  disent  W.\y.-cz  là  où  les  Ioniens  emploient  MiAr^-cc;  ; 
Hérodote  (III,  112)  enseigne  que  les  Arabes  nomment  XâSavov  (arabe 
/^Jjm)  ce  que  lui,  en  son  ionien,  appelle  Xr^Bavov.  Ges  altérations  en  r,  de 
r^7  des  mots  étrangers  empruntés  à  date  ancienne  sont  d'autant  plus  re- 
marquables que,  ensuite,  l'ionien  s'est  créé  de  nouveau  â,  par  contraction 
comme  dans  yi;j.5c;,  ou  par  réduction  de  groupes  tels  que  -avç  en  -y.ç,  à 
l'accusatif  pluriel,  et  que  ces  â  nouveaux,  postérieurs  à  l'altération  de 
l'ancien  â  en  â*  puis  en  è  (noté  •^),  se  rencontrent  dans  tous  les  parlers 
ioniens  connus  :  dès  lors  Va  long  du  nom  du  roi  Darius,  en  perse  Dâraya- 
va(Jj)us,  a  pu  être  représenté  par  â  dans  l'ionien-atlique  AapsTsç.  Ges  à  nou- 
veaux n'existaient  pas  encore  au  moment  où  les  Ioniens  ont  appris  à 
connaître  les  Mèdes  ou  la  ville  de  Milet.  Donc  certains  traitements  phoné- 
tiques communs  à  tout  l'ionien  et  qui  se  retrouvent  en  attique  sont  pos- 


il 


IONIEN- ATTIQUE  55 

teneurs  à  la  date  où  se  sont  séparés  les  groupes  ionien  et  attique  :  de 
ce  qu'une  même  particularité  est  commune  à  deux  parlers  apparentés,  il 
ne  résulte  jamais  que  cette  particularité  remonte  à  la  date  où  ces  deux 
parlers  étaient  encore  réunis  et  non  différenciés.  Mais,  si  certains  dévelop- 
pements naturels,  comme  la  simplification  de  -eaç  en -à;  et  de  -av;  en  -âq, 
ont  pu  avoir  lieu  de  manière  parallèle  dans  des  parlers  ioniens  et  attiques 
déjà  séparés,  une  innovation  de  caractère  aussi  singulier  que  le  passage 
de  â  à  une  voyelle  qui  tendait  vers  è,  innovation  n'ayant  eu  lieu  nulle 
part  ailleurs  chez  aucun  Grec,  est  une  preuve  qu'il  y  a  eu  une  période 
où  les  parlers  qui  devaient  devenir  l'ionien  d'une  part  et  l'attique  de 
l'autre  formaient  un  groupe  un. 

La  confusion  attique  de  rt*  avec  l'ancien  ZJ  n'a  eu  lieu  qu'après  la  séparation 
de  l'altique  et  de  l'ionien.  On  sait  en  effet  que  le  passage  de  à"  k  -q  a  été 
•empêché  en  attique  par  un  p,  par  un  i  et  par  un  s  précédents  ;  1'^*  est 
revenu  à  â  dans  les  cas  tels  que  att.  -^[j-cpâ,  xapBiâ,  etc.  Il  ne  s'agit  pas 
-d'un  â  conservé  dans  tous  ces  cas  ;  le  groupe  ejc,  contracté  d'ordinaire  en 
Yj  en  attique,  prend  après  -.  et  t  la  forme  â  :  att.  ûy'.a,  IvBsa,  etc.  représen- 
tent ■jy.éx,  hoiiy.  ;  la  différenciation  de  n^  en  â  opérée  par  les  voyelles  i  et  e 
s'est  donc  faite  en  attique  même,  après  la  séparation  d'avec  l'ionien.  Dans 
le  cas  de  -pzx,  la  contraction  a  la  forme  normale  en  --q,  soit  op-q  au  nomi- 
natif pluriel,  -pvqpr,  à  l'accusatif  singulier  ;  mais  c'est  que  l'action  de  p  sur 
Â*  est  plus  ancienne  que  celle  de  i  et  s,  ou  du  moins  a  cessé  plus  tôt: 
l'ancien  -AopFû  est  de  même  devenu  -/.ôpy]  en  attique,  parce  que  la  chute  de 
F  en  attique  dans  le  groupe  pF  est  postérieure  à  la  date  où  s'est  exercée 
l'action  de  p  sur  â*.  Cette  action  de  F  en  attique  montre,  on  le  notera, 
que,  pour  préhistorique  qu'elle  soit  dans  les  deux  groupes,  la  disparition 
-de  >F  a  eu  lieu  indépendamment  en  attique  et  en  ionien. 

La  fermeture  de  à  en  à"  durant  la  période  commune  ionienne-attique  et 
«n  y;  au  cours  du  développement  propre  des  parlers  ioniens  et  attiques  est 
ie  principal  trait  par  lequel  ces  parlers  se  distinguent  de  tous  les  autres. 
Comme  l'a  était  très  fréquent  en  grec,  ce  trait  distinctif  se  retrouve  sou- 
vent, et  c'est  celui  qui  a  toujours  servi  à  opposer  l'ionien-attique  à  tous 
les  autres  dialectes.  Il  est  inutile  de  dire  que  l'innovation  est  ici  du  côté 
de  l'ionien-attique  et  que  c'est  l'ensemble  des  autres  parlers  qui  conserve 
l'état  grec  commun  :  il  y  a  eu  changement  de  à  en  -q  en  ionien  et  en 
attique,  et  non  changement  de  -q  en  y.  dans  les  autres  dialectes. 

L'ionien  et  l'attique  ont  en  commun  plusieurs  autres  traits  dont  quelques- 
tms,  par  leur  caractère  tout  particulier,  établissent,  mieux  encore  que  l'y) 
issu  de  â,  l'existence  d'une  période  ionienne-attique  commune. 

Les  pronoms  personnels  signifiant  «  nous  »  et  «  vous  »  avaient  en  grec 
commun  des  accusatifs  de  la  forme  *à7;xl,  *Ù7[;i,  ou  plutôt  sans  doute 
*ih\>.é,   *{jh[j.i  ;  ces  accusatifs  ont  subsisté  partout  avec  l'aspect  que  les 


56  LES    DIALECTES 

règles  de  correspondances  phonétiques  permettent  de  prévoir:  'â]jÀ,  'Dpi 
en  dorien  ;  à[).ixe,  i)\).\).e  en  lesbien  ;  x[X[).e  en  thessalien  ;  «[xe  (c'est-à-dire 
'âp.E  )  en  arcadien.  Sur  ces  accusatifs  ont  été  faits  des  nominatifs  pluriels 
nouveaux  :  dorien  'â[)Ac,  'ûixiq  ;  lesbien  x[).[xeç,  u[j,-;xe;,  béotien  x[jAç,  zu[jA;. 
Le  trait  caractéristique  de  l'ionien- altique  consiste  dans  l'addition  de  la 
désinence  -olç  d'accusatif  pluriel  à  la  forme  grecque  conmiune,  d'où  r,\j.éxc, 
'û\)AoLç,  qui  se  sont  contractés  en  yjjj-Sç,  "ûp-a;  en  altique.  Sur  les  accusatifs 
ainsi  obtenus  ont  été  faits  des  nominatifs  en  -eeq,  soit  TiIjAzç,  'û[j.é£ç,  qui  se 
sont  contractés  en  r,'^.etq,  ûfj.etç,  tandis  que  les  autres  dialectes,  partant 
d'accusatifs  à  fmale  -e,  se  créaient  des  nominatifs  tels  que  dorien  âpiç, 
'ûjjLÉç,  lesbien  «[j-i^eç,  up.;j.£ç.  On  a  donc  ici  une  double  innovation  com- 
mune à  l'attique  et  à  l'ionien,  et  qui  ne  semble  se  retrouver  nulle  part 
ailleurs  en  grec. 

A  la  3*  personne  du  pluriel  des  prétérits,  le  type  thématique,  celui  de 
Xe(Trw,  DvE'.-ov  et  de  è'Xtxsv,  garde  la  forme  ancienne  caractérisée  par  un 
simple  -V  final,  soit  è'XstTrov,  eA'.-cv,  dans  tous  les  dialectes,  au  moins  à 
date  ancienne.  Dans  le  type  athématiqae,  celui  des  verbes  en  -[u  comme 
&y;[j.i,  •:(6y;ij.i  ou  comme  les  aoristes  passifs  tels  que  hx-r,v,  la  3*  personne 
du  pluriel  était  aussi  caractérisée  par  -v  ;  la  désinence  indo-européenne 
était  la  même  dans  les  deux  cas,  et  l'on  a  eOev,  soov,  TajOcv,  etc.,  ou  avec 
la  longue  -r,  de  l'aoriste  passif  restituée,  cieXe-f-rtV  en  crétois,  effxe^avojOYjv 
à  Corcyre,  a-eXuGr^v  à  Delphes.  Ailleurs,  uns  fmale  analogique  -av,  dans 
l'explication  de  détail  de  laquelle  il  est  superflu  d'entrer  ici,  a  pris  la 
place  du  simple  -v  ;  de  là  en  béotien  avsôeav,  en  cypriote  /.axeôt/av,  etc. 
Seuls  l'ionien  et  l'attique  présentent  la  finale  -aav  de  à'ôeaav,  eiocav, 
èXuGïjaav,  etc.,  dont  le  développement  est  chose  si  peu  naturelle  qu'on  n'en 
voit  même  pas  l'explication  d'une  manière  bien  certaine.  Les  formes  telles 
que  èxaSccrav,  àr.-qkOocuv  qu'on  lit  sur  des  inscriptions  béotiennes  du 
n^  siècle  av.  J.-C,  ou  àTrcS'.ootY]C7av,  àvTÙeyoKJxv  sur  des  inscriptions  del- 
phiques  de  même  date  prouvent  simplement  que  le  béotien  et  le  delphique 
étaient  alors  écrits  par  des  gens  qui  avaient  la  pratique  de  la  y.c.vv] 
ionienne-attique  ;  ce  sont  des  innovations  de  la  même  série  que  r,A6o-av 
qu'on  lit  sur  des  papyrus  et  des  inscriptions  en  y.z'.vr,  de  même  date  ou 
dans  le  texte  des  Septante. 

Le  -V  éphelcystique  est  à  peu  près  exclusivement  propre  à  l'ionien  et  à 
l'attique  :  ailleurs  on  ne  le  signale  que  dans  les  inscriptions  qui  ont  subi 
l'influence  de  l'ionien-attique  ;  il  faut  seulement  mettre  à  part  le  datif 
pluriel  qui  est  en  -stv  dans  l'une  des  régions  de  la  Thessalie,  la  Thessa- 
liotis  où  une  inscription  du  v"  siècle  porte  ^p£;xa7'.v  (et  non  la  désinence 
-£(y!7'.  ordinaire  en  éolicn),  et  à  Héraclée,  où  l'on  a  les  datifs  pluriels 
evcaffjtv,  xotovTaîff'.v  à  côté  de  xpaa^oviacst,  ho'izxpyo'nxj'y'.. 

Les  noms  d'agents  du  grec  commun  étaient  en  -tr^p  ou  -Twp  s'il  s'agissait 


IONIEN- ATTIQUE  5  7 

de  noms  simples  ou  en  -tâç  s'il  s'agissait  de  composés  ;  on  a  par  exemple 
en  dorien  àp[j.ca--/^p,  mais  cTapTaysxâç,  et  à  peu  près  tous  les  parlers 
semblent  avoir  gardé  cet  état  ancien.  Seul  l'ionien-attique  a  généralisé  le 
suffixe  --âç,  sous  la  forme  -r^ç,  dans  les  noms  simples  ;  l'attique  dit 
àpij.cjvr^q.  Toutefois  Farcadien,  qui  a  comme  on  le  A^erra  des  points  de 
contact  avec  l'ionien-attique,  a  déjà  dans  ses  anciennes  inscriptions  des 
formes  telles  que  oiy,x7-.5:q,  pareilles  à  l'ionien-attique  Sr/a^Tr^ç,  et  non  le 
type  archaïque  de  ovAxair^p,  conservé  en  locrien  et  en  pamphylien.  Mais, 
encore  à  une  date  basse,  vers  le  luMi®  siècle  av.  J.-C,  on  y  lit  £aBcr/;p 
à  côté  de  aAuo-tâ^.  La  généralisation  du  type  de  noms  d'agents  en  -ty]ç  est 
un  trait  curieux,  particulier  presque  exclusivement  à  l'ionien  et  à  l'at- 
tique ;  les  mots  en  -Tr,p,  -xcop  ne  sont  dans  ce  groupe  dialectal  que  des 
survivances,  assez  rares,  propres  à  certains  mots  savants  ou  archaïques, 
comme  cw-cv^p  en  attique. 

Ij  serait  aisé  d'ajouter  d'autres  détails  à  ceux  qui  viennent  d'être  énu- 
mérés  ;  par  exemple  les  adverbes  indiquant  le  lieu  où  l'on  est  sont  en  -eu 
en  ionien-attique,  type  cr.oo,  en  -£t  partout  ailleurs,  type  c-su  Et  presque 
toujours  quand  il  s'agit  de  particularités  propres  à  une  partie  seulement 
du  domaine  grec,  l'ionien  et  l'attique  se  trouvent  marcher  ensemble, 
ainsi  qu'on  le  verra  plus  loin.  Ainsi,  l'attique  et  l'ionien  ont  la  particule 
«V  qui  se  retrouve  à  peu  près  uniquement  en  arcadien,  tandis  que  tous 
les  autres  parlers  offrent  dans  le  même  emploi  des  particules  du  type  de 
x£v,  y.e,  V.X.  Le  nominatif  pluriel  du  démonstratif  tc-,  -5l-  a  la  forme  cl,  ai 
sous  l'influence  du  singulier,  jamais  la  vieille  forme  toi,  -a-.,  qui  subsiste 
dans  la  plupart  des  parlers.  L'ionien  et  l'attique  se  ressemblent  beaucoup 
dans  le  détail,  et  presque  toutes  les  différences  qu'on  observe  entre  l'un 
et  l'autre  tiennent  à  des  innovations  de  l'ionien  ou  de  l'attique  posté- 
rieures à  la  période  d'unité.  Par  exemple  les  contractions  diffèrent  nota- 
blement dans  les  deux  parlers  ;  mais  on  sait  que  les  contractions  sont  pour 
la  plupart  assez  récentes  dans  les  parlers  grecs. 

Encore  faut-il  noter  que  les  mêmes  tendances  ont  en  partie  dominé  les 
deux  groupes  de  l'ionien-attique.  Là  oii  une  voyelle  longue  précédait  une 
autre  voyelle,  cette  voyelle  a  tendu  à  s'abréger  à  la  fois  en  ionien  et  en 
attique  ;  si  la  seconde  voyelle  était  brève,  elle  tendait  alors  à  s'allonger  : 
'â(/^)wç  «  aurore  »,  attesté  encore  en  dorien  par  une  série  de  gloses,  àowo  ' 
■qdi:,  ci:6(ù  '  TTpon,  à66cç  '  è^  ew,  Tapavtt'vs'.ç,  est  représenté  en  ionien  et  en 
attique  par  iw;;  ;  le  génitif  pluriel  en  -âojv,  bien  attesté  en  béotien  et  en 
thessalien,  et  aussi  chez  Homère,  est  devenu  -âv  en  dorien,  et  -éwv  en 
ionien,  ou,  avec  contraction,  -wv  en  attique;  le  mot  ).7.(/')i;  devient  Xîw; 
en  ionien  et  en  attique,  et  ceci  donne  lieu  à  une  flexion  toute  particulière 
qui  n'est  pas  propre  à  l'attique,  malgré  le  nom  qu'on  lui  donne,  et  qui  se 
rencontre  tout  aussi  bien  dans  un  nom  propre  ionien  'AvaçtAew;  que  dans 


58  LES    DIALECTES 

le  nom  commun  attique  kbm:.  On  serait  tenté  de  voir  là  un  fait  remontant 
à  la  période  ionienne-attique  commune  si  des  groupes  tels  que  -ï]w-,  -y]s- 
n'étaient  fréquents  dans  les  plus  anciens  monuments  de  l'ionien  et  si 
l'on  ne  lisait  encore  à  Orope  r,o^  (dans  une  inscription  où  o  note  à  la 
fois  0  et  oj),  ou  si  Ton  n'avait  pas  r^o  deux  fois  à  Naxos  dans  une  vieille 
dédicace  du  vi*  siècle  en  hexamètres,  qui  offre  de  beaux  exemples  de  la 
distinction  entre  s  notant  l'ancien  è,  et  ■/;  notant  l'ancien  à  : 

N'.y.avcpr^  ;x' avsôs'/.sv  hE7.T,6oko<.  ioyex'.ç.r^i. 

A£tvo[j,£V£oç  Zz  -/.xj'.yVcTy;,  <I>pa/?JO  §'  aXtyzq  [    ]. 

Mais  un  parallélisme  de  développement  comme  celui  des  groupes  du 
type  -r,o)-,  -rfi-  prouve  pour  une  unité  ionienne-attique  autant  que  des 
réalisations  achevées  dès  l'époque  de  communauté. 

L'ionien  et  l'attique  s'accordent  à  présenter  les  voyelles  fmales  des  pré- 
positions, soit  àva,  rapxj-z.a-aietc.,  alors  que  tous  les  autres  dialectes  ont 
eu  en  certains  cas,  ou  exclusivement,  des  formes  telles  que  àv  (ôv  en  lesbien 
et  thessalien  ,  uv  en  arcado-cypriote),  -rap,  /.xt,  etc. 

Enfin  certaines  des  innovations  de  l'attique  se  retrouvent  dans  les  parlers 
ioniens  les  plus  voisins,  ceux  de  l'Eubée.  Le  groupe  -pa-  est  devenu  -ç,ç,- 
dans  les  cités  d'Eubée  et  leurs  colonies  d'Italie  comme  à  Athènes,  tandis 
que  -pj-  subsiste  dans  les  Gyclades  et  en  Asie-Mineure.  A  -az-  des 
Cyclades  et  de  l' Asie-Mineure,  les  parlers  de  l'Eubée  et  del'Attique  répon- 
dent par  -TT-,  et  l'on  a  xprjXTo)  à  Erétrie  comme  7:pà-:Tw  à  Athènes,  en  regard 
de  T.oi^'ja^-ù  de  l'ionien  d'Asie.  Ce  type  de  faits  est  bien  connu  en  linguis- 
tique :  il  arrive  que  des  parlers  voisins,  appartenant  à  des  groupes  distincts, 
participent  à  un  même  changement  de  prononciation. 

Une  inscription  du.début  du  vi"  siècle  av.  J.-C,  dont  on  a  une  rédac- 
tion ionienne  d'Asie  et  une  rédaction  attique  montre  combien  les  deux 
dialectes  étaient  proches  et  combien,  dès  le  début  de  la  tradition,  ils 
différaient.  L'/;  initiale  est  déjà  amuie  dans  le  parler  de  Milet  que  repré- 
sente l'inscription  ionienne,  et  H  sert  à  noter  la  voyelle  y;,  tandis  que  la 
graphie  de  l'inscription  attique  ne  distingue  pas  entre  s  et  y),  o  et  w  ;  mais 
déjà  l'attique  note  z'.\i.<.  par  ='.  : 

ionien  :  'ï>xvcot7,o  £;xi  Topij.oxpatcC?  to  ripoy.ovvYjîio  '  y.p-^xïjpa  Se  xai  Mr^o'/.ptf- 
Tr;p!sv  •/.y.'.  y]6ix;v  a?  ^putav/^tov  cBwy.Ev  Z]['.Y££'j7t]v. 

attique  :  ^y.vzy.v.o  z.'.\v.  to  Hspixoy.paxoç  xo  Opoxoves'.o  '  xayto  y.paxcpa 
y,aT'.7xaxov  y.at  /7£0;aov  e^  T:p'jxav£tov  sooy.a  [j,v£|xa  ZIiy££'J!j'.- 

Sauf  l'a  de  y.paxyjpa,  la  contraction  de  'Ep;j.o'/,paxo'jç,  le  et  de  xpuxave'ïov, 
■un  détail  de  vocabulaire  et  le  maintien  de  h  (qu'on  retrouve  du  reste  en 
ionien  d'Eubée  ou  d'Italie),  les  deux  rédactions  se  recouvrent. 

L'ionien  et  l'attique  forment  donc  deux  groupes  très  pareils  ;  resté  isolé 


ARCADO-CTPRIOTE  69 

«ur  le  continent,  l'attique  a  gardé  une  physionomie  assez  particulière  et 
souvent  archaïque  ;  mais  on  reconnaît  aisément  l'unité  d'origine  de  l'un 
€t  de  l'autre. 


II.  —  Arcado-ctpriote. 

Autant  l'ionien-attique  est  bien  connu,  autant  le  groupe  arcado-cypriote 
l'est  d'une  manière  incomplète.  Et  ce  n'est  pas  un  hasard.  Trois  parlers 
seulement  constituent  ce  groupe  :  l'arcadlen,  le  cypriote  et  le  pamphylien. 
Ils  ne  forment  pas,  comme  les  parlers  ioniens,  une  masse  compacte  ;  ils 
ne  sont  pas  en  plein  développement  à  l'époque  historique  et  n'empiètent 
pas  sur  les  parlers  voisins.  Ce  ne  sont  que  des  débris  d'un  groupe  qui  a 
eu  autrefois  une  grande  importance,  qui  a  porté  la  langue  grecque  dans 
toute  la  région  Sud-Est  de  la  Méditerranée,  au  moins  de  la  Crète  jusqu'à 
Cypre,  et  que  les  événements  ont  disloqué. 

Dans  la  Grèce  propre,  l'arcadien  n'occupe  plus  qu'une  sorte  de  réduit 
central,  isolé  de  la  mer,  au  centre  du  Péloponnèse  ;  c'est  la  langue  d'une 
grande  population  hellénique  antérieure  à  l'invasion  dorienne,  et  que  les 
Doriens  ont  refoulée,  séparée  de  la  mer,  repoussée  dans  une  région  mon- 
tagneuse où  aucun  commerce  n'était  possible,  réduite  à  vivre  de  l'élevage 
des  troupeaux,  et  qui  par  suite  est  demeurée  ou  revenue  à  un  état  de  civilisa- 
tion un  peu  inférieur.  Il  n'y  a  pas  trace  d'une  littérature  arcadienne  ;  on 
n'a  une  idée  —  très  imparfaite  —  des  parlers  arcadiens  que  par  quelques 
inscriptions  du  v*  au  iii"  siècle  av.  J.-C.  et  par  un  tout  petit  nombre  de 
gloses.  Ces  inscriptions  offrent  du  reste  de  bien  anciennes  particularités, 
comme  les  génitifs  duels  ;;.£7i'jv,  ctojij.c.'jv  dont  aucun  autre  parler  grec  n'a 
l'équivalent.  Il  y  a  eu  à  date  ancienne  un  parler  de  type  voisin  de  l'arca- 
dien en  Laconie,  et  le  nom  du  Poséidon  adoré  au  cap  Ténare  n'est  pas  le 
nom  dorien  ncx-.oâv  ;  c'est  le  nom  arcadien  IlsŒC'.oâv,  mais  ayant  subi  le 
passage  à  /;  du  a  entre  voyelles  qui  caractérise  le  laconien,  soit  donc 
IIc/?oi$âv. 

A  l'extrémité  orientale  du  monde  hellénique  ancien,  dans  l'île  orientale 
la  plus  lointaine  où  les  Grecs  aient  fondé  des  établissements  avant  l'époque 
hellénistique,  à  Cypre,  on  trouve  un  autre  débris  du  groupe  arcado- 
cypriote,  le  cypriote.  L'isolement  des  Hellènes  de  Cypre  était  tel  qu'ils 
ont  adopté  et  conservé  un  alphabet  syllabique  appartenant  à  un  vieux 
type  «  égéen  »  et  «  anatolien  »  ;  l'alphabet  grec  de  Cypre  n'a  rien  de 
commun  avec  l'alphabet  grec  ordinaire  qui  note  par  des  signes  distincts 
la  consonne  et  la  voyelle  de  chaque  syllabe.  Cet  alphabet  mal  adapté  à  la 
langue  grecque,  puisqu'il  ne  distingue  pas  les  sonores  et  les  sourdes  aspi- 
rées des  sourdes  simples  de  chaque  catégorie  et  que  la,    6a  et  oa  par 


60  LES    DIALECTES 

exemple  y  sont  notés  par  un  même  signe,  a  sans  doute  été  arrangé  pour 
servir  à  une  autre  langue  qui  se  parlait  à  Cypre  et  dont  il  subsiste,  dans 
ce  même  alphabet  syllabique,  plusieurs  textes  épigraphiques  lisibles,  mais 
naturellement  inexpliqués.  Le  grec  était  de  plus  juxtaposé  à  Cypre  à  des 
parlers  phéniciens.  Malgré  le  caractère  archaïque  de  leur  alphabet,  les 
inscriptions  cypriotes  ne  sont  pas  particulièrement  anciennes  :  les  princi- 
pales ne  remontent  pas  au  delà  du  v*  ou  du  iv''  siècle  av.  J.-G.  ;  grâce  à 
ce  que  la  graphie  n'a  rien  de  commun  avec  celle  du  reste  du  grec,  la 
notation  échappe  à  toute  influence  de  parlers  d'un  autre  type,  et  nulle 
part  on  n'en  a  une  aussi  sincère.  Les  témoignages  des  inscriptions  sont 
confirmés  et  complétés  par  un  certain  nombre  de  gloses.  Mais,  pas  plus 
qu'en  Arcadie  il  n'y  a  trace  d'une  littérature,  à  quelque  époque  que  ce 
soit. 

Les  cités  de  Cypre  sont,  pour  la  plus  grande  partie,  des  colonies  de 
cités  du  Péloponnèse,  non  pas  des  populations  doriennes  qui  y  dominent  à 
l'époque  historique,  mais  des  populations  qui  dominaient  avant  l'invasion 
dorienne.  Des  traditions  précises  attestent  l'origine  des  Hellènes  de  Cypre. 
Les  Grecs  qui  ont  pu  aller  si  loin  que  durant  toute  l'époque  classique  aucun 
établissement  hellénique  n'a  été  fondé  dans  une  région  aussi  orientale 
étaient  sans  doute  ceux  que  désigne  Homère  fous  le  nom  d'  ^Ayx:{F)oi  ;  il  y 
a  une  'A^a'.wv  ày.vr,  à  Cypre,  et  un  Grec  de  Cypre  se  quahfie  d'A'/ai/"cç  ; 

:(0  ve  se  o  H  mo  va  na  ko  to  \  sa  ka  i  vo  se 

c'est-à-dire  : 

ZmFt^ç  0  TiixzFxn-AXOç,  Kyy.iFoq. 

Et  en  efl"et  le  Péloponnèse  prédorien  anquel  se  reporte,  de  parti  pris, 
l'épopée  homérique,  est  habité  par  les  'AyxiFci.  H  y  a  eu  un  grand  empire 
achéen,  le  premier  peut-être  qu'aient  fondé  les  Grecs,  et  en  tout  cas,  le 
plus  avancé  vers  le  Sud-Est.  L'Achaïe  du  bord  méridional  du  golfe  de 
Corinthe  a  gardé  le  nom,  mais  non  la  langue,  des  anciens  Achéens,  pour 
autant  du  moins  que  les  rares  données  qu'on  possède  permettent  d'en 
déterminer  le  parler  local. 

Le  seul  parler  qui,  avec  l'arcadien  et  le  cypriote,  demeure  comme  une 
trace  de  la  grande  colonisation  achéenne  est  le  pamphylien.  Aspendos  pas- 
sait pour  une  colonie  d'Argos  ;  il  ne  s'agit  pas  là  de  l'Argos  dorienne  de 
l'histoire,  mais  d'une  Argos  encore  achéenne,  de  l'Argos  homérique. 
Entourés  de  parlers  étrangers,  isolés  de  toute  influence  hellénique,  les 
parlers  pamphyliens  ont  eu  un  développement  à  part,  si  à  part  qu'ils  don- 
naient aux  autres  Grecs  l'impression  d'une  langue  barbare.  Les  quelques 
inscriptions,  —  la  principale  est  celle  de  Sillyon  —  et  les  quelques  gloses 
qu'on  possède  sont  ce  qu'il  y  a  de  plus  aberrant  parmi  tous  les  monuments 


ARCADO-CYPRIOTE  6l 

du  grec  ancien.  Mais  la  parenté  avec  l'arcadien  et  le  cypriote  est  saisis- 
sante ;  et  il  est  évident  qu'on  a  dans  les  parlers  pamphyliens  un  reste  du 
grand  groupe  de  parlers  «  achéens  »  qui  s'est  étendu  à  un  certain  moment 
du  Péloponnèse  jusqu'à  Cyprs;  c'est  l'unique  jalon  qui  subsiste  de  cette 
grande  voie  antique. 

Presque  partout  la  conquête  dorienne  a  recouvert  les  parlers  achéens. 
Le  nom  même  des  Pamphyliens  est  celui  d'une  des  trois  tribus  doriennes 
et  parait  indiquer  une  influence  dorienne.  Mais,  à  quelques  particularités 
non  doriennes,  on  reconnaît  encore  que  c'est  sur  un  substrat  «  achéen  » 
que  s'est  développé  le  dorien  dans  une  grande  partie  de  son  domaine  où 
on  le  rencontre  à  l'époque  historique.  Ainsi  en  Crète,  on  trouve  des 
formes  iv,  tç  de  la  préposition  àv,  hiç,  où  le  traitement  i  de  s  devant  v 
appartient  au  groupe  «  achéen  »  et  n'a  d'analogues  qu'en  arcadien,  en 
pamphylien  et  en  cypriote. 

Si  peu  qu'on  sache  des  trois  parlers  subsistants,  on  y  peut  reconnaître 
des  ressemblances  qui  établissent  l'existence  d'une  langue  «  achéenne  » 
commune. 

Le  trait  le  plus  singulier  est  la  tendance  de  e  et  o  vers  t  et  u,  l'j  étant 
bien  entendu  l'ancien  u  (pu  français)  et  non  pas  Vi'i  (ii  français)  qu'il  est 
devenu  de  très  bonne  heure  en  attique.  La  tendance  se  manifeste  surtout 
devant  v  ;  le  cypriote,  l'arcadien  et  le  pamphylien  s'accordent  à  répondre 
par  tv  à  la  préposition  bi  des  autres  dialectes,  et  on  lit  même  sur  une 
inscription  arcadienne  oi.7:tyo\vMo-  valant  à-c-/:[j.cVO;;  ;  on  a  uv-  :=:  éolien 
cv-  en  cypriote  et  en  arcadien.  L'o  final  tend  à  devenir  -j,  si  bien  que  le 
génitif  en  -âo  des  thèmes  masculins  en  -â  est  en  -âj  en  cypriote,  en  arca- 
dien et  en  pamphylien  :  arcadien  VI.XTtaoau,  cypriote  Ova^ayopaj,  pamphy- 
lien Kj5px[j.ojaj,  etc.  ;  le  pamphylien  a  -j;  pour  -2-  final,  l'arcadien  aXXu 
pour  à'XXo,  le  cypriote  --j  pour  -to  à  la  3"  personne  du  singulier  des  pré- 
térits au  moyen.  Il  semble  donc  que  s  et  0  aient  eu  en  achéen  une  pro- 
nonciation très  fermée,  et  que  ces  voyelles  aient  été  toutes  prêtes  à  glisser 
vers  '.  et  u  aussitôt  qu'il  y  avait  quelque  circonstance  favorable  :  position 
en  fin  de  mot,  voisinage  d'une  nasale,  etc. 

La  préposition  a~j,  qui  en  arcadien,  en  cypriote  et  en  pamphylien  équi- 
vaut à  àizo  des  autres  dialectes,  et  la  préposition  è;  se  construisent  avec  le 
datif  pour  marquer  le  point  de  départ,  au  lieu  du  génitif  des  autres  dia- 
lectes ;  toutefois  le  béotien  et  le  ihessalien  présentent  sporadiquement 
quelques  cas  analogues.  —  Le  cypriote,  l'arcadien  et  le  pamphylien  s'ac- 
cordent aussi  à  présenter  la  préposition  voç. 

Il  y  a  en  outre  beaucoup  de  concordances  soit  entre  l'arcadien  et  le 
cypriote,  soit  entre  le  pamphylien  et  l'arcadien,  soit  entre  le  pamphylien  et 
le  cypriote.  Et,  si  ces  concordances  ne  s'étendent  pas  aux  trois  parlers, 
cela  peut  tenir  souvent  à  l'insuffisance  des  données.  Par  exemple,  l'alpha- 


62  LES    DIALECTES 

bet  cypriote  note  bien  le  développement  de  y  entre  un  i  et  une  voyelle 
suivante  au  moyen  de  ses  signes  syllabiques  pouryV,  ja,jo  ',  on  a  donc  a  no 
sija  (àvûî'.ya),  ve  pi  ja  (Ft-:jx  =  Fir,z(x),  etc.  Un  développement  tout  pareil 
devait  être  très  sensible  en  pamphylien,  à  en  juger  par  des  graphies  telles 
que  /;'.'.apu(=  tapiv),  ^Fsxita  (  =  /i-£a)  des  textes  pamphyliens.  L'arca- 
dien  n'offre  rien  de  semblable;  mais  cela  peut  venir  simplement  de  ce 
que  la  graphie  de  l'arcadien,  moins  indépendante,  ne  note  pas  aussi  bien 
la  prononciation  locale. 


III.    ÉOLIEN. 

Les  parlers  qui,  au  point  de  vue  du  linguiste,  peuvent  être  dits  éoliens 
se  répartissent  entre  trois  groupes  :  éolien  d'Asie,  thessalien  et  béotien. 

La  partie  septentrionale  de  la  côte  d'Asie  Mineure  qui  fait  face  à  la 
Grèce,  à  peu  près  depuis  Smyrne  jusqu'aux  colonies  ioniennes  des  bords 
de  l'Hellespont,  était  de  dialecte  éolien.  Le  parler  de  l'île  de  Lesbos  est 
le  seul  dont  on  ait  à  la  fois  des  restes  littéraires  notables,  à  savoir  ce  qui 
subsiste  des  poésies  lyriques  d'Alcée  et  de  Sappho  vers  le  vi®  siècle,  et  des 
inscriptions  nombreuses,  dont  la  plupart  ne  sont  pas  antérieures  au 
IV*  siècle  av.  J.-C.  La  forme  sous  laquelle  les  poèmes  d'Alcée  et  de  Sappho 
sont  conservés  a  sans  dou  te  été  fixée  sous  l'influence  de  la  langue  du  iv®  siècle  ; 
et,  si  par  exemple  la  barytonaison  lesbienne  est  bien  attestée,  c'est  pour  le 
iv^-iii"  siècle  av.  J.-C,  non  pour  le  vi",  bien  qu'elle  soit  sans  doute  an- 
cienne. Des  autres  parlers  éoliens  d'Asie  Mineure  on  n'a  que  des  débris 
insignifiants,  et  quand  on  cite  l'éolien  d'Asie,  c'est  du  lesbien  qu'il  s'agit, 
sauf  indication  contraire.  On  ne  signale  pas  de  différences  de  parler  à 
l'intérieur  de  l'île  de  Lesbos. 

La  Thessalie  est  pratiquement  isolée  de  la  mer  ;  elle  est  demeurée  un 
pays  d'élevage,  tout  rural,  dénué  de  civilisation  propre  et  sans  aucune  lit- 
térature. L'aristocratie  qui  administrait  ses  cités  avait  autorité  sur  une 
population  de  •Rep-of/.st  qui  relevaient  d'elle  plus  ou  moins  étroitement. 
Les  cités  proprement  thessaliennes  ont  formé  des  groupements  assez 
lâches,  mais  sont  toujours  demeurées  autonomes  ;  il  n'y  a  pas  eu  d'unité 
politique  thessalienne,  à  proprement  parler.  Par  suite  il  n'y  a  pas  non 
plus  de  parler  thessalien  un.  Les  inscriptions  font  connaître,  d'une  ma- 
nière du  reste  très  incomplète,  deux  groupes  qui  diffèrent  par  quelques 
détails  notables  :  celui  de  la  Thessaliotis,  au  Sud-Ouest,  avec  les  inscrip- 
tions de  Pharsale  et  de  Cierium,  et  celui  de  la  Pelasgiotis,  au  Nord-Est, 
avec  les  inscriptions  de  Larissa.  Les  parlers  de  la  Thessaliotis  semblent 
présenter  des  points  de  contact  avec  ceux  du  groupe  occidental  dont  il 
sera  question  plus  loin. 


ÉOLIEN  63 

Les  cités  béotiennes  formaient  une  confédération  bien  organisée  ;  le  pays 
e  comporte  vis-à-vis  de  l'étranger  comme  une  sorte  d'unité.  Sans  doute, 
a  Béotie  n'a  pas  eu,  au  moins  à  une  époque  ancienne,  une  grande 
nfluence  politique  au  dehors  ni  un  grand  rayonnement  ;  son  plus  grand 
loète,  Pindare,  n'a  pas  écrit  en  béotien.  Mais  on  compte  au  moins  un 
uteur  qui  a  écrit  le  béotien,  la  poétesse  Corinne,  qui  est  précisément 
ine  contemporaine  de  Pindare,  dont  on  a  des  fragments  de  quelque  éten- 
lue,  surtout  ceux  qui  ont  été  récemment  découverts  sur  des  fragments  de 
lapyrus.  On  observe  de  menues  particularités  propres  à  certaines  cités  ; 
aais  en  gros  il  n'y  a  qu'un  béotien,  connu  surtout  par  des  inscriptions, 
ui  s'étendent  sur  toute  la  période  classique  et  ne  cessent  qu'au  ii*^  siècle 
v.  J.-G.  L'unité  du  dialecte  est  mise  en  évidence  par  des  particularités 
l'orthographe.  Les  Béotiens  sont  de  tous  les  Grecs  ceux  qui  ont  eu  le 
lus  de  souci  de  noter  phonétiquement  leur  dialecte  ;  il  y  a  eu  en  Béotie 
es  réformes  orthographiques,  et  l'orthographe  du  m*  siècle  3st  très  rigou- 
eusement  définie.  Les  inscriptions  les  plus  anciennes  notent  la  diphtongue 
;  par  c£  ;  au  m"  siècle,  constatant  que  la  voyelle  u  notait  par  ailleurs  û 
t  non  Vu  (o>i  français  qu'ils  prononçaient),  les  Béotiens  ont  noté  l'u  du 
rec  commun  par  oj,  soit  apyoups^v,  et  dès  lors  ils  ont  pu  se  servir  de  l'u 
our  noter  la  diphtongue  et  devenue  alors  û,  de  -q  pour  noter  la  diphtongue 
t  devenue  e,  de  v.  (valant  i  long)  pour  noter  l'ancien  •/].  L'éditeur  antique 
e  Corinne  a  donné  cette  orthographe  au  texte  de  la  poétesse^  qui  appa- 
aît  ainsi  sous  une  forme  toute  différente  de  l'original.  Outre  ces  témoi- 
nages  épigraphiques  et  littéraires,  on  a  quelques  parodies  du  béotien 
hez  les  comiques  et  des  gloses. 

C'est  l'ensemble  de  ces  trois  groupes  qu'on  nommera  ici  éolien.  Mais 
î  mot  n'a  pas  toujours  cette  valeur  précise  chez  les  anciens.  Il  y  a  un  sens 
troit  :  l'éolien  au  sens  strict  est  la  langue  littéraire  d'Alcée  et  de  Sappho, 
ui  repose  sur  le  parler  de  Lesbos.Il  y  a  un  sens  large  :  les  anciens 
ppellent  volontiers  éolien 'tout  ce  qui  n'est  ni  ionien-attique,  ni  dorien. 
)n  évitera  ici  ces  deux  emplois,  et  l'on  se  tiendra  au  sens  linguistique 
éfini  ci-dessus. 

L'éolien  ainsi  entendu  est  caractérisé  par  des  traits  particuliers. 

Dans  tous  les  autres  dialectes,  les  gutturales  labiovélaires  If,  g"",  g""  h 
es  dialectes  indo-européens  occidentaux  sont  représentées  par  des  clcn- 
îles,  T,  0,  0,  devant  les  voyelles  de  timbre  e  en  tout  cas,  soit  donc  -t  et  tv;' 
î  et  cr;,  Os  et  6y;.  En  éolien,  ce  traitement  a  lieu  à  l'intérieur  des  mots 
ntre  deux  voyelles  ou  dans  les  enclitiques,  et  c'est  -zi  qui  répond  à  que 
U  latin,  ca  «  et  »  du  sanskrit  en  éolien  comme  en  ionien-atlique.  Mais, 
u  moins  quand  la  gutturale  labio-vélaire  commence  le  mot,  l'éolien  tout 
nlier  a  des  labiales.  Donc,  pour  le  nom  de  nombre  «  quatre  »,  latin 
uattuor,  sâiiskùl catvâr ah,  à  -zi-opeq  du  dorien,  ■:éz-::ipzq  de  l'attique,  -iaç;- 


64  •  LES    DIALECTES 

psç  de  l'ionien,  le  lesbien  répond  par  -Kicc'jpeq  et  le  béotien  par  xliTapeç, 
et  on  a  Tceipc-  au  premier  terme  d'un  composé  thessalien.  A  t^Xs,  tyjXoj 
des  autres  dialectes,  le  lesbien  répond  par  ti-^Xj'.,  et  le  béotien  par  ze'.lz- 
(dans  des  noms  propres).  Le  nom  de  la  ville  de  AeXçoi,  littéralement  la 
«  matrice  » ,  apparenté  au  sanskrit  gârbhaJp  «  utérus  »  et  au  latin  uolba 
(qu'on  écrit  d'ordinaire  uolua,  d'après  une  graphie  fautive  de  manuscrits) 
est  ViiXozl  en  béotien  ;  on  en  rapproche  le  nom  propre  thessalien  Bea- 
cpaïc;,  et  le  lesbien  a  .BéXsi?,  qui  équivaut  à  cîXjpî;  de  l'ionien-attique.  Le 
vocalisme  radical  du  verbe  qui  signifie  «  vouloir  »  est  de  timbre  e  en  béo- 
tien et  en  thessalien,  comme  dans  les  parlers  occidentaux  ;  de  là,  avec  3, 
3£'.Xo;x£vov,  PsiXeiTT/  en  béotien,  ^eXXoixevou  en  thessalien,  en  regard  de 
ov^XoiJ-xt  en  dorien,  os'.Xetat  en  locrien.  Le  peuple  que  l'ionien  nomme 
0£t7jaXô;  et  l'atlique  0c"aXiç  porte  en  Béotie  le  nom  de  <î>£T-:aXcç  et,  chez 
les  Thessaliens  eux-mêmes,  le  nom  de  ns-OaXog.  De  même  le  mot  à  ^ghw- 
initial  qui  est  représenté  en  latin  pdLvfenis  et  en  lituanien  par  ^vèris  «  ani- 
mal »  est  en  ionien-attique  et  en  dorien  6r,p,  mais  on  lit  chez  Hesy- 
chius  :  (^r,ptq-  ol  K£vxaupoi  abXtxûç,  et  les  grammairiens  s'accordent  à 
parler  de  çv^p  comme  étant  la  forme  éolienne  —  sans  doute  lesbienne  — 
qui  répond  à  ionien-attique  Q-rjp  ;  le  thessalien  offre  le  participe  parfait 
-sjî'.pay.cvTcç  du  verbe  qui  ailleurs  est  6-r^pâto,  et  aussi  le  nom  propre  $'.Xc- 

Une  autre  innovation  particulière  à  l'éolien  consiste  à  avoir  remplacé 
dès  une  date  très  ancienne  la  caractéristique  du  participe  parfait  actif  par 
la  caractéristique  correspondante  du  présent  ;  on  a  ainsi  en  lesbien  £Xy;X'J- 
ôcov,  en  thessalien  £'xo'.-/.:os;j,£ix3vtwv,  en  béotien  y.aTaSsâatov. 

Le  lesbien,  le  thessalien  et  le  béotien  s'accordent  à  présenter  poen  regard 
de  px  des  autres  parlers  dans  quelques  cas,  en  des  conditions  qu'on  n'est 
pas  parvenu  à  définir  précisément.  Par  exemple  le  lesbien  et  le  béotien 
ont  aTpoTo;  au  lieu  de  'jzpxzic.  (la  forme  n'est  pas  attestée  en  thessalien, 
sans  doute  parce  que  la  forme  commune  u-pxiôq  s'y  est  substituée  de 
bonne  heure  au  Gxpo~oç  dialectal).  Le  thessalien  et  le  béotien  ont  ^poyy; 
en  regard  de  l'ionien-attique  j3pa)ju;.  Le  béotien  et  le  lesbien  disent 
7;6pvo'J;,  et  non  irapvo-^. 

Les  trois  groupes  s'accordent  à  exprimer  normalement  le  patronymique 
par  un  adjectif  dérivé,  non  par  un  génitif  comme  les  autres  dialectes.  Une 
inscription  de  Pharsale  fournit  par  exemple  une  longue  liste  de  noms  tels 
que  $'.XtTCXoç,  Avxupaveto^;,  AvxKpavstç  ^Ck'.Ti-izeioç,  etc.  ;  on  a  en  béotien  Ap^wv 
STîepyw/'.o;,  et  à  Lesbos  FXajy.o;  'AvTa)vJ[;.£'.oç,  et  ainsi  de  suite. 

L'éolien  n'a  pas  dû  être  un  groupe  très  un  ;  il  arrive  que  le  lesbien  con- 
corde avec  le  thessalien,  mais  non  avec  le  béotien,  ou  le  thessalien  avec  le 
béotien,  mais  non  avec  le  lesbien. 

L'une  des  particularités  les  plus  frappantes  du  lesbien,  celle  qui  consiste 


GROUPE    OCCIDENTAL  65 

à  représenter  par  des  consonnes  géminées  d'anciens  groupes  tels  qne-siii-, 
se  retrouve  en  thessalien,  mais  nullement  en  béotien;  en  regard  de  san- 
skrit asmi  «  je  suis  »,  vieux  slave  jesml,  le  lesbien  et  le  thessalien  ont 
ï\).\}.'.,  mais  le  béotien  a  eif;/.,  tout  comme  l'ionien-attique  a  s'.tj.i  ou  le  dorien 
r^\u,  et  ainsi  toujours. 

Au  contraire  une  forme  aussi  singulière  que  Y'.vjjj.a'.  au  lieu  de  YÎvviu.ai, 
vfvct^.a'.  existe  en  béotien  et  en  thessalien,  non  en  lesbien. 

On  ne  voit  pas  qu'il  y  ait  de  traits  spéciaux  au  lesbien  et  au  béotien  ;  il 
est  permis  de  supposer  que  le  thessalien  occupait  une  situation  intermé- 
diaire entre  le  béotien  et  l'éolien  d'Asie.  On  s'accorde  d'autre  part  à  recon- 
naître que  le  béotien  a  subi  l'influence  des  parlers  grecs  occidentaux,  et 
des  noms  propres  comme  0c'.pi.7:iwv  ou  KaAA'.Oeip'.;  à  Tanagra,  là  où  l'on 
attendrait  os'.p-,  paraissent  bien  indiquer  un  mélange  de  Grecs  non  éoliens 
avec  des  éléments  de  parler  éolien.  Mais  il  ne  faut  pas  exagérer  ces 
influences.  Plusieurs  des  faits  qu'on  a  allégués  pour  établir  une  influence 
occidentale  sur  le  béotien  sont  très  fragiles  ;  par  exemple,  le  béotien  a  le 
nominatif  pluriel  de  l'article  tc,  et  non  pas  c.  comme  le  lesbien  et  le  thes- 
salien ;  il  résulte  simplement  de  là  que  le  béotien  n'a  pas  participé  à  l'in- 
novation qui  a  fait  remplacer  ts'.  par  o\  et  que,  à  ce  point  de  vue  comme  à 
:elui  du  traitement  de  "^esmi,  il  ne  fait  pas  partie  du  groupement  spécial  du 
thessalien  avec  le  lesbien.  En  somme  les  trois  dialectes  éoliens  sont  assez 
divergents. 


IV.  —  Groupe  occidental. 

Les  parlers  de  type  «  occidental  »  occupent  tout  ce  qui  dans  la  Grèce 
propre  n'est  ni  éolien,  ni  arcadien,  ni  attique.  C'est  que  les  Doriens 
luxquels  appartiennent  la  plupart  de  ces  parlers  sont  le  dernier  groupe 
l'envahisseurs  qui  se  soit  répandu  sur  la  Grèce  ;  ils  se  sont  substitués 
\  des  Grecs  ayant  d'autres  dialectes  qui  occupaient  le  pays  avant  eux. 
L'invasion  dorienne  n'est  presque  pas  un  fait  historique,  puisqu'on  n'en  a 
pas  de  témoignage  écrit  contemporain  ;  mais  on  l'entrevoit  du  moins,  et 
.1  est  frappant  que  l'épopée  homérique,  dont  la  rédaction  définitive  est 
aien  postérieure  à  l'invasion  dorienne,  veuille  de  parti  pris  ignorer  les 
Doriens  du  Péloponèse.  Venus  en  conquérants,  les  Doriens  sont  demeurés 
souvent  à  l'état  de  corps  d'occupation,  parfois  peu  nombreux.  La  vie  des 
Doriens  de  Sparte  ou  de  Crète  était  celle  qu'on  mène  dans  un  camp.  Le 
Spartiate  Brasidas  dit,  chez  Thucydide  (IV,  126),  [à^b  zoA'.tctwv  icicÛTcov 
'r;/.tzt\  VI  aTç  cj  rS/Xzi  hllyor)  àpyo-jiv/,  c/Xià.  zXe-.ôvwv  [j.àXXov  sAdcT-ou;,  cJ/, 
ùj.iù  T'.vl  y-r^-ii\}.viz\  rr;v  ojvdcjTc'.av  y;  tw  [;,ays[j,£vot  y.paTcTv.  Et,  dans  les 
Lois  de  Platon  (626  d),  le  Cretois,  approuvé  par  le  Lacédémonien,  s'ex- 
A.  Meillet.  5 


66  LES    DIALECTES 


11 


prime  ainsi  :  -zoux'  o3v  '::ps;  tcv  rSKz\).o'>  Y;[i.'ïv  Tràvra  iz-qp'u-a'. zcXeixoç 

«et  Tcaj'.v  otà    (ii'o'j  <jxn-/r,ç   h->,  7:pcç  àzâcaç  xàç  -JCÔXctç wç   tîov  àXXwv 

CJOîvoç  c'joàv  cçcAoç  cv  cuts  y.Tr,[xâTa)V  o'j-  ir,',-r,ce\i\j.i-u)'i ,  av  [j.-/;  -roi  tSav^m 
àpx  y.poL-fi  ->.:,  zâvTa  ce  -zx  twv  vi7.a)ij.ivwv  àYa6à  twv  v.xwvtwv  yyfnzbx'..  Le 
caractère  tout  militaire  des  occupants  doriens  est  surtout  sensible  dans  la 
partie  méridionale  du  domaine,  celle  où  n'ont  pénétré  que  de  petites 
hordes  doriennes  ;  au  Nord  où  ils  sont  venus  en  plus  grandes  masses,  les 
Doriens  ont  un  caractère  plus  paisible  ;  Corinthe  a  été  une  grande  place 
de  commerce,  et  les  populations  —  non  spécifiquement  doriennes  —  de  la 
Phocide,  de  l'Étolie  et  de  l'Epire  ne  présentaient  pas  le  contraste,  si 
frappant  à  Sparte,  d'un  petit  groupe  de  conquérants  dominant  une  popu- 
lation de  sujets. 

Les  parlers  occidentaux  forment  deux  groupes  naturels  :  le  groupe 
dorien  proprement  dit  et  le  groupe  du  ?sord-Ouest,  auquel  se  rattache 
l'éléen. 

La  conquête  dorienne  est  assez  récente  pour  que  les  Doriens  propre- 
ment dits  n'aient  pas  perdu  le  sens  de  leur  unité.  Des  institutions  com- 
munes sur>ivent  jusqu'à  l'époque  historique.  La  plus  nette  est  la  divisioa 
en  trois  tribus.  L'auteur  du  KaTâXcyoç  twv  vewv  groupe  par  multiples  de 
quatre  les  vaisseaux  de  tous  les  autres  Hellènes,  par  multiples  de  trois  les 
vaisseaux  des  Doriens  :  Rhodes  par  exemple  envoie  neuf  vaisseaux  : 

B  653. 

TX-r;T:ôX£^/.cç  o'   'Hpay.XsîcY;?,  'qùç  ze  (J-syaç  xe, 
£•/.  'Pdosj  inix  v?;ar  a-fv/  'Pcotwv  àvepw^^wv 
et  'Piccv  àixo'.v=[j.ovTO  3:à  ipiy_x  y.caiJ.r;6évT£ç, 
Aivoiv  'I-r;X'j75v  te  y.al  âpY'.voévca  Kâ^jL'.pov. 

et,  au  vers  668,  après  un  récit  : 

Tp'!)(6a  cà  wxYjôcV  y,a-açuXacôv. 

A  propos  de  Rhodes,  Pindare,  01.  VII,  187,  écrit: 

àr.xiep^z  o'è'^fov 

àjTscov  \).c'.pxç,  y.Éy.XvjVTat  ce  c'^vt  sBpa'.. 

Les  Doriens  sont  qualifiés  de  -zpr/i'iv.zz,  •:  177,  et  dans  un  fragment 
conservé  sous  le  nom  d'Hésiode,  cette  épithète  est  ainsi  expliquée  : 

Tcàvccç  Sa  -zp'.yii-AZç  y.aXéovTa'. 
cuvey.a  TpiJtrfjv  yaTav  éxiç  T.i-pT,q  èSàsavTO. 

L'étymologie  de  ce  composé  est  claire  ;  le  premier  terme  est  Tp'-yat 
(ait.  -.p'.yr^  ;  quant  au  second,  c'est  le  mot  indo-européen  *weik-,  *woik-r 


GROUPE    OCCIDENTAL  67 

*wik-  «  tribu,  clan  »,  qui  est  conservé  dans  le  viç-  «  tribu,  clan  »  du  sans- 
krit, vis-  de  l'Avesta,  vi^-  du  vieux  perse,  visl  «  village  »  du  vieux  slave, 
vësx_-piits  «  seigneur  »,  littéralement  «  chef  de  clan  »,  du  lituanien,  dont  le 
grec  a  un  accusatif  conservé  dans  (^F^oix-x-cz  «  à  la  maison  »  et  dont  gr. 
foXy-oq  et  lat.  uïcus  par  exemple  sont  des  dérivés  :  ■zp'.yoLi-fr/.-zq  «  à  trois 
clans  »  conserve  le  sens  ancien  du  mot  /"c.x-,  Fiv.-  qui  en  grec  s'est  en 
général  restreint  au  sens  de  «  maison  »  ;  le  mot  FzXxo;  désignait  à  l'origine 
la  «  grande  maison  »  qui  appartenait  au  clan  tout  entier;  Hérodote  parle 
encore  de  oixov  xbv  ^xGikéoq  V,  3i  par  exemple. 

Les  trois  tribus  doriennes  portent  les  noms  de  Taaïjîç,  A'j\iy.'nq  et 
Ili[j.ou\o'..  On  les  retrouve  un  peu  partout  —  parfois  augmentées  d'une 
quatrième  tribu  locale  —  dans  les  cités  doriennes  :  à  Argos,  à  Sicyone,  à 
Gorcyre  (qui  est  une  colonie  de  Corinthe),  à  Epidaure,  à  Mégare,  à  Dyme 
(en  Achaïe),  en  Crète,  à  Théra,  à  Cos,  à  Gyrène,  à  Agrigente.  Il  est 
curieux  qu'il  n'y  en  ait  pas  trace  à  Sparte  ;  la  constitution  particulière  de 
Sparte  avait  sans  doute  éliminé  cette  vieille  institution  pour  la  remplacer 
parles  institutions  proprement  Spartiates  de  Lycurgue.  Le  maintien  des 
trois  tribus  dans  tant  de  cités  est  la  preuve  encore  tangible  de  l'unité 
dorienne. 

Le  domaine  dorien  est  tout  entier  tourné  vers  le  Sud  et  vers  l'Ouest. 
En  Grèce  propre,  les  Doriens  occupent  l'extrémité  méridionale  :  Corinthe, 
l'Argolide,  la  Laconie,  et  la  Messénie  ;  vers  l'Est,  leurs  anciens  établisse- 
ments se  composent  de  la  série  méridionale  des  Cyclades,  Mélos,  ïhéra, 
Garpathos,  Cos  et  Rhodes,  et  vont  jusqu'à  l'extrémité  Sud  de  la  côte 
l'Asie  Mineure,  avec  Cnide  et  avec  le  souvenir  de  l'existence  de  Doriens 
i  Halicarnasse.  A  l'époque  historique,  l'île  de  Crète  est  dorienne.  Les  colo- 
lies  doriennes  de  la  région  du  Pont  Euxin,  KaXy^âoor;  et  BjCi-mo^)  sur  le 
Bosphore  sont  des  fondations  de  Mégare,  qui  ne  remontent  pas  au  delà 
lu  vu*  siècle.  Gyrène,  sur  la  côte  d'Afrique,  est  une  colonie  de  Théra, 
/ers  63o.  Gorcyre,  dans  la  mer  Ionienne,  a  peut-être  été  d'abord  une 
:olonie  de  Ghalcis  ;  mais  au  début  de  l'époque  historique,  c'est  Corinthe 
jui  y  domine  ;  et,  quand  Gorcyre  est  devenue  puissante  et  indépendante, 
:'étaitune  cité  déparier  dorien.  Il  semble  y  avoir  eu  en  Occident  des  colo- 
lisations  antérieures  à  la  colonisation  dorienne  :  en  Grande-Grèce,  Syba- 
.  "is,  Grotone,  Métaponte,  Poseidonie  paraissent  être  des  colonies  achéennes 
i  i  l'origine,  mais  toutes  ont  été  dorisées.  En  Sicile,  Syracuse  est  une  fon- 
lation  de  Ghalcis  Vv-^rs  yS/i  ;  mais  ici  aussi  le  dorien  a  triomphé,  et  la  cité 
i  passé  finalement  sous  l'influence  du  groupe  issu  de  Corinthe.  Mégare  a 
bndé  Mégare  Ilyblée,  qui  fonde  Séllnonte  vers  65o-63o.  Gela,  colonie 
le  Rhodiens  et  de  Cretois  vers  690,  fonde  à  son  tour  Agrigente  vers  58o. 
^es  Doriens  ont  eu  du  côté  de  l'Occident  leurs  établissements  les  plus 
prospères  ;  et  ce  n'est  guère  qu'en  Sicile,  et  un  peu  en  Grande- Grèce,  qu'il 


gg  LES    DIALECTES 

semble  s'être  développé  une  littérature  proprement  dorienne,  dont  il  ne  reste 
malheureusement  que  des  fragments  très  courts^  comme  ceux  d'Epicharme 
et  de  Sophron,  et,  plus  tard,  quelcpies  idylles  de  Théocrite,  ou  des  textes 
dénaturés,  et  du  reste  peu  instructifs  au  point  de  vue  linguistique, 
comme  ceux  d'Archimède.  L'essentiel  de  ce  que  l'on  sait  sur  le  dorien 
vient  des  inscriptions,  et  les  parlers  que  l'on  connaît  le  mieux  sont  ceux 
de  Gortyne  en  Crète  et  d'Héraclée  en  Italie  pour  lesquels  on  a  de  longs 
textes  épigraphiques.  On  possède  de  plus  un  assez  grand  nombre  de 
données  par  des  gloses,  surtout  pour  le  laconien.  Et  les  poètes  comiques 
complètent  ces  témoignages  en  ce  qui  concerne  le  laconien  et  le  mégarien. 
Toutes  ces  données  sont  partielles  :  il  n'y  a  pas  un  parler  dorien  qu'on 
puisse  décrire  complètement. 

Il  n'a  été  constitué  une  -/.oivr,  vraiment  dorienne  qu'en  Sicile,  notamment 
dans  la  région  de  Syracuse,  oii  il  y  a  eu  de  grandes  villes  d'affaires,  une 
civilisation  prospère,  et  où,  comme  en  lonie,  on  a  senli  le  besoin  d'une 
langue  commune  comprise  couramment  hors  des  limites  d'une  cilé.  Cha- 
que cité  dorienne  a  gardé  son  patois  local  et  l'a  employé  obstinément 
dans  ses  textes  officiels  :  les  petits  nobles  bornés  qui  vivaient  de  l'exploi- 
tation de  leurs  sujets  et  qui  faisaient  travailler  leurs  serfs  sur  leurs 
domaines  ruraux  dans  les  pays  doricns  n'éprouvaient  pas  le  besoin  d'avoir 
un  autre  idiome  que  leur  patois  local  ;  leur  horizon  ne  s'étendait  guère 
au  delà  des  cités  les  plus  voisines  ;  les  gens  d'aflaires  qui  pouvaient  se 
trouver  dans  le  pays  étaient  sans  influence  ;  une  aristocratie  rurale  domi- 
nait presque  partout  et  détenait  le  pouvoir  alors  même  que  la  démocratie 
devenait  puissante  ailleurs.  A  l'intérieur  d'une  île  comme  la  Crète,  il  n'y 
a  pas  deux  cités  qui  emploient  dans  leurs  inscriptions  le  même  parler 
exactement,  et  les  inscriptions  des  villes  Cretoises  permettent  de  tracer  en 
quelque  mesure  une  carte  linguistique  de  l'île.  A  cet  égard,  le  groupe 
dorien  s'oppose  au  groupe  ionien,  qui  a  constitué  dès  avant  l'époque  his- 
torique une  sorte  de  y.c-.vr;,  qui  a  eu  des  premiers  en  Grèce  une  langue 
littéraire  et  qui  s'est  gardé  d'écrire  les  parlers  locaux.  En  lonie,  on  connaît 
une  seule  langue,  mais  on  la  connaît  relativement  bien  ;  dans  le  monde 
dorien,  on  en  aperçoit  un  grand  nombre,  mais  on  n'a  sur  chacune  que 
des  renseignements  incomplets,  souvent  quelques  indications  à  peine. 

La  parenté  des  parlers  du  Nord-Ouest  avec  les  parlers  doriens  ressort 
de  leur  aspect  linguistique  ;  mais  il  n'y  a  entre  ces  populations  et  les 
Doriens  aucun  lien  historique  comparable  à  celui  qu'on  constate  entre  les 
cités  proprement  doriennes.  Les  parlers  du  Nord-Ouest  sont  ceux  de  la 
Phocide,de  la  Locride,  derÉtolie,derAcarnanie  et  de  l'Épire,  auxquels  il 
faut  ajouter  l'éléen  dans  le  Péloponnèse.  L'éléen  est  assez  connu  par  des 
inscriptions,   d'étendue  en   général   médiocre,  mais  diverses,    qui  com- 


GROUPE    OCCIDE?(TAL  69 

aencent  de  bonne  heure  et  couvrent  toute  la  période  classique,  inscriptions 
rouvées  pour  la  plupart  à  Olympie.  Le  parler  de  la  Phocide  est  attesté 
ux  V*  et  iv"  siècles  av.  J.-G.  par  quelques  bonnes  inscriptions  trouvées  à 
)elphes.  Du  locrien  on  a  aussi  une  idée  nette  grâce  à  deux  inscriptions 
tendues  et  bien  conservées  du  v*  siècle,  la  loi  de  iNaupacte  et  le  bronze 
i'Œanthée.  De  la  forme  ancienne  et  vraiment  locale  des  autres  parlers  on 
le  sait  à  peu  près  rien.  Les  inscriptions  postérieures  au  iv^  siècle  sont 
édigées  en  une  sorte  de  y.o'.vv^  spéciale  qui  s'est  constituée  dans  le  Nord- 
)uest  de  la  Grèce,  la  y.o'.vv]  élolienne,  peu  différente  de  la  -/.o'^n^  dite 
chéenne.  Aucune  des  cités  où  se  parlait  le  grec  du  Nord-Ouest  n'a  eu 
e  littérature  propre  à  aucun  moment.  On  ne  peut  faire  état  que  des 
.iscriptions  archaïques,  peu  nombreuses  ici  comme  partout,  et  qui  même 
lanquent  tout  à  fait  pour  plusieurs  régions.  Quand  on  parle  du  groupe 
u  jNord-Ouest,  il  ne  s'agit  donc  que  de  ce  qu'enseignent  les  plus  ancicn- 
es  inscriptions  éléennes,  delphiques  et  locriennes  ;  les  données  sont  très 
■agnientaires  et  incomplètes.  L'éléen  a,  au  point  de  vue  linguistique 
omme  au  point  de  vue  géographique,  une  place  un  peu  à  part. 

La  ressemblance  générale  entre  les  parlers  du  Nord-Ouest  et  les  parlers 

oriens  est  grande  ;  mais   la  plupart  des  particularités   communes  à  ces 

ivers  parlers  sont  simplement  des  conservations  d'un  état  grec  commun, 

t  non  pas  des  innovations  propres  au  groupe,  de  sorte  qu'on  n'en  peut, 

n  bonne  méthode,  faire  état  pour  établir  des  liens  de  parenté  dialectale. 

ar  exemple,  les  parlers  occidentaux  s'accordent  à  conserver  -ti   final  en 

es  cas  où,  comme  dans  ô(cwt'.,  la  plupart  des  autres  parlers  ont  fait  passer 

;  •;  à  c  et  disent  y.zMi'..  Les  parlers  occidentaux  ont-;j.£ç,  et  non  -;;.sv,  à  la 

'*  personne  du  pluriel  ;  mais  -;x£ç  est   une  forme  ancienne  et  qui  rap- 

elle  -mah  du  sanskrit  et  -rnus  du  latin  beaucoup  plus  que  -\j.v)  de  l'io- 

ien-attique  et  de  l'éolien  ;  au  surplus,  on  est  loin  de  posséder  des  témoi- 

nages  de  -[xt-  pour  tous  les  parlers  doriens,   et,  quant   au  groupe  du 

ord- Ouest,  -]j.z-  n'y  est  attesté  qu'à  Delphes  ;  pour  le  reste,  on  ne  sait 

en.  La  forme  Tixips;  du  nom  de  nombre  «  quatre  »  n'est  pas  attestée  en 

ehors  du  groupe  occidental  ;  mais  c'est  celle  que,  au  nominatif  au  moins, 

grec  a  héritée  de  l'indo-européen.  Les  deux  traits   tout  à  fait  caracté- 

stiques  de  tout  l'ensemble  du  groupe  du  Nord-Ouest  sont  les  aoristes 

1  -;a  des  verbes  en  -Ziù  et  les  futurs  en  -aiz'j.v..,  -jïw,  dits  doriens.  Mais 

;s  deux  traits  se  retrouvent  sporadiquement  en  dehors  des  parlers  occi- 

3ntaux,  et  l'on  a  par  exemple  chez  Homère  èîsettat  et  en  attique  ovj^ou\}.y.\. 

!i  revanche,  les  parlers  occidentaux  ne  concordent  pas  exactement  entre 

IX  ;  ainsi  à  Argos  les  formes  en  -;-/  ne  sont  pas  générales,  et  l'on  a  --ja, 

où  une  gutturale  précède   dans  le  mot:    œizy>.z(jx<.,  epyxjauOx'.,    ep^fXG- 

ct-.o,   £o'./.ajc:av,  en   regard    de  aycovi^ajôat,  xpoaecpav.çe  ;  on  peut,   il  est 

ai,  se  demander  si  ces  formes  en  -zz-  ne  seraient  pas  des  survivances  de 


70  LES   DIALECTES 

l'ancien  parler  achéen  du  pays.  Bien  que  le  futur  en  -c;eo[j.a'.,  -œcW  soit  de 
règle  absolue  dans  tout  le  groupe  occidental  et  en  soit  sans  doute  la  marque 
la  plus  constante,  on  a  à  Héraclée  des  3"  personnes  du  pluriel  hazv:a<., 
àzaçovT'.  en  regard  du  singulier  hrjr^-y.'.,  èpvaHrjTa-.,  etc.  En  somme,  l'en- 
semble des  parlers  occidentaux  a  conservé  iDeaucoup  de  traits  anciens,  mais 
il  a  peu  d'innovations  communes. 

Les  parlers  du  Nord-Ouest  ont  en  commun  quelques  particularités  très 
spéciales.  Ils  tendent  à  faire  passer  t  devant  p  à  a  :  à  l'ionien-attique  ©spw, 
Féléen  répond  par  oapw,  le  locrien  p.i.r  oapw,  et  le  delphique  a  aussi  çxpa) 
sur  une  inscription  du  v"  siècle  ;  toutefois  la  graphie  ordinaire  est  çepo)  à 
Delphes,  Dans  ces  mêmes  parlers,  cO  tend  à  passer  à  œt,  soit  y^p-ec-.:':., 
A'jo-xffTO  (c'est-à-dire  XucrâcGa))  en  éléen,  bt^EGxxi,  hxpe'jza.i,  ypzGio  (c'est-à- 
dire  xp^tOo)),  en  locrien,  -rpocrta,  hXx^xi^o,  etc.  à  Delphes.  Ces  particula- 
rités sont  menues,  et  le  delphique,  très  exposé  aux  influences  du  de- 
hors, les  a  éliminées  de  bonne  heure. 

Les  parlers  doriens  se  ressemblent  par  leur  aspect  général  ;  ils  ont  beau- 
coup de  traits  communs  ;  mais  presque  pas  un  de  ces  traits  ne  leur  est 
tout  à  fait  propre  ;  presque  aucun  n'est  une  innovation  commune  à  tout 
le  dorien  et  qui  ne  se  retrouve  pas  ailleurs.  Si  l'on  n'avait  des  témoi- 
gnages historiques  précis  qui  établissent  l'unité  du  dorisme,  on  serait 
embarrassé  pour  en  fournir  la  preuve  linguistique.  Les  parlers  doriens  ne 
sont  pas  très  conservateurs  ;  ils  offrent  des  innovations  nombreuses  ;  mais 
ces  innovations  sont  locales  ou,  comme  le  passage  de  c  à  /;  entre  voyelles, 
ne  s'étendent  qu'à  peu  de  parlers,  en  l'espèce  au  laconien  et  à  l'argien. 


Rapports  entre  les  quatre  groupes  dialectaux. 

Chacun  des  parlers 'grecs  connus  entre  dans  l'un  des  quatre  grands 
groupes  qui  viennent  d'être  sommairement  décrits  :  arcado-cypriote  (ou 
achéen  au  sens  étroit),  ionien-attique,  éolien,  occidental.  Mais  la  diffé- 
renciation des  parlers  a  commencé  dès  la  période  grecque  commune.  Au 
moment  où  des  bandes  successives  de  conquérants  ont  porté  la  langue 
sur  les  domaines  oià  on  la  rencontre  à  l'époque  historique,  le  grec  était 
déjà  différencié.  En  ce  qui  concerne  les  parties  de  la  langue  où  le  grec 
était  amené  à  innover,  les  innovations  variaient  d'une  partie  à  l'autre  du 
domame  hellénique.  Il  y  a  ainsi  des  traits  communs  à  deux  ou  à  trois, 
ou  à  certaines  parties  seulement  de  deux  ou  trois  groupes.  De  ces  traits 
les  uns  proviennent  de  la  différenciation  dialectale  du  grec  à  l'époque  de 
communauté,  d'autres  résultent  de  mélanges  de  populations  helléniques 
qui  ont  conduit  à  des  parlers  mixtes  en  quelque  mesure,  d'autres  enfin 
s'exphquent  par  des  développements  parallèles.  Le  départ  des  trois  procès 


RAPPORTS    ENTRE   LES    QUATRE    GROUPES   DIALECTAUX  7I 

«st  souvent  impossible  ;  mais  on  peut  le  faire  en  quelques  cas,  et  il  importe 
d'examiner  les  traits  communs  à  plusieurs  des  quatre  grands  groupes 
dialectaux. 

L'une  des  particularités  les  plus  singulières  du  grec  entre  toutes  les 
langues  indo-européennes  est  l'emploi  d'une  particule  destinée  à  préciser 
la  valeur  de  l'optatif  et  du  subjonctif  et  à  renforcer  ces  formes  modales. 
Or,  cette  particule,  introduite  par  le  grec,  diffère  suivant  les  dialectes. 
Elle  est  «v  en  ionien-attique  ;  partout  ailleurs,  elle  est  de  la  forme  xev,  zs, 
xa  :  /.s  en  éolien  d'Asie,  en  thessalien  et  en  cypriote,  xa  en  béotien  et  en 
grec  occidental.  On  serait  tenté  de  croire  que  av  est  une  particularité  de 
rionien-attique,  si  on  ne  le  retrouvait  en  arcadien  ;  l'arcadien  a  d'ailleurs 
aussi  trace  de  ■/,£  ou  xa  dans  et  x'av.  Ce  qui  montre  que  cette  concor- 
dance n'est  pas  fortuite,  c'est  que  la  particule  conditionnelle  —  qui  varie, 
on  le  sait,  d'une  langue  indo-européenne  à  l'autre  et  qui,  en  grec  comme 
ailleurs,  résulte  d'un  développement  relativement  récent  —  est  et  en 
ionien-attique  et  en  arcadien,  al  dans  tout  le  grec  occidental  et  l'éolien  ; 
le  cypriote  paraît  avoir  une  particule  aberrante  -q  ;  on  ne  connaît  pas  la 
forme  pamphylienne.  Pour  la  conjonction  indiquant  le  temps,  l'ionien- 
attique,  l'arcadien  et  le  cypriote  ont  oiz  ;  le  pamphylien  a  ho'/.x,  avec  le 
grec  occidental  ;  le  lesbien  cta  a  l'air  d'une  contamination  de  ozz  et  de 
oxa,  et  Yjvixa,  T'/]vixa  de  l'attique  éveillent  l'idée  que  -xa  ne  serait  pas 
étranger  même  à  l' ionien-attique.  —  En  regard  de  Aai  de  tous  les  autres 
dialectes,  mot  qui  n'a  pas  d'étymologie  claire  et  dont  on  ne  sait  au  juste 
comment  il  s'est  formé,  on  a  à  Gypre  xaç,  qui  se  retrouve  sporadique- 
ment en  Arcadie,  mais  non  en  Pamphylie.  —  Tous  ces  faits  relatifs  aux 
particules  rapprochaient  l'arcadien  de  l'ionien-attique  ;  il  semble  que  l'arca- 
dien repose  sur  un  groupe  de  parlers  du  grec  commun  intermédiaire  entre 
l'ionien-attique  et  le  cypriote. 

L'infinitif  du  type  athématique  (verbes  en  -[kC)  est  en  -vat  en  ionien- 
attique,  type  î'.vat,  o-.oova'.,  Zoii^y.'.,  tsvai,  (7-rpacpY;va'.,  etc.,  et  en  arcado-cypriote  : 
arcadien  'qvxu  aTr£t6r/Vac,  av6-/]vx[,  cypriote  3c/"£vai,  xu[j.£p£vat  (c'est-à-dire 
xutj,£p-^vat),  pamphylien  açt-.sva'..  Le  lesbien  a  -[xsva:  dans  E[xiJ.£vac  et  dans 
les  aoristes  comme  0i[X£va'.,  Si;j,£va'.,  mais  -v  dans  des  présents  comme  x£p- 
vav,  oîSwv,  qxvuv,  ou  des  aoristes  passifs  comme  [j.eGjijÔ-ov.  Le  thessalien,  le 
béotien  et  le  groupe  occidental  tout  entier  n'ont  que  -\t.tv  :  thessalien 
SoiJEv,  béotien  oo[xz^i,  crétois  (de  Gortyne)  et  delphique  §too[j.£V,  oo\).ev, 
etc.  ;  il  y  a  en  Crète  des  formes  à  voyelle  longue  du  suffixe  comme  -/jixyjv 
etc.,  et  à  Rhodes  et  dans  les  îles  voisines  des  formes  telles  que  oo[X£iv. 
Dans  l'ensemble,  l'arcado-cypriote  marche  ici  avec  l'ionien-attique,  et 
l'éolien  avec  le  groupe  occidental  :  mais  le  groupe  éolien  se  divise,  et, 
comme  il  arrive  à  d'autres  égards  et  comrhe  on  peut  l'attendre  en  raison 
de  la  proximité  géographique,  le  thessalien  et  le  béotien  sont  plus  sem- 


^7  2  LES    DIALECTES 

blables  au  groupe  occidental  que  le  Icsbien.  —  L'éolien  offre  une  particu- 
larité curieuse  :  la  tendance  à  rapprocher  les  formes  thématiques  telles 
que  çspô'.v  des  formes  athématiques  :  on  a  vu  que  le  lesbien  a  créé  y.épvav, 
cîcwv,  etc.  ;  en  revanche  le  béotien  et  l'un  des  groupes  thessaliens,  celui 
de  la  Pelasgiotis.  ont  étendu  la  finale  -[j.ev  au  type  thématique  (verbes  en 
-0))  ;  on  a  donc  des  formes  telles  que  çepsiAsv  en  béotien  ou  7:pa(7s£[j.£v  à 
Larissa.  Le  manque  d'unité  du  groupe  éolien  apparaît  ici  comme  à  tant  -'- 
d'autres  égards:  Ce  qui  fait  que  les  dialectes  ont  des  infinitifs  divergents,  - 
c'est  que  l'infinitif  n'est  pas  une  forme  indo-européenne  conservée  et  que 
le  grec  se  l'est  constitué  à  lui-même,  et  surtout  l'a  fixé,  à  une  date  où  ses 
dialectes  se  différenciaient  déjà  les  uns  des  autres. 

Les  nominatifs  pluriels  z\  ou  -zzl  de  l'article  confirment  la  division  des. 
dialectes  éoliens.  On  sait  que  b  est  ancien  au  singulier  et  répond  k  sa  à\x 
sanskrit,  sa  du  gotique  ;  et  que  tc.  est  ancien  au  pluriel  et  répond  à  té 
du  sanskrit,  'f>ai  du  gotique.  La  forme  z\  est  le  résultat  d'tme  innovation 
analogique.  En  effet  la  flexion  des  démonstratifs,    qui  en  indo-européen 
était  toute  particulière,  ne  se  distingue  plus  en  grec  de  la  flexion  du  substan- 
tif qu'au  nominatif  singulier;  le  groupe  de  5,  'â,  ib  étant  tout   différent 
du  type  de  x.o.Qôç,  ây-^Oa,  àvaOov,  onconçoit  que  b  et  'à  en  regard  de  xi  aient 
entraîné  au  pluriel  cl  et  a-,  en  regard  de  -i.  L'innovation  y.  est  de  règle  • 
en  ionien-attique,  en  arcadien  et  en  cypriote,  en  lesbien  et  en  thessalien 
dans  la  Pelasgiotis,  et  aussi  en  crétois,  où   elle  s'explique  par    la  persis- 
tance d'un  vieil  usage  de  type  arcado-cypriote  ;  la  vieille  forme  tîi  sub- 
siste dans  une  partie  de  1  éolien,  à  savoir  le  thessalien  de  la  Thessaliotis  et 
le  béotien  (c'est  chez  Homère  l'une  des  formes  éoliennes),   et   en   prin- 
cipe dans  tout  le  groupe  occidental,  sauf  le  cas  d'influence  d'un  autre  dia-  ,• 
lecte  parlé  antérieurement,  en  Crète.  —  Il  est  dès  lors  permis  de  se  deman-i| 
der,  on  le  notera  en  passant,  si  l'emploi  de  y.r,'')z:;  en  Crète,  à  Rhodes  et  à  ' 
Cos,  conforme  à  celui  de  v.vîvc^  en  lesbien  et  de  xsTvoç  en  ionien,  n'est  pas 
aussi  un  reste  d'un  parler  antérieur;  car  la  forme  occidentale  ordinaire  du 
démonstratif  de  l'objet  éloigné  est  ty;vc;,  aussi  bien  à  Delphes  qu'à  Héraclée  ' 
et  en  Sicile  qu'à  Mégare.  —  Il  n'est  pas  douteux  que,  en  changeant  de  dia- 
lectes les   Hellènes  conquis  par  les  Doriens  n'aient  dû  en  bien  des  cas 
conserver  des  traces  de  leur  premier  parler.  Mais  il  est  presque  toujours 
malaisé  de  mettre  ce  conservatisme  en  évidence. 

Le  datif  pluriel  en  -a'.,  commençant  par  une  consonne  qui  défigurait  la 
consonne  finale  du  thème,  faisait  difficulté  dans  nombre  de  cas.  De  là  est 
venu  le  succès  d'une  forme  nouvelle  en  -eiai  qui  s'est  développée  par 
analogie  en  partant  de  mots  comme  yévejji  où  elle  s'explique  naturelle- 
ment. Cette  désinence  à  initiale  vocalique  apparaît  en  pamphylien  (mais 
non  en  arcadien  ou  en  cypriote),  dans  l'éolien  tout  entier  sauf  le  curieux 
)rp£[xa7iv  de  la  vieille  inscription  de  Cierium  relative  à  Sotairos,   et  enfin 


RAPPORTS  ENTRE  LES  QUATRE  GROUPES  DIALECTAUX  ']3 

dans  le  grec  du  Nord-Ouest  ;  -sj^i  est  de  règle  à  Delphes  jusqu'à  la  fin  du 
IV*  siècle  ;  on  a  KesaXXavsffc'.  en  locrien  et,  une  fois  seulement  ouyxoôjj'.  en 
éléen  ;  de  plus,  en  dorien,  le  groupe  du  corinthien,  c'est-à-dire  de  la  cité 
dorienne  qui  est  la  plus  proche  du  groupe  du  Nord,  a  -tzz:  ;  la  forme  n'a 
pas  été  encore  trouvée  à  Gorinthe  dont  on  n'a  guère  de  textes  suivis  ;  mais 
on  l'a  dans  les  colonies  de  Gorinthe,  Gorcyre,  Epidamnos,  Syracuse,  par 
exemple  ui^g'.  ;  la  littérature  sicilienne  offre  des  formes  comme  pviizo'..  Ici 
encore  le  groupe  éolien  a  un  point  de  contact  avec  le  grec  occidental.  — 
Dans  le  grec  occidental,  la  désinence  -tzz'.  n'a  du  reste  pas  duré  ;  on  l'a 
remplacée  par  le  datif  pluriel  en  -o-.ç  des  thèmes  en  -s-  ;  le  bronze  d'Œan- 
thée,  au  v*^  siècle,  a  déjà  [j.v.z-k:;  pour  le  locrien  ;  sauf  l'exemple  isolé  o-jyx- 
ozzg:,  l'éléen  ne  connaît,  dès  l'époque  la  plus  ancienne,  d'autres  datifs 
pluriels  que  ceux  en  -o-.ç,  soit  ypz[xx-z::  (valant  ypr,-^.xz'.)  par  exemple,  ou, 
avec  le  passage  à  -p  du  -^  final,  le  type  courant  avtovsip.  A  Delphes,  le 
type  en  -c::  n'a  guère  triomphé  qu'avec  la  y.civr,  étolienne,  dont  le  datif  en 
-0'.;  est  l'une  des  caractéristiques  les  plus  constantes.  Partout  où,  sur  le 
domaine  occidental,  il  y  a  eu  -tac,  la  finale  -z::  s'y  est  tôt  ou  tard  substi- 
tuée ;  mais  il  est  malaisé  de  savoir  dans  quelle  mesure  ces  formes  résultent 
de  développements  autonomes  ;  car,  à  la  date  où  elles  apparaissent  dans  le 
Péloponnèse  et  aussi  en  Grète,  elles  peuvent  provenir  de  la  y.i'.vrj  achéenne 
et  étolienne  des  m"-!!"  siècles  av.  J.-G. 

Le  groupe  ti  se  conserve  souvent  en  grec  ;  mais  il  tend  à  passer  à  c., 
sans  qu'on  ait  pu  déterminer  au  juste  en  quelles  conditions.  Le  passage  à 
7t  n'a  jamais  lieu  après  7,  et  par  exemple  la  3''  personne  du  singulier  ssxt 
est  panhellénique  et  garde  l'aspect  de  asti  du  sanskrit,  de  est  du  latin, 
etc.  Le  passage  de  v.  à  c:  n'a  pas  lieu  à  l'initiale,  sauf  en  pamphylien.  A 
la  fin  du  mot,  -te  est  très  souvent  remplacé  par  -7'.  ;  à  la  3'  personne  du  sin- 
gulier des  verbes  en  -;j.'.,  certains  parlers  ont  oîSw-'.,  qui  est  ancien  et  pareil 
au  sanskrit  dadàti  ;  d'autres  parlers  ont  Sîâwj'.  ;  de  même  à  la  3"  personne 
du  pluriel,  les  parlers  ont  les  uns  sspcvT-,  pareil  à  bbâranii  an  sanskrit  ou 
kferunt  du  latin,  les  autres  des  représentants  de  *(f£pov7'..  La  forme  nou- 
velle en  -a',  caractérise  l'ionien-attique  :  c'!ow7'.,  çspi-Jî'.  ;  le  groupe  occi- 
dental tout  entier  ne  connaît  que  l'ancien  type  oioo)-'.,  aipo-ni.  Les  deux 
autres  groupes  se  divisent.  L'arcadien  et  le  cypriote  ont  -z'.  :  arcadien 
■/.cXcjwvG'.,  cypriote  s;c(v)7'.  ;  mais  le  pamphylien  a  -->.  :  z'^xyoo'.  «  i-x^MZ'.  » 
représente  £;aYwvT'.,  avec  le  passage  pamphylien  de  -vt-  à  -v3-  et  l'amuisse- 
ment  du  v  normal  devant  consonne  dans  ce  parler.  Le  lesbien  a  çaTsi  valant 
o-^î'.,  iyc'.7'.  valant  ïyojzi  (ancien  *ôyo'i-'.  issu  de  tyz'/xi)  ;  mais  le  béotien  a 
O'.cwt'..  A  la  troisième  personne  du  pluriel,  le  béotien  et  le  thessalien  s'ac- 
cordent à  présenter  des  formes  toutes  particulières  en  -vOi.  —  D'ordi- 
naire, ce  sont  les  parlers  occidentaux  qui  ont  généralisé  -:'.,  et  l'ionien- 
attique,  qui  a  généralisé  G'..  Ainsi  M'.XâT'.c;  devient  IM'.Xr,?'.;;  en  ionien-attique^ 


74  lES    DIALECTES 

mais  subsiste  en  dorlen  ;  la  forme  MiXartcc  est  attestée  en  Crète  ;  le  nom 
d'un  habitant  de  Sélinonte  est  en  dorien  SeXtvoJvx'.O!;. 

Le  nom  de  nombre  «  vingt  »  se  présente  sous  deux  formes  suivant  les 
parlers.  Un  ancien  /"îy-aii  qui,  dans  l'ensemble,  répond  a  vîsaiti  de  TAvesta, 
à  khsan  de  l'arménien,  à  ikam  du  «  tokharien  »  B  (koutchéen  ;  nouvelle  lan- 
gue indo-européenne  connue  par  des  textes  trouvés  en  Turkestan  chinois), 
est  conservé  en  béotien,  en  pamphylien  et  dans  tout  le  groupe  occidental 
(où  la  graphie  des  inscriptions  conservées  est  ©'./.axi).  Les  autres  parlera 
ont  une  autre  forme  avec  e-.-  initial  et  une  voyelle  intérieure  o  ;  tous  ces 
parlers  ofiPrent  la  finale  -si  altérée,  et  non  l'ancien -xi,  eî'y.off;  ainsi,  en  ionien- 
attique,  en  lesbien,  en  arcadien.  —  Les  formes  des  centaines  sont  en 
-/.axtot  en  grec  occidental  et  en  béotien,  tout  de  même  que  l'on  a  sxaxiv, 
ainsi  T.z-^nx/,a~\o<.  en  béotien  ;  l'arcadien  a  -zactoc,  ainsi  xpiaxaciot  ;  l'ionien- 
attique  et  le  lesbien  ont  -xoatot,  ainsi  lesbien  xpiaxéctoî.- 

La  préposition  èv  se  construisait  d'abord  avec  le  datif-locatif  ou  avec 
l'accusatif  suivant  qu'il  s'agissait  du  lieu  où  l'on  est  ou  du  lieu  où  l'on 
va  ;  le  latin  in  et  le  germanique  in  ont  conservé  cette  double  construction. 
Cet  usage  est  aussi  demeuré  en  grec  dans  le  groupe  du  Nord-Ouest,  en 
béotien  et  en  thessalien,  en  arcadien  et  en  cypriote.  Mais  le  -ç  final  que  le 
grec  ajoutait  à  beaucoup  de  prépositions  a  permis  de  difFérencier  èv  avec 
le  datif-locatif,  pour  exprimer  le  lieu  où  l'on  est,  de  èvç  (ainsi  en  crétois 
central  ;  ionien-attique-lesbien  eL-)  avec  l'accusatif,  pour  exprimer  le  lieu 
où  l'on  va  ;  cette  différenciation  est  de  règle  en  dorien  et  en  ionien-attique  ; 
dans  le  groupe  éolien,  elle  apparaît  en  lesbien  ;  dans  le  groupe  arca do- 
cypriote,  en  pamphylien. 

On  pourrait  ajouter  beaucoup  d'exemples  à  ceux  qui  viennent  d'être 
cités.  Il  faudrait  tenir  compte  aussi  des  faits  de  vocabulaire,  qui  n'ont 
pas  été  assez  étudiés.  Par  exemple,  «  j'acquiers  »  se  dit  en  ionien-attique 
•/,':âo[j.a'.,  en  grec  occidental  ■7:âo[j,at,  et  le  béotien  ez-icauiç  «  acquisition  » 
montre  que  la  racine  7:â-  qui  se  retrouve  chez  Homère  n'a  pas  été  étran- 
gère à  Téolien.  —  Partout  en  grec,  «  je  veux  »  est  exprimé  par  une  même 
racine,  qui  apparaît  avec  vocalisme  o  ou  e,  et  avec  un  \  simple  ou  avec  un 
groupe  de  consonnes  qui  a  entraîné  des  traitements  divers,  soit  (^oXoixai  en  ar- 
cado-cypriote,  et  aussi  en  ionien  d'Eubée,  mais  [âo^Xo^iai  en  ionien-attique, 
jSéXXâ  à  Lesbos,  3^XXo;j.£vc?  en  thessalien,  PetXoixsvo^  en  béotien,  o-(]ko\hM, 
BsiAcixai  en  grec  occidental.  Le  groupe  occidental  seul  connaît  un  autre 
verbe  signifiant  «  vouloir  »,  crétois  Asto),  etc.  et  éléen  }>>eo'.Tav,  avec  des 
contractions  telles  que  >.y;'.,  Xa)[j.£ç,  Xwvxt.  —  A  date  ancienne,  le  vocabu- 
laire était  très  différent  d'un  parler  grec  à  l'autre,  et  plus  sans  doute  que  ne 
le  laissent  deviner  les  inscriptions  même  les  plus  anciennes. 

Ces  faits  paraissent  remonter  à  l'époque  du  grec  commun,  ou  du  moins 
le  point   de  départ  de  tous  ces  faits.    Et  il   résulte  [de  là  que   l'ionien- 


I 


RAPPORTS   ENTRE   LES   QUATRE   GROUPES   DIALECTAUX  7 5 

attique,  d'une  part,  le  groupe  occidental,  de  l'autre,  représentent  deux 
termes  extrêmes.  L'arcado-cypriote  et  l'éolien  sont  intermédiaires.  Dans 
l'arcado-cypriote,  c'est  l'arcadien  qui  est  le  plus  proche  de  l'ionien-attique, 
3t  le  pamphylien  qui  présente  des  ressemblances  avec  l'éolien,  notamment 
ivec  l'éolien  d'Asie,  et  avec  le  groupe  occidental.  Dans  le  groupe  éolien, 
le  béotien  et  le  tliessalien  ont  plus  de  traits  communs  avec  le  groupe  occi- 
dental que  l'éolien  d'Asie.  Il  n'y  a  pas  lieu  d'essayer  d'attribuer  à  un  mé- 
lange secondaire  d'éolien  et  d'occidental,  résultant  de  la  fusion  de  deux 
populations  distinctes,  les  ressemblances  qu'on  observe  entre  le  béotien  et 
le  thessalien,  d'une  part,  et  le  groupe  occidental,  de  l'autre.  On  n'a 
aucune  raison  de  croire  que  les  traits  de  ressemblance  en  question  ne 
datent  pas  de  la  période  de  différenciation  dialectale  qu'il  est  licite  de  sup- 
poser à  l'intérieur  du  grec  commun.  Du  reste,  les  particularités  gramma- 
ticales ne  s'empruntent  pas  aisément,  et  c'est  faire  une  hypothèse  en  l'air 
que  d'attribuer  à  une  influence  de  populations  éoliennes  le  datif  pluriel 
3n  -c<77'.  de  tout  le  groupe  occidental  du  Nord,  jusqu'à  l'éléen,  et  jusqu'au 
dorien  de  Corinthe  et  de  ses  colonies.  Si  l'innovation  -sjsi,  qui  appartient 
1  tout  l'éolien  et  à  tout  le  grec  occidental  du  Nord,  est  bien  un  fait  dia- 
lectal de  la  période  du  grec  commun,  il  est  plus  probable  encore  que  la 
conservation  du  --'.  final  en  béotien,  en  thessalien  et  dans  le  groupe  occi- 
dental, est  aussi  un  fait  ancien  et  ne  résulte  pas  de  mélanges  secondaires 
de  populations. 

Il  y  a  certains  traits  dont  la  répartition  ne  permet  aucune  conclusion, 
sans  doute  parce  qu'ils  se  sont  établis  après  la  période  du  grec  commun. 
Par  exemple  la  répartition  des  formes  du  datif  pluriel  en  -o\^i  et  en  -c.ç  est 
iinguhère  ;  on  a  -ziqi  en  ionien,  en  éolien  d'Asie,  en  pamphylien  ;  -o-.;  en 
itlique  de  l'époque  classique,  en  arcadien  et  en  cypriote,  en  béotien  et  en 
:hessalien  et  dans  tout  le  groupe  occidental.  Le  lesbien,  qui  a  -ccn  dans  le 
nibstantif,  a  xoXq  dans  l'article  ;  le  vieil  attique  a  connu  -cic:!.  qu'il  n'est  pas 
égitime  d'attribuer  à  la  seule  influence  de  la  graphie  ionisante,  ordinaire 
ï  Athènes  à  l'époque  archaïque.  C'est  qu'il  y  avait  en  grec  commun  deux 
^ormes,  l'une,  -ce,  qui  répond  à  l'ancien  instrumental  en  -aih  du  sanskrit, 
în  -ais  du  lituanien,  l'autre  -cet,  qui  présente  la  désinence  -<j<.  venue  sans 
doute  du  locatif,  et  que  les  dialectes  ont  opté  pour  l'un  ou  pour  l'autre, 
tardivement;  -c-t  était  plutôt  oriental,  et  -cç  plutôt  occidental.  Mais,  à 
:eci  près  que  -ce  paraît  avoir  disparu  de  bonne  heure  dans  le  groupe 
Dccidental,  on  ne  saurait  guère  fonder  un  classement  sur  cette  particula- 
rité. 

A  la  date  oià  apparaissent  les  premiers  textes  grecs,  épigraphiques  ou 
ittéraires,  les  parlers  des  divers  types  sont  étrangements  emmêlés  les  uns 
dans  les  autres.  Sans  doute  il  existe  des  groupes  compacts  ioniens,  éoliens 


■y  6  LES    DIALECTES 

OU  occidentaux  dans  certains  domaines.  Mais  la  fondation  des  colonies  a 
juxtaposé  les  divers  parlers  sur  les  bords  du  Pont-Euxin,  en  Italie,  en 
Sicile.  Et  des  parlers  de  types  tout  différents  se  trouvent  côte  à  côte.  Il  y 
avait  eu  à  l'époque  commune  des  parlers  de  transition,  et  l'on  passait  sans 
doute  d'une  manière  continue  d'un  type  dialectal  à  un  autre.  Au  con- 
traire, à  l'époque  historique,  il  y  a  des  différences  fondamentales  enîre 
parlers  voisins  :  Tarcadien  est  très  différent  du  laconien  et  de  l'argien  qui 
l'entourent,  l'ionien  très  différent  de  l'éolien  d'Asie,  etl'attique  du  béotien. 
Tout  ceci  résulte  de  ce  que  la  répartition  ancienne  des  dialectes  a  été 
bouleversée  par  les  mouvements  de  populations  et  les  conquêtes.  S'il  n'y 
avait  eu  réaction  et  si  chaque  parler  avait  continué  à  se  développer  d'une 
manière  autonome,  les  Grecs  du  vu"  et  du  vi*  siècles  av.  J.-C.  allaient  à 
une  différenciation  linguistique  profonde  ;  ils  étaient  à  la  veille  de  ne  plus 
s'entendre  entre  eux,  et  par  là  même  l'unité  du  monde  hellénique  se 
serait  définitivement  brisée. 

La  nation  qui  a  apporté  le  grec  ne  se  composait  sans  doute  que  d'un 
assez  petit  nombre  de  conquérants.  Sîiivant  les  conditions  où  ils  se  sont 
trouvés,  les  divers  groupes  ont  subi  plus  ou  moins  l'influence  des 
populations*  auxquelles  ils  se  sont  mêlés;  ils  ont  été  plus  ou  moins  isolés 
les  uns  des  autres  ;  ils  ont  eu  plus  ou  moins  d'unité  de  race.  D'ailleurs  les 
siècles  qui  ont  suivi  l'entrée  des  Hellènes  sur  le  domaine  où  on  les  trouve 
à  l'époque  historique  ont  été  très  troublés.  La  civilisation  ancienne  de 
type  indo-européen  s'éliminait,  sans  être  encore  remplacée  par  une  civili- 
sation nouvelle,  créée  en  grande  partie  avec  des  éléments  nouveaux.  Les 
conditions  favorisaient  une  évolution  linguistique  rapide,  variant  d'un 
groupe  à  l'autre. 

Mais  l'unité  demeurait  sensible,  et  les  Grecs,  tout  en  gardant  jalouse- 
ment l'autonomie  de  chaque  cité  ou  de  chaque  confédération  de  cités, 
sentaient  aussi  l'unité  supérieure  de  l'hellénisme.  Cette  unité  a  trouvé  de 
bonne  heure  son  expression  dans  des  sanctuaires  comme  ceux  de  Delphes 
et  d'Olympie,  où  se  rendaient  les  Grecs  de  toutes  les  régions,  et  dans  des 
réunions  comme  celles  des  jeux  olympiques.  Tous  les  Hellènes  ont  en 
commun  les  mêmes  formes  d'art.  Enfin,  un  même  alphabet,  comportant 
d'abord  de  menues  différences  entre  les  diverses  régions,  mais  d'assez 
bonne  heure  unifié,  s'applique  à  tous  les  parlers  ;  seul  le  cypriote,  placé 
très  à  l'écart,  a  un  alphabet  distinct. 

Et  en  efTet,  les  Grecs,  peuple  de  la  mer,  n'ont  été  presque  partout  que 
des  conquérants.  Sauf  dans  l'étroite  presqu'île  hellénique,  ils  n'ont  nulle 
part  occupé  autre  chose  que  les  rivages  des  pays  où  ils  se  sont  établis.  En 
Asie  Mineure,  en  Libye,  en  Italie,  en  Sicile  et  jusqu'en  Gaule,  on  ne  les 
trouve  que  dans  des  îles  ou  dans  des  ports,  ou  tout  au  plus  à  quelques 
kilomètres  de  la  mer.  Ce  n'est  pas  un  territoire  terrestre  qui  est  la  patrie 


RAPPORTS   Ers'TRE   LES   QUATRE    GROUPES   DIALECTAUX  77 

commune  des  Hellènes  ;  c'est  la  mer  Méditerranée,  et  surtout  la  partie 
orientale  de  la  Méditerranée,  de  la  Sicile  au  Bosphore.  La  terre  séparait 
es  Grecs  ;  la  mer  les  unissait.  Le  terme  qu'ont  inventé  les  Ioniens  pour 
ndiquer  l'idée  de  gouverner  les  hommes  est  emprunté  à  la  navigation  : 
:'est  y.'jScpvav. 

Mais,  parla  même,  les  groupes  dialectaux  n'offrent  aucune  continuité. 
Les  parlers  des  types  les  plus  différents  sont  juxtaposés  les  uns  aux  autres. 
V  la  différence  de  ce  que  l'on  observe  ailleurs  en  général,  la  géographie 
16  guide  pas  le  linguiste  qui  cherche  à  classer  les  parlers  grecs. 

La  ziliq  grecque  était  à  l'origine  un  «  fort»,  uneBiirg,  d'où  l'on  se  défen- 
lait  contre  des  envahisseurs  ou  contre  les  populations  de  l'arrière-pays. 
Ze  n'est  pas  à  tort  qu'on  l'appelle  une  àv.pirS/.'.ç  ;  l'altitude  en  est  parfois 
grande.  L'Acrocorinthe  est  à  875  mètres  d'altitude.  Le  mot  ziXtç  ne 
ignifie  pas  «  ville  »  au  point  de  vue  étymologique,  mais  «  citadelle  »  ;  les 
nots  apparentés,  pur-  du  sanskrit,  pilis  du  lituanien,  ont  gardé  le  sens 
.ncien.  Mais  les  envahisseurs  hellènes  ont  groupé  dans  la  place  forte  d'oii 
Is  dominaient  le  pays  leurs  principaux  cultes  ;  ils  en  ont  fait  le  centre  du 
(•ouvernement  ;  le  mot  de  t.6X:ç  a  perdu  son  sens  de  «  forteresse  »  pour 
)rendre  progressivement  celui  de  «  ville  »  ;  et,  comme  la  «  ville  »  était  le 
entre  des  cultes  et  du  gouvernement  de  la  cité,  r.ol'.ç  a  fini  par  désigner 
lour  un  Grec  la  cité  elle-même.  A  travers  le  changement  de  sens  de  7:6X'.; 
in  entrevoit  le  passage  de  l'état  de  guerre  et  de  conquête  à  l'état  relati- 
ement  pacifique  et  stable  qu'on  observe  à  l'époque  historique. 

Des  conquérants  hellènes,  les  uns  se  sont  mêlés  aux  anciens  occupants 
u  pays,  les  autres  ont  gardé  leur  caractère  de  conquérants  et  sont  restés 
ine  aristocratie  fermée.  Dans  les  régions  de  langue  ionienne,  la  popula- 
ion  apparaît  homogène  à  l'époque  historique  ;  c'est  dire  que  les  anciens 
coupants  du  pays  et  les  envahisseurs  hellènes  des  diverses  périodes  se 
ont  fondus  ;  il  s'est  constitué  ainsi  une  population  d'hommes  d'affaires 
t  de  navigateurs,  qui  se  tient  pour  hellénique  mais  qui,  par  ses  origines, 
st  fortement  mélangée.  Dans  les  pays  de  langue  dorienne,  des  Hellènes 
ntrés  à  date  relativement  récente  se  sont  le  plus  possible  isolés  des 
nciens  occupants,  Hellènes  ou  non  Hellènes,  et  la  plupart  du  temps  ils 
l'ont  pas  constitué  de  grandes  villes  commerçantes.  Sous  la  domination 
es  Doriens,  la  Crète  qui,  à  l'époque  «  minoenne  »,  avait  été  à  la  tête  de 
i  civilisation  méditerranéenne,  ne  joue  dans  la  civilisation  grecque  aucun 
Ole.  La  capitale  de  la  Laconie,  Sparte,  est  éloignée  de  la  mer.  En  revan- 
he,  celles  des  cités  doriennes  dont  leur  position  a  fait  de  grandes  places 
e  commerce  ont  dû  prendre  un  caractère  différent.  C'a  été  le  cas  de 
lorinthe  et  de  Corcyre,  et  surtout  des  villes  de  Sicile  qui  ont  eu  un  déve- 
jppement  rapide,  à  la  manière  des  villes  américaines  modernes,  et  dont 


78  LES    DIALECTES 

la  population  extrêmement  nombreuse  était  par  là  même  composite, 
A  la  date  011  commence  vraiment  l'histoire  grecque,  du  vu*  au  v®  siècle, 
il  y  a  donc  un  hellénisme  qui  a  le  sentiment  de  son  unité,  mais  dont 
l'unité  linguistique  se  brise  et  qui,  si  une  réaction  n'intervenait  pas,  ten- 
drait à  perdre  toute  communauté  de  langue.  Beaucoup  de  Grecs  vivent  à 
l'écart,  appartenant  à  des  cités  ou  à  des  confédérations  isolées  du  mouve- 
ment général  des  affaires  ;  ils  se  plaisent  à  employer  leur  parler  local 
dont  l'usage  officiel  traduit  l'autonomie  de  leurs  petits  groupes.  Mais  les 
larges  voies  de  la  mer  sont  ouvertes  à  des  Grecs  de  dialectes  divers  qui  s'y 
croisent  ;  des  colonies  lointaines  sont  fondées  où  s'associent  des  Grecs  de 
toutes  provenances  et  même  des  «  barbares  »  ;  de  grandes  villes  se  créent 
où  se  rencontrent  des  gens  de  toute  sorte,  qui  ont  besoin  d'une  langue 
commune.  Deux  tendances  s'opposent  donc  alors  :  d'une  part,  la  langue 
tend  à  se  différencier  à  l'infini,  et  à  prendre  autant  de  formes  distinctes 
qu'il  y  a  de  cités  autonomes  ;  de  l'autre,  elle  tend  à  s'unifier.  Le  conflit 
entre  ces  deux  tendances  domine  l'histoire  ancienne  de  la  langue  grecque. 
Dès  les  premiers  monuments  des  langues  indo-européennes,  la  tendance 
à  l'unification  a  déjà  eu  de  grandes  conséquences.  Pour  des  régions 
étendues  comme  l'Ionie  d'Asie  on  n'a  qu'une  langue  écrite  dès  le  début. 
Des  emprunts,  sans  doute  nombreux,  ont  rapproché  les  vocabulaires  des 
parlers  même  les  plus  différents.  L'unité  très  sensible  du  grec  à  l'époque 
historique  tient  pour  une  part  à  ce  que  tous  les  parlers  représentent  un 
même  grec  commun  ;  mais  elle  tient  aussi  à  ce  que  les  parlers  n'ont  pas 
cessé  d'agir  les  uns  sur  les  autres.  Il  n'y  a  pas  de  moment  connu  où  Ton 
trouve  un  parler  grec  qui  puisse  passer  pour  absolument  autonome. 


DEUXIÈME  PARTIE 
LES  LANGUES  LITTÉRAIRES 


CHAPITRE  PREMIER 
GÉNÉRALITÉS  SUR  LES  LANGUES  LITTÉRAIRES 


Sauf  les  inscriptions  rédigées  en  quelque  parler  local  et  les  restes  con- 
servés des  glossaires  etparlers  locaux  relevés  par  des  observateurs  de  l'anti- 
quité, tout  ce  qui  subsiste  du  grec  pré-alexandrin,  ce  sont  des  textes  litté- 
raires. Quand  on  parle  de  grec,  c'est  presque  toujours  à  une  langue 
littéraire  qu'on  pense,  et  d'abord  à  la  langue  écrite  d'Athènes.  Pour 
donner  une  idée  du  développement  du  grec,  il  faut  donc  déterminer  ce 
qu'ont  été  ces  langues  littéraires  et  comment  elles  se  comportent  par  rap- 
port au  parler  courant. 

La  linguistique  moderne  se  défie  des  langues  littéraires.  Durant  le  xix* 
siècle,  les  linguistes  se  sont  proposé  avant  tout  d'étudier  le  développement 
spontané  du  langage,  et  ils  ont  été  conduits  par  là,  soit  à  négliger  autant 
qu'ils  le  pouvaient  les  langues  littéraires,  soit,  là  où  ils  n'avaient  pas 
d'autres  données,  à  essayer  de  deviner  les  langues  populaires  à  travers 
les  textes  dont  ils  étaient  réduits,  malgré  eux,  à  se  servir.  La  théorie  des 
langues  littéraires  envisagées  en  elles-mêmes  n'est  faite  qu'incom- 
plètement. 

En  fait,  on  ne  connaît  des  langues  anciennes  que  des  formes  littéraires 
la  plupart  du  temps.  Il  arrive  même  que  les  langues  littéraires  soient  assez 
éloignées  de  l'usage  courant  pour  ne  laisser  presque  rien  entrevoir  du 
parler  usuel  des  hommes  qui  les  employaient.  Le  latin  qu'on  a  écrit  de 
l'époque  d'Auguste  jusqu'à  la  Renaissance  a  servi  de  langue  savante  et 
même  littéraire  à  toutes  sortes  de  peuples,  dont  les  idiomes  étaient  divers 
et  dont  beaucoup  ne  parlaient  pas  des  langues  romanes  ;  il  dissimule 
l'évolution  du  latin  parlé  dans  les  régions  où  le  latin  était  la  langue  cou- 
rante et  supprime  ou  restreint  les  témoignages  dans  les  pays  où  au  moins 
le  bas  peuple  se  servait  d'ordinaire  de  quelque  autre  idiome,  en  Espagne, 
€n  Gaule,  en  Dacie,  etc.  Une  langue  littéraire  rigoureusement  fixée  par 
A.  Meillet.  6 


82  GÉNÉRALITÉS    SUR    LES    LANGUES    LITTÉRAIRïïS 

des  grammairiens  comme  le  sanskrit  fait  qu'il  est  à  peu  près  impossible 
de  suivre  le  développement  des  parlers  de  l'Inde  et  qu'on  doit  se  contenter 
de  témoignages  accidentels,  rares  et  obscurs.  Dans  ces  cas  extrêmes,  le 
témoignage  des  langues  littéraires  n'a  qu'une  valeur  linguistique  très 
mince  :  un  texte  latin  écrit  au  ix*  siècle  par  un  moine  germain  ne  saurait 
enseigner  que  peu  de  chose  au  linguiste,  et  encore  est-il  possible,  en  regar 
dant  les  choses  de  près,  d'en. tirer  sur  la  prononciation,  sur  la  syntaxe,  sur 
le  vocabulaire  des  indications  qui  peuvent  être  précieuses. 

La  situation  n'est  pas  toujours  aussi  mauvaise.  Il  arrive,  et  c'est  habi- 
tuel aujourd'hui  chez  la  plupart  des  peuples  de  l'Europe,  que  la  langue 
littéraire  soit  une  forme  normalisée  du  parler  courant  ;  la  langue  littéraire 
donne  alors  une  idée  approchée  de  ce  parler,  et  les  particularités  qu'on 
peut  observer,  surtout  chez  les  écrivains  relativement  peu  lettrés,  donnent 
souvent  un  aperçu,  au  moins  partiel,  de  l'usage  ordinaire.  Tel  est  le  cas 
en  Grèce.  Chaque  grand  groupe  dialectal  a  tendu  à  se  créer  sa  langue  lit- 
téraire propre  ;  certaines  cités  ont  leur  langue  littéraire  à  elles,  et  l'obser- 
vation des  langues  littéraires  fournit  sur  les  dialectes  et  même  sur  certains 
parlers  locaux  des  données  utiles. 

De  par  leur  nature,  les  langues  littéraires  se  distinguent  des  parlers 
usuels  et  populaires.  Mais  elles  ont  sur  ceux-ci  l'avantage  d'offrir  des  formes 
arrêtées,  dont  les  hommes  qui  les  emploient  ont  pris  conscience  ;  le  lin- 
guiste sait  par  suite  sur  quoi  faire  porter  son  étude  ;  l'objet  en  est  exacte- 
ment défini.  Il  n'en  va  pas  de  même  des  parlers  populaires.  La  première 
difTiculté  que  rencontre  l'auteur  d'une  description  de  parler  populaire  e^t 
de  déterminer  l'objet  de  sa  recherche.  Pour  peu  que  la  population  qui 
emploie  ce  parler  soit  socialement  différenciée,  qu'elle  comporte  des 
groupes  ayant  des  situations  différentes,  des  occupations  différentes,  elle 
offre  des  variations  linguistiques  appréciables,  et  qui  peuvent  être  assez 
étendues;  si,  de  plus,  comme  il  arrive  presque  toujours,  les  habitants  de 
la  localité  étudiée  sont  en  partie  originaires  de  quelque  autre  localité  ou* 
descendent  de  parents  originaires  d'ailleurs,  on  rencontre  d'autres  varia- 
tions. Tel  sujet  qui  a  quitté  son  village  durant  un  temps  plus  ou  moins 
long  parle  autrement  qu'un  sujet  qui  ne  s'est  jamais  éloigné  du  pays.  Les 
vieux  ne  parlent  pas  comme  les  jeunes.  Il  n'y  a  pour  bien  des  choses  pas 
de  norme  établie,  et  il  n'appartient  pas  à  l'observateur  d'en  poser  une 
arbitrairement.  Plus  grande  est  la  précision  avec  laquelle  il  observe,  et  plus 
il  lui  est  malaisé  de  définir  précisément  quel  objet  étudier.  On  tourne 
d'ordinaire  la  difficulté,  soit  en  s'adressant  à  un  sujet  unique  pris  arbi- 
trairement pour  représentant  de  l'ensemble  du  parler,  soit  en  recueillant 
des  faits  de  toutes  mains,  quitte  à  obtenir  des  données  un  peu  incohérentes 
et  qui  se  concilient  malaisément  entre  elles.  La  rigueur  qu'ont  les  faits 
locaux  observés  directement  n'est  souvent  qu'apparente  et  recouvre,  dans 


M 


VALEUR    DU    TÉMOIGMAGE    DES    LANGUES    LITTERAIRES  83 

nombre  de  cas,  un  choix  arbitraire  entre  des  données  qui  auraient  mérité 
une  égale  attention.  Les  langues  littéraires  ne  trompent  pas  :  nul  n'ignore 
qu'elles  ne  recouvrent  pas  l'usage  ordinaire  de  la  langue  parlée.  Mais  elles 
représentent  un  usage  fixé  par  les  intéressés  ;  l'observateur  sait  ce  qu'il 
doit  décrire  et  étudier  ;  il  est  en  présence  d'une  norme,  dont  il  a  été  pris 
conscience  et  qui  a  été  maintenue  volontairement. 

Sans  doute  il  existe,  dans  toute  localité  ou  dans  tout  groupe  de  localités 
qui  a  conscience  de  son  autonomie,  le  sentiment  d'un  idéal  linguistique 
auquel  on  doit  se  conformer  ;  et  il  y  a  une  réprobation  contre  ceux  qui  en 
parlant  s'écartent  sensiblement  de  la  norme  idéale  du  lieu.  Mais  les  sujets 
parlants  n'ont  pas  conscience  de  tous  les  détails  de  cette  norme,  et  l'obser- 
vateur étranger  ne  sait  où  la  saisir,  tandis  que  l'observateur  indigène  peut 
tenir  pour  essentiels  des  particularités  de  son  parler  personnel  ou  des  fan- 
tômes de  son  imagination.  Pour  certains  détails  par  où  ils  se  distinguent 
de  leurs  voisins,  ou  qui  ont  une  valeur  expressive  particulière,  les  sujets 
ont  une  sensibilité  vive,  tandis  que,  à  côté,  de  fortes  divergences  passent 
inapei-çues.  Dès  l'instant  qu'une  langue  est  fixée  dans  des  monuments 
littéraires  conservés  par  la  mémoire  de  tout  un  groupe  de  lettrés  ou,  mieux 
encore,  par  l'écriture,  le  linguiste  a  un  objet  fixé  sur  lequel  "arrêter  son 
attention,  et  cet  objet  n'est  pas  arbitrairement  choisi  :  il  est  celui  que  les 
membres  du  groupe  étudié  ont  établi  d'une  manière  consciente  et  voulue. 

D'ailleurs  le  rôle  des  langues  littéraires  dans  l'évolution  des  langues  n'est 
pas  négligeable.  Sans  doute  les  langues  littéraires  ne  permettent  pas 
d'observer  les  innovations  spontanées  ;  elles  n'en  présentent  que  les  con- 
séquences fixées,  parfois  un  long  temps  après  le  moment  où  ont  eu  lieu 
les  changements.  Mais  c'est  souvent  sur  la  forme  qui  apparaît  fixée  dans 
les  langues  littéraires,  ou  du  moins  sur  une  forme  modifiée  par  les  langues 
littéraires,  que  reposent  les  évolutions  linguistiques  ultérieures.  Ce  n'est 
pas  seulement  parce  qu'on  ne  le  connaît  guère  sous  d'autres  formes  que  le 
lalin  classique  doit  être  considéré  par  les  romanistes  ;  c'est  aussi  parce 
qu'il  a  été  la  langue  enseignée  à  l'école,  celle  qu'on  s'efforçait  de  repro- 
duire, sans  y  toujours  réussir  ;  et  des  traits  de  la  langue  vulgaire,  comme 
la  conservation  de  -s  finale  ou  de  la  diphtongue  au,  sont  dus  sans  doute  à 
l'influence  de  la  langue  des  lettrés.  Le  développement  de  l'arabe  n'aurait 
pas  été  ce  qu'il  a  été  en  fait  si  l'arabe  n'était  d'abord  et  avant  tout  la  langue 
du  Coran  et  de  toute  la  grande  littérature  qui  s'y  rattache.  Une  langue 
qui  a  une  force  d'expansion  est  nécessairement  l'idiome  d'un  groupe 
d'hommes  actifs,  ayant  le  sentiment  de  leur  force,  et  qui  traduisent  cette 
conscience  de  leur  valeur  dans  une  littérature  plus  ou  moins  développée. 
Cette  littérature  est  elle-même  un  moyen  d'action.  De  tout  cela  le  grec 
fournit  les  exemples  les  plus  illustres.  On  ne  saurait  donc  négliger  les 
langues  littéraires  ou  s'en  servir  comme  d'un  simple  moyen  pour  entre- 


I  . 


84  GÉNÉRALITÉS    SUR    LES    LANGUES    LITTÉRAIRES 

voir,  à  travers  les  faits  qu'elles  présentent,  les  traits  indistincts  de  parlers 
populaires  qui  ne  sont  pas  attestés  ou  qui  le  sont  mal. 


Les  langues  littéraires  entrent  dans  la  catégorie  des  langues  spéciales  et 
en  représentent  le  type  sans  doute  le  plus  important  à  l'époque  histo- 
rique. 

Le  parler  se  définit  tout  d'abord  par  la  localité  oii  il  est  employé.  Sauf 
le  cas  —  du  reste  fréquent  —  où  une  langue  commune  se  répand  sur 
un  territoire  étendu  et  supprime  l'usage  des  anciens  parlers  locaux,  il 
existe  autant  de  manières  différentes  de  parler  qu'il  y  a  de  localités  habi- 
tées distinctes:  chaque  petit  groupe  local  tend  à  avoir  son  parler  propre. 
Et,  même  dans  le  cas  où  une  langue  commune  vient  de  se  répandre,  on 
constate  que  cette  langue  est  parlée  de  manière  un  peu  différente  dans 
chaque  locaUté,  au  moins  par  ceux  des  habitants  qui  sont  fixés  étroitement 
dans  la  localité,  qui  n'ont  pas  de  nombreuses  relations  au  dehors  et  qui 
ne  se  sentent  pas  tenus  de  parler  la  langue  commune  dans  toute  sa  pureté. 
Les  Grecs  en  sont  arrivés  ainsi  à  avoir  au  vi"  siècle  av.  J.-C.  à  peu  près, 
autant  de  parlers  que  de  cités  autonomes. 

Mais  la  notion  de  parler  local  est  loin  d'épuiser  toutes  les  particularités 
que  le  linguiste  doit  envisager.  Abstraction  faite  des  particularités  indivi- 
duelles —  qui  peuvent  avoir  parfois  leur  importance,  —  il  faut  tenir 
compte  de  tous  les  parlers  de  groupements  particuliers  :  chaque  profession 
spécialisée  a  sa  langue,  ou,  si  l'on  veut,  son  argot  ;  chacune  des  occupa-  ; 
lions  qui  groupent  pour  un  temps  une  part  des  habitants  de  la  localité 
détermine  aussi  des  particularités  linguistiques  :  il  y  a  chez  les  peuples  de' 
civifisation  inférieure  des  manières  de  parler  propres  à  la  chasse,  à  la 
pêche,  à  certaines  récoltes,  celle  du  camphre  par  exemple  (voir  Lasch, 
Mitteilnngen  der  anthropologischen  Gesellschaft  in  Wïen,  vol.  XXXVIÏ 
[1907]  et  A.  van  Gennep,  Revue,  des  études  ethnographiques  et  sociologiques^ 
juin-juillet  1908).  Chez  les  modernes,  tout  le  monde  a  eu  par  exemple 
occasion  d'observer  l'argot  des  écoles  spéciales  ou  de  la  caserne  ou  la 
langue  des  sports.  La  langue  religieuse  est  presque  toujours  distincte  de 
la  langue  courante,  et,  s'il  arrive  qu'elle  se  confonde  pour  un  temps  avec 
la  langue  courante,  elle  ne  tarde  pas  à  s'en  distinguer  :  le  latin  a  été  à 
Rome  la  langue  des  chrétiens  parce  que  c'était  la  langue  de  tout  le  monde, 
et  il  est  demeuré  la  langue  de  l'Église  catholique  romaine,  alors  qu'il 
n'est  plus  la  langue  parlée  de  personne  ;  le  Coran  a  été  écrit  dans  l'arabe 
courant  du  temps;  mais  l'arabe  littéral,  demeuré  la  langue  religieuse  dé 
tous  les  Musulmans,  n'est  plus  aujourd'hui  parlé  par  aucun  sujet.  Sauf  les 
grandes  langues  à  la  fois  littéraires  et  religieuses,  les  langues  spéciales 


VALEUR    DU    TEMOIGNAGE    DES    LANGUES    LITTERAIRES  00 

sont  en  général  assez  mal  étudiées  ;  et  c'est  une  grave  lacune  dans  les  re- 
cherches hnguistiques  ;  car  elles  ont  joué  et  continuent  de  jouer  dans  le 
développement  des  langues  un  grand  rôle.  Elles  sont  du  reste  souvent 
malaisées  à  étudier  ;  car  on  n'en  peut  guère  avoir  une  connaissance 
précise  sans  faire  soi-même  partie  du  groupe  oii  elles  sont  parlées,  et 
ceux  qui  les  parlent  ne  donnent  d'ordinaire  aux  «  étrangers  »  que  des 
indications  approximatives  ou  peu  exactes  ;  les  langues  spéciales  sont 
toujours  un  peu  des  langues  secrètes,  et  il  n'est  pas  rare  qu'on  les  cache 
tout  à  fait. 

Il  peut  arriver  qu'une  langue  spéciale  dépasse  les  limites  des  parlers 
locaux  ;  car  les  groupes  qui  la  parlent  peuvent  appartenir  —  et  appar- 
tiennent souvent  —  à  des  localités  distinctes.  Les  langues  littéraires,  qui 
sont  des  langues  spéciales,  présentent  en  général  ce  caractère  à  un  degré 
éminent,  et  l'on  a  même  pu  dire,  avec  quelque  exagération,  que  chaque 
genre  littéraire  grec  a  gardé  le  dialecte  de  la  région  où  il  a  été  cultivé  pour 
la  première  fois. 

La  façon  dont  les  langues  spéciales  se  différencient  de  la  langue  locale 
est  variable.  Une  langue  spéciale,  notamment  une  langue  religieuse,  peut 
être  une  langue  entièrement  étrangère,  ou  une  langue  de  même  famille, 
mais  de  type  différent.  Ce  peut  être  une  variété  spéciale  du  parler  local. 
Très  souvent  les  langues  spéciales  ne  se  distinguent  du  parler  général  dans 
la  localité  que  par  des  particularités,  plus  ou  moins  nombreuses,  de  voca- 
bulaire. Ce  qui  constitue  le  système  delà  langue,  à  savoir  la  prononciation 
d'une  part,  les  caractéristiques  grammaticales  de  l'autre,  est  commun 
à  la  langue  générale  et  à  toute  une  série  de  langues  spéciales  :  c'est 
seulement  par  des  termes  spéciaux,  et  non  par  la  manière  d'articuler 
ou  de  grouper  les  mots  et  de  les  fléchir,  que  les  argots  des  écoles,  le 
parler  de  la  caserne,  les  langues  des  métiers,  les  langues  des  sports, 
se  distinguent  actuellement  de  la  langue  commune.  Par  le  fait  môme 
qu'ils  constituent  des  systèmes  organisés,  le  système  phonétique  et  le 
système  morphologique  ne  se  prêtent  pas  plus  à  être  modifiés  par  les 
groupes  sociaux  que  par  les  individus.  Au  contraire  le  vocabulaire,  com- 
posé d'éléments  autonomes,  dont  chacun  a  son  existence  propre,  indé- 
pendante de  tout  autre  mot  dans  une  large  mesure,  est  pliable  en  tous  sens 
et  susceptible  de  variations  illimitées.  C'est  donc  par  le  vocabulaire  que 
les  langues  spéciales  tendent  à  se  caractériser.  Une  langue  peut  se  vider  de 
tout  son  vocabulaire  propre  sans  perdre  rien  de  son  système  ;  il  existe  par 
exemple  un  arménien  tsigane,  qui,  pour  la  prononciation  et  la  grammaire, 
est  du  pur  arménien,  mais  dont  le  vocabulaire  est  tout  entier  étranger  à 
l'arménien.  Les  langues  spéciales  tirent  de  cette  possibilité  la  plupart  de 
leurs  ressources;  elles  consistent  en  général  à  remplacer  les  termes  de  la 
langue  commune  par  des'  termes  autres,  soit  empruntés  à  des  langues 


86  GÉNÉRALITÉS    SUR    LES    LA]N'GUES    LITTERAIRES 

étrangères,  soit  formés  à  nouveau  avec  des  éléments  indigènes,  mais  dé- 
tournés de  leur  sens,  soit  enfin  déformés  et  mutilés  suivant  des  règles 
définies.  Il  y  a  là  un  principe  capital  et  qui  domine  toutes  les  théories  des 
langues  spéciales,  pour  autant  que  celles-ci  ne  sont  pas  des  langues  étran- 
gères ou  des  fabrications  artificielles  et  de  simples  mutilations  de  la  langue 
commune  :  si  elle  n'est  qu'une  forme  de  la  langue  locale,  une  langue 
spéciale  est  d'ordinaire  caractérisée  presque  uniquement  par  des  parti- 
cularités de  vocabulaire. 


Les  langues  littéraires  admettent  diverses  origines. 

Tout  d'abord  c'est  un  fait  fréquent,  presque  normal,  que  les  cérémo- 
nies religieuses  aient  lieu  dans  une  langue  distincte  du  parler  de  tous  les 
jours.  Faire  une  cérémonie  religieuse,  c'est  passer  du  domaine  humain 
au  domaine  divin,  sortir  du  monde  profane  et  entrer  dans  le  sacré.  Pour 
y  réussir,  on  est  conduit  à  se  servir  d'une  langue  qui,  par  le  fait  qu'elle 
est  autre,  échappe  aux  associations  d'idées  qui  rendraient  peu  vraisemblable 
un  passage  du  domaine  humain  et  terrestre  à  un  monde  supérieur  (v.  Hu- 
bert et  Mauss,  sur  la  doctrine  du  sacrifice,  dans  Mélanges  d'histoire  des 
religions,  passim). 

La  difficulté  qu'on  éprouve  souvent  à  interpréter  des  textes  religieux  ne 
tient  pas  seulement  à  ce  que  l'on  sait  mal  la  langue,  la  plupart  du  temps 
archaïque,  dans  laquelle  ils  sont  rédigés  et  à  ce  que  l'on  n'est  pas  assez 
renseigné  sur  les  choses  auxquelles  il  est  fait  allusion.  Il  faut  tenir  compte 
de  ce  que  les  auteurs  n'ont  en  général  pas  cherché  à  être  aisément  intel- 
ligibles et  se  sont  au  contraire  plu  à  être  obscurs,  étranges,  à  ne  pas  s'ex- 
primer comme  ils  l'auraient  fait  naturellement.  Si  les  gâthâs  de  l'Avesta 
sont  inintelligibles  plus  qu'à  demi,  c'est  parce  que  délibérément  on  a  cher- 
ché à  les  faire  obscures  ;  l'ordre  des  mots  y  est  différent  de  l'ordre  natu- 
rel, et  même  un  juxtaposé  du  type  le  plus  courant,  le  nom  du  grand  dieu 
Ahura  Mazdâh,  au  lieu  d'y  figurer  sous  sa  forme  ordinaire,  la  seule  qui 
soit  attestée  partout,  s'y  présente  le  plus  souvent  dans  des  ordres  autres, 
soit  que  Mazdâh  soit  avant  Ahura,  soit  que  Ahura  soit  séparé  de  Ma:{dâh. 
L'obscurité  des  hymnes  védiques  ou,  à  Rome,  du  chant  des  frères  Arvales 
n'est  pas  moins  intentionnelle. 

Or,  les  langues  littéraires  sont  souvent  issues  de  langues  religieuses.  Le 
sanskrit  a  été  la  langue  d'une  grande  littérature  religieuse,  la  littérature 
védique,  avant  de  servir  à  des  usages  profanes.  Et  M.  Sylvain  Lévi  a  pu 
émettre  l'hypothèse,  très  vraisemblable,  qu'il  a  fallu  des  souverains  venus 
du  dehors,  étrangers  aux  traditions  de  l'Inde,  pour  oser  employer  le  san- 
skrit dans  leurs  documents  officiels  et  pour  commencer  le  mouvement 


LANGUES    RELIGIEUSES 


dont  la  conséquence  a  été  le  développement  de  la  littérature  sanskrite  clas- 
sique. 

Les  besoins  du  prosélytisme  religieux  ont  donné  lieu,  à  l'époque  his- 
torique, à  la  création  de  toute  une  série  de  langues  littéraires.  Si  l'on  a 
constitué  les  alphabets  gotique,  arménien,  slave,  et  si  l'on  a  écrit  des  textes 
en  gotique,  en  arménien,  en  slave,  c'a  été  pour  évangéliser  plus  commo- 
dément les  Gots,  les  Arméniens,  les  Slaves,  et  partout  les  textes  religieux 
ont  précédé  les  textes  profanes.  C'est  de  même  pour  propager  le  christia- 
nisme qu'on  a  écrit  l'irlandais,  l'allemand,  le  vieil  anglais,  sans  créer 
pour  cela  des  alphabets  vraiment  spéciaux.  Ces  langues,  et  surtout  celles 
de  ces  langues  qui  ont  reçu,  par  la  création  d'un  alphabet  propre  et  par 
une  traduction  des  textes  sacrés  et  liturgiques,  une  fixation  solide,  ont 
servi  à  des  populations  parlant  des  dialectes  divers  et  sont  demeurées  sans 
grands  changements  durant  des  temps  assez  longs.  Du  gotique  on  ne  con- 
naît pas  d'autre  forme  que  celle  qu'a  fixée  l'évêque  Wulfila,  et,  d'où 
qu'ils  viennent,  les  manuscrits  n'offrent  qu'un  même  aspect  du  gotique. 
De  l'arménien  ancien,  on  ne  connaît  aussi  qu'une  forme  qui  n'a  pas  cessé  de 
s'écrire  durant  tout  le  moyen  âge.  Les  apôtres  Cyrille  et  Méthode  semblent 
avoir  employé  dans  leurs  traductions,  destinées  à  des  Slaves  de  Moravie, 
leur  slave  propre,  celui  de  la  région  de  Salonique  ;  ce  slavon  ecclésias- 
tique est  demeuré  depuis,  avec  un  minimum  de  changements,  chez  les 
Bulgares,  les  Serbes  et  les  Russes  ;  aujourd'hui  encore,  le  russe  renferme 
une  foule  de  mots  et  de  formes  venus  de  cette  langue,  et  l'orthographe 
russe  lui  doit  une  particularité  aussi  étrange  que  celle  qui  consiste  à  écrire, 
au  génitif  masculin  singulier  des  adjectifs,  -ago  ce  que  l'on  prononce  -ovo. 
—  L'arabe  littéral,  c'est-à-dire  la  langue  du  Coran,  est  encore  le  seul 
qu'on  écrive,  ou  du  moins  qu'on  veuille  écrire,  en  pays  arabe,  et  ce  qui 
passe  de  vulgarisme  dans  des  écrits  est  dû,  non  à  l'intention,  mais  à 
l'ignorance  de  ceux  qui  écrivent.  La  persistance  des  langues  religieuses 
devenues  langues  littéraires  est  très  forte  et  devient  à  la  longue  une  gêne. 
Le  latin  a  été  durant  le  moyen  âge  la  langue  savante  de  toute  l'Europe 
occidentale  et,  fournissant  une  manière  fixe  de  s'exprimer  qui  n'était  pas 
celle  dont  on  se  servait  pour  les  choses  d'expérience  courante,  a  fini  par 
s'interposer  entre  les  savants  et  la  conception  directe  de  la  réalité  ;  l'exten- 
sion prise  par  l'emploi  littéraire  des  langues  nationales  à  partir  du  xii®- 
\ui*  siècle,  et  plus  encore  à  partir  du  xvi",  a  coïncidé  avec  le  renouvelle- 
ment de  la  pensée  moderne. 

Toutefois  ces  langues  venues  du  prosélytisme  religieux  ont  eu  le  mérite 
d'être  des  langues  internationales,  qui  permettaient  aux  savants  et  aux 
lettrés  de  pays  très  divers  de  s'entendre  sans  difficulté.  Quand  une  reli- 
gion non  nationale,  comme  le  christianisme,  le  bouddhisme,  l'islamisme, 
Fi    s'est  étendue,  elle  a  contribué  à  fixer  des  langues  sacrées  qui  ont  été  sur 


88  GÉNÉRA.LITÉS    SUR    LES    LANGUES    LITTERAIRES 

de  vastes  domaines  des  moyens  de  communication  entre  les  prêtres  et 
ensuite  entre  tous  les  lettrés.  Une  langue  religieuse  et  littéraire  est  à  la  fois 
stable  et  internationalisée. 

En  dehors  même  du  cas,  le  plus  net  de  tous,  des  langues  religieuses, 
devenues  langues  littéraires,  il  existe  des  langues  littéraires  fixées  et  com- 
munes à  des  localités  diverses,  et  qui  sont  dues,  au  moins  au  début,  à  des 
corporations  de  lettrés..  Il  y  a  eu  en  Irlande  des  filé,  en  Islande  des  thul, 
chez  les  Anglo-Saxons  des  scop.  Dès  qu'il  y  a  quelque  part  une  littérature, 
cette  littérature  tend  à  avoir  sa  langue,  comprise  sur  un  territoire  étendu. 
La  langue  des  chansons  de  gestes  françaises  du  moyen  âge  n'est  pas  un 
parler  local;  c'est  une  langue  épique  commune.  Le  Beoiuulf  n'est  pas  un 
texte  en  un  dialecte  anglo-saxon  défini.  On  observe  de  même  dans  le^ 
serbe  de  Dalmatie  des  langues  épiques  spéciales. 

Même  les  chansons,  dites  populaires,  ne  peuvent  servir  au  linguiste  de- 
textes  pour  l'étude  des  parlers  locaux.  Toutes  sont  suspectes  d'avoir  été 
transposées  d'un  parler  à  l'autre,  et  dans  ces  transports,  les  adaptations 
qu'elles  subissent  sont  le  plus  souvent  incomplètes  ;  la  métrique,  ou  Tair 
sur  lequel  se  chante  la  chanson,  s'oppose  souvent  à  certaines  adaptations. 

On  s'exagère  parfois  l'importance  des  grandes  œuvres  littéraires  pour  la 
fixation  des  langues.  Sans  doute  une  œuvre  capitale,  qui  sert  pendant  de 
longs  siècles  de  fondement  à  une  culture  littéraire,  comme  la  Bible  et  ses- 
traductions,  exerfce  sur  le  développement  des  langues  une  action  considé- 
rable. Mais  si  des  ouvrages,  tels  que  la  Divine  comédie  de  Dante,  les  contes- 
de  Boccace,  et  les  chansons  de  Pétrarque  peuvent  marquer  le  moment 
où  une  langue  littéraire  se  fixe,  et,  par  le  fait  qu'ils  servent  de  modèles, 
lui  donner  un  aspect  en  quelque  sorte  définitif,  les  auteurs  qui  les  ont 
écrits  n'ont  en  général  été  ni  les  premiers  ni  les  seuls  à  écrire  la  langue 
dont  ils  se  sont  servis,  et  le  succès  de  leurs  œuvres  n'a  été  possible  que 
parce  qu'elles  étaient  écrites  dans  une  langue  ayant  déjà  un  rôle  et  une 
importance.  Le  toscan  dont  se  sont  servis  Dante,  Boccace  et  Pétrarque  a 
eu  très  vite  le  caractère  d'une  langue  commune  pour  la  littérature  eit 
italien  vulgaire.  On  voit  ici,  par  un  exemple,  comment  une  langue  litté- 
raire sert  promptement  de  langue  commune  à  des  hommes  dont  les  par- 
lers ordinaires  sont  différents. 


Les  langues  littéraires  échappent  à  une  partie  au  moins  des  change- 
ments qui  atteignent  les  parlers  courants,  et  par  suite  elles  sont  archaïsantes. 
Ainsi  en  lette,  l'usage  de  séparer  le  préverbe  du  verbe  n'existe  plus  dans 
le  langage  ordinaire  ;  mais  la  poésie  dite  populaire  le  conserve.  Le  fran- 
çais d'aujourd'hui  a  perdu  l'usage  du   passé  défini  (prétérit    simple)  à 


ARCHAÏSME    DES    LA^'GUES    LITTERAIRES  8^ 

Paris  et  dans  toute  la  région  de  parler  parisien,  dans  un  rayon  de  deux  à 
trois  cents  kilomètres  autour  de  Paris  ;  mais  l'usage  de  ce  prétérit  est 
demeuré  dans  la  langue  écrite,  et  il  est  presque  aussi  nécessaire  dans 
certains  cas  d'employer  //  vint  en  écrivant  un  récit  qu'il  paraîtrait  ridicule 
de  le  dire  dans  le  même  récit  parlé.  Un  Allemand  du  Sud  emploie  de 
même  dans  sa  langue  écrite  des  prétérits  simples  tels  que  ich  liebie,  qui  ne 
figurent  pas  dans  son  parler  ordinaire. 

Donc,  là  même  où  la  langue  littéraire  et  la  langue  parlée  sont  proches 
l'une  de  l'autre,  comme  elles  le  sont  actuellement  en  France  dans  la  région 
parisienne  —  au  sens  large  du  mot  — ,  les  particularités  de  la  langue 
littéraire  peuvent  être  de  nature  grammaticale.  Elles  atteignent  ainsi  le 
système  de  la  langue. 

Il  peut  y  avoir  aussi  des  particularités  de  nature  phonétique.  Non  pas 
que,  en  général,  une  langue  littéraire  ait  des  éléments  phonétiques  incon- 
nus à  la  langue  courante  correspondante  :  on  prononce  la  langue  litté- 
raire avec  les  voyelles  et  les  consonnes  qu'on  emploie  dans  le  parler 
courant.  Mais  il  arrive  qu'on  emploie  ces  éléments  d'une  manière  autre 
dans  la  langue  littéraire  que  dans  le  parler  courant  et  qu'on  opère  certaines 
substitutions.  Par  exemple,  un  Français  en  déclamant  des  vers  ou  en 
prononçant  un  discours  public  emploie  à  peu  près  les  mêmes  è  ouverts  et 
les  mêmes  g  fermés  que  dans  la  conversation  la  plus 'familière  ;  mais, 
tandis  que,  en  causant,  il  dit  lé:(  enfants,  avec  un  e  fermé,  il  dira  s'il  veut 
être  a  liliér  aire  •»,  lc:(^  enfants,  avec  une  ouvert.  Les  langues  littéraires 
comportent  souvent  des  transpositions  de  ce  genre.  Quand,  comme  il 
arrive  fréquemment,  la  langue  littéraire  repose  sur  un  dialecte  autre  que 
celui  auquel  appartient  le  parler  courant,  ces  transpositions  sont  constantes. 
Ainsi  dans  le  slavon  ecclésiastique  qu'on  employait  en  Russie  au  moyen  âge 
comme  langue  littéraire,  on  était  amené  à  employer  ra  là  où  dans  la 
langue  courante  on  disait  oro  et  ^d  dans  nombre  de  cas  où  la  langue  cou- 
rante avait  ^  ;  le  nom  de  la  «  ville  »  était  dans  le  parler  ordinaire  gorod  et 
dans  la  langue  littéraire  grad  ;  la  forme  gorod  de  la  langue  courante  a 
subsisté  pour  le  nom,  bien  fixé  dans  l'usage  familier,  de  la  «  ville  »  et  les 
Russes  continuent  à  dire  gorod,  tout  en  se  servant  de  grad  dans  les  noms 
de  villes  qui  sont  des  composés  savants  :  Pétrograd  ;  mais,  pour  un  terme 
officie]  comme  celui  de  «  citoyen»,  la  forme  littéraire  a  prévalu  sur  la 
forme  courante  goro\anin,  qui  a  seivi  à  désigner  le  «citadin»,  et  le 
«  citoyen  »  est  maintenant  nommé  en  russe  à  l'aide  de  la  (orme grafdanin , 
qui  est  celle  de  la  langue  littéraire. 

Archaïsme  et  dialectisme  sont  les  deux  traits  qui  caractérisent  les  langues 
littéraires,  au  moins  en  ce  qui  concerne  les  particularités  de  grammaire 
ou  de  structure  phonétique. 

Mais,  on  l'a  vu,  c'est  surtout  le  vocabulaire  qui  est  propre  aux  langues 


^O  GENERALITES    SUR    LES    LA>'GUES    LITTERAIRES 

littéraires.  En  France,  où  la  langue  littéraire  ne  se  distingue  pas  profon- 
dément de  la  langue  courante,  il  n'y  a  guère  de  mots  propres  à  la  littéra- 
ture ;  ceux  de  ces  mots  qui  étaient  fréquents  autrefois,  comme  coursier  ou 
guerrier,  semblent  ridicules  aujourd'hui  ;  il  en  a  été  introduit  d'autres, 
mais  dont  la  période  d'usage  n'a  pas  été  longue  en  général.  Le  principal 
trait  que  l'on  remarque  dans  la  langue  littéraire  française  est  l'abondance 
des  termes  empruntés  au  latin  écrit  ;  mais  le  parler  courant  en  a  tant  pris 
à  la  langue  littéraire  que  la  différence  n'est  plus  très  grande  ;  il  est  à  peu 
près  normal  dans  le  français  actuel  le  plus  courant  que  l'abstrait  corres- 
pondant à  im  verbe  ou  l'adjectif  correspondant  à  un  substantif  soit  une 
forme  latine  prise  à  la  langue  littéraire  :  l'action  de  «  recevoir  »  est  la 
réception,  et  Ton  nomme  rationnel  ce  qui  est  conforme  à  la  raison  (ratio). 
Si,  dans  le  français  d'aujourd'hui,  il  y  a  peu  de  différence  entre  la  langue 
courante  et  la  langue  littéraire,  c'est  que  la  langue  littéraire  est,  dans  une 
large  mesure,  devenue  la  langue  courante.  Ailleurs,  par  suite  de  circon- 
stances différentes,  la  langue  littéraire  a  mieux  gardé  l'autonomie  de  son 
vocabulaire  ;  il  y  a  par  exemple,  aujourd'hui  encore,  un  vocabulaire 
poétique  anglais  distinct  du  vocabulaire  de  la  langue  littéraire  de  la  prose, 
qui,  comme  en  français,  est  voisin  de  celui  de  la  langue  courante. 

Créer  une  langue  littéraire  consiste  presque  toujours  à  créer  un  vo- 
cabulaire, et  l'expérience  montre  qu'on  y  réussit  aisément.  Au  cours 
du  xix'^  siècle,  il  a  été  constitué  ainsi  plusieurs  langues  littéraires.  Des 
nations  qui  ont  repris  conscience  de  leur  autonomie  se  sont  donné  des 
langues  littéraires  en  transformant  leur  vocabulaire.  Les  Tchèques,  qui 
avaient  germanisé  leur  vocabulaire  slave,  se  sont  donné  au  xix*  siècle  un 
vocabulaire  savant  et  littéraire  purement  tchèque  où  ne  figure  presque 
aucun  terme  d'emprunt,  et  où  même  des  mots  universels  en  Europe  ont 
été  remplacés  par  des  termes  tchèques  nouvellement  fabriqués.  On  voit 
avec  quelle  facilité  peut  s'introduire  un  vocabulaire  inusité.  Les  langues 
littéraires  n'ont  guère  en  propre  bien  souvent  que  des  particularités  de 
lexique. 

Un  autre  trait,  mais  qui  tient  au  style  plus  qu'à  la  langue,  est  la  struc- 
ture des  phrases.  En  parlant,  on  se  contente  d'ordinaire  de  phrases 
simplement  construites,  surtout  dans  les  langues  qui  n'ont  pas  de  littéra- 
ture. Les  langues  littéraires,  et  principalement  les  langues  écrites,  sont 
amenées  à  compliquer  les  phrases  pour  exprimer  des  nuances  de  pensée 
et  pour  présenter  les  idées  d'une  manière  complète,  en  se  conformant  aux 
détails  de  la  réalité.  La  façon  de  combiner  des  phrases  complexes  se 
transmet  d'un  auteur  à  l'autre  et  devient  l'un  des  traits  caractéristiques 
de  chaque  langue  littéraire.  Une  langue  littéraire  récente  se  reconnaît  d'or- 
dinaire au  petit  nombre  et  à  la  gaucherie  des  types  de  phrases  qu'elle 
emploie. 


VOCABULAIRE    DES    LANGUES    LITTERAIRES  Qt 

Les  langues  écrites  ont  d'ailleurs  de  la  raideur  par  nature.  Les  phrases 
de  la  conversation  tirent  de  la  situation  des  interlocuteurs,  du  ton  de 
voix,  des  gestes  une  partie  de  leur  clarté  :  même  incomplètes  et  incor- 
rectes, elles  demeurent  aisément  intelligibles.  Au  contraire  les  phrases 
d'une  œuvre  écrite  doivent  pouvoir  se  comprendre  par  elles-mêmes  ;  il 
faut  donc  qu'elles  soient  régulières  et  complètes.  Le  grammairien  y  peut 
observer  les  règles  dans  leur  rigueur.  La  raideur  avec  laquelle  le  système 
grammatical  y  est  employé,  qui  est  un  des  défauts  de  toute  littérature, 
est  rachetée  en  partie  par  la  complexité  et  la  variété  des  types  de  phrases 
et  par  la  richesse  du  vocabulaire. 

Dans  le  grec  littéraire,  le  rapport  de  chaque  phrase  avec  la  précédente 
est  indiqué  par  une  particule  ce,  yip,  etc.  Cet  usage  a  son  fondement 
dans  la  langue  courante  ;  mais  la  constance  de  l'emploi  des  particules 
chez  les  écrivains  est  due  sans  doute  à  ce  que  les  textes  grecs  conservés 
ont  été  composés,  les  uns  pour  être  déclamés  ou  prononcés  oralement 
devant  des  assemblées,  les  autres  pour  être  lus,  et  lus  par  des  lecteurs 
que  ne  guidait  aucune  ponctuation.  Dans  l'un  et  l'autre  cas,  il  fallait,  pour 
être  compris,  insister  sur  la  façon  dont  s'articulaient  les  phrases  du  dis- 
cours. A  en  juger  par  Ménandre  et  par  quelques  autres  écrivains,  la  langue 
parlée  ne  faisait  pas  des  particules  un  emploi  aussi  constant.  Mais,  de 
ces  particules  nécessaires  pour  la  clarté,  la  langue  littéraire  a  su  tirer  un 
ornement. 


CHAPITRE  II 
YOGABULAIRE  DE  LA  POÉSIE  GRECQUE 


C'est  par  des  particularités  de  vocabulaire  que  se  caractérisent  avant 
tout  les  langues  littéraires  delà  Grèce.  Si  ces  particularités  ne  sont  pas  par- 
tout les  mêmes,  du  moins  elles  appartiennent  partout  aux  mêmes  types. 
En  faisant  la  théorie  de  la  littérature,  c'est  sur  le  vocabulaire  qu'Arislote 
est  amené  à  insister  en  matière  de  langue,  dans  la  Poétique,  ifi^'j  a  3o 
et  suiv.  et  dans  la  Rhétorique,  ikoh  b  et  suiv. 

En  employant  la  langue  courante,  on  est  clair  ;  mais  cela  ne  suffit 
pas  à  la  poésie  ;  il  lui  faut  une  langue  relevée,  qui  sorte  de  l'ordinaire  : 
Aristote,  Poét.    i458  a  i8  :   as^îw^  àper/)  caov;  y.al   |j.y]  TazsivYjv   sivai,   et 

Rhét.  i/io4  b   I  opbOw  Xé^ewç  àper/j  <J7.of,  elvat /.al  [i.r{zt  TaTretVïjV  [j.Tj'ô 

ù-àp  10  à^ia);j.a,  cùXa.  "irps-oujav  f^  yàp  izzvr^i'.'/Sr^  iawç  où  xa^eiv-rp  akk  où 
T.pir.o-j'^x  Ai^oj.  Pour  n'être  pas  [olate  et  pour  convenir  à  la  poésie,  la  langue 
doit  donc  différer  de  l'usage  courant  et  avoir  un  certain  caractère  a  étran- 
ger »  :  Rhét.  i/jo4  b  8  TÔ  yàp  k^cûCkà^x'.  ■TcoteT  a£[xvcT£pav  (la  Xé^tv)  w^-ep 
yàp  7:psç  TO'jç  Hivojç  cl  avOpwiuot  y.ai  rpcç  -ohq  xoXi'-ag  ts  aÙTC  Tiac^jcjcv  /al 
•Âpcg  T-/^v  AÉ^'.v.  .Aih  BsT  'TTO'.eTv  Eévy;v  r/;v  oiâXs/xsv'  Gaup-acTai  y^P  '•^'^ 
â-ivTwv  sljiv,  r,sù  cà  to  ôaujj.asTûv  èativ. 

On  obtient  cet  aspect  spécial  de  la  langue  poétique  en  évitant  en 
partie  le  mot  propre,  /upiov,  et  en  se  servant  ou  de  mots  étrangers  à  la 
langue  courante,  de  yXw-Ta'.,  ou  de  divers  procédés  :  Aristote,  Poét.  là^'] 
b  1  axav  Sa  biO[j.i  ètrxtv  f,  /jptcv  -i]  y\o)iix  r,  [xezxocpx  yj  y.6a[Ji.oç  y)  ztizy.r,- 
[jAvov  ■(]  k~r/,-z~x[j.viz'i  izT,pr,[xivzv  f,  kqxWxyiJ.v/zv .  D'autre  part  les  mots  sont 

simples  ou  composés  :  Poét.  1 457  a  3 1  h')6[xx-zq  oà  eïor,  -z  \).h  onzkzX)-) -zzï 

S'.zAojv eïv;  c'av  /a\  Tp'.7;Aoiv  /al  TcTpaTcXcjv    cvoi/a  /al  '7:cXAa':rAcîjv.  La 

poésie  recourt  aux  mots  composés  et  à  tout  ce  qui  n'est  pas  les  termes  de 
la  langue  ordinaire  :  elle  se  distingue  par  là  de  la  prose  :  Rhét.  i4o4  b 
26  cvxwv  o'ovcjj.aTwv  /al  p-/; ij-àxcùv  à^  u)v  c  Àôy^;  a'jV£(rr/)/=v,  twv  Bà  cvc[j.âT(i)v 


I  ToaaiJt' 


VOCABULAIRE  DE  LA  POÉSIE  GRECQUE  qS 


e^ovxwv  e'.OY]    oaa   TôWswpYjxat  ev  toiç  TCôpc  xor^xixrjç,  toutuv  yAcoTTatç 

jjièv  xa'c  â'.xXot?  h^Kii.xi'.  -/.al  7:£7:ofr][ji.svoiç  ôXiyxx'.ç  xat  oXtya^^sO  ^jpYjUTÉov to 

Se  xup'.ov  vtai  xb  oh'-siov  /.al  [xexaçopà  [j-ôvac  yp"(^at[j.at  irpoç  x'/]V  xwv  (LiXwv  ^véywv 
Xé^iv.  3^-/i[^.£Ïov  S'oxt  xsuxc'.ç  [xôvo'.ç  Tîâvxeç  )^pwvxat  '  xâvxeç  vàp  [xexaçopaTç 
5r.xA£Y0Vxat  /.al  xotç  oîxei'otç  xal  xoTg  y.upiciç. 

Sans  doute  il  n'y  a  pas  dans  les  parties  conservées  de  la  Poétique  de  dé- 
veloppement sur  le  rôle  des  mots  composés.  Mais  on  sait  par  la  Rhéto- 
rique qu'Aristote  voyait  dans  l'emploi  des  composés  l'un  des  principaux 
procédés  de  la  poésie,  ainsi  Rhét.  i4o5  b,  35,  il  en  donne  des  exemples 
caractéristiques  :  xov  xoXuxpôawxov  oùpavov  xyjç  \).zy7.XQ'Aopùs)0\j  v-tj-j  xxGi)(6- 
jjLOjîc?  xsXa^,  etc.,  et  il  ajoute  :  xavxa  i3(,i)-x  X3rr)x'.7.à  iix  x'/]v  cîxXw^iv 
oai'vsxat  ;  plus  explicitement  encore,  on  lit  Rhét.  i4o6  a  35  oî  S'àv6pojxo'. 
-oXq  oixAcTç  ypMvxy.'.  'ixav  avwv'j;j.ov  fj  -/.xl  à  Xôyoç  eùj'JvGsxoç,  olovxô  )rpovo-p'.5civ, 
àXX'  av  xôX'j,  xàvxojç  xor^xtxôv.  Ato  ypriC.iJMxâ.Ti]  "^  oixX'^  Xs^tç  xoTç  oiOupa[j.- 
6oxo'.oT;*  ouxoi  yàp  t^oçojoe'.ç.  De  même  Poét.  i/i5g  a  9  xcov  ovoiJ.axwv  xà  [Jiàv 
8txXa  [xàXtaxa  àp[i.Gxx£i  xotç  ot6upâ[j.6o'.ç. 

L'observation  d'Aristote  a  une  importance  linguistique  :  la  composition 
n'est  pas,  dans  les  langues  indo-européennes,  un  procédé  de  la  langue 
courante  ;  c'est  un  procédé  savant  et  généralement  artificiel.  Il  y  a  des 
langues  comme  le  slave  où  tous  les  composés  connus  sont  artificiels  et 
traduisent  des  composés  étrangers,  soit  germaniques,  comme  vojevoda 
«  général  »  (littéralement  «  conducteur  d'armée  »)  qui  équivaut  au  vieux 
haut-allemand  hcri-^^ogo,  soit  plus  souvent  grecs.  Et  même  un  mot  slave, 
non  traduit,  et  appartenant  à  la  langue  courante,  comme  le  nom  de 
r  «  ours  »,  medvèdi  (littéralement  «  mangeur  de  miel  »),  est  artificiel; 
c'est  un  terme  fabriqué  pour  tenir  la  place  du  nom  propre  de  l'animal, 
frappé  de  quelque  interdiction.  Dans  l'Inde,  les  composés  abondent  :  mais 
on  les  voit  se  multiplier  au  fur  et  à  mesure  que  la  langue  devient  plus 
artificielle,  et  le  sanskrit  classique,  qui  n'est  qu'une  langue  littéraire,  a 
pour  procédé  principal  la  composition.  La  composition  est  l'un  des  traits 
qui  sont  éminemment  propres  aux  langues  techniques  et  savantes.  En 
prose  le  caractère  savant  des  composés  est  presque  toujours  évident  ;  un 
mot  de  la  prose  attique  et  de  la  comédie  sicilienne  comme  àX£^[cpap[7.r/,ov 
«  contre-poison  »  en  est  le  type. 

L'examen  des  textes  confirme  l'observation  d'Aristote.  La  poésie  est 
pleine  de  composés.  Un  texte  qui,  comme  le  nome  des  Perses  de  Timo- 
thée,  est  le  type  même  de  la  langue  poétique  a  des  composés  presque  à 
chaque  vers  :  ypuaoy.'^Oapov  2x5,  v£cx£uy-^  216,  èx(y,oupo^  217,  ejY£V£xaç 
219,  |ji,ay.pa'!(ov  219,  Irrfi-M  227,  [j.oucoxaXa'.oXJjjLxç  (composé  à  3  termes) 
229)  X'.Y'j[j.ay.po9(iOva)v  232,  xcix'.X6[j,ou(jov  234,  etc.  Les  composés  servent 
de  synonymes  poétiques  aux  mots  courants  ;  ainsi  îar|6av  cité  ici  est  l'équi- 
valent du  mol  composé  la-^Xi^  (qui  est  chez  Xénophon)  ou  de  ô[x*^X'.^,  et  le 


q4  mots  poétiques 

terme  attique  est  le  dérivé  i^^v/.'MnriÇ.  Le  composé  s'jysvéTaç,  qui  se  retrouve 
chez  Euripide,  est  particulièrement  curieux  ;  la  prose  emploie  zltyerr,q, 
qui  est  aussi  un  composé  ;  mais  ce  composé  est  du  nombre  de  ceux  qui 
sont  entrés  dans  l'usage  courant  ;  pour  obtenir  un  mot  à  effet,  on  a  re- 
couru à  un  mot  rare  et  archaïque,  attesté  chez  Homère,  y^véty;,  et  l'on  a  res- 
titué ainsi  la  valeur  «  poétique  »  du  composé. 

Comme  on  le  voit  par  eh-fevÎTàq,  la  composition  ne  suffit  pas  à  elle 
seule  à  fournir  les  éléments  d'une'  langue  poétique,  c'est-à-dire  d'une 
langue  différente  de  la  langue  courante  et  propre  à  faire  constamment 
impression  sur  l'auditeur  ou  le  lecteur.  On  recourait  de  plus  à  des  mots 
non  usuels,  à  ce  que  les  Athéniens  nomment  des  Y^ÛTxat.  Aristote  les 
définit  :  Poét.  i/iSy  b  3  Kiyiù  âà  y.up'.ov  [jiv  w  -/pw^nv.  axaa-ot,  yX^xTav  §£  w 
£Tîpo'.,  W7T£  çâvcpcv  OTi  y.xl  yXwTTav  xat  X'jptov  slvai  xo  ahih,  [a*};  tcÏç  ajxoTç 
ye  ■  To  yip  ai'yuvov  Kuirpiotç  piv  Y.ùpi.o'>,  r^iJ-Tv  oè  yXÔT-a  (cf.  sur  le  mot 
cypriote,  qui  vaut  ocpj,  Hérodote,  V,  9).  Aristote  décrit  l'effet  des  y^^w-Tai 
Poét.  1^58  a  18  :  Xéçew;  Bà  àpevq  aaorj  xal  [x-rj  xaxsivJjV  eb/ar  aaiysaxàTY)  [j.àv 

oùv  èaxlv  il   iv.   twv  xupiow  ovoiJ-àTwv,   à\Xy.  xxizziYr, aejxvY)   Bà  xx\   k^aX- 

Xâixooay.  10  tâ'.ojxixov  y;  toïç  ^eviy.oTç  /,£-/pTj[j.£V-/]"  ^svtxov  Sa  Xéya)  yXwxTav  xal 
jj,£Ta(popàv  xal  eTréxxaa'.v  xal  Trav  xo  Trapi  xo  xuptov.  Aaa'  av  xi?  a[ji.a  à'-avxa 
xo'.aDxa  rc.r^o-Y),  y;  al'v'.YlJ-a  e^xat  y]  ^ap5aptc[x6^'  «7  \)k^  ouv  Ix  [xexa^cpwv,  a'(v'.y[j.-/, 

èàv    cà   £■/.  yAwxxwv,    |3ap5aptt:[j.6ç To    ij.àv  yip   [j/r;   ïc'.a)xr/.cv   irotr^aEi  [j,yj$£ 

xa7C£tv5v,  ciov  y]  y)vCoxxa  xal  y)  [j.£xaa'opà  xal  ô  >tia[j,cç  xal  xàXXa  xà  £tpY)[j,£V2 
eïo"/),  xo  0£  xtjptov  x*/]v  ffa(i)-r^v£iav  et  i/i58  b  3i  'Ap'.(ppao"/]ç  xoùç  xpaywSo'jç 
£7,a)[Ji,(o§£i,  ûxt  a  oÙSeiç  av  £'.tcci  £V  xy)  otaAéxxco  xoûxoiç  ^pwvxat,  oiov  xo  «  oto[j.âxa)y 

axo  »  àXXà  [j,"^  «  aTTO  SwiJiaxwv  »  xat  xo  «  csôsv  »   xal  xo  «  âyw  Bé  vtv  » 

y.7.1  q'jX  aWa,  xctauxa.  Rhét.  ii^io  b  11  ogx  xwv  cvcpixwv  7:ot£T  -^pAV  [j.â6r/C'.v 
•i^o'.Txa  •  al  \).h/  ouv  yXwxxa'.  àyvcL)X£ç,  xà  cà  y.upia  "{(7[Xcv.  En  somme,  les  poètes 
sont  obligés  de  se  conformer  en  quelque  mesure  à  l'usage  courant  pour 
être  intelligibles  et  de  s'en  écarter  pour  que  leur  langue  se  distingue  de 
celle  de  la  prose  ;  ils  s'adressent  à  des  auditeurs  qui  sont  dressés  à  com- 
prendre cette  langue  spéciale  et  d'ailleurs  résignés  à  admirer  ce  qu'ils  ne 
comprennent  pas  tout  à  fait. 

Les  yXcoxxai  ne  sont  pas  également  propres  à  tous  les  genres  poétiques. 
Sous  l'influence  de  la  langue  homérique,  qui  était  archaïque  et  renfermait 
par  suite  beaucoup  de  mots  obscurs,  on  tenait  les  y).toxxac  pour  caractéris- 
tiques de  la  langue  de  l'épopée  :  Rhét.  i4o6  b  2  ai  oà  yXwxxac  (-^pr(!7'.iJi.ona- 
xai)  xoTç  £7co-C'.cïç  '  a£iJ.vbv  yàp  xat  altOxozç  '  -q  [;.£xaçopà  cà  lolq  lo!.[J.îe'.oiq  ' 
xouxo'.ç  yàp  vDv  ^^pwvxai.  Les  y}.wxxat  ne  doivent  pas  être  employées  hors 
de  propos,  et  Aristote  blâme  Euripide  d'avoir,  dans  son  Téléphe,  exprimé 
l'idée  toute  simple  de  «  ramant  »  par  la  périphrase  v.(à--qq  àvâaawv  ou 
àvaff!j£iv  est  une  yXwxxa  empruntée  à  la  langue  homérique  (ce  terme  était  un 
mot  propre  au  dialecte  arcado-cypriote,  mais  une  yXwxxa  enionien-attique). 


VOCABULAIRE  DE  LA  POÉSIE  GRECQUE  qS 

La  métaphore  est  moins  un  fait  de  langue  qu'un  procédé  de  style  ;  il 
m'y  a  pas  lieu  d'y  insister  ici.  Quant  aux  autres  faits  cités  par  Aristote,  le 
-c'::c'.Y;ijivov,  etc.,  ils  rentrent  au  fond  dans  la  catégorie  des  fkCy-zy.'..  Le 
recours  à  des  synonymes  des  mots  ordinaires  obtenus  soit  par  la  compo- 
sition, soit  par  des  emprunts  à  d'autres  dialectes,  et  surtout  à  des  ou- 
vrages littéraires  écrits  en  d'autres  dialectes  et  à  date  ancienne,  est  le 
trait  essentiel  qui  caractérise  les  langues  poétiques  grecques. 


CHAPITRE  III 
DÉBUTS  DES  LANGUES  LITTÉRAIRES  GRECQUES 


On  manque  de  données  sur  les  débuts  des  langues  littéraires  de  la  Grèce, 
comme  sur  les  débuts  de  Thistoire  des  cités  grecques. 

Après  la  brillante  civilisation  «  égéenne  »  du  second  millénaire  avant 
l'ère  chrétienne,  dont  les  fouilles  faites  en  Crète  montrent  l'éclat  et  l'origi- 
nalité, il  y  a  eu  toute  une  période  de  moyen  âge,  relativement  barbare. 
On  n'a  pas  le  moyen  de  déterminer  en  quelle  mesure  les  envahisseurs  grecs 
ont  participé  à  la  culture  «  égéenne  ».  Les  textes  crétois  de  la  période 
«  minoenne  »  n'ont  pas  été  déchiffrés  ;  et  l'on  est  tenté  d'admettre,  on  l'a 
déjà  dit,  que  la  langue  de  la  civilisation  crétoise  a  été  un  idiome  différent 
du  grec  et  qu'on  n'a  même  aucune  raison  de  tenir  pour  indo-européen. 
Sur  la  langue  de  la  civilisation  mycénienne,  on  ne  saurait  rien  afQrmer; 
il  est  probable  qu'elle  a  été  hellénique,  qu'elle  a  appartenu  par  exemple 
à  l'un  des  groupes  dialectaux  le  plus  anciennement  établis  en  Grèce  propre, 
au  groupe  arcado-cypriote  (ou  au  groupe  ionien  ?).  Mais,  au  cours  des 
invasions  successives  des  tribus  helléniques,  la  région  est  devenue  de  plus 
en  plus  barbare,  et  du  xi*  au  ix"  siècle  av.  J.-C,  il  ne  subsistait  que  des 
débris  de  la  civilisation  antérieure,  quelque  chose  d'assez  comparable  à  ce 
qu'il  y  a  eu  en  Europe  du  ix*  au  x"  siècle  ap.  J.-C.  On  n'aperçoit  donc 
chez  les  Grecs  des  x*-ix*s.  av.  J.-C.  ni  art,  ni  écriture,  ni  littérature  de  ca- 
ractère savant;  avant  le  viii^  siècle  av,  J.-C,  rien  n'apparaît  de  la  civili- 
sation grecque.  Et  quand  on  rencontre  vers  le  vu®  siècle  un  art,  il  est 
d'aspect  barbare  :  les  vases  du  Dipylon  donnent  déjà,  avec  leurs  lignes 
fermes  et  précises,  une  idée  de  ce  que  l'art  grec  devait  être  un  jour  ;  mais 
le  dessin  est  raide,  quasi  géométrique,  bien  loin  de  la  science  souple,  de 
l'élégance,  de  la  grâce  des  artistes  «  égéens  ». 

Ce  qui  frappe  d'ailleurs,  c'est  la  rapidité  avec  laquelle  se  sont  faits  les 
progrès  de  l'art  grec  :  à  un  vi*  siècle  encore  tout  primitif,  succède  pour 


UNITE    DU    MONDE    HELLENIQUE  QJ 

la  sculpture  un  v*  siècle  déjà  classique.  La  littérature,  qui  demande  une 
technique  matérielle  moindre  que  les  arts  plastiques,  a  précédé  la  sculpture  ; 
mais  ses  progrès  n'ont  sans  doute  pas  été  moins  rapides  en  leur  temps. 
Du  vui^  siècle,  on  ne  sait  rien  ;  au  vii^,  l'épopée  homérique,  encore  à 
demi  anonyme,  est  constituée  ;  des  lyriques  comme  Archiloque  et  Alcman 
sont  déjà  des  écrivains  qui  ont  une  forte  personnalité,  un  art  achevé.  Le 
développement  de  la  littérature  a  marché  de  pair  avec  celui  de  l'archi- 
tecture :  des  statues  harhares  décoraient  à  Sélinonte  des  temples  qui 
avaient  la  beauté  des  plus  harmonieux. 

Il  y  a  certainement  eu  en  Grèce  une  littérature  «  populaire  »  rude  et 
sans  art,  comme  partout.  Mais  il  n'en  reste  rien.  Tout  ce  qui  a  subsisté 
est  l'œuvre  de  lettrés  qui  avaient  appris  leur  métier  ;  tout  est  écrit  dans 
les  langues  littéraires  qui  se  sont  fixées  de  bonne  heure,  et  nulle  part  on 
ne  voit  un  parler  grec  courant  servir  à  la  littérature.  Gomme  tout  en 
Grèce,  la  langue  n'apparaît  que  stylisée,  et  c'est  ce  qui  donne  aux  choses 
grecques  l'aspect  idéalisé  auquel  elles  doivent  leur  prestige.  Même  les 
inscriptions,  dont  la  langue  est  presque  toujours  officielle  ou  technique, 
ne  laissent  guère  transparaître  le  parler  ordinaire  et  familier. 

L'usage  de  l'écriture  ne  semble  pas  remonter  au  delà  du  viii*  siècle  :  on 
avait  des  listes  de  vainqueurs  à  Olympie  depuis  776,  des  listes  d'éphores 
de  Sparte  depuis  767,  des  listes  d'archontes  d'Athènes  depuis  683.  Aucune 
inscription  conservée  ne  paraît  être  plus  ancienne  que  le  vu*  siècle,  et 
encore  a-t-on  très  peu  d'inscriptions  remontant  aussi  haut  ;  aucune  n'est 
datée  d'une  manière  sûre.  Les  poètes  homériques,  qui  décrivent  une  époque 
héroïque,  antérieure  à  la  domination  dorienne  sur  le  Péloponnèse,  font 
abstraction  de  l'écriture  et  se  gardent  d'en  mentionner  l'emploi  de  même 
qu'ils  évitent  de  parler  des  Doriens  à  Sparte  ou  à  Argos.  Les  plus  anciens 
textes  littéraires  connaissent  donc  encore  par  tradition  une  époque  où  l'on 
n'écrivait  pas  le  grec. 

Au  moment  où  la  littérature  est  apparue  et  s'est  développée,  sans  doute  , 
avec  rapidité,  le  monde  hellénique,  très  divers,  sentait  son  unité.  Il  y  avait 
à  peu  près  autant  de  cités,  c'est-à-dire  d'États,  que  de  localités  notables. 
Mais  toutes  se  tenaient  pour  unies  par  un  lien  commun,  et  l'hellénisme 
était  une  réalité  pour  les  Hellènes  eux-mêmes  et  pour  les  étrangers.  On 
rencontre  en  Egypte  des  Grecs  dès  le  vii*^  siècle  av.  J.-G.  — l'inscription 
du  colosse  d'Abou-Simbel  a  été  gravée  vers  690  av.  J.-G.  — ;  or,  le  roi 
Amasis  réunit  vers  56o  av.  J.-G.  les  établissements  grecs  dans  le  port 
unique  de  Naucratis,  où  l'on  trouve  des  Grecs  de  toute  sorte  :  les  Ioniens, 
notamment  ceux  de  Milet,  y  avaient  la  prééminence,  mais  il  n'y  manquait 
pas  de  Doriens  d'Egée,  de  Rhodes,  de  Guide,  ni  d'Eoliens  de  Mitylène. 
Dès  le  viii'  siècle,  des  Grecs  de  toutes  les  régions  se  rencontrent  à  Olym- 
pie, et  de  588  à  484  on  y  signale  douze  victoires  de  citoyens  de  Grotone. 
A.  Meillet.  n 


g8  DÉBUTS    DES    LANGUES    LITTÉRAIRES    GRECQUES 

Les  cités  les  plus  distantes  ont  des  relations  les  unes  avec  les  autres, 
Sybaris  avec  Milet  par  exemple.  La  prospérité  de  Corinthe  était  due  à  ce 
qu'elle  servait  d'intermédiaire  entre  les  Grecs  d'Orient  et  ceux  d'Occi- 
dent :  les  Doriens  de  Corinthe  étaient  en  relations  avec  les  Ioniens  de 
l'Eubée  et  de  Samos.  On  n'est  donc  pas  surpris  de  lire  dans  le  Catalogue 
des  vaisseaux,  B  53o,  le  terme  de  riavéAAT^ve;,  qui  se  retrouve  chez  Archi- 
loque.  Le  nom  de  l"EXXâ?  est  plusieurs  fois  dans  l'Odyssée.  Hésiode  a 
nettement  l'idée  de  l'hellénisme,  et  cette  idée  est  au  fond  des  poèmes  ho- 
mériques. Les  ressemblances  générales  de  structure  qui  font  partout 
reconnaître  au  premier  abord  un  temple  grec  caractérisent  l'unité  du 
monde  hellénique. 

L'unité  de  la  langue  demeurait  évidente,  et,  dans  un  grand  nombre 
de  cas,  les  sujets  parlants  ne  pouvaient  manquer  de  se  rendre  compte 
des  transpositions  à  réaliser  pour  passer  d'un  dialecte  à  un  autre,  ainsi  : 

ionien-attique     McO^a  =  dorien     Mwaa  =  lesbien     McTaa 
—  çépouŒa  =      —       o/spwaa  =      —        «Ipotca 

etc.  Quand  un  Argien  disait  TrsoaFc.y.cç,  mais  un  Ionien  et  un  Athénien 
\>Â':oiY.oq,  ils  sentaient  vite  l'équivalence  des  deux  mots.  Lorsque  des  Grecs 
ayant  des  parlers  divers  s'empruntaient  des  mots,  ils  savaient  faire  les 
transpositions  nécessaires  pour  les  adapter  chacun  à  leur  parler  ;  et  c'est  ce 
qui  fait  qu'il  est  d'ordinaire  impossible  de  déterminer  quels  mots  les  parlers 
grecs  se  doivent  les  uns  aux  autres,  bien  que  le  nombre  de  ces  emprunts 
soit  assurément  grand.  Quelquefois  seulement  de  menus  détails  avertissent 
de  l'emprunt  ;  si,  par  exemple,  oaz-/j  et  oXiriç,  apparentés  au  sanskrit 
sarpîh  «  graisse  »  et  au  vieux  haut  allemand  salba,  allemand  moderne 
Salbe,  étaient  à  Athènes  des  mots  indigènes,  ils  auraient  un  esprit  rude 
initial  ;  ces  mots  ont  donc  été  empruntés  à  des  parlers  d'Asie  Mineure  à 
(]>(X(i)!7iç.  L'arcadien  r.y.p-htxx\y.\}.z^oq  que  fournit  une  inscription  avertit  que 
èiâCw,  £X£(/')6ç,  à'xutjioç  ont  eu  un  /;  initial,  et  en  effet  ce  h  se  retrouve 
dans  le  mot  parent  octoç  et  répond  à  5  du  sanskrit  satyâh  «  vrai  »  ;  il 
résulte  de  là  que,  en  attique,  ïzuiioq  est  un  mot  emprunté  à  des  parlers  à 
(j^îXwatç  ;  ce  n'est  pas  surprenant  pour  un  adjectif  désignant  une  idée  mo- 
rale :  la  Grèce  d'Asie  a  précédé  la  Grèce  continentale  dans  la  civilisation. 
Parfois  on  peut  préciser  le  point  de  départ  d'un  mot  :  sur  quelque  point  du 
domaine  éolien  où  la  forme  correspondante  à  l'ionien-attique  àva  est  h^n.,  le 
mot  cvap  a  été  interprété  par  cv-ccp,  et  l'on  a  opposé  la  «  réalité  »,  ii7:-ap, 
au  songe,  ov-ap  ;  si  donc  l'attique  a  ce  mot  uirap,  c'est  pour  l'avoir  em- 
prunté à  l'éolien,  tout  comme  il  doit  pccôv  à  l'éolien  (v.  p.  43).  Mais 
pour  un  cas  de  ce  genre  qu'il  peut  déterminer,  il  y  en  a  cent  qui  échappent 
au  linguiste. 

La  religion  marque  bien  l'unité  de  l'hellénisme.  Il  y  a  eu  des  fétiches 


LA    COLONISATION    GRECQUE  gg 

spéciaux  pour  tel  ou  tel  sanctuaire,  des  cultes  locaux,  des  croyances  popu- 
laires propres  à  lelou  tel  petit  groupe.  Mais  les  grands  dieux  sont  les 
mêmes  chez  tous  les  Hellènes.  Partout  on  honore  Zeus,  Apollon,  Poséidon, 
Athènè,  par  exemple.  Les  dieux  qui  figurent  au  pi-emier  rang  dans  les 
poèmes  homériques  sont  ceux  de  la  Grèce  entière,  au  moins  ceux  des 
classes  dominantes  de  toute  la  Grèce. 

En  somme,  la  littérature  grecque  s'est  développée  en  un  temps  où, 
malgré  leur  émiettement  politique,  les  Hellènes  avaient  conscience  de  leur 
unité.  Elle  n'a  donc  pas  été,  pas  plus  que  l'architecture,  un  fait  local, 
mais  un  fait  hellénique. 

L'unité  de  l'hellénisme  s'explique  par  le  grand  mouvement  de  la  colo- 
nisation qui  domine  la  période  ancienne  de  l'histoire  grecque.  L'extrémité 
méridionale  de  la  presqu'île  balkanique  a  fourni  aux  Hellènes  leur  centre 
de  dispersion,  et  les  sanctuaires  d'Olympie  et  de  Delphes,  communs  à 
tous  les  Hellènes,  sont  dans  la  Grèce  continentale.  Mais  ce  qui  a  fait  la 
puissance  de  l'hellénisme,  c'est  son  expansion  dans  les  îles  et  sur  les 
côtes  de  la  Méditerranée  au  loin  ;  nulle  part  des  Hellènes  ne  se  sont  enfon- 
cés dans  les  terres  :  leurs  établissements  ne  sont  que  des  ports  et  le 
domaine  qui  s'étend  immédiatement  autour  de  ces  ports  ;  peu  nombreux, 
les  Hellènes  n'ont  occupé  que  les  bords  de  la  mer  ;  en  Sicile  même,  ils 
a'ont jamais  vraiment  tenu  l'intérieur;  et  l'on  ne  voit  pas  que,  en  Grèce 
:ontinentale,  ils  aient  eu  de  relations  importantes  avec  les  barbares  du 
Nord  :  la  Grèce  proprement  dite  ne  dépasse  pas  la  partie  étroite  et  efFdée 
le  la  presqu'île  balkanique.  Si  éloignés  qu'ils  aient  été  les  uns  des  autres, 
es  Hellènes  ne  regardaient  du  côté  des  continents  auxquels  ils  étaient 
idossés  que  pour  y  commercer  ;  leur  domaine  était  la  Méditerranée  qu'ils 
)arcouraient  en  tous  sens  et  où  ils  se  rencontraient  de  port  en  port.  Sans 
loute,  la  propriété  rurale  et  le  travail  de  la  terre  étaient,  avec  le  commerce, 
es  principales  sources  de  richesse,  et  ce  sont  d'une  part  des  clients,  de 
'autre  des  terres  et  des  sujets  pour  les  cultiver  que  cherchaient  les  con- 
[uérants.  Mais  c'est  de  la  mer  que  venaient  les  colons,  et  ils  n'ont  pu 
tulle  part  s'en  écarter.  Sauf  pour  certaines  cités  doriennes  oii  l'aristocratie 
dominante  vivait  du  travail  agricole  des  vaincus —  Sparte  en  est  le  type, 
vec  les  cités  Cretoises  — ,  l'importance  d'une  cité  grecque  se  mesure 
u  rôle  qu'elle  joue  sur  mer  ;  la  prospérité  et  le  déclin  successifs  des 
randes  cités  eubéennes  de  Chalcis  et  d'Erétrie,  des  grandes  cités  de 
lonie  d'Asie  comme  Milet,  et  ensuite  de  Corinthe,  d'Athènes  ou  de 
yracuse  dépendent  immédiatement  des  causes  extérieures  qui  y  ont  déve- 
)ppé  ou  ralenti  le  mouvement  de  la  navigation.  La  civilisation  grecque 
e  l'époque  historique  est  l'œuvre  des  cités  maritimes. 

La  colonisation   d'où  dépend   cette  activité  des  Hellènes  a  été  leur 


100  DEBUTS    DES    LANGUES    LITTERAIRES 

grande  œuvre  du  x^  au  vi*^  siècle  av.  J.-C.  ;  ce  qui  a  été  la  force  des 
Grecs  et  ce  qui  fait  que,  aujourd'hui  encore,  la  langue  grecque  survit,  au 
moins  dans  le  bassin  oriental  de  la  Méditerranée,  c'est  que  des  parlers 
grecs  ont  été  installés  sur  tous  les  rivages  méditerranéens.  Des  Hellènes 
de  toutes  sortes  ont  collaboré  à  cette  œuvre  ;  des  hommes  de  cités  diffé- 
rentes s'unissaient  pour  fonder  une  colonie  ;  des  colonies  de  parlers  divers 
se  juxtaposaient  sur  les  mêmes  rivages,  et,  en  Sicile  par  exemple,  on 
trouve  côte  à  côte  des  colonies  de  dialecte  dorien  et  de  dialecte  ionien. 
Dans  chacune  des  grandes  places  de  commerce,  des  Grecs  de  toute  ori- 
gine ont  vécu  côte  à  côte  et  ont  trafiqué  ensemble.  S'ils  avaient  vécu  d'une 
vie  rurale,  formant  des  groupes  dialectaux  massés  sur  des  territoires  con- 
tinus, les  Grecs  auraient  peut-être  fini  par  constituer  des  nations  diffé- 
rentes et  des  États  de  quelque  étendue  ;  dispersés  sur  tous  les  bords  de  la 
Méditerranée,  mêlés  les  uns  aux  autres,  ils  n'ont  réussi  à  établir  que  des 
États  minuscules  ou  de  petites  confédérations  ;  mais  le  sentiment  supé- 
rieur de  l'unité  générale  de  l'hellénisme  a  persisté,  en  se  renforçant 
toujours. 

Ce  n'est  pas  un  hasard  que  les  premières  œuvres  littéraires  de  la  Grèce 
traduisent  les  sentiments  des  hommes  qui  ont  participé  à  ce  grand  mou- 
vement de  la  colonisation.  Rien  dans  l'histoire  ne  donne  une  idée  plus 
haute  de  ce  que  peut  la  volonté  humaine  que  les  progrès  de  cette  petite 
nation  qui  en  quelques  siècles  a  réussi  à  dominer  sur  une  mer  immense; 
on  saisit  là,  dans  une  période  presque  historique,  l'un  des  actes  du  déve- 
loppement qui  a  imposé  à  une  grande  partie  du  monde  les  langues  indo- 
européennes. On  en  peut  rapprocher,  à  une  époque  plus  voisine  des 
temps  modernes,  les  conquêtes  des  peuples  Scandinaves  qui  se  sont  établis 
jusqu'en  Islande,  et  dont  d'autre  part  les  descendants  ont  retrouvé  en 
Sicile  et  en  Italie  les  traces  des  anciens  Grecs  ;  et,  comme  les  Grecs,  les 
Scandinaves  se  sont  en  effet  donné  une  littérature  épique.  L'Iliade  pré- 
sente sous  une  forme  héroïque  les  combats  que  les  Grecs  ont  dû  livrer  aux 
anciens  peuples  des  rives  de  la  Méditerranée,  et  l'Odyssée  montre  leurs 
navigateurs  hardis  allant  d'aventure  en  aventure  avant  de  pouvoir  jouir 
du  repos.  Ces  deux  œuvres  n'auraient  pas  un  tel  accent,  elles  n'auraient 
pas  depuis  ému  tous  ceux  qui  les  ont  lues,  elles  n'auraient  pas  dominé  le 
développement  littéraire  de  l'Europe  si  elles  ne  résumaient  les  sentiments 
qui  ont  agité  des  hommes  actifs  entre  tous,  héroïques  entre  tous,  conqué- 
rants entre  tous. 

La  civilisation  grecque  s'est  développée  dans  les  colonies,  et  c'est  des 
colonies  qu'est  venue  d'abord  la  littérature.  La  littérature  lyrique  appa- 
raît à  Lesbos,  et  la  lyrique  dorienne  procède  de  celle  de  Lesbos  :  Ter- 
pandre,  qui  a  posé  la  lyrique  savante  et  l'a  enseignée  à  Sparte,  est  un 
Lesbien  d'Antissa  ;  et  le  premier  lyrique  «  dorien  »  dont  il  reste  quelque 


LA    COLOINISATION    GRECQUE  lOI 

chose,  Alcman,  est  un  étranger  d'Asie  Mineure  hellénisé.  A  commencer 
par  Archiloque,  la  lyrique  ionienne  se  développe  en  Asie  Mineure.  La 
famille  du  plus  ancien  poète  connu  de  la  Grèce  continentale,  Hésiode, 
venait  d'Asie  Mineure,  et,  si  les  Œuvres  et  jours  sont  la  moins  «  litté- 
raire »  des  œuvres  grecques,  cela  tient  sans  doute  à  ce  que  ce  poème  a  été 
écrit  en  Béotie,  dans  un  miUeu  moins  civilisé  que  celui  des  colonies,  chez 
des  ruraux.  Les  plus  anciens  représentants  de  la  lyrique  chorale  de  type 
dorien  dont  on  ait  les  noms,  et  peut-être  quelques  vers,  Stésichore  et 
Ibycus,  sont  des  Ioniens,  et  Ibycus  est  d'une  ville  ionienne  d'Italie, 
Rhegium.  La  comédie  de  Sicile,  avec  Eplcharme  et  Sophron,  a  servi  de 
modèle  à  la  comédie  attique.  Les  plus  anciens  philosophes  viennent  des 
colonies  et  ont  beaucoup  voyagé  :  Pythagore,  né  à  Samos,  s'est  étabh  à 
Crotone  et  a  été  le  fondateur  de  la  philosophie  dans  la  Grèce  occidentale  ; 
Xénophane  de  Colophon  s'est  établi  à  Élée,  en  Itahe.  Quand  enfin  la 
rhétorique  s'est  créée  et  développée  à  Athènes,  les  deux  maîtres  ont  été 
Gorgias,  de  Léontium  en  Sicile,  et  Tbrasymaque,  de  Gbalcédoine.  Sauf 
la  tragédie,  qui  n'est  du  reste  qu'une  forme  évoluée  de  la  lyrique  chorale 
et  qui  est  le  dernier  en  date  des  grands  genres  littéraires,  tous  les  types 
littéraires  de  la  Grèce  ont  été  créés  dans  les  colonies  du  vii^  au  v"  siècle 
av.  J.-C. 

La  langue  des  œuvres  littéraires  n'est  donc  jamais  exactement  celle  d'une 
cité  donnée,  ou  du  moins  ne  l'a  jamais  été  avant  la  création  de  l'empire 
athénien.  Les  anciennes  langues  littéraires  de  la  Grèce  ont  un  caractère 
dialectal  plus  ou  moins  pur,  elles  n'ont  pas  un  caractère  local.  Et  en  effet 
elles  ne  s'adressaient  pas  aux  habitants  d'une  cité,  mais  à  un  groupe  de 
cités,  et  même  au  fond  à  toute  la  Grèce.  En  entendant  un  texte  littéraire 
rédigé  dans  un  dialecte  différent  du  leur,  les  Hellènes  savaient  faire  les 
transpositions  nécessaires  pour  le  comprendre  à  peu  près.  L'Iliade  et 
l'Odyssée  sont  les  épopées  de  la  Grèce. 

Beaucoup  de  cités  ont  employé  le  parler  local  dans  leurs  actes  officiels, 
et  les  inscriptions  en  portent  témoignage.  Mais  autre  chose  est  un  acte 
officiel  destiné  aux  membres  d'une  étroite  communauté,  autre  chose  une 
œuvre  httéraire  qui  s'adresse  à  toute  une  nation,  ou  à  une  partie  notable 
d'une  nation.  La  langue  des  œuvres  littéraires  représente  donc  une  sorte 
de  moyenne  entre  une  série  de  parlers  locaux,  ou  le  résultat  de  mélanges. 

Il  ne  faut  pas  prendre  à  la  lettre  l'affirmation,  souvent  répétée,  que  les 
genres  littéraires  de  la  Grèce  ont  conservé  le  dialecte  de  la  région  où  ils 
se  sont  créés  ;  il  serait  malaisé  de  donner  à  cette  doctrine  un  sens  précis, 
du  moins  pour  l'époque  ancienne  :  sauf  les  imitations  artificielles  d'époque 
hellénistique  ou  impériale,  il  n'y  a  de  lyrique  en  lesbien  qu'à  Lesbos  et 
de  poésie  iambique  qu'en  lonie  ;  et  l'on  ne  sait  pas  où  est  née  l'élégie  ni 
où  s'est  créée  la  lyrique  chorale.  Mais,  suivant  les  régions  où  s'est  déve- 


102  DÉBUTS    DES    LANGUES    LITTÉRAIRES 

loppé  chaque  genre  et  suivant  les  conditions  spéciales  de  ce  développe- 
ment, il  y  a  eu  une  langue  propre  pour  chacun.  La  langue  de  l'épopée  est 
celle  de  toute  la  poésie  hexamétrique  et  a  servi  aussi  pour  la  poésie 
didactique,  pour  les  oracles,  pour  toutes  sortes  de  formules  épigraphiques 
en  vers;  fréquemment  alors  elle  a  pris  une  couleur  locale:  on  a  sur  des 
inscriptions  de  la  langue  épique  dorisée.  L'élégie,  qui  s'est  développée  en 
lonie,  est  en  langue  épique  fortement  ionisée.  Faite  pour  des  cités 
doriennes,  la  lyrique  chorale  est  dans  une  langue  de  type  à  peu  près 
dorien,  même  quand,  comme  il  est  arrivé  le  plus  souvent,  elle  est  l'œuvre 
de  poètes  non  doriens,  ioniens  comme  Bacchylide  ou  béotiens  comme  Pin- 
dare.  Ainsi  chaque  genre  littéraire  a  sa  langue,  indépendante  du  parler 
de  celui  qui  l'emploie.  Dressés  par  leurs  relations  réciproques  à  com- 
prendre le  parler  les  uns  des  autres,  les  Grecs  cultivés  du  vi*  et  du  v* 
siècles  comprenaient  des  textes  littéraires  dans  des  dialectes  divers,  et  il 
suffit  de  lire  Platon  pour  voir  quelle  influence  ont  eue  sur  sa  formation 
des  œuvres  poétiques  de  toutes  sortes.  Les  yXonTa'.,  qui  sont  plus  ou  moins 
communes  à  tous  les  genres  poétiques,  établissent  comme  une  sorte 
d'unité  entre  tous. 

Du  reste  l'art  hellénique  classique  qui  n'est  jamais  pittoresque,  qui  ne 
vise  pas  au  trompe-l'œil,  qui  n'est  pas  une  copie  de  la  réalité  concrète, 
n'aurait  pas  trouvé  dans  l'emploi  d'un  parler  courant  le  moyen  d'expres- 
sion qui  lui  convenait.  Les  langues  littéraires  de  la  Grèce  sont  stylisées 
comme  tout  l'est  dans  l'art  grec,  qui  présente  une  interprétation  de  la 
réalité  à  l'aide  de  formes  défmies,  choisies  suivant  des  principes  arrêtés. 
Le  caractère  artificiel  de  ces  langues  n'est  pas  un  accident  :  il  répond  à 
des  tendances  générales. 


Si  curieux  qu'ils  soient  pour  le  linguiste,  les  parlers  locaux  n'ont  pas 
de  valeur  durable,  faute  de  rayonnement.  L'hellénisme  n'est  intéressant 
qu'en  tant  qu'il  est  une  civilisation.  Dès  le  vi*  siècle  av.  J.-C.,  le  roi  de 
Lydie  Crésus  recevait  des  philosophes  grecs  à  sa  cour,  et  le  grand  souve- 
rain achéménide  Darius  avait  un  médecin  grec.  Le  grec  qui  a  exercé  une 
action  au  dehors,  celui  qui  fait  que  le  modèle  grec  domine  aujourd'hui 
encore  les  langues  de  l'Europe,  c'est  celui  des  hommes  cultivés.  Une 
langue  n'agit  au  dehors  que  dans  la  mesure  oii  elle  exprime  une  civilisa- 
tion. La  puissance  de  l'action  du  grec  manifeste  simplement  le  prestige 
de  la  culture  hellénique,  et  avant  tout  des  poètes,  des  philosophes,  des 
savants  qui  ont  pratiqué  les  langues  écrites  communes  à  tout  l'hellénisme. 


CHAPITRE   IV 
LES  ORIGINES  DE  LA  MÉTRIQUE  GRECQUE 


La  métrique  grecque  appartient  au  même  type  que  la  métrique  védique. 
Dans  toutes  les  deux,  l'accent  propre  des  mots,  —  pur  accent  de  hauteur, 
ton,  et  non  accent  au  sens  moderne  — •  qui  n'était  en  rien  comparable  à 
l'accent  de  l'allemand  ou  de  l'anglais  par  exemple,  et  qui  n'exerçait  sur  la 
quantité  ou  sur  le  timbre  des  voyelles  aucune  action  appréciable,  n'inter- 
vient à  aucun  degré,  et  la  répartition  des  syllabes  oxytonées  ou  barytonées 
est  dans  les  vers  chose  indifférente.  Dans  toutes  les  deux,  le  vers  est  défini 
par  des  alternances  de  syllabes  longues  et  de  syllabes  brèves  :  la  métrique 
est  quantitative  ;  le  rythme  n'est  fondé  que  sur  des  alternances  définies  de 
syllabes  de  quantités  différentes,  comme  on  doit  l'attendre  d'après  ce  que 
l'on  sait  de  la  structure  strictement  quantitative  de  l'indo-européen 
commun. 

La  prosodie,  c'est-à-dire  l'ensemble  des  règles  suivant  lesquelles  on 
définit  les  syllabes  longues  et  les  syllabes  brèves,  est  exactement  la  même 
en  grec  et  en  védique.  Est  longue  d'abord  toute  syllabe  dont  l'élément 
vocalique  est  long,  ce  qui  arrive  quand  cet  élément  est  soit  une  voyelle 
longue  soit  une  diphtongue  ;  est  longue  également  toute  syllabe  oii  une 
voyelle  brève  est  suivie  de  deux  consonnes.  Chez  Homère  comme  dans 
lesvédas,  tout  groupe  de  consonnes  détermine  ainsi  une  syllabe  longue  : 
les  premières  syllabes  de  èy.xôç,  de  ïc-'.  (ou  kzx'.)  et  de  -KXTpbq  sont  longues; 
par  la  suite,  en  conséquence  d'un  changement  qui  s'est  produit  dans  la 
prononciation,  les  ensembles  de  deux  consonnes  du  type  de  -xp-  se  sont 
groupés  intimement,  et  la  première  syllabe  des  mots  tels  que  Tcatpoç  a  eu 
la  quantité  brève  tandis  que  la  première  syllabe  de  z-/.-iq  et  de  è'crxt  (èati) 
demeurait  longue  ;  mais  c'est  une  déviation  secondaire  dont  on  suit  le 
développement  depuis  le  vi*  siècle  av.  J.-C.,  et  qui  ne  change  rien  à 
l'identité  originelle  de  la  prosodie  grecque  et  de  la  prosodie  védique. 


I04  ORIGINES    DE    LA    MÉTRIQUE    GRECQUE 

De  plus,  les  vers  védiques  et  les  vers  grecs  d'une  certaine  étendue  com- 
portent une  séparation  de  mots  à  une  place  fixe,  qui  n'est  généralement  pas 
le  milieu  exact  du  vers.  Cette  coupe  ne  coïncide  nécessairement  avec 
aucune  coupe  de  sens  ;  elle  se  trouve  parfois  après  un  temps  fort,  par- 
fois après  un  temps  faible  ;  elle  consiste  dans  le  fait  que,  à  place  fixe,  il 
y  a  une  fin  de  mot. 

Les  principes  de  la  métrique  grecque  et  de  la  métrique  védique  sont 
donc  identiques.  Les  mètres  apparaissent  au  premier  abord  différents  ; 
mais  c'est  qu'ils  sont  connus  de  part  et  d'autre  après  une  longue  période 
de  développement  autonome,  où  chacune  des  deux  métriques  a  évolué  à 
sa  manière  propre.  Des  restes  de  l'identité  ancienne  se  laissent  encore 
entrevoir. 

Et  dans  le  vers  grec  et  dans  le  vers  védique,  la  partie  sensible  est  la  fin  ; 
sauf  la  dernière  syllabe  du  vers,  qui  est  indifférente  dans  l'un  comme  dans 
l'autre,  c'est  là  que  la  quantité  de  chaque  syllabe  est  soumise  aux  règles 
les  plus  précises.  Au  contraire,  il  n'y  a  presque  aucune  alternance  définie 
de  longues  et  de  brèves  dans  le  commencement  d'un  vers  védique  ;  et  ceci 
rappelle  la  «  base  »  indifférente  des  vers  éoliens,  les  licences  du  premier 
pied  de  l'hexamètre,  les  libertés  spéciales  du  premier  pied  des  vers  iam- 
bico-trochaïques.  Des  vers  d'Alcée  récemment  découverts  offrent  même, 
dans  leurs  six  premières  syllabes,  une  liberté  dans  l'emploi  des  longues 
et  des  brèves  exactement  comparable  ,  à  celles  que  l'on  observe  dans  la 
première  partie  des  vers  védiques,  tandis  que  la  fin  du  vers  est  fixe  : 

•/.•^vcç  cà  yî'wOciç  'ATp£';5à[v  yi\JM'. 
âaTCTÉTw  xiX'.v  wç  y.ai  r.eok  MupaîXw 
dq  ■/.'  6i[J.\xe  (jiAXrjx'   "Apsyç  £7r'.~£'jy^è[aç 

etc. 

Deux  des  types  les  plus  courants  de  vers  védiques,  pareils  pour  le  reste, 
diffèrent  simplement  par  ceci  que  la  fin  de  l'un,  qui  est  un  vers  de 
12  syllabes,  est  de  la  forme  : 

-      «j      -      VJ     ii 

et  la  fin  de  l'autre,  qui  an  syllabes,  de  la  forme  : 

-  w  -  ii. 

On  reconnaît  ici  l'opposition  des  vers  grecs  acatalectiques  et  catalectiques. 
Certains  mètres  grecs  se  laissent  rapprocher  des  mètres  védiques.  Les 
vers  védiques  étant  strophiques,  c'est  à  des  types  strophiques  qu'il  convient 
de  les  comparer.  Or,  la  métrique  éolienne  à  nombre  de  syllabes  fixe  est 
pareille  à  la  métrique  védique  où  chaque  vers  a  un  nombre  déterminé  de 
syllabes.    Les  vers  des  strophes  védiques  dites  de  jagatî  et  de  tristubh, 


VERS  GRECS  ET  VERS  VÉDIQUES  Io5- 

auxquels  on  vient  de  faire  allusion,  admettent  deux  formes  différentes  sui- 
vant la  place  de  la  coupe.  Lajagati,  type  non  catalectique,  a  : 


dans  le  cas  de  la  coupe  après  5  ;  la  variante  avec  une  longue  après  la  coupe, 
soit 


KJ      KJ      KJ      KJ 


est  beaucoup  plus  rare  ;  mais  elle  est  recherchée  dans  un  certain  nombre 
d'hymnes  où  elle  domine,  et  alors  la  cinquième  syllabe  du  vers  est  gé- 
néralement brève,  si  bien  que  l'ensemble  du  vers  est  de  type  trochaïque  : 


\J        \^        KJ        \J 


Mais  c'est  un  cas  exceptionnel.  Quand  la  coupe  intervient  après  quatre 
syllabes,  la  structure  du  vers  est  la  suivante  : 

Des  quatre  ou  cinq  premières  syllabes,  la  première  est,  dans  tous  les  cas, 
indifférente  ;  la  seconde  est  plus  souvent  longue  que  brève,  et  la  troisième 
plus  souvent  brève  que  longue,  si  bien  que  l'allure  générale  du  commen- 
cement du  vers  est  iambique,  mais  toutes  les  répartitions  de  longues  et  de 

brèves,  y  compris ou  k^^^j^^  et ou  w^v^^^,  suivant  la  place 

de  la  coupe,  se  rencontrent.  Le  vers  de  iristuhh  ne  diffère  du  précédent  que 
par  sa  lin  catalectique  et  présente  par  suite  une  syllabe  de  moins  ;  les  sept 
premières  syllabes  sont  constituées  de  même  dans  les  deux  types,  sans 
qu'on  aperçoive  la  moindre  différence. 

Ces  vers  védiques,  et  surtout  celui  qui  est  coupé  après  quatre  syllabes, 
offrent  très  souvent  une  disposition  telle  que  celle-ci  : 

ou 

c'est-à-dire,  à  prendre  les  alternances  telles  qu'elles  se  présentent  et  sans 
essayer  des  répartitions  rythmiques  qui  ne  pourraient  être  qu'arbitraires, 
des  alternances  de  dactyles  et  de  trochées,  ou,  plus  exactement,  que  les 
longues  qui  constituent  les  sommets  du  rythme  y  sont  séparées  les  unes 
des  autres  tantôt  par  une  et  tantôt  par  deux  brèves.  On  reconnaît  aussitôt 
la  caractéristique  essentielle  du  vers  éolien,  le  fameux  énopliaque  ;  le  vers 
-aphique 

recouvre  un  vers  védique  de  la  forme  suivante,  qui  est  courante  : 

\  ceci  près  que  le  vers  saphique  ne  comporte  pas  de  coupe  obligée  et  que 
le  vers  védique  en  a  une.  Le  vers  alcaïque 


I06  ORIGINES    DE    LA    MÉTRIQUE    GRECQUE 

n'a  pas  en  védique  de  parallèle  exact  ;  mais  on  y  retrouve  le  trait  essen- 
tiel des  longues  séparées  tantôt  par  une  et  tantôt  par  deux  brèves  ;  seule 
diffère  la  place  respective  de  ces  groupes.  Là  même  où  ne  se  rencontrent 
pas  ces  suites  de  deux  brèves  dans  les  vers  védiques  et  où  l'on  a  par  exem- 
ple le  type  fréquent 


la  suite  des  longues  et  des  brèves  comporte  une  dissymétrie  caractéris- 
tique, et  le  vers  est  irréductible  à  un  type  iambico-trochaïque.  Les  vers  de 
Corinne,  qui  écrit  dans  l'éolien  de  Béotie,  ont  ce  même  caractère  : 

-ïiv  o'iav  M-f,a;  ày^Bsç 
TTYjç    Kp\j.oiq  •  ouTO)  yxp    Epwç 
y/r,  Kojzp'.-  •TT'.ôcirav,  tiw^ 
èv  S:[j.tj)ç  [javxaç  y.pouoâoav 
VMp2q  èvvi'  sAéîGiQ. 

La  disposition  des  strophes  de  trois  ou  quatre  vers  est  à  peu  près  la 
même  dans  les  védas  et  chez  les  poètes  lesbiens. 

Les  vers  lesbiens  et  les  vers  védiques  ont  les  uns  et  les  autres  un  nom- 
bre de  syllabes  fixe,  et,  on  l'a  vu,  en  partie  le  même  nombre  de  syllabes  : 
le  vers  saphique  ou  alcaïque  et  le  vers  de  tristubh  sont  également  des 
vers  de  onze  syllabes. 

Cet  ensemble  de  concordances  —  auquel  on  pourrait  ajouter  si  l'on 
faisait  une  étude  minutieuse  —  suppose  que  le  vers  védique  et  le  vers 
grec  reposent  sur  un  même  type  métrique.  On  l'a  souvent  contesté,  en 
s'appuyant  sur  le  fait  que  la  métrique  des  textes  de  l'Avesta  dont  l'état 
linguistique  est  comparable  à  celui  des  textes  védiques  n'est  pas  quantita- 
tive. On  rencontre  dans  la  partie  la  plus  ancienne  de  l'Avesta,  dans  les 
gâthâs,  des  strophes  qui,  par  le  nombre  de  vers,  le  nombre  de  syllabes  de 
chaque  vers  et  la  place  de  la  coupe,  recouvrent  exactement  des  strophes 
védiques,  mais  où  il  n'y  a  pas  d'alternances  quantitatives.  Et,  nulle  part 
dans  l'Avesta  les  alternances  quantitatives  ne  jouent  dans  le  vers  un  rôle 
quelconque.  On  a  supposé  que  ces  vers  non  quantitatifs  représenteraient 
le  type  le  plus  ancien  dont  le  vers  védique  d'une  part,  le  vers  grec  de 
l'autre  seraient  des  perfectionnements.  Mais,  si  l'on  considère  que  le 
rythme  quantitatif  de  la  langue  a  été  troublé  en  iranien  ancien  par  le  fait 
que  les  voyelles  des  polysyllabes  en  finale  absolue  n'ont  plus  de  quantité 
définie  (toutes  sont  marquées  longues  dans  les  gâthâs,  brèves  dans  l'Avesta 
récent,  et  le  vieux  perse  ne  fait  aucune  différence  entre  un  ancien  -a  bref 
■€t  un  ancien  -â  long  à  la  finale),  il  est  plus  naturel  d'admettre  que  le 
rythme  quantitatif  du  vers  s'est  perdu  en  iranien.  Il  reste  vrai  seulement 
que,  avec  le  temps  et  au  fur  et  à  mesure  que  les  usages  littéraires  se  sont 


INNOVATIONS    IONIENNES  lO'J 

raffinés  et  arrêtés,  la  répartition  des  longues  et  des  brèves  a  perdu,  en 
Grèce  comme  dans  l'Inde,  beaucoup  de  la  liberté  qu'on  observe  encore 
dans  les  hymnes  védliques  et  chez  les  anciens  poètes  éoliens.  Mais^  à  ceci 
près,  les  concordances  entre  le  vers  védique  et  le  vers  éolien  et  l'accord 
-Je  ce  vers  quantitatif  avec  le  caractère  quantitatif  du  rythme  de  la  langue 
sont  choses  trop  frappantes  pour  être  fortuites.  Par  malheur,  les  langues 
indo-européennes  autres  que  le  grec  et  le  sanskrit  n'apprennent  rien 
parce  que  la  plupart  sont  connues  à  des  dates  où  les  changements  sur- 
venus dans  la  langue  avaient  fait  renouveler  la  métrique  :  le  vers  germa- 
nique ou  irlandais  dominé  par  l'accent  d'intensité  sur  la  syllabe  initiale 
des  mots  ne  saurait  rien  enseigner  sur  le  vers  indo-européen.  Le  latin 
même,  quoique  connu  à  une  date  relativement  ancienne,  est  inutile 
ci  :  le  saturnien  est  trop  obscur,  et  les  autres  types  métriques  sont  des 
imitations  des  vers  grecs. 

Les  vers  hexamétriques  et  iambico-trochaïques  présentent  par  rapport  à 
l'état  qui  est  commun  au  védique  et  à  Féolien  une  innovation  grave  :  un 
2;roupe  de  deux  syllabes  brèves  y  équivaut  en  certaines  circonstances  à 
me  syllabe  longue,  ce  qui  fait  que  le  vers  n'a  plus  un  nombre  de  syllabes 
îxe  :  l'hexamètre,  où  tous  les  temps  faibles,  sauf  le  dernier,  se  compo- 
sent de  deux  brèves  auxquelles  on  peut  substituer  une  longue,  peut  avoir 
le  12  à  17  syllabes.  Dans  les  vers  iambico-trochaïques,  un  groupe  de 
leux  brèves  équivalant  à  une  longue  peut  même  constituer  un  temps  fort 
lu  vers,  ainsi  chez  Archiloque  : 

)U 

!t  le  fait  revient  souvent.  Le  plus  ordinaire  est  cependant  que  les  temps 
brts  soient  constitués  par  des  longues  : 

yç>t\[jÂ-nù'i  «cXtctcv  ojO£V  èffxtv  z'So    âzwi^.cTov. 

^n  revanche,  les  types  proprement  ioniens  n'offrent  pas  l'inégalité  carac- 
éristique  des  deux  brèves  et  de  la  brève  unique  constituant  alternativement 
m  temps  faible  du  rythme.  La  grande  innovation  qui  consiste  à  admettre 
ine  substitution  possible  de  deux  brèves  à  une  longue  est  donc  rachetée 
)ar  une  régularité  beaucoup  plus  grande  du  rythme  :  le  vers  épique  et  le 
ers  iambico-trochaïque  grecs  se  laissent  couper  en  pieds,  c'est-à-dire  en 
nesures  ayant  des  durées  sensiblement  égales,  mais  comportant  un  nombre 
le  syllabes  variables,  tandis  que  le  vers  indo-européen  avait  un  nombre 
ixe  de  syllabes,  mais  un  rythme  souple,  et  qui  ne  tendait  à  prendre  une 
orme  constante  que  dans  les'  dernières  syllabes.  Le  type  représenté  sur- 
out  par  les  .Grecs   de  dialecte  ionien,   ici  comme  à  d'autres  points  de 


I08  ORIGINES    DE    LA    MÉTRIQUE    GRECQUE 

■vue,  offre  un  degré  de  l'évolution  particulièrement  avancé.  La  poésie 
lesbienne  représente  une  tradition  ancienne,  et  la  poésie  ionienne  une 
création  nouvelle. 

Le  rôle  nouveau  joué  par  les  groupes  de  deux  brèves  et  l'importante 
prise  par  le  type  dactylique  tiennent  à  une  innovation  que  le  grec  a  in- 
troduite dans  le  rythme  :  le  sanskrit,  conservant  sans  doute  l'usage  indo- 
européen,  a  un  rythme  ternaire,  et  tend  à  faire  alterner  une  longue  avec 
une  brève  ;  le  grec  admet  le  rythme  binaire  et  supporte  aisément  l'al- 
ternance de  deux  brèves  avec  une  longue. 

On  n'a  rien  pu  dire  du  vers  épique,  qui  ne  trouve  dans  l'Inde  aucun 
correspondant.  L'alternance  régulière  d'une  longue  et  de  deux  brèves  —  à 
chacune  desquelles  on  peut  substituer  une  longue  —  est  propre  au  grec  et 
n'a  dans  aucun  vers  védique  un  équivalent.  Mais  les  vers  védiques  sont  des 
vers  lyriques  et  strophiques,  non  des  vers  épiques.  Et  la  littérature  épique 
de  l'Inde,  dont  le  mètre  est  de  type  iambique,  est  postérieure  à  la  littéra- 
ture «  lyrique  »  des  védas.  Il  ne  faut  d'ailleurs  pas  perdre  de  vue  que, 
dans  toutes  les  parties  sensibles  de  l'hexamètre  homérique,  le  dactyle  est 
beaucoup  plus  fréquent  que  le  spondée,  que  le  nombre  des  dactyles  aug- 
mente encore  si  l'on  restitue  certaines  formes  archaïques  de  langage,  que 
le  spondée  est  surtout  fréquent  au  premier  pied  et  que,  en  dehors  du  pre- 
mier pied  et  du  dernier  (d'oi^i  le  dactyle  «st  exclu  par  définition),  un 
spondée  n'est  pas  d'ordinaire  constitué  par  un  dissyllabe  spondaïque  ni 
même  par  deux  longues  terminant  un  mot  :  le  spondée  n'est  dans  le  vers 
dactylique  qu'en  vertu  d'une  tolérance  à  laquelle  on  ne  pouvait  échapper 
sans  renoncer  à  l'emploi  d'un  trop  grand  nombre  de  termes  nécessaires. 

Au  moins  en  ce  qui  concerne  la  poésie  lyrique,  qui  jouait  dans  le  culte 
un  grand  rôle.  Grecs  et  Aryens  de  l'Inde  ont  reçu  de  l'époque  indo-euro- 
péenne une  tradition  littéraire  fixée.  Cette  tradition  littéraire  ne  compor- 
tait aucun  usage  de  l'écriture  ;  pas  un  texte  proprement  religieux  de  la 
Grèce  n'est  livré  à  une  époque  ancienne,  et  l'on  sait  que  les  druides  de  la 
Gaule  par  exemple  évitaient  l'emploi  de  l'écriture,  malgré  leur  contact 
avec  les  Grecs  et  les  Italîotes  qui  l'employaient  ;  c'est  sans  doute  pour 
cette  raison  que  la  plupart  des  langues  indo-européennes  ont  été  si  tardive- 
ment notées  et  que  plusieurs  qui,  comme  le  gaulois  ou  le  phrygien,  ont 
dès  l'antiquité  cessé  d'être  parlées  ont  disparu  sans  qu'on  en  ait  de  textes 
ayant  quelque  étendue.  Les  hommes  relativement  cultivés  des  anciennes 
nations  de  langue  indo-européenne  évitaient  manifestement  l'usage  de 
l'écriture,  surtout  en  matière  religieuse.  Mais  il  y  avait  une  tradition  orale 
de  poésie  indo-européenne  que  révèle  clairement  l'identité  des  deux  mé- 
triques, et  dont  il  faut  tenir  compte  pour  expliquer  les  commencements 
de  la  poésie  grecque. 


CHAPITRE  V 
DE  LA  TRADITION  DES  TEXTES 


Les  papyrus  littéraires  qui  ont  été  découverts  et  publiés  ont  montré 
que  les  textes  anciens  n'ont  subi  depuis  le  début  de  l'ère  chrétienne,  ou 
plutôt  depuis  l'époque  des  grands  philologues  d'Alexandrie,  depuis  le 
m*-!!"  siècle  av.  J.-C,  aucune  altération  fondamentale  et  que  seules  des 
fautes  de  détail  s'y  sont  introduites.  Dans  la  mesure  où  les  écrivains  an- 
ciens sont  conservés,  on  les  lit  aujourd'hui  —  sauf  naturellement  beaucoup 
de  menus  changements  —  à  peu  près  dans  l'état  où  l'on  pouvait  les  lire 
vers  le  ii"  siècle  av.  J.-G. 

Quant  à  ce  qui  s'est  passé  auparavant,  on  n'en  saurait  rien  dire  de  cer- 
tain. Une  chose  est  sûre:  tous  les  anciens  ouvrages  conservés  le  sont  à 
travers  les  éditions  qu'en  ont  données  les  philologues  de  l'époque  hellé- 
nistique. Un  exemple  frappant  du  fait  est  le  texte  de  la  poétesse  béotienne 
Corinne,  contemporaine  de  Pindare  :  tous  les  fragments  subsistants,  qu'on 
les  ait  trouvés  dans  des  manuscrits  byzantins  ou  sur  les  débris  de  papyrus 
découverts  en  Egypte  il  y  a  quelques  années,  sont  dans  l'orthographe 
béotienne  du  m*  siècle  av.  J.-C,  c'est-à-dire  représentent  une  graphie 
postérieure  de  plus  de  deux  siècles  à  l'auteur  original.  Il  ne  faut  pas  être 
dupe  des  barbouillages  dialectaux  que  les  philologues  hellénistiques  ont 
répandus  sur  les  textes  ;  par  exemple  on  lit  Trapjsvoi-;  pour  izxpQivo'.q  chez 
Alcman,  parce  que  à  l'époque  classique  le  6  se  prononçait  a  à  Sparte  : 
mais  l'inscription  laconienne  de  Damônôn,  bien  que  très  postérieure  à 
Alcman,  emploie  régulièrement  le  6  :  avsôsxâ,  etc.  En  ce  qui  concerne 
l'orthographe,  la  graphie  et  les  formes  grammaticales,  ce  que  fournit  la  tra- 
dition, c'est  ce  qu'ont  admis  les  philologues  hellénistiques  ;  mais  on  ne 
peut  contrôler  ni  la  valeur  des  données  qu'ils  ont  utilisées  ni  la  manière 
dont  ils  s'en  sont  servis. 

Les   moyens  de  critique   dont  on   dispose  sont  en  effet  entièrement 


IIO  DE  LA  TRADITION  DES  TEXTES 


incertains.  Le  meilleur  de  tous  est  la  métrique  :  un  examen  attentif  des 
faits  de  métrique  avertit  souvent  de  l'impossibilité  de  certaines  leçons  ; 
c'est  la  métrique  qui  a  rendu  les  meilleurs  services  dans  la  critique  de 
détail  des  poèmes  homériques.  La  linguistique  détermine  les  possibilités 
et  permet  d'utiliser  les  indications  fournies  par  la  métrique  ;  mais  on  ne 
doit  pas  en  abuser  ;  car  les  textes  littéraires  sont  artificiels,  et  leur 
langue  n'a  pas  même  le  degré  —  du  reste  variable  —  de  cohérence 
qu'on  peut  attendre  dans  une  langue  courante.  Enfin  on  a  les  inscrip- 
tions ;  mais  les  inscriptions  contemporaines  des  plus  anciens  textes  sont 
rares  ;  elles  ne  se  rapportent  pas  toujours  aux  pays  d'origine  des  textes 
littéraires.  Et  les  textes  ne  sont  pas  dans  des  langues  locales  :  les  inscrip- 
tions béotiennes  n'enseignent  rien  sur  la  langue  de  Pindare,  qui  n'a  rien 
de  béotien.  D'ailleurs,  là  même  où  les  textes  littéraires  et  les  inscriptions 
appartiennent  au  même  dialecte,  il  n'y  a  encore  pas  coïncidence  :  il  suiïit 
qu'une  inscription  soit  métrique  pour  que  sa  langue  ne  concorde  pas  exac- 
tement avec  celle  des  inscriptions  en  prose,  et  il  est  bien  connu  que,  si 
l'on  peut  tirer  parti  de  certaines  formes  des  inscriptions  métriques  de 
caractère  local,  on  ne  peut  jamais  les  tenir  pour  des  représentants  exacts 
du  parler  de  la  cité  ovi  ils  ont  été  écrits,  et  qu'on  doit  les  utiliser  avec 
beaucoup  de  précaution.  On  n'a  donc  aucune  donnée  sûre  pour  faire  la 
critique  linguistique  des  anciens  textes  littéraires. 

Les  quelques  faits  qu'on  possède  concordent  pour  établir  que  la  langue 
des  œuvres  de  la  littérature  attique  est  transmise  correctement  en  gros. 
La  métrique  concorde  avec  l'orthographe  ;  les  textes  fournis  par  les  plus  an- 
ciens papyrus  renfermant  des  textes  littéraires  attiques  sont  d'accord  avec 
ceux  qui  viennent  de  la  tradition  byzantine  ;  et  la  langue  des  inscriptions 
est  en  somme  la  même  que  celle  des  prosateurs  du  v*  siècle  av.  J.-C.  ; 
le  texte  de  Platon  est  correctement  transmis  dans  l'ensemble. 

Pour  les  auteurs  plus  anciens,  on  ne  peut  être  aussi  affirmatif.  Les 
ionismes  dont  sont  pleins  les  fragments  conservés  du  poète  ionien  Bacchy- 
lide  qui  a  composé  ses  poèmes  dans  le  «  dorien  »  conventionnel  de  la 
lyrique  chorale  ne  peuvent  qu'inspirer  confiance  dans  la  valeur  de  la  tra- 
dition. Le  nome  des  Perses  du  musicien  Timothée  montre  à  quel  degré 
d'arbitraire  sont  allés  les  poètes  lyriques;  l'œuvre  est  du  iv*  siècle;  elle 
est  conservée  dans  un  papyrus  du  ni®  siècle,  postérieur  d'un  assez  pefit 
nombre  d'années  à  la  composition  du  poème  ;  or,  le  texte  fourmille  de 
contradictions  linguistiques  :  le  génitif  des  thèmes  en  -à-  y  est  tantôt  en 
-âç,  comme  dans  v^oa-  ou  '^■Kxpzxq,  tantôt  en  -y];,  comme  dans  -tcvô-/;;, 
x6;r^ç,  oiç,-qç,  alors  que  le  datif  singulier  est  toujours  en  -âi  et  le  génitif 
pluriel  toujours  en  -âv  ;  on  y  lit  lléprqç  et  û£J7:ôty];  à  côté  du  mot  pure- 
ment poétique  aiiy.poi.yo:yyi'.xâ:,  et  de  vYja'.oi-câ;,  qui  a  un  â  dans  sa  finale^ 
mais  qui  offre  I'y]  ionien-attique  de  v^acç  au  lieu  de  l'a  ancien  de  vaaoç. 


DE    LA    TRADITION    DES    TEXTES  Ht 

L'a  dorien  figure  dans  àjjipa,  [Ji^T/jp,  ci'oapoç,  izXxyôc,  mais  non  dans  a/,Y;vâç 
ou  dans  (jTr^^âfj.evoç,  et  l'on  a  -(^yxyî,  et  non  ôi-fx-^z,  '/Mcr^Tr,ç,  et  non 
Xo)6a-:i?,  etc. 

Toutefois  l'incertitude  de  la  tradition  n'atteint  pas  le  vocabulaire,  qui 
est  la  caractéristique  la  plus  essentielle  des  langues  littéraires  ;  même  en 
ce  qui  concerne  la  graphie  et  la  grammaire,  on  peut  se  fier  à  tout  ce  qui 
est  garanti  par  la  métrique  ;  et  d'ailleurs  les  détails  mêmes  qui  viennent 
d'être  indiqués  attestent  que  les  incohérences  qui  pourraient  choquer  dans 
les  textes  traditionnels  ont  des  chances  de  remonter  pour  une  large  part 
aux  auteurs  plutôt  qu'aux  éditeurs  antiques.  Une  étude  de  la  langue  des 
1  anciens  auteurs  grecs  exige  des  précautions  et  comporte  des  incertitudes  ; 
elle  n'est  pas  rendue  impossible  par  l'état  des  textes  que  livre  la  tradition. 


CHAPITRE  VI 
LA  LANGUE  HOMÉRIQUE 


De  toutes  les  langues  littéraires  grecques  la  plus  difficile  à  apprécier 
est  la  plus  ancienne  de  toutes,  la  langue  homérique. 

Tout  d'abord  il  est  impossible  de  constituer  un  texte  qui  puisse  passer 
pour  authentique.  Les  philologues  de  l'époque  hellénistique  ont  disposé, 
pour  élabUr  leurs  éditions,  d'éditions  antérieures,  les  unes  personnelles, 
Y.CI.T  à'vspz,  les  autres  officielles,  -/.atà  rSkv.q  ;  mais  ceci  montre  simplement 
que,  dès  une  date  ancienne,  le  texte  était  flottant,  divers,  et  qu'on  a 
éprouvé  de  plusieurs  côtés  le  besoin  de  fixer  un  ouvrage  qui  servait  de 
base  à  l'éducation  littéraire  des  jeunes  gens.  Les  fragments  de  papyrus 
qui  ont  été  découverts  et  qui  ont  fourni  des  textes  souvent  assez  différents 
du  texte  traditionnel  —  mais  rarement  meilleurs,  et  surtout  rarement  plus 
archaïques  —  ont  confirmé  que  le  texte  des  poèmes  homériques  était  flot- 
tant. Il  y  a  eu  à  Athènes  à  l'époque  des  Pisistratides  une  revision  des 
poèmes  homériques  ;  mais  malgré  les  atticismes  certains  du  texte  tradi- 
tionnel, il  n'en  résulte  pas  que  tout  le  texte  conservé  vienne  de  là,  ni  sur- 
tout qu'il  n'y  ait  pas  eu  de  fixation  antérieure  des  poèmes  homériques. 

Du  reste  par  le  fait  qu'on  ne  sait  ni  comment  les  poèmes  homériques 
ont  reçu  leur  rédaction  d'ensemble,  ni  où  et  comment  ils  ont  été  fixés, 
ni  dans  quelle  mesure  les-  auteurs  des  fixations  se  tenaient  pour  libres  de 
choisir,  de  supprimer,  d'étendre  et  de  modifier,  le  problème  même  d'une 
édition  définitive  d'Homère  échappe  à  toute  solution  :  éditer  un  texte, 
c'est  donner  dans  la  mesure  du  possible,  le  texte  original  tel  qu'il  a  été 
publié  lors  de  sa  première  édition  définitive,  tel  que  l'auteur  a  voulu  le 
constituer,  ou  tel  qu'un  éditeur  posthume  Fa  constitué  ;  or, on  ne  sait  ce 
qu'aurait  été  cette  édition  homérique  initiale  qu'il  faudrait  reproduire,  ni 
oii,  m  quand,  ni  comment  elle  aurait  été  faite. 

Les  éditions  mqdernes  d'Homère  reposent  sur  des  manuscrits  antiques, 


VALEUR    DE    LA    TRADITION  Il3 

dont  le  plus  ancien  et  le  plus  remarquable  est  le  Venetus  A  de  l'Iliade, 
ovi  l'on  a  le  travail  de  compilation  d'un  grammairien  du  m''  siècle  ap. 
J.-G.  ;  ce  grammairien  renvoie  à  ses  sources,  Aristonikos  et  Didyme, 
philologues  de  l'époque  d'Auguste,  qui  eux-mêmes  travaillaient  sur  les 
données  réunies  par  des  philologues  antérieurs,  tels  qu'Aristarque  et  Zéno- 
dote.  En  somme,  on  connaît  le  texte  d'Homère  surtout  à  travers  les  diverses 
éditions  qu'en  ont  données  les  philologues  hellénistiques,  éditions  dont 
on  a  une  idée  assez  précise  pour  l'Iliade,  moins  précise  pour  l'Odyssée. 

Les  papyrus  fournissent  pour  quelques  détails  des  archaïsmes  non  con- 
servés dans  les  manuscrits  ;  on  a  par  exemple  sur  un  papyrus  une  forme 
de  plus-que-parfait  Y.eyé'iozi  qui  conserve  le  vieux  vocalisme  en  o  du  par- 
fait, alors  que  tous  les  manuscrits  connus  jusque-là  offraient  seulement 
■/.tyhoti.  La  vieille  forme  •rrsTrajGs  de  2*  personne  du  pluriel  de  tcétcovO» 
n'est  attestée  que  par  Aristarque  ;  les  manuscrits  ont  partout  tcs-ocGs, 
avec  substitution  de  l'o  de  irsTCovOa  à  l'ancien  y.  ;  en  revanche,  les  manus- 
crits ont  bien  conservé  a  au  participe  féminin  xs^aOuir,.  De  pareils  flotte- 
ments montrent  combien  est  précaire  la  conservation  de  certains  archaïsmes 
de  la  langue  homérique. 

Un  examen  attentif  des  poèmes  épiques  où  des  Alexandrins  érudits  ont 
imité  la  langue  homérique  pourra  aussi  fournir  quelques  indications 
curieuses  ;  ainsi  'Oap(ojv  de  Callimaque  est  sans  doute  la  bonne  leçon, 
plutôt  que  'Opi'wv  qui  figure  dans  les  manuscrits  des  poèmes  homériques  ; 
car  l't  de  ce  mot  était  bref  et  la  prosodie  Orîôn  des  Latins  est  un  emprunt 
au  texte  homérique  courant  'Qp-'wv  qui  constitue  l'ensemble  prosodique 
i!^i.  Mais  ce  ne  sont  là  que  de  menus  détails,  et,  dans  l'ensemble,  on  ne 
saurait  remonter  à  une  tradition  qui  diffère  essentiellement  de  celle  des 
manuscrits. 

L'examen  direct  du  texte  au  moyen  de  la  métrique  et  de  la  linguistique 
aboutit  à  des  conclusions  plus  curieuses,  mais  aussi  plus  inquiétantes  et 
plus  difficiles  à  préciser.  On  voit  par  ces  moyens  que,  comme  il  arrive 
presque  toujours  pour  les  ouvrages  de  ce  genre,  le  texte  a  été  fixé  à  une 
époque  où  la  prononciation  et  les  formes  grammaticales  s'écartaient  sen- 
siblement de  celle  des  auteurs  originaux.  Tout  le  travail  fait  depuis  Ben- 
tley et  depuis  Nauck  a  mis  ce  grand  fait  en  pleine  évidence.  L'accord  de 
la  métrique  et  de  la  linguistique  révèle  que  les  poètes  qui  ont  créé  et  fixé 
la  langue  homérique  ont  versifié  dans  une  langue  qui  diffère  notablement 
de  celle  que  la  tradition  a  transmise.  Cet  accord  de  la  métrique  et  de  la 
linguistique  ne  peut  se  produire  que  dans  un  petit  nombre  de  cas,  et  il 
va  de  soi  que,  en  dehors  des  particularités  qu'on  peut  restituer,  il  y  en  a 
un  grand  nombre  sur  lesquelles  on  ne  sait  rien,  on  ne  soupçonne  même 
rien. 

Le  fait  le  plus  frappant  est  celui  qui  est  relatif  au  digamma.   On  sait 

A.  Meillet.  8 

/ 


Il4  LA    LANGUE    HOMÉRIQUE 

que,  encore  à  l'époque  historique,  au  moins  dans  les  plus  anciens  monu- 
ments, la  plupart  des  parlers  grecs  ont  possédé  une  consonne,  notée  par  le 
signe  F,  qui  répond  au  w  des  autres  langues  indo-européennes  ;  on  avait 
/"epvov  là  où  l'allemand  a  werk,  et  FoXv.oq  là  où  le  latin  a  uïcus.  En  ionien  et 
en  attique,  le  F  s'est  amui  dès  avant  la  date  des  premiers  textes  ;  or,  la  gra- 
phie du  texte  homérique  est  ionienne  —  la  langue  homérique  est  même  qua- 
lifiée souvent  de  vieil  ionien,  de  manière  assez  inexacte,  on  le  verra  tout  à 
l'heure  —  ;  il  n'y  a  donc  pas  dans  le  texte  traditionnel  d'Homère  la  moindre 
trace  d'un  signe  F .  Mais  l'examen  de  la  métrique  montre  que  les  mois 
grecs  commençant  par  un  F  sont  d'ordinaire  traités  chez  Homère  comme 
s'ils  commençaient  par  une  consonne.  Les  dialectes  autres  que  l'ionien  et 
l'attique,  ou,  à  défaut  de  témoignages  exprès  soit  de  l'épigraphie  soit  des 
gloses,  l'étymologie  fournissent  presque  toujours  l'indication  des  mots  qui 
avaient  un  /"initial  ;  pour  un  très  petit  nombre  de  cas  la  nécessité  de  resti- 
tuer une  consonne  initiale  dans  les  vers  homériques  conduit  seule  à  sup- 
poser un  F  dont  on  n'a  pas  la  preuve  par  ailleurs. 

Dans  35o  cas  environ,  un  F  initial  fait  position  au  temps  fort  des  vers  ; 
soit  par  exemple  le  mot  Fé-oz,  dont  le  F  est  attesté  notamment  par  le 
pluriel  cypriote  Fe'K'.jx  =  l-ex,  ï-zr,  et  qui  répond  au  sanskrit  vâcaJp 
«  parole  »  et  /"sT^ov,  Fv.izt;,  dont  le  F-,  attesté  par  de  nombreux  témoi- 
gnages épigraphiques,  est  supposé  par  l'augment  syllabique  de  la  forme 
homérique  è'£i7::v  et  répond  du  reste  à  la  forme  védique  vôcam  ;  on  s'ex- 
plique alors  un  vers  tel  que  : 

A  loo  èjôXèv  B'  C'JT£  TÎ  7:0)  (F)£T-£;  (F)ir,z^  c'jts  TsAsicra;*. 

Au  temps  faible,  le  F  ne  fait  pas  position  ;  mais  d'une  manière  géné- 
rale un  groupe  de  consonne  suivie  d'une  liquide  ne  fait  guère  position  au 
temps  faible,  et  d'ailleurs,  sauf  au  premier  pied,  il  n'est  pas  ordinaire 
qu'un  spondée  soit  constitué  par  une  fin  de  mot  spondaïque.  Toutefois 
une  fin  de  vers  telle  que  celle  de  : 

A  106  [j.âvTi  y.axwv,  c'j  ttw  r^z'i  [j.c'.  xo  xpv^Yuov  (F^€iT:t^ 

serait  surprenante  si  le  mot  (/")eTtts;  commençait  par  une  consonne  — 
même  par  une  liquide  —  autre  que  F  ;  les  cas  de  ce  genre  ne  sont  pas 
fréquents,  il  est  vrai.  Dans  la  mesure  où  ils  existent,  ils  semblent  indi- 
quer que  F  était  pour  les  poètes  homériques  une  consonne  débile. 

Mais  l'action  la  plus  nette  du  F  est  d'empêcher  les  hiatus.  Ici  les  effets 
du  F  se  comptent  par  milliers.  Au  temps  fort,  ils  ne  sauraient  passer  pour 

I.  L'usage  moderne  de  couper  les  mots  oblige  à  choisir  entre  oj'tc  TïXsaaa;  et  o^'t'  Izi- 
Xeaaa;  ;  il  est  inutile  de  dire  que  le  choix  fait  ici  est  arbitraire,  et  qu'on  ignore  com- 
ment coupait  le  poète  ou  même  s'il  avait  un  sentiment  quelconque  sur  la  manière  de 
couper  en  pareil  cas. 


LE    DIGAMMA  I  1 5 

probants  puisqu'une  longue  en  hiatus  conserve  chez  Homère  sa  valeur 
métrique  de  longue  au  temps  fort  ;  toutefois  une  longue  ou  diphtongue 
subsiste  plus  aisément  alors  devant  un  mot  commençant  par  F  que  devant 
un  mot  commençant  par  voyelle  ;  on  en  a  vu  un  exemple  au  vers  A  io8 
cité  ci-dessus.  C'est  au  temps  faible  qu'on  a  le  plus  d'exemples  utilisables. 
Il  est  rare  en  efifet  qu'une  brève  finale  subsiste  en  hiatus  devant  un  mot 
ayant  toujours  commencé  soit  par  voyelle  soit  par  *j--,  devenu/;-  en  grec  ; 
car  cette  brève  est,  de  par  sa  nature  même,  au  temps  faible  et  se  trouve 
par  suite  en  condition  de  faible  résistance  ;  on  n'en  compte  pas  5oo 
exemples  dans  tous  les  poèmes  homériques,  et  presque  tous  dans  des 
situations  particulières,  notamment  à  la  coupe.  Au  contraire,  devant  un 
mot  commençant  par  F,  on  a  compté  plus  de  2  000  exemples  d'une 
brève  non  élidée,  —  et  dans  des  conditions  tout  à  fait  quelconques  — 
contre  seulement  000  exemples  environ  d'élision,  alors  que  devant  un 
mot  à  initiale  proprement  vocalique  l'élision  est  de  règle.  Par  exemple, 
devant  le  subjonctif  de  FoXix,  dont  le  F  est  solidement  attesté  et  qui  répond 
à  sanskrit  véda  «  je  sais  »,  à  gotique  loait  (allemand  lueiss),  on  a  : 

A  363  è^xJoa,  [j/r^  xsuOs  y.ôw,  Tvx  (/^)î'!oo[j.£v  «[j-^w. 

L'emploi  de  vix  devant  un  mot  commençant  vraiment  par  une  voyelle 
en  pareille  position  serait  impossible  ;  le  îva  eïooy.Ev  du  texte  traditionnel 
suppose  que  la  prononciation  a  été  à  un  moment  donné  îva  /"e{$o[j.£v. 

Si  le  F  ne  maintient  presque  jamais  une  longue  finale  au  temps  faible, 
c'est  que  les  fins  de  mots  spondaïques  au  temps  faible  ne  sont  guère  ad- 
mises par  les  poètes  homériques  qu'au  premier  pied.  Des  cas  tels  que  : 

0  3i8  £a6''£xxi  [i.zi  (/")o?/.oç 

9398  ajTco  (>F)o(7,cOt  y.î.T-at 

sont  rares,  parce  que,  pour  la  métrique  homérique,  des  spondées  comme 
--tx'.  [j.oi  ou  aù-cÇ)  sont  exceptionnels. 

L'équivalence  de  F  et  d'une  autre  consonne  comme  t  ou  a  ressort  de  la 
comparaison  de  passages  parallèles,  comme  D  181  et  suiv  : 

[ay)Bé  tî  toi  OavaTOç  \>.ùâ-ij)  ©pss't  \i:qoi  ti  lâpooq  ' 


et  Q  162  et  suiv.  011  les  pronoms  XF)o'.  et  XF)'i,  dont  le  F  initial  est  bien 
assuré,  jouent  le  même  rôle,  soit  pour  empêcher  les  hiatus  soit  pour  faire 
position,  que  toi  et  ce  : 

\iT,oi  Ti   ÇF^oi  GivaTOç  [i-eXéxo)  çpeal  [t.r,H  Tt  Tap6oç  * 
xoTov  yâp  '(''^)si  t:o[/.7:ov  iT:i<Jzz\).e')  'Apyei'çovTrjV 


I  1 6  LA    LANGUE    HOMERIQUE 

Seule,  la  restitution  de  F  au  v.  i5/i  rend  le  passage  intelligible  ;  car 
le  texte  traditionnel  ne  notant  pas  F  et  la  voyelle  du  pronom  étant  élidée, 
le  \F)i^  nécessaire  pour  le  sens  et  exigé  par  le  parallélisme,  a  tout  entier 
disparu,  et  les  manuscrits  ont  or  ait'.,  qui  offre  une  lacune  évidente  pour 
le  sens  comme  pour  le  vers. 

Le  gros  du  texte  homérique  suppose  la  prononciation  du  F .  Mais,  au 
moment  où  le  texte  a  pris  son  aspect  définitif,  le  F  n'était  plus  prononcé  ; 
de  là  viennent  toutes  sortes  d'altérations.  On  a  laissé  subsister  les  hiatus 
quand  on  ne  pouvait  faire  autrement,  ainsi  : 

A  38  ^   Tevéooio  Te  (f  )T9'.  {F)x,y:"V.z. 

A  85                 6ap7-/;7a;  \j.yXyi  (F)v't  Osc-pd-'.ov,  o  t:  (f  )oT70a. 
A    \ok  S7'^  52  \^)^'-  '^■-'?'-  /.:z;j,z;-:5a)VT'.  (/')c(/')i7.rr;v. 

Mais  on  les  a,  quand  on  l'a  pu,  dissimulés  par  des  v  éphelcystiques, 
ainsi  : 

A   r5i  Y)  àvopiîj'.v  {Fy.'i'.  [J-â/sjôai 

où  le  V  final  de  y.-ilçy.z'^t  est  le  fait  d'hommes  qui  prononçaient  loi,  et  non 
FXo'.^  forme  du  mot  FXz,  qui  répond  au  latin  uis.  Au  moment  où  les  réci- 
tants ne  prononçaient  plus  le  F ,  ils  ont  employé  certaines  formules  comme 
les  auteurs  originaux  ne  l'auraient  pas  fait  ;  ainsi  la  formule 

•/.ai  [A'.v  ç;wvr,7a;  {Fyjztu.  lî—pivi-x  r.poTr,j^x 

(par  exemple  A  201)  n'a  pu  être  employée  au  féminin  que  par  des  réci- 
tants à  qui  le  F  était  inconnu,  notamment  : 

0   35  -Axi  [j.vt  Ga)vr,7a7'  îr^ey.  T.izpbvnx  T.pozr,ùzy.. 

Il  y  a  donc  une  différence  grave  entre  la  façon  dont  les  poèmes  homé- 
riques étaient  prononcés  par  leurs  premiers  auteurs  et  celle  dont  ils  étaient 
récités  par  des  récitants  postérieurs  ou  celle  dont  prononçaient  les  auteurs 
de  morceaux  tardifs  des  rédactions  définitives. 

La  finale  ordinaire  du  datif  pluriel  des  noms  en  -0-  et  en  -â-(-o)  chez 
Homère  est  -017'.,  -r^z:  ;  on  en  compte  près  de  3  000  exemples,  contre  une 
centaine  seulement  de  -c.r,  -■/);  devant  une  consonne  ou  en  fin  de  vers.  Le 
texte  traditionnel  écrit  -c.ç,  -rj;  devant  voyelle  initiale  d'un  mot  suivant; 
c'est  un  usage  orthographique  qui  tout  en  ne  répondantpas  assurément  à  la 
façon  dont  la  langue  était  conçue  par  les  premiers  auteurs,  n'a  pas  d'incon- 
vénients, puisque  l'usage  de  l'apostrophe  est  récent,  et  dont  il  convient 
seulement  de  n'être  pas  dupe.  Mais  un  vers  tel  que  : 

E   606  [j.Yjsà  fJsoTç  ;j.sv£a(v£;xsv  (Fy.o'.  \).iyj.(yb2i 

ne  répond  pas  à  l'usage  des  premiers  auteurs  des  poèmes  homériques  et  se 


LES    CONTnACTIO>'S  I  I  7 

trouve  en  effet  dans  un  morceau  qui  ne  semble  pas  ancien  ;  de  même  : 

Y  273  ôswv  hpoXq  £7:1  [3(j);;,oT^. 

Pour  dissimuler  des  hiatus,  qui  n'étaient  dus  qu'à  la  perte  de  la  pronon- 
ciation du  F  inconnu  aux  Ioniens,  les  récitants  ont  été  amenés  à  substi- 
tuer certaines  formes  à  d'autres  plus  anciennes  ;  par  exemple  ils  ont  rem- 
placé l'ancien  Fi-zza'.  par  i-kjcr-.  dans  toute  une  série  de  cas  tels  que  : 

A    187  [).tù.'.y[z^-  i.îÉîJGtv 

au  Jieu  de 

\}.zù.'.yiz<,zi  Fi-z'^v:) 

OU 

A  223  à-rapr^poTç  ÏTAt:!rM 

au  lieu  de  : 

axapT-^poict  Fiiztz'V). 

Quelquefois  les  finales  en  -oiai  se  sont  soutenues  les  unes  les  autres,  et 
le  texte  ancien  est  maintenu  : 

I   Il3  cwpo'.jiv  t'  àyavcTc-'.  (^F^ir.tay.  xz  \}.z\X\yiz\QK 

(oij  âyavoTstv  ïr.z'zz'.  du  texte  traditionnel  a  seulement  été  remplacé  ici  par 
«YavoTst  (Fy.T.tzoC).  Et  parfois  même  l'ancien, (/')£7:£3ffi  est  maintenu  sans 
aucune  raison  extérieure,  ainsi  : 

K  542  C£^'.?i  -j^ijTràÇovTs  (Fy.r.izv.  tî  \xv.'K\y\o'.Qi. 

De  même  on  lira  : 

o  te  cî  '/p'jJsc'.T'.  c£-acrjt 

avec  Ziizy.iz'.  (comme  0  86)  au  lieu  de  : 

TOI  oï  yp'j(yio>.c  Bsxâscrci. 

Une  autre  particularité  remarquable  du  plus  ancien  texte  homérique  est 
que  la  plupart  des  contractions  qui  ont  été  faites  par  les  récitants  posté- 
rieurs n'avaient  pas  lieu.  L'exemple  le  plus  frappant  est  celui  du  génitif 
singulier  des  thèmes  en  -o-.  Le  texte  homérique  en  a  deux  formes,  l'une 
archaïque  (éolienne)  en  -oic^  qui  ne  comporte  aucune  contraction,  l'autre 
qui  apparaît  sous  la  forme  contractée  -;j,  reposant  sur  un  plus  ancien  -oo. 
La  contraction  a  eu  lieu  dès  les  parties  les  plus  anciennes  du  texte  ;  elle 
est  attestée  au  temps  fort,  par  exemple  : 

A  a22  [j.r,v'. '  ' Ayv.oXc'.') ,  TroAsij.oj  o'àTuozaûeo  X3£[XT:av 


I  1 8  LA    LANGUE    HOMERIQUE 

OU  à  la  lin  du  a  ers,  par  exemple  : 

A  190  Y]  0  ye  çac7Yavov  c^j  (/')£p'j(7a[j,£vo;  Tcapà  [):r,pou. 

Mais  il  y  a  quantité  de  cas  où  le  vers  n'est  correct  que  si  Ton  restitue  -co 
au  lieu  du  -ou  attesté.  Une  fin  de  vers  comme 

est  incorrecte  ;  et,  d'une  manière  générale,  on  est  tenté  délire  -co  là  où  -:u 
formerait  le  temps  faible  d'un  spondée.  Il  faut  lire  'A'Skoo,  et  non  AîiXcj 
pour  mettre  sur  leurs  pieds  des  vers  comme  : 

■A  36  Swpa  Tïap'  AtoXou  [j-eyaVr^Tcpoç  'ÏTïTCOTdcâao 

y.   60  p-^v  zlç  A'.cXou  y.XuTa  oa)[ji.aTa. 

La  formule  courante  c[J.odz'j  ztoXétj.o'.o  (var.  'Ko\é[).o\o)  était  pour  les  pre- 
miers auteurs  b[XQdoo  tîtoX^xoio,  ainsi  : 

440  v-rj^uv,  O'j-w  (/^)£(oc6'  c[xodoQ  7:xoXi[xoio. 

A  côté  de  àcsAçsô;,  àosXisôv,  àosXsecC,  on  a  un  génitif  àâeXçeiou,  ce  qui 
est  absurde  ;  il  faut  lire  àSsXçsôo,  ainsi  : 

E   2 1  cl)  0'  è'xAYj  xep'.ê-^va'.  àcaX^sco  XTaiAÉvoio, 

et  de  même  : 

0  554  èvTpi'JceTa'.  çi'Xov  -^-op  àvs'V.ôo  7.Ta[j.£VO'.o, 

et  non  àvetj^ioy.  On  lit  du  reste  ôcj,  transformation  d'un  plus  ancien  'ic, 
dans  : 

B  826  o(|i'.iJ-ov,  ô'IiTÉXeaiov,  00  %a£cç  cÙtîox'  ôXeitat 

a  70  àv-i'ôeov  noXû©v;[.».ov,  co  xpaxc;  è^-l  iJ.c'Yt(JTOV. 

Le  mot  bizarre  ôy.pjcci;,  qu'on  rencontre  deux  fois  à  côté  de  la  forme 
attendue  y.puîs-.ç,  est  dû  à  une  mauvaise  séparation  d'un  -oc  final  incompris 
dans  : 

1  64  oç  7ïc)v£[j.0'j  è'paTat  èTCi5rj[x(ou  oxpucevxoç 

Z  344  Sasp  è[^.eTo,  xuvéç  y.axo[XY)^àvou,  oxp'jO£crjY;ç. 

On  voit  comment  zT:iZ-qi>.ioGy.puovnzq,  a  pu  donner  naissance  au  texte 
attesté.  Si  l'on  tient  compte  du  fait  que,  au  lieu  de  -ou  en  hiatus,  on  peut 
et  que  sans  doute  il  vaut  généralement  mieux  lire  -c:',  ainsi  :rcA£;i.ot 
è'pa-ïai  I  64,  on  voit  que  la  forme  contractée  -eu  est  souvent  incertaine 
chez  Homère.  Et  encore  s'agit-il  de  la  plus  aisée  des  contractions,  celle  de 
deux  voyelles  de  timbre  identique. 

La  coexistence  des  trois  formes  de  génitif  en  -ce,   -ou  et  -oc  montre 


LES    CONTRACTIONS  II9 

que  la  langue  homérique  admet  des  flottements  ;  on  conçoit  d'ailleurs  que 
ces  trois  formes  aient  en  effet  coexisté  pendant  un  temps  dans  la  langue  réel- 
lement parlée:  -oto  s'employait  là  où-oi-  occupe  un  temps  fort  du  rythme 
(le  -c-  de  homérique  -oto  se  trouve  presque  toujours  à  un  temps  fort  du 
vers)  ;  -oo  était  une  forme  de  prononciation  lente,  et  -o  long  une  forme 
plus  concentrée  ;  un  autre  flottement  de  cette  sorte  est  celui  qu'on  observe 
entre  i'j-  dissyllabique  et  eu-  monosyllabique,  dont  il  y  a  beaucoup 
d'exemples.  Ces  flottemements  peuvent  avoir  existé  assez  longtemps  dans 
la  langue  courante. 

Des  fins  de  vers  comme  y;w  oïxv,  -/jw  ;j.([j.v£tv,  -qw  o'ajTS  sont  inadmis- 
sibles ;  il  faut  partout  lire  la  forme  non  contractée  r,bx. 

La  forme  archaïque  osvcw,  qui  ne  subsiste  qu'au  commencement  du  vers 
dans  le  groupe  ZtioM  \j.Ti,  doit  sans  doute  être  lue  cziozx,  ou  plutôt  oioFocc  ; 
la  forme  fréquente  o-.iy.x  (ou  plutôt  oBF'.x),  refaite  sur  oe-o'.ij.sv,  recouvre 
probablement  en  nombre  de  cas  un  ancien  cc-cox  (cÉoFoa)  ;  elle  tend  du 
reste  à  être  remplacée  par  la  forme  franchement  nouvelle  Bei'oo'.xx. 

Le  texte  porte,  pour  le  mot  signifiant  «  jusqu'à  »,  el'wç  devant  consonne, 
£0);  (var.  etcù;)  devant  voyelle.  Mais  ce  iw;  devant  voyelle  ne  fait  pas  le 
vers  dans  des  cas  tels  que  : 

A  193  £0)ç  0  TaîjO'  wpy.aive  y.axà  çpsvx  y.x'.  v.xzk  Oj[j.6v 

0  90  £(i)ç  èyà)  zept  y.etva  tcoAÙv  ^i'otov  d'jvaystpojv 

et  tous  les  éditeurs  s'accordent  à  restituer  dans  les  cas  de  ce  genre  elcç  ou 
^0;  —  il  vaudrait  mieux  restituer  la  forme  éolienne  a(/')oç,  apparentée 
au  sanskrit  yavat  «  aussi  longtemps  que  ».  Mais  si  l'on  restitue  à(/')oç 
devant  voyelle,  on  peut  admettre  la  même  forme  devant  consonne  et  lire 

r   191   aj9'.  [j.£vwv,  a(/")o<;  xs  liXoç,  T^o\i\i.o'.o  xf/ctto. 

Car  il  est  incohérent  d'avoir  aoç,  dans  certains  passages  et  eiw;  dans 
d'autres.  Mais  cet  exemple  suffit  à  montrer  à  quel  point  la  forme  du  texte 
traditionnel  reproduit  peu  celle  que  les  premiers  auteurs  ont  eue  en  vue, 
et  sans  doute  même  la  première  qui  ait  été  fixée  par  écrit. 

D'ailleurs,  au  moment  où  a  eu  lieu  la  fixation  du  texte  homérique, 
certaines  contractions  étaient  chose  usuelle.  Le  poète  y  recourt  si  le 
mot  n'entre  pas  en  vers  sans  contraction  ;  on  lit  oXsTira'.  et  non  hXitxy.'.  : 
B  325  rr:  H  91  y.Aeo;  ou  zoT  '  oXîTTat .  Et  l'on  a  même  les  formes  contrac- 
tées de  préférence  aux  formes  non  contractées  dans  certains  cas  particu- 
liers. Ainsi  à  côté  de  ii[j.zXç  (toujours  contracté)  et  de  *^[xTv  qui  constituent 
des  spondées,  Y;;jL£aç  vaut  presque  toujours  un  spondée,  et  non  un  dactyle  ; 
c'est  que  la  langue  épique  doit  à  l'ionien  cette  forme  et  l'a  prise  sous  son 
aspect  déjà  presque  contracté  ;  la  vieille  forme  d'accusatif  de  la  langue 
homérique  était  l'éolien  àix[ji,£. 


I20  LA    LANGUE    HOMERIQUE 

Les  résolutions  des  contractions  qu'on  est  amené  à  admettre  en  grand 
nombre  aboutissent  à  restituer  beaucoup  de  dactyles  là  où  le  texte  porte 
des  spondées  ;  si,  dans  le  texte  traditionnel,  le  nombre  des  dactyles  l'em- 
porte déjà  de  beaucoup  sur  celui  des  spondées,  la  prépondérance  des  dactyles 
était  encore  plus  grande  dans  la  réalité. 

En  beaucoup  de  cas  où  la  métrique  n'enseigne  rien,  le  texte  traditionnel 
est  suspect,  et  il  semble  bien  par  exemple  qu'il  faut  lire  vÉxûai,  alors  que  le 
texte  a  vÉy.jjat.  Le  texte  originel  d'Homère  ne  notait  pas  graphiquement 
les  lettres  répétées,  de  sorte  qu'une  leçon  vexu^t  du  texte  peut  recouvrir 
soit  vcxûai  soit  vexuscrt.  Du  reste,  cette  absence  de  notation  des  géminées  a 
entraîné  dans  le  texte  traditionnel  beaucoup  d'erreurs  qui  proviennent  de 
ce  que  les  rédacteurs  n'ont  pas  su  interpréter  le  texte  ancien. 

Il  y  a  donc  eu  un  rajeunissement  orthographique  du  texte  ;  mais  ceci 
n'atteint  pas  le  caractère  même  de  la  langue. 

Il  y  a  quelque  chose  de  plus  grave  :  le  texte  homérique  présente  des 
formes  empruntées  à  deux  types  dialectaux  distincts,  le  type  ionien  et  le 
type  éolien. 

En  gros,  les  anciens  â  sont  représentés  par  y;  dans  le  texte  traditionnel 
d'Homère  de  la  même  manière  qu'ils  le  sont  en  ionien,  et  même  les  à  qui 
apparaissent  en  attique  après  s  et  p  ne  s'y  rencontrent  pas  :  Homère  a  ï'^vci^ 
et  non  ëa-câv,  (ji-/j  et  non  ^(â. 

Mais,  dans  les  formes  qui  n'existent  pas  en  ionien,  le  texte  offre  des 
â  contraires  au  dialecte  ionien.  Toute  la  flexion  de  'Axpetor^ç  offre  •/)  ;  on  a 
au  vocatif  'A-ps'3'/;,  au  datif  'Atcsioy;,  mais  le  nominatif-accusatif  duel 
est'Aipeîoâ,  dont  on  a,  il  est  vrai,  l'équivalent  attique  'ATpsicâ  ;  c'est  que 
l'ionien  ignore  le  duel  à  l'époque  historique. 

Au  génitif  singulier  de  ces  mots  en  -•/;;,  l'ionien  contractait  -âo  en  -sw  ; 
mais  le  texte  homérique  a  presque  toujours  'Aipe-'câo,  qu^exige  la  mé- 
trique, ainsi  F  3^7 

*/,al  ^âXev  'Axpsiâao  7.a-'  â^TiiBa  TavTOje  (Fy.rq'i. 

Devant  voyelle,  le  texte  porte  'Aipôioew  ;  il  faut  évidemment  lire  avec 
élision,  par  exemple  B  i85 

aÙTOç  o'  'Axpsîoa'  'AyaijA[j:/ovoç  œnioç  èAÔwv. 

Toutefois  les  génitifs  contractés  en  -sw  ne  sont  pas  étrangers  au  texte 
homérique,  et  l'on  rencontre  souvent  la  fin  de  vers  Kpôvou  Tratç  ày/.y- 
Aop.-iQ-£a),  ainsi  B  2o5.  C'est  une  preuve,  entre  beaucoup,  que  la  langue 
homérique  renferme  à  la  fois  des  formes  éoliennes  archaïques  et  des  formes 
ioniennes  appartenant  à  une  période  plus  avancée  du  développement  lin- 
guistique. 


EOLISME    HOMERIQUE  -  121 

Au  génitif  pluriel  des  thèmes  en  -â-  (ionien  -;■-)  masculins  et  féminins, 
es  poèmes  homériques  ont  -âwv  à  côté  de  la  forme  ionienne  -ewv  :  ce 
génitif  en  -âojv  ne  se  retrouve  à  date  historique  qae  dans  des  parlers  éoliens, 
i  savoir  en  béotien  et  en  thessalien  ;  l'attique  a  -wv,  les  parlers  occiden- 
aux  et  arcado-cypriotes  ont  -âv.  Il  est  donc  frappant  de  rencontrer  chez 
lomère  ÔJpawv  fréquemment,  à  côté  de  Ojpr,c'.  et  de  Oùpr,^:  ;  on  ne  ren- 
ontre  même  ôjpéwv  que  deux  fois,  une  fois  mesuré  w_  ©  47,  et  une  fois 
v^_!p  191.  La  forme  -cawv  est  de  plus  du  double  plus  fréquente  que  twv 
féminin)  chez  Homère.  On  ne  lit  jamais  c^ue  Osawv,  qui  est  très  fréquent, 

côté  de  dtfi'j'.  (mais  le  singulier  Osa  s'est  maintenu,  sans  doute  parce  que 
'ionien  n'a  pas  de  forme  6£yj). 

Le  texte  offre  pour  le  traitement  de  â  des  contradictions  singulières  : 
i:;  avec  â,  sans  doute  parce  que  l'ionien  ignore  le  mot  Izm;  (qu'on  a  en 
ttique),  mais  vr;6;  (en  regard  du  dorien  vâiç),  parce  que  l'ionien  a  vsoj^ 
eprésentant  de  v^iç.  Le  nom  propre  Ilcîî'.oawv  conserve  son  â  parce  que 
on  n'avait  pas  de  substitut  ionien  métriquement  possible  à  mettre  à  la 
lace,  et  aussi  les  noms  propres  d'hommes  comme  ' AX-z-y-àtov ,  et  même, 
hose  curieuse  le  nom  des  Ioniens,  'laovî;,  que  les  voisins  des  Grecs  ont 
ncore  entendu  sous  la  forme  'la/'cve;  :  les  Perses  nomment  les  Grecs 
aunâ. 

La  particule  [j,av,  fréquente  en  dorien  et  en  éolien,  conserve  son  à 
arce  qu'elle  n'existe  pas  en  ionien  ;  au  contraire  Homère  a  ciy;  et  non 
zv . 

On  lit  T:oX'j7,~ri[j.iù'f  E  6i3,  mais  le  synonyme  •:roXj-â;j-«v  A  433  a  gardé 
:  c'est  que  en  dorien  et  en  éolien  la  racine  -jrà-  est  synonyme  de  l'ionien- 
ttique  /.ty;-  ;  le  mot  •::oA!j7:a[j.wv  a  subsisté  parce  que  la  métrique  ne  per- 
lettait  pas  d'y  substituer  T.oKjy.--q[JM'/ ,  et  il  a  gardé  son  â,  parce  que 
ionien  ne  possédait  aucun  représentant  de  la  racine  r.à-  et  que  *7ro)vU7:v]p-a)v 
ait  impossible.  En  revanche,  il  est  possible  que  TCoAj/.-rjjji.wv  de  E  61 3 
implace  un  plus  ancien  izo'h'jTyrAiJMv  ;  car  la  racine  7:â-,  qui  représente 
n  ancien  *kwâ-,  admet  une  consonne  géminée  initiale,  qui  se  trouve  dans 

texte  de  Corinne. 

Ces  à  qui  sont  restés  parce  que  les  équivalents  ioniens  à  -q  n'existaient 
is,  peuvent  être  de  simples  archaïsmes. 

Mais  il  y  a  de  vrais  éolismes. 

On  sait  que  les  groupes  tels  que  *-sn-,  *-sni-  ont  été  éliminés  en  grec, 
ins  la  plupart  des  dialectes  par  amuissement  de  s  avec  allongement  de  la 
)yelle  précédente,  en  éolien  d'Asie  et  en  thessalien  par  substitution  de  -vv-, 
i.;;,-aux  anciens  -sn-,  -sm-.  Par  exemple  un  ancien  ^asXaavâ,  signifiant  la 
brillante  »,  dérivé  de  trlXa;  et  qui  a  servi  à  désigner  la  «  lune  »,  est  en 
Drien  (7=Xavâ,  en  ionien-attique  a£A-/]v/;,  en  lesbien  crsXâvvâ  ;  et,  en 
;gard  de  âaxi,  qui  est  panhellénique,  l'ancienne  première  personne  *esmi 


122  LA    LANGUE    HOMERIQUE 

(identique  à  sanskrit  asmi,  vieux  slave  jesmi)  est  v.\v.  en  ionien-attique, 
r,\}.'.  en  dorien,  è;j.:j.'.  en  lesbien.  Une  forme  ï]}.\n,  à  laquelle  il  était  trop 
aisé  de  substituer  Tionien  v.'.v.,  ne  saurait  avoir  été  conservée  chez  Homère. 
Mais  un  dérivé  du  mot  à'pc6:;ç,  dont  le  thème  est  èps6îa-,  apparaît  sous  la 
forme  éolienne  asiatique  ou  thessalienne  èssosvvi;  dans  la  vieille  formule 
ècsêsvvY;  vj;,  où  seule  la  finale  -y.  a  été  ionisée  en  -r,  ;  c'est  que  l'adjectif 
dérivé  de  l^too:;  n'existait  pas  en  ionien  ;  au  contraire,  les  dérivés  *Gy.sj- 
voç,  *àXY^'-vcr  de  oâoç,  aAYoç  apparaissent  sous  la  forme  ionienne  çasivi:, 
cù^'(tv>bz.  Toutefois  on  aie  mot  purement  poétique  àpvswéç  (à  côté  deàpy^T- 
-zr^z).  Frappants  au  premier  abord,  ces  faits  ne  sont  pas  encore  probants, 
parce  qu'une  ancienne  graphie  apy-vo;  admettait  les  deux  interprétations: 
xpYsvvcç,  avec  notation  de  vv  inconnue  au  texte  originel  d'Homère,  et  apYs- 
vsr,  avec  c  long,  qui  s'écrit  à'pve-.vcc  dans  l'alphabet  ionien  constitué  après 
la  fixation  du  texte  d'Homère. 

Les  pronoms  personnels  signifiant  «  nous  »  et  «  vous  »  prouvent  plus  : 
ils  ont  en  ionien  des  formes  tout  à  fait  différentes  des  formes  éoliennes, 
non  seulement  parce  que  le  groupe  *-sin-  qui  figurait  à  l'intérieur  de  ces 
pronoms  a  eu  des  traitements  différents  en  ionien  et  en  éolien  d'Asie, 
mais  aussi  parce  que  l'ionien-attique  a  fortement  innové  dans  leur  flexion, 
comme  on  l'a  vu  p.  55  et  suiv.  On  a  ainsi  : 


EOLIEN    D  ASIE 


Nominatif 

Accusatif 

•r,;jia;  (dissyllabe  d'ordinaire)  oi\i.^?. 

•j;jiaç  (dissyllabe  d'ordinaire)  u[i.i;.e 

Datif 

•/jlXtV  à[JLlJl.'.(v) 

û[J-Tv  u;j.'tJ.'.(v) 

Le  texte  homérique  renferme  très  souvent  les  formes  éoliennes  :  on  ne 
pouvait  pas  fabriquer  un  r,;j.3  pour  le  mettre  à  la  place  de  l'éolien  t^])^) 
et  celui-ci  a  subsisté.  Là  même  où  le  texte  a  la  forme  ionienne,  le  vers 
permet  souvent  d'v  substituer  les  formes  éoliennes  correspondantes,  ainsi 
N377 


ÉOLISME    HOMÉMQUE  123 

yh  rien  n'empêche  de  lire  <x[).[x<z.q  ;  on  lit  d'ailleurs  a[iij:.(v),  sans  nécessité 
métrique,  à  la  fin  du  vers  N  879.  Le  contraire  est  exceptionnel.  Toutefois 
:eci  n'autorise  pas  à  substituer  y.\j.ij.eq  à  yîixsTç  là  même  où  1?  substitution 
îSt  métriquement  possible.  D'autre  part,  bien  que  les  possessifs  xij.ij.zç, 
')\).[i.Qç  soient  attestés  en  lesbien,  le  texte  homérique  a  ày.cç,  by.ôq,  à  côté 
le  iiihixtpoq,  'j[jA-:zpc:;  ',  on  ne  saurait  tirer  de  là  aucune  conséquence,  parce 
jue  le  texte  originel  des  poèmes  homériques  ignorait  sûrement  l'usage 
l'écrire  les  consonnes  géminées  et  portait  ap.s,  a[j.:ç  et  u[j.ijs,  jijloç  ;  la 
épartition  surprenante  de  a;j,[j.3  et  de  à[j.6ç,  (à  côté  de  yi|/sïç  et  T,\JÀ-:ep;, 
jui  ont  reçu  l'-rj  ionien),  est  due  aux  hommes  qui  ont  transposé  le  texte 
lomérique  dans  une  orthographe  nouvelle,  et  n'a,  pour  le  texte  originel, 
lucune  autorité. 

Quand  une  dentale  des  autres  dialectes  suivie  de  e  et  commençant 
in  mot  non  enclitique  repose  sur  une  gutturale  indo-européenne  accom- 
)agnée  d'un  élément  lu,  Téolien  a  une  labiale  ;  par  exemple  en  regard  de 
atin  quattuor  et  de  attique  xizzapzç,,  dorien  Tsxcpsç,  le  béotien  a  iri-xapeç  et 
e  lesbien  •:r£(7c:up£;,  irîcjpa.  Pour  autant  que  les  mots  correspondants 
'existent  pas  en  ionien,  le  texte  homérique  conserve  des  traces  de  cette 
larticularité.  Le  nom  de  nombre  «  quatre  »  y  a  d'ordinaire  un  --  initial  : 
hz-xzz:^^  TÉTapioçet  TÉrpaxoç  ;  mais  une  forme  à  vocalisme  aberrant,  Tciaupeç, 
ITre  le  x  initial  éolien.  Et  on  n'a  chez  Homère  que  xsAwp,  xeXwptoç,  en 
égard  de  xéXwp  '  TrsXo'iptov  chez  Hesychius  et  de  TsXwpiov  sur  une  inscrip- 
ion  du  i*'^  siècle  av.  J.-G.  ;  le  verbe  homérique  zéXw,  'tzé\o\).oi.<.  a  la  même 
acine  que  le  latin  colo,  inquilina  et  aurait  ailleurs  un  x  initial  ;  il  y  a  du 
este  un  t  dans  le  crétois  xzXo^.xi  «  je  serai  »,  et,  chez  Homère  même, 
ans  un  verbe  apparenté  :  xîp'.TsX/oij.svwv  ivujTwv,  expression  dont  la  forme 
oristique  est  -::£p'.x).o;Aî'vwv  èviauxwv  (où  le  x  devant  A  est  conforme  à  un 
sage  panhellénique).  Le  [3  de  l'ionien-attique  (3àpa6pcv  est  devant  a  le 
3présentant  attendu  de  l'ancien  g^  qui  est  représenté  par  u-  (consonne) 
ans  le  latin  uorare  ;  mais  devant  un  e,  il  y  aurait  dans  les  dialectes  non 
oliens  une  dentale,  et  en  fait  l'arcadien  a  S^speOpov  ;  or,  on  lit  gipsOpiv  chez 
lomère,  forme  qui  ne  peut  être  qu'éolienne  et  que  la  ressemblance  avec 
ipaôpov  a  sans  doute  protégée. 

Les  formes  grammaticales  offrent,  plus  encore  que  l'aspect  phonétique 
es  mots,  des  traces  de  dialecte  éolien. 

L'infinitif  est  instructif  à  ce  point  de  vue  ;  des  thèmes  qui  ont  la  flexion 
1  -[;,'.  du  type  de  FarrdJ.'.,  Ijtyjv  y  présentent  à  la  fois  l'infinitif  éolien  en 
'îvat  ou  en  -\xt-)  et  l'infinitif  ionien-attique  en  -vau  On  a  par  exemple 
'  ;-i.evat,  £[X[j.£v  (avec  le  -[jl[x-  éolien  issu  de  -sni-^  et  elvat  (avec  e'.v-  issu  de 
-//- à  la  manière  ionienne);  o6[;.£va'.,  sô;;.£v  et  ooDvxi,  cicoDvai  ;  '.£;j.£va'., 
;j.£v,  £;;.£vx'.,  £[j.£v  et  aTvai  ;  o^x■c^\).vn'.  et  oa;j.yjva'.  ;  etc.  Ces  formes  rappellent 
;.;;,£V2t,   So[j.£vat  du  lesbien,   £!a[j.£v,  oc[j.£v  du  thessalien,   £'.[j.£v,  oo[ji,£v  du 


124  LA    LANGUE    HOMÉRIQUE 

béotien.  L'infinitif  en-;j.£vx'.  n'est  connu  que  par  lelesbien  et  par  la  langue 
homérique.  —  Dans  le  type  en  -oo,  on  trouve  à  la  fois  çipsjjisv  et  çépsw  ; 
or,  si  le  lesbien  a  oép-qv  et  le  thessalien,  dans  la  Tliessaliotis,  ©sps-.v,  k 
béotien  et  le  thessalien,  dans  la  Pelasgiotis,  ont  <p£p£;j.sv  ;  l'emploi  de  -[j.r, 
dans  le  type  de  flexion  verbale  en  -w  est  une  particularité  qui  ne  se  ren 
contre  que  dans  des  parlers  éoliens.  Si  les  formes  homériques  comme 
(/")£'.7:qx£va'.  à  côté  de  {F)z'.T.i[xv),  et  naturellement  aussi  de  (f)v.'î:v.v,  ne 
se  retrouvent  nulle  part  dans  des  parlers  locaux  connus,  c'est  que  le  les- 
bien, qui  seul  connaît  -'^vm,  a  ici  la  forme  en  -v.  Quelquefois  le  texte 
flotte  entre  (F)if.%zv)  et  (F)v.r,i[j.v/,  par  exemple  H  887  : 

(/^)£i7:£'iv,  y.ï  y,i  7:tp  'j;j.;;/.  çO.îv  y.oc'.  '(^Fy^ol  y£VC'.to 

oij  le  Venetus  A  a  £'.7:£Tv,  mais  où  beaucoup  d'autres  manuscrits  ont  zl7:i\xv)  : 
quand,  comme  ici,  la  métrique  autorise  les  deux  formes,  c'est  générale- 
ment £Ît:£î:v  qu'ofi're  l'accord  des  manuscrits,  ainsi  P  655  et  692  et  I  102  ; 
peut-être  le  texte  le  plus  ancien  avait-il  (^F)z'.-i[).vi  dans  les  cas  de  ce 
genre  ;  mais  on  ne  saurait  rien  affirmer  ;  car  le  texte  homérique  renferme 
des  formes  de  dialectes  divers  et  de  dates  diverses. 

Certaines  traces  d'éolisme  sont  isolées,  mais  d'autant  plus  frappantes. 
A  l'actif,  l'éolien  a  substitué  le  suffixe  -zv-.-  du  participe  présent  au  suffixe 
spécial  du  participe  parfait.  Cette  particularité  ne  transparaît  nulle  part 
chez  Homère  sauf  dans  y,tY.XTi-(0'neç  que  l'Iliade  présente  quatre  fois,  el 
peut-être  dans  'avacizmv  et  dans  -cTpiyivTa?  ;  et  encore  Aristarque  a-t-il  éli- 
miné presque  toutes  ces  formes  :  il  a  même  préféré  v.v/.'/,r,yu)zz:;  dans  l'une 
de  ses  éditions  ;  c'est  y.£7.Ar,Ycôç  qu'on  trouve  partout  ailleurs,  et  les 
manuscrits  de  l'Odyssée  ç,  3o  ont  •/.£7.ay]Y(o:£ç  ou,  plus  ordinairement, 
7.£x>v-/;Yi-£ç,  qui  est  métriquement  inadmissible.  La  finale  -w'i£;,  qui 
figure  souvent  chez  Homère,  surtout  après  voyelle  (type  |j.£[j.xwt£ç),  et 
qui  lui  est  propre,  a  des  chances  d'être  partout  un  compromis  entre  le 
-OT£ç  ionien  qu'on  devait  mettre  à  la  place  de  l'ancien  -ov-e-  éolien,  et  les 
exigences  de  la  métrique.  Là  oii  il  y  a  -rsôvr/o-cç,  ':£0v/)on2,  teOv/jwt'., 
TsÔVYjwTaç,  etc.,  on  est  tenté  de  croire  que  la  leçon  du  premier  auteur,  ou 
du  moins  des  auteurs  qui  lui  ont  servi  de  modèles  à  cet  égard,  a  été 
TTcôvâcvTcç,  T£Gvâov-:a,  T£0vâ5VT'.,  T£Ovâov-:aç,  etc.  (restitués  ici  avec  l'a 
ancien  au  lieu  de  V-q  ionien)  ;  ceci  n'empêche  pas  du  reste  -ziOrCti-z: 
d'exister,  par  exemple  P  435  (avec  une  variante  incorrecte  x£Ov£'.ojxgç),  ou 
même  T£6v£à)ti  (valant  __w)  t  33i.  Pour  le  verbe  très  archaïque  (F)oX^x,  à 
thème  terminé  par  une  consonne,  il  est  remarquable  qu'il  n'y  ait  aucune 
trace  de  forme  en  -wt-,  et  que  toute  la  flexion  homérique  soit  du  type 
(/')£toiToç,  (F)z'.oot:z:,  etc.  Près  du  parfait,  très  archaïque  aussi,  côicw  (c'est- 
à-dire  ozoQox)  ou  Qzio'.x,  il  n'y  a  également  que  o£'.o'.6xa,  ozio'.ozz:,  etc. 

Au  datif  pluriel  des  noms  autres  que  ceux  en  -0-  et  en  -•/;-,  les  poètes 


ÉOLISME    HOMÉRIQUE  125 

omériques  disposent  à  la  fois  de  formes  en  -a»,  et  de  formes  en  -ejcru  La 
ésinence  -euai  est  une  nouveauté  qui  domine  à  date  historique  dans  tout 
;  domaine  éolien  et  qui  tient  une  grande  place  dans  le  groupe  du  Nord- 
luest  et  dans  le  groupe  corinthien  du  dorien,  comme  on  l'a  vu,  p.  72 
!  t  suiv.  ;  seule  une  inscription  de  la  Thessaliotis  a  encore  un  exemple  de 
ancien  datif  pluriel  en  -gi  commun  à  tous  les  Hellènes,  ypz[j.xzv/,  avec  un 
I  éphelcystique  surprenant,  car  par  ailleurs  ce  -v  est,  à  date  ancienne, 
ropre  à  l'ionien-attique.  On  trouve  donc  chez  Homère  à  la  fois  :r6S£7C7iet 
:--(,  Tîcd  (la  forme  r.bozoat.  étant  sensiblement  la  moins  fréquente), 
£ip£cr7'.,  -/eipei'.  et  ysoTi  (ce  dernier  de  beaucoup  plus  fréquent),  Tçimzgci  et 
pMai  (ici  Tp(o£7cri  est  le  plus  fréquent),  avcpecrcrt  et  œ/opâai  (l'absence  de 
jvaix£C7c:t,  à  côté  de  yuvatçi  dont  les  exemples  sont  nombreux,  tient  à 
incommodité  métrique  de  la  forme),  y.ù^nac'.  et  y.u^'',  TuàvTsjai  et  %àGi, 
f/isaj'.,  TïoXsjs'.  et  ttoaéj'.,  V£çsc77t  et  vé^eaji  (du  thème  veçc7-,  donc  avec 
mple  désinence  -zi  :  c'est  de  ces  thèmes  en  -37-  qu'est  sortie  la  nouvelle 
ésinence  -eca'.,  que  ces  mêmes  thèmes  ont  parfois  reçue  à  leur  tour)  ;  etc. 
i  l'on  ne  trouve  que  7:zKiy.e<7Gi  et  que  y.uixaat,  c'est  que  xcAiy.sa-t  avec  ses 
ois  brèves  intérieures  et  /.ûp.ârejfft,  avec  sa  brève  entre  deux  longues, 
'entraient  pas  dans  l'hexamètre.  Les  récitants  avaient  le  sentiment  des 
iux  formes,  et  l'emploi  de  -zggi  a  pu  servir  à  faire  disparaître  un  hiatus 
Drès  l'amuissement  du  /"dans  I,  78 

i  le  texte  originel  devait  être  : 

t:oXÉ7'.v   oÏ  (/")avit(j(j£tç, 

où  Aristarque  lisait  du  reste  r^o'/dav/  yàp.  L'emploi  de  la  désinence  -eaai 
lez  Homère  ne  peut  être  que  d'origine  éolienne  ;  l'emploi  de  -71  peut 
re  en  partie  un  archaïsme  antérieur  à  l'extension  de  la  nouvelle  forme 
771  sur  le  domaine  éolien,  en  partie  un  ionisme.  L'emploi  simultané  de 
77'.  et  de  -71  ne  se  rencontre  dans  aucun  texte  rédigé  en   un  parler  local 

caractérise  éminemment  la  langue  littéraire  homérique. 

Les  aoristes  en  -aa-  du  type  y.aA£77a  sont  aussi  éoliens  :  on  lit  y.akec- 
cTW7av  sur  une  inscription  éolienne  d'Asie,  70Dv/.aA£77avT£;  sur  une  in- 
:ription  béotienne.  Le  texte  homérique  présente  à  la  fois  y.aAs77aç  et 
'Xi^xq  suivant  les  exigences  du  rythme. 

Des  deux  particules  /.^(v)  et  à'v,  appartenant  l'une  aux  parlers  occiden- 
ux  et  éohens,  l'autre  à  l'ionien-attique,  c'est  y£(v)  qui  figure  presque 
cclusivement  chez  Homère.  Seules,  des  parties  relativement  récentes  des 
Dèmes  homériques  semblent  offrir  àv,  et  parfois  avec  une  incohérence 
3nt  le  vers  Q  /iSy  présente  un  bon  exemple  : 

aol  o'av  âyw  •xo^tcoç  /.a(  y.s  y.AuTCV  "Apy^Ç  îy.ot[rrjV  ; 


126  LA    LANGUE    HOMERIQUE 

là  même  on  a  lieu  de  se  demander  si  av  n'a  pas  été  introduit  après  coup, 
car  le  commencement  du  vers  offre  des  variantes  où  av  ne  figure  pas  ;  et 
un  peu  plus  loin,  là  oii  les  manuscrits  s'accordent  presque  tous  à  avoir 
av,  Q  ^39 

ob'A  av  Ti'ç  TO'.,  ■:îO[;-71cv  cvoff7ap.£Vi;,  [j.a'/saaiTO 

des  papyrus  et  au  moins  un  manuscrit  ont 

c'j    y,£V   Ti;   TO'.... 

qui  est  également  possible,  et  que  les  Ioniens  devaient  tendre  à  éliminer  : 
tandis  que  ■/.£(v)  est  chez  Homère  la  forme  ordinaire,  le  texte  traditionnel 
a  presque  partout  ojy.  av,  évidemment  parce  que  ojx  av  est  toujours  sub- 
stituable  prosodiquement  à  oj  xev. 

Les  formes  des  prépositions  varient  sensiblement  d'un  dialecte  à  l'autre. 
L'ionien-attique  et  le  lesbien  ont  r.poç,  le  groupe  occidental,  le  béotien  et 
le  thessalien  ont  tcoti,  le  crétois  a  7:cp-i  (forme  de  xpcxi,  avec  métathèse)  ; 
et,  Homère  a  à  la  fois  r.po:,  Trpoii  et  ttoti.  Dans  la  formule  qu'on  lit  par 
exemple  A  201 

vcai'  [J.vf  çcov/^cjaç  (/")£7uex  xTcpisvTa  7:po7r,uBa, 

le  fait  que  r.p-  de  Trpccrr^  Jca  ne  fait  pas  position  est  une  licence  conforme 
aux  principes  de  la  prosodie  homérique  ;  mais  on  obtient  un  vers  plus 
normal  en  lisant  -koxxùox,  qui  doit  être  la  leçon  ancienne.  Et,  si  l'on  a 
toujours  r.pc(ji(fq,  jamais  Tirpiaçaxo,  alors  que  cfxxs  est  plus  courant  que  çïj 
ou  Isrj,  c'est  que  7:(p)iTbaTû  ne  pouvait  entrer  dans  le  vers  ;  on  a  ici  la 
preuve  que  le  poète  employait  ordinairement  izpo-i  ou  xoxt,  et  non  r.po;. 

L'ionien-attique  ne  connaît  à  peu  près  que  Trapa,  -/.axa,  àva  ;  mais  les 
autres  dialectes  ont  souvent  des  formes  sans  -a  final  izxp,  xax,  àv,  ou  même 
ne  possèdent  que  ces  formes  monosyllabiques.  Là  où  elles  sont  métrique- 
ment  possibles,  les  formes  dissyllabiques  izxpx,  y.axa,  àva  dominent  de 
beaucoup  chez  Homère  ;  mais  on  rencontre  aussi  les  formes  Trap,  y.xx,  àv 
qui  doivent  encore  appartenir  au  fonds  éolien  ;  ce  sont  ces  formes  qui  sont 
de  règle  quand  le  mot  suivant  commence  par  une  syllabe  brève  ou  par 
deux  syllabes  et  que,  par  conséquent,  l'emploi  de  r.xpx,  xaxa,  àva  entraî- 
nerait la  suite,  impossible,  de  trois  ou  de  quatre  brèves.  On  trouve  donc  : 

S      2  4  ysûaxo  xày.  xsçaA^ç 

Z    201  r,zo'.  0  xà-  -Éctov  xo  'AXr^tov  oloq  àXaxo. 

•^    280  [j.£(^ovâ  x'  cla'.Sistv  xat  -îziaao^x,  -/..ao-oï  xapYjxoç. 

Les  formes  monosyllabiques  se  rencontrent  du  reste  quelquefois  aussi  devant 
une  syllabe  longue  suivante,  mais  seulement  d'une  manière  sporadique  : 

A  172  ol  5'  £Xi  y.à'iJ.  [j.éffffûv  tteBiov  cpoSéovxo  ^itq  "(/")(oç. 


IEOLIEN    ET    IONIEN    CHEZ    HOMERE  I27 

Il  ne  manque  pas  d'exemples  comme  y.aoojaat,  xa-/,xv;:ct,  vcayasbvTS^, 
'Xkv.TZiù,  OU  comme  à\j£xir,,  àvjri^jstç,  mais  ce  sont  les  moins  ordi- 
lires,  et  l'on  trouve  plutôt  des  types  comme  y.iSSaXe,  y.aTOavc,  à;/~c-aXwv, 
îpûovxa  (de  àv/^epuw),  etc. 

Les  formes  casuelles  en  ~q;t(v),  de  type  quasi  adverbial,  qui  jouent  un 
and  rôle  chez  Homère,  sont  données  pour  éoliennes  par  les  grammairiens 
iciens,  et  l'on  n'a  jusqu'à  présent  trouvé  trace  de  rien  de  pareil  dans  des 
irlers  locaux  qu'en  Béotie,  avec  le  dérivé  èuiTraTpocptov  d'une  inscription 
:  Tanagra. 

Les  noms  d'agents  étaient,  dans  la  période  commune  du  grec,  en  --r,p 
]  i  -twp  dans  les  mots  simples,  en  --zâq  dans  les  composés  ;  tous  les  dia- 
ctes  autres  que  l'ionien-attique  conservent  bien  en  général  cet  état  ancien, 
ais,  de  très  bonne  heure,  l'ionien-attique  a  étendu  -xâç,  qui  y  apparaît 
us  la  forme  -vqq,  aux  mots  simples  ;  l'innovation,  étant  ionienne-attique, 
t  antérieure  à  la  composition  des  poèmes  homériques.  Or,  dans  l'en- 
nble,  la  formation  des  noms  d'agents  chez  Homère  est  conforme  à  la 
^le  ancienne,  maintenue  en  éolien,  et  l'on  y  a  régulièrement  ootr;p,  [ioTv^p, 
T-^p,  ou  owxwp,  (SwTwp,  ^-/jTwp.  Il  u'y  manque  pas,  il  est  vrai,  de  mots 
type  ionien-attique,  comme  àyopYjtfjÇ  ;  mais  ce  sont  tous  des  dérivés 
ativement  nouveaux,  et  ces  mots  doivent  être  considérés  comme  faisant 
■  rtie  de  la  couche  la  plus  récente  du  vocabulaire  homérique. 
Enfin  l'une  des  grandes  caractéristiques  de  l'éolien,  l'emploi  d'adjectifs 
'ivés  là  oh  les  autres  dialectes  ont  des  génitifs,  se  rencontre  fréquem- 
;nt  chez  Homère  où  les  locutions  ,3(y)  'Hp3cy.A-/]£(-/;,  Ilciàvx'.ov  ulcv,  etc., 
it  courantes. 

Si  donc  le  premier  aspect  de  la  langue  homérique  est  ionien,  il  suffit  de 
:  re  abstraction  du  fait  que  la  rédaction  définitive  des  poèmes  a  été  faite 
•  lonie  et  par  des  Ioniens  pour  que  transparaisse  un  fonds  éolien,  qui 
xclut  du  reste  pas  la  coexistence  de  formes  ioniennes. 

L'éolien  homérique  ne  correspond  exactement  à  aucune  forme  connue 

<  l'éolien.  On  n'en  saurait  être  surpris.  D'abord  il  repose  sur  une  tradi- 
t  n  sensiblement  plus  ancienne  que  tous  les  restes  subsistants  des  parlers 
t  iens  connus  par  ailleurs.  Et  d'autre  part,  on  ne  connaît  pas  tout  l'éolien. 
.  y  a  eu  notamment  en  Asie  Mineure,  dans  la  région  de  Smyrne  et  de 
1  e  de  Chios,  nombre  de  cités  dont  la  langue  a  été  à  date  ancienne  l'éolien 

<  DÙ  l'ionien  a  pris  ensuite  la  place  de  l'éolien.  Il  serait  vain  d'essayer  de 
]  aliser  les  traits  éoliens  de  la  langue  homérique. 

On  a  fait  l'hypothèse  que  tout  le  vieux  fonds  des  poèmes  homérique 
J 'ait  été  d'abord  rédigé  en  éolien  et  ionisé  ensuite,  et  il  est  en  eflet  possible 
(  rétablir  sans  corrections  graves  de  longs  passages  de  l'Iliade  et  de 
1  dyssée  en  éolien.  Mais  cette  hypothèse  conduit  à  faire  au  texte  trop  de 


128  LA    LANGUE    HOMÉRIQUE 

violences.  Si  elle  se  laisse  poursuivre  en  quelque  mesure,  c'est  que  les  dia- 
lectes grecs  peuvent  se  transporter  les  uns  dans  les  autres  le  plus  souvent 
sans  que  le  rythme  quantitatif  des  mots,  qui  était  chose  très  stable,  y  soit 
intéressé.  Elle  n'a  jamais  eu  un  grand  crédit,  et  elle  est  entièrement 
abandonnée  aujourd'hui. 

Voici  un  exemple,  entre  be?iucoup,  des  difficultés  auxquelles  se  heurte 
l'hypothèse.  Les  désinences  secondaires  en  -cav  sont  courantes  dans  le 
texte  homérique,  et  il  n'est  en  principe  pas  possible  d'y  substituer  des 
désinences  en  -v  là  où  elles  se  rencontrent  ;  ainsi  on  ne  ht  jamais  chez 
Homère  que  sOscrav,  Oé^av,  qui  sont  fréquents  (et  quelquefois  la  forme  toute 
nouvelle  ï%y.T>,  Ovjy.av),  jamais  sOev  ;  on  y  ht  à  la  fois  s^xav,  a-av  et  à'ar^sav, 
cTvjsav  ;  etc.  La  nouvelle  désinence,  proprement  ionienne-attique,  -aav  fait 
donc  partie  intégrante  des  poèmes  homériques,  en  même  temps  que 
l'ancien  -v. 

La  métrique  homérique  a  du  reste  un  caractère  plus  ionien  qu'éolien  : 
la  division  de  vers  en  pieds  de  même  durée  et  l'équivalence  de  deux  brèves 
avec  une  longue  sont  des  traits  caractéristiques  de  la  métrique  ionienne, 
qui  ne  se  retrouvent  pas  chez  les  poètes  éoliens  :  Alcée,  Sappho,  Corinne. 

On  a  depuis  émis  l'idée  que  le  mélange  singulier  d'éolien  et  d'ionien 
qu'on  observe  chez  Homère  proviendrait  de  l'état  linguistique  profondé- 
ment troublé,  où  ont  dû  se  trouver  durant  un  temps  les  cités  éoliennes 
qui  passaient  à  l'ionien  (voir  ci-dessus,  p.  5i).  Encore  à  l'époque  histo- 
rique, il  y  a  quelques  exemples  de  formes  éoliennes,  par  exemple  des  3*' 
personnes  du  pluriel  du  subjonctif  en  -w.7i  au  lieu  de  -wai,  à  Chios  sur  des 
inscriptions.  Mais  le  mélange  arbitraire  de  formes  grammaticales  de  dates 
diverses  et  de  dialectes  divers  qui  caractérise  l'usage  homérique  dépasse 
tout  ce  que  l'on  connaît  en  aucun  domaine  dans  l'usage  d'une  communauté 
linguistique.  Une  tradition  littéraire  peut  conserver  des  formes  très  incohé- 
rentes ;  on  ne  saurait  s'attendre  à  rencontrer  dans  l'usage  courant  un  pareil 
mélange. 

Mais  il  doit  y  avoir  une  part  de  vérité  dans  les  deux  hypothèses.  En 
l'état  où  ils  sont,  les  poèmes  homériques  ne  sont  pas  le  résultat  d'une 
transposition  de  textes  éoliens  en  ionien.  Mais  de  pareilles  transpositions 
sont  chose  courante  en  littérature  :  la  Chanson  de  Roland,  qui  a  été  com- 
posée en  dialecte  de  l'Ile-de-France,  est  conservée  dans  un  manuscrit 
anglo-normand  et  sous  un  aspect  anglo-normand.  Il  a  dû  y  avoir  des 
transpositions  de  l'éolien  en  ionien,  et  la  langue  de  l'épopée  s'est  fixée  sur 
des  transpositions  de  ce  genre  peut-être  très  grossières.  Le  mélange  qui 
en  résultait  aurait  sans  doute  paru  choquant  dans  des  pays  où  il  y  aurait 
eu  un  parler  de  type  pur  ;  mais  dans  des  cités  où  l'ionien  et  l'éolien  étaient 
parlés  l'un  et  l'autre,  où  tel  individu  employait  un  éolien  plus  ou  moins 
gauchement  transposé  en  ionien  et  tel  autre  un  ionien  influencé  par  de 


\ 


CARACTERE    ARTIFICIEL    DE    LA    LANGUE  I29 

l'éolien,  et  où  finalement  l'ionien  a  remplacé  l'éolien,  le  mélange  de 
l'ionien  et  de  l'éolien  n'apparaissait  as  monstrueux.  La  langue  épique  a 
pu  se  fixer  ainsi,  et  la  tradition  l'a  dès  lors  maintenue. 

Il  s'agit,  dès  le  début,  d'une  langue  littéraire,  et  qui  ne  répond  à 
aucun  idiome  employé  par  une  cité  quelconque.  Le  caractère  artificiel  de 
la  langue  homérique  se  voit  notamment  dans  l'emploi  du  nombre  duel. 
Alors  que  les  formes  du  duel  sont  en  attique  employées  suivant  des  règles 
fixes,  ou  que,  ailleurs,  elles  ont  disparu,  elles  sont  utilisées  chez  Homère 
pour  la  commodité  de  la  versification,  et  d'une  manière  arbitraire,  dont 
aucun  texte  attique  n'offre  l'équivalent,  à  beaucoup  près.  On  trouve  côte 
à  côte  des  duels  et  des  pluriels,  sans  aucune  raison  visible  autre  que  la 
facilité  avec  laquelle  les  formes  des  deux  nombres  entraient  dans  les  vers  : 

A  33 1  TO)  \j.vt  -y.po-qzx'm  y.a't  7}2o\jAn<)  ^xzO.rix 

GTqvri'i  o'jcs  xi  y.v)  Tzpozzooynov  oùo"èpéovro. 
A  338  TCO  o'ajTO)  \j.xpTjpoi  à'uxwv 

0   79  C'JX£  ou'  AïavTîç  ;xcVÉT-r;v,  Ospâ-ovTî;  "Ap-/]oç. 

Dans  ce  dernier  vers,  la  prosodie  homérique  autoriserait  à  la  rigueur 
A''av-£,  mais  le  contraste  de  [xvd-r,')  et  de  (i^pir^o-mq  ne  se  laisse  pas  écarter. 
Mort  en  ionien  d'Asie  à  l'époque  historique  et  aussi  à  Lesbos,.  subsistant  à 
peine  dans  telle  vieille  inscription  éolienne  des  rives  d'Asie-Mineure  où  on 
lit  Tw  £7:'.c7TaTa,  le  duel  est  pour  les  poètes  homériques  une  simple  survi- 
vance dont  ils  se  servent  suivant  leur  commodité  et  qui  donne  à  leur  langue 
l'aspect  archaïque  qu'ils  recherchaient.  Le  vieux  mot  cjcs  est  toujours  au 
duel  :  c'est  un  terme  purement  poétique,  conservé  par  tradition  littéraire  ; 
au  contraire  le  mot  courant  èsOaAjxôç  n'est  au  duel  que  dans  quatre 
exemples  dont  deux  en  un  même  vers  3  ii5  =  i54,  et  les  formes  ordi- 
naires sont  c96aX;;,o'!,  c,o()x).[j.ojq,  ho^x\\j.br),  cçOaA;j.sTc'.. 

Beaucoup  des  éolismes  d'Homère  sont  peut-être  simplement  des 
archaïsmes.  Ainsi  le  nominatif  'j'^.'^.tç  du  pronom  personnel  est,  au  pre- 
mier abord,  tout  éolien;  mais  il  suffit  de  le  transposer  dans  la  notation 
du  texte  originel  où  la  gémination  des  consonnes  n'était  pas  indiquée 
pour  trouver  jixîç  ;  ceci  posé,  faut-il  lire  'j{j.z:,  avec  D,  de  même  que  le 
texte  traditionnel  a  le  possessif  'j[j.i-  ?  Si  on  lit  ainsi,  on  a  la  vieille 
forme  dont  l'ionien-attique  ji^eT;  est  un  arrangement,  ancien  sans  doute, 
mais  assurément  secondaire.  Donc  ce  'j[iz:  peut-être  un  archaïsme  de 
l'ionien  aussi  bien  qu'un  éolisme. 

Ce  qui  a  permis  la  tradition  d'une  langue  artificielle,  c'est  que  la 
poésie  homérique  n'a  rien  de  populaire.  Elle  s'adresse  à  une  aristocratie 
dont  les  relations  dépassaient  les  limites  de  la  cité,  et  elle  est  l'œuvre 
d'une  corporation  qui  la  compose,  la  conserve  et  la  récite,  celle  des  aèdes, 
qui  n'est  pas  propre  à  une  cité  : 

A.  Meillet.  9 


!3o  LA    LANGUE    HOMÉRIQUE 

TtjjLvjç  e[i.[XQpci  elai  xal  a'.ooOç,  cuvex'  â'pa  açéaç 

Les  aèdes  avaient  d'ailleurs  besoin,  pour  leurs  chants  héroïques,  d'une  langue 
différente  de  celle  de  tous  les  jours,  et  leur  souci  n'était  pas  de  composer 
dans  la  langue  de  tout  le  monde,  mais  dans  une  langue  qui  n'était  exacte- ~ 
ment  celle  de  personne.  Ils  n'échappaient  pas  à  l'influence  de  leur  langue 
courante;  mais  ils  ne  cherchaient  pas  à  la  reproduire  exactement  dans  leurs 
chants. 

L'examen  du  vocabulaire  homérique  confirme  ces  remarques. 

Il  y  a,  comme  l'a  indiqué  Aristote,  beaucoup  de  composés  chez  Homère,  ' 
et,  pour  la  plupart,  ces  composés  ne  font  pas  partie  de  l'essentiel  du  voca- 
bulaire ;  si  on  les  supprimait,  le  discours  deviendrait  plus  prosaïque,  mais 
le  sens  ne  perdrait  en  général  rien,  \oici  par  exemple  un  passage  où 
presque  chaque  vers  a  un  composé  —  ceci  dépasse  la  moyenne  habituelle 
chez  Homère  — ,  et  où  l'on  pourrait,  sans  dommage  pour  le  sens  sinon 
pour  l'effet,  les  supprimer  tous  : 

n  569  ùiccci  oà  Tupciepcc  Tpwsç  \F){kv/.(h'i:!xq  'A^^atoûç  . 

(3X^X0  yàp  ou  T'.  v.iy.'.(7Toq  àvY;p  [j.exoc  Mup[j/Bôv£afftv, 

ulcç  ^Ayxy.XfjOq  [^.eyaO'JiJ-ou  *,  oloç  'E-e'.Yc'jç, 

oç  p  '  £V  Bouoeûo  s'jvaiojjivo)  £(/)xvac-c£  - 

To  Tcpîv  •  àzxp  x6t£  y'  £<jOXov  àvcd^tov  èqevxpi^xq 

iq  IIyjX^'  IxéxsuaE  xal  kq  0£Ttv  àpYupÔT:£Çav  . 

cl  0'  «[j/  'A^tXX^'.  'p'/j^r^vop'.  7U£[j.7:ov  ETceaôai 

(/"^l'Xiov  zlq  èuTCWÀcv,  Tva  Tpoj£ac'.  [xiy^oiio. 

Dès  qu'il  s'agit  des  dieux,  l'emploi  des  composés  épithètes  devient  régu- 
lier, et  le  àpyjpi'izetx'i  du  morceau  cité  est  conforme  à  l'usage  ordinaire. 
Voici  par  exemple  le  début  du  chant  0  : 

'Hwç  [).h/  /.poxoTCETCXoç  èxi'âvaxo  TrSaav  ètc'  aîav, 
Zzhq  Bà  8£œv  â:Yop-?]V  Trciv^jaxo  tcpiï'.y.épxuvoç, 
àxpoTaTY;  y.opu<prj  ircXuoctpâSoç  Ol)\ù\}.'KO'.o. 

On  voit  par  là  quel  est  le  rôle  de  ces  composés. 

Outre  les  composés  qui  sont  surtout  un  ornement  ajouté,  ce  qui  donne 
au  vocabulaire  homérique  son  caractère  particulier  c'est  qu'il  comprend, 

1.  D'après  la  remarque  faite  ci-dessus,  on  tiendra  pour  possible  que  le  poète  ait  pro- 
noncé [ji.eyaOup.oo. 

2.  :^'vaaa£  mss.  ;  la  contraction  de  È/'a  en  r,  est  contraire  au  vieil  usage,  maintenu 
chez  Homère. 


VOCABULAIRE    HOMÉRIQUE  l3l 

pour  une  forte  part,  des  termes  étrangers  au  vocabulaire  ionien  et  attique. 
Ceci  tient  en  partie  à  son  archaïsme,  et  un  vieux  mot  comme  cgae,  qui 
est  de  date  indo-européenne,  n'a  aucun  caractère  dialectal  propre,  ou  du 
moins  on  ne  saurait  actuellement  lui  en  attribuer  aucun.  Mais  l'éolisme 
se  marque  dans  le  vocabulaire  tout  comme  dans  l'aspect  phonétique  des 
mots  ou  dans  les  formes  grammaticales. 

S'il  est  question  de  «  fleurs  »,  elles  sont  désignées  dans  les  poèmes 
homériques  par  le  mot  courant  et,  à  ce  qu'il  semble,  panhellénique  avOcç. 
Mais  si  l'on  veut  obtenir  une  épithète  poétique,  on  ne  p-art  pas  de  â'vOoç  ; 
on  recourt  à  un  autre  mot,  àvQ£[ji.ov,  dont  l'extension  dialectale  n'est  pas 
aisée  à  définir,  et  qui  en  tout  cas  a  existé  en  dorien,  car  on  le  trouve  sur 
les  tables  d'Héraclée.  Sans  doute  a-t-il  existé  en  éolien  ;  car  Sapplio  em- 
ploie TCc)vjav6£[j.c'.ç  et  àvOsiJ.fôB-/)ç.  «  Fleuri  »  se  dit  donc  chez  Homère  àv6c- 
[lôe'.q,  qu'on  trouve  dix  fois,  ainsi,  à  côté  de  avôoç  : 

ixupi'oi,  ûcro-a  ve  (fùX'ky,  xv.  à'f^ex  yi'vs-ai  wp-/;. 

Ce  mot  avOeiJLOv  est  le  type  même  de  la  y^wT-a  commode  :  différent  du 
mot  usuel,  mais  aisément  intelligible  grâce  à  sa  ressemblance  avec  celui-ci. 
Aussi  a-t-il  fait  une  grande  fortune  et  se  retrouve-t-il  chez  Pindare,  chez 
les  tragiques  d'Athènes  et  même  chez  Aristophane,  dans  les  chœurs. 

Le  mot  xeXetxç,  qui  est  ionien-attique,  se  trouve  deux  fois  dans  les 
poèmes  homériques,  ainsi  E  777  : 

al  oà  PaTY]v  xp-i^pcoat  TceXeiastv  r6[j.aG'  oiJ.dïxi 

011  l'emploi  de  xsXsta;  est  évidemment  déterminé  par  le  fait  que  son  datif 
pluriel  fournissait  un  dactyle.  Mais  le  mot  ordinaire  chez  Homère  est  TriXeia, 
qui  est  attesté  en  béotien,  et  aussi  en  laconien,  et  l'on  a  ainsi  X  i4o  : 

Aristophane  fait  allusion  à  cette  -^luiTxx  dans  les  Oiseaux,  675  : 

Hp'^v  M  y'  "O[r^poç  spxax'  ksX-r;v  ôivat  xp-^pwvt  ^:t\e'.■r^. 

Il  va  sans  dire  que  beaucoup  de  mots  qui  aux  auteurs  ioniens  ou 
attiques,  et  déjà  aux  récitants  ioniens  des  poèmes  homériques,  apparais- 
saient comme  des  yAw-xat  étaient,  pour  les  auteurs  originaux  ou  du  moins 
pour  ceux  qui  ont  fixé  la  langue  épique,  de  simples  mots  courants  de 
leur  langue.  Par  exemple,  y.aj'Yvy;-;;,  qui  est  fréquent  chez  Homère,  est 
en  éolien  et  en  cypriote  un  mot  de  la  langue  ordinaire.  Les  yXwTOat  xaxi 
•KÔ'kzi;  donnent  pour  béotien,  donc  pour  éolien,  le  mot  y,o'.pxvoç,  qui  figure 
notamment  dans  la  formule  fameuse 

B    204  £tÇ  XofpaVO;   è'jTW 


l32  LA    LANGUE    HOMÉRIQUE 

et  le  nom  officiel,  Tayoç,  du  «  chef»  en  thessalien,  mot  sans  doute  éolien, 
se  lit  W  i6o  : 

Tcapà  3'  o:  Taycl  a;j.[j.t  [j.svovtcov 

où,  de  bonne  heure,  on  ne  l'a  plus  compris  et  oîi  des  variantes  montrent  qu'on 
tendait  à  y  substituer  àvci.  Le  mot  i^jpozôq,  au  sens  de  avGpw-oç,  est  signalé 
comme  thessalien  par  des  glossateurs  anciens.  Les  doublets  tctôX'.ç  et  -KiàXziJ.oq 
deizoA'.;  et  de  T.6Xz[j.cq  sont  arcado-cypriotes  et  thessaliens  ;  ils  jouent  chez 
Homère  un  grand  rôle.  La  forme  môme  avertit  que  xkh^oiq  et  ày/jot;  (avec 
un  esprit  doux)  sont  éoliens  ;  on  rapprochera  le  aW'ji  d'Alcée  par  exemple. 

Le  vocabulaire  homérique  se  trouve  avoir  beaucoup  de  points  de  con- 
tact avec  le  vocabulaire  arcado-cypriote.  Ceci  tient  en  partie  à  son 
archaïsme,  en  partie  à  ce  que  l'éolien,  qui  a  fourni  le  premier  fonds  de  la 
langue  homérique,  etl'arcado-cypriote  sont  des  dialectes  apparentés.  Un  mot 
comme  o\F^oq  «  seul  »,  qui  est  indo-européen  et  qui  a  en  vieux  perse  un  cor- 
respondant exact  aiva  «  seul  »,  n'est  attesté  en  grec  qu'en  arcado-cypriote 
en  dehors  de  la  langue  homérique.  Le  mot  al-y.,  important  chez  Homère 
avec  son  dérivé  !x.''g>.[ioç,,  se  trouve  dans  des  textes  arcado-cypriotes.  Les 
exemples  de  ce  genre  ne  sont  pas  rares.  Il  est  possible  même  que  certains 
termes  de  la  langue  homérique  proviennent  des  parlers  arcado-cypriotes  par 
emprunt:  le  terme  qui  désigne  le  «  chef»  en  arcado-cypriote,  /âva;  (avec 
le  dérivé  /"avaicw),  est  aussi  le  mot  courant  chez  Homère,  et  il  n'y  a  rien 
que  de  naturel  à  voir  attribuer  à  un  grand  chef  «  achéen  »  comme  Aga- 
memnon  un  titre  «  achéen  » .  De  même  que  l'épopée  éolienne  a  été  ionisée, 
il  a  pu  exister  une  épopée  achéenne,  qui  aurait  exercé  une  influence  sur 
l'épopée  éolienne  :  si  les  archaïsmes  phonétiques  et  morphologiques  d'Ho- 
mère s'expliquent  tous  par  l'éolien,  le  grand  nombre  des  concordances  du 
vocabulaire  homérique  avec  le  vocabulaire  arcado-cypriote  conduit  à  envi- 
sager au  moins  la  possibilité  d'une  influence  «  achéenne  »  indirecte,  soit 
que  l'éolien  ait  emprunté  des  mots  à  la  civilisation  «  achéenne  »,  soit  que 
la  poésie  éolienne  ait  eu  quelques  modèles  «  achéens  ». 

Quoi  qu'il  en  soit  des  éléments  complexes  qu'elle  renferme,  la  langue 
homérique  est  celle  qui  se  rencontre  à  date  ancienne  dans  toute  poésie 
hexamétrique.  Formée  en  Asie,  œuvre  à  la  fois  des  Eoliens  et  des  Ioniens 
et  renfermant  peut  être  même  des  éléments  «  achéens  »,  la  langue  homé- 
rique a  servi  à  tous  les  Grecs,  et  un  Laconien  y  recourait  à  l'occasion 
pour  composer  une  épitaphe  comme  un  prêtre  de  Delphes  pour  rédiger 
un  oracle  :  au  début  de  la  période  historique  de  la  Grèce,  la  langue  homé- 
rique est  un  bien  commun  à  tous  les  Hellènes.  Ainsi  la  plus  ancienne  des 
langues  poétiques  de  la  Grèce,  celle  qui  a  exercé  une  action  sur  toutes  les, 
autres,  n'a  aucun  caractère  dialectal  nettement  défini,  n'appartient  pure- 
ment à  aucun  dialecte,  et  tous  les  Grecs  en  font  usage. 


\ 


CHAPITRE  VII 
LES  LANGUES  DES  POÈTES  LYRIQUES 


Les  langues  des  poètes  lyriques  varient  beaucoup  d'un  genre  à  l'autre  ; 
elles  appartiennent  à  des  dialectes  divers  et  présentent  des  degrés  très 
différents  dans  l'artifice.  Mais  toutes  sont  artificielles  en  quelque  mesure, 
et  il  semble  que  dans  toutes  on  puisse  observer  quelques  traits  communs. 

Les  parlers  grecs  ont  bérité  pour  les  tbèmes  en -c-  de  deux  formes  du 
cas  qu'on  nomme  datif  pluriel  et  qui  cumule  les  fonctions  de  trois  des  cas 
indo-européens  du  pluriel  :  le  datif,  le  locatif  et  l'instrumental  ;  ces  deux 
formes  sont  -c.q  et  -o'.cri,  comme  on  l'a  vu  p.  76  ;  les  tbèmes  en  -à- 
(ionien-attique  -y]-),  dont  la  flexion  est  en  partie  parallèle  à  celle  des 
tbèmes  en  -0-,  ont  de  même  -a-.;  et  -ai^'.  (avec  longue  -7.1:  et  -â'.ît,  c'est-à- 
dire -rj;  et  -r)7t  cbez  Homère).  La  finale  -c.ç  répond  exactement  à  l'instru- 
mental pluriel  en  -aih  du  sanskrit,  -âis  de  l'ancien  iranien,  -ais  du 
lituanien.  Et  si  l'on  admet,  comme  il  est  vraisemblable  en  effet,  que  la 
désinence  -7-.  des  «  datifs  »  pluriels  de  thèmes  consonantiques  dont  l'équi- 
A'alent  exact  ne  se  retrouve  dans  aucune  autre  langue  de  la  famille,  est 
une  ancienne  désinence  de  locatif,  parallèle  à  la  désinence  *-si{  du  locatif 
pluriel  attestée  par  l'indo-iranien,  le  baltique  et  le  slave,  la  finale  -oiat 
devra  être  tenue  pour  celle  de  l'ancien  locatif  (la  conservation  de  -3- 
entre  deux  voyelles  est  due,  bien  entendu,  à  une  action  analogique  facile 
à  justifier).  La  confusion  du  locatif  et  de  l'instrumental  étant  complète  en 
grec  et  la  forme  commune  de  ces  deux  cas  servant  aussi  pour  le  datif  sans 
aucune  trace  de  distinction,  la  dualité  des  formes  -o'.--.  et  -01-  n'avait  plus 
de  raison  d'être  et  ne  s'est  pas  maintenue.  Certains  parlers  se  sont  arrêtés 
à  -otç,  d'autres  à  -o'.z:,  sans  qu'on  en  voie  les  raisons.  Le  lesbien  a  fixé 
-o'.s'.  dans  les  substantifs  et  adjectifs,  mais  -o'.q  dans  l'article,  qui  a  la  forme 
Toïc.  Cette  fixation  semble  assez  ancienne,  au  moins  pour  certains  parlers: 
le  grec  occidental  tout  entier,  aussi  bien  les  parlers  du  Nord-Ouest  que  le 


l3/l  LANGUES    DES    POÈTES    LYRIQUES 

dorien  proprement  dit,  n'a  que  -oiq.  L'ionien  des  textes  en  prose  épigra- 
phiques  ou  littéraires  a  -o'.7t.  L'attique  est  énigmatique  ;  les  inscriptions 
ont  -otat  jusque  vers  libo  av.  J.-C,  -yj^i,  -qz'.,  et  -ait,  -âj'.  jusque  vers  li20 
av.  J.-C,  puis  ces  formes  sont  remplacées  par -c.;,  -a-.ç,  qui  sont  celles 
de  la  prose  attique  de  Platon  et  des  orateurs  ;  il  est  clair  que  -;i^,  -y.i- 
n'ont  pu  sortir  en  attique  de  -;i7i,  --(iii  (-57i)  ;  et,  d'autre  part,  on  hésite  à 
attribuer  l'emploi  des  formes  pourvues  du  -<.  final  à  la  seule  influence  de 
la  graphie  ionisante  qui  domine  à  Athènes  à  date  ancienne  ;  sans  doute 
Athènes  dont  le  parler  est  demeuré  archaïque  très  longtemps,  avait  con- 
servé jusqu'à  une  époque  relativement  tardive  le  flottement  entre  -iiai  et 
-ciç,  et  la  graphie  choisie  à  date  ancienne  a  naturellement  été  celle  qui  se 
rapprochait  le  plus  de  la  langue  de  la  civilisation  et  de  la  littérature, 
l'ionien.  On  reviendra  sur  cette  influence  qu'a  exercée  l'ionien  sur  la  gra- 
phie de  l'attique  à  date  ancienne.  Il  a  fallu  le  triomphe  décisif  de  -otç,  -ai; 
dans  l'usage  courant  et  le  sentiment  qu'Athènes  a  pris  de  sa  supériorité 
au  V*  siècle  pour  introduire  la  graphie  -o-.;,  -a-.ç  dans  l'usage  officiel. 

A  la  différence  des  parlers  locaux  qui  se  sont  décidés  de  bonne  heure 
presque  partout  soit  pour  -c.q  soit  pour  -0171,  la  langue  de  la  lyrique  et  des 
genres  qui  sont  sortis  de  la  lyrique  a  conservé,  à  titre  de  licence,  la  possi- 
bilité d'employer  à  la  fois  -o-.;  et  -oist.  La  chose  est  particulièrement  nette 
dans  la  tragédie  attique,  où  -o'.gi  et  -o'.ç  sont  employés  par  les  poètes  à 
volonté  ;  mais  elle  a  chez  eux  une  faible  valeur  probante,  puisque  le 
flottement  entre  -o'.jt  et  -c;  s'était  sans  doute  maintenu  à  Athènes  jusqu'à 
l'époque  historique.  Aristophane  lui-même,  dont  la  grammaire  est  si 
purement  attique,  admet  à  la  fois  -ou-,  et  -0::.^ 

Il  est  frappant  que  la  comédie  dorienne  d'Epicharme  admette  les  deux 
formes  côte  à  côte,  bien  que  le  dorien  tout  entier  ait  généralisé  -ciq.  Au 
fr.  54  (éd.  Kaibel)  on  lit  yxjAoT-'.v  iv  'I^o'.vv/.'.-aîT;  (où  yajXoÏTtv  a  le  v  éphel- 
cystique  qui  ne  s'est  bien  maintenu  que  dans  ionien-attique)  et  au  fr.  100 
-tXq  'E/vE'jî'.vb'.ç  tpu/vâTacov  à  côté  de  xoï-  'A/aioTsiv  r^poo'.oi'^.z^. 

Bien  que  le  béotien  des  inscriptions  ait  toujours  les  formes  sans-»,  final, 
la  béotienne  Corinne  se  sert  à  la  fois  de  j-TEoâvûatv  et  de  àOavaTÎJ?  (-j- 
représentant  l'ancien  -01-  dans  l'orthographe  béotienne  du  m*  siècle  av. 
J.-C,  qui  est  celle  des  manuscrits  de  Corinne),  de  'koùiz-qm,  yxXé'K-qai 
(-•/;-  représentant  un  ancien  -at-)  et  de  h6izr,q.,  âyy.iXr^ç. 

Chez  Alcée  et  Sappho,  la  finale  -oiai  domine  conformément  à  l'usage  de 
Lesbos  ;  mais  ceci  n'empêche  pas  qu'on  lise  oi[j.z'.q  dans  un  vers  de  Sappho 
où  Gi;j.;'.7i  est  impossible,  et  qu'on  trouve  Xy.c.ç  chez  Alcée.  Pour  les 
thèmes  en  -â-,  Sappho  présente  des  exemples  sûrs  de  -ai;  à  côté  de  -aui. 

Archiloque  a  d'ordinaire  -0171,  -yj-i  suivant  l'usage  ionien  ;  mais  il  y  a 
au  moins  deux  formes  sans  -t  final  qu'on  ne  peut  écarter  sans  changer 
profondément  les  vers  où  elles  se  rencontrent  :  -^^  fr.  94,   3  et  xa/.oT;  fr. 


PARTICULAMTÉS    COMMUNES  l35 

65.  Trois  autres  exemples  que  fournit  la  tradition  sont  de  moindre 
valeur. 

La  langue  très  artificielle  de  l'élégie  a,  bien  entendu,  à  la  fois  -oui  et  -s\ç, 
ainsi  chez  Tyrtée. 

V,    1  Tsôvaixsvai  ^fxp  y.aXov  hn  Trpop.a/otat  TîEaôvxa 

mais 

V,   6  TCaifff  T£  ff'jv  iiiy.poXq  xouptSi'v]  i   àXô^w. 

La  langue,  plus  artificielle  encore,  de  la  lyrique  chorale  use  arbitraire- 
ment des  deux  formes.  Ainsi  le  fragment  I  d'Ibycus  présente  : 

aù^éfxsvai  cxtepotatv  ûç    spvsaiv 
oivapéotç  ôaXéOcKTiv 

et 

. . .  à^otXéx'.q  ij,xvîaiijtv  èpe[Xvoç  à9a;j.ê-(^^ 

qui  sont  garantis  par  le  mètre,  et,  au  fragment  II  : 

"Epoç  aùxi  \j.z  xu3cviota-w  jtto  ^Xe^apotç  xaxsp  c[ji,iJ.aai  oepxônevoç. 

La  première  antistrophe  de  la  quatrième  Pythique  de  Pindare  a  •^[j.iGÉoiatv, 
mais  0e[ji9>vOiç  ;  la  première  épode  de  cette  ode  a  -Kpo^/^oaiq,  tandis  que  la 
seconde  antistrophe  a  ày.xaicriv.  Cet  usage  était  traditionnel,  et  la  pierre  qui 
a  conservé  à  Epidaure  les  poèmes  d'Isyllos  porte  : 

eï[j.xi7v)  £v  XeuxoTîj'.,  oàtpva;  aTsçàvoi;  xit'    AttôX^w. 

Toute  la  poésie  lyrique  use  donc  de  la  licence  qui  consiste  à  employer, 
suivant  la  commodité  du  poète,  -c.ji  ou  -o>.q.  Le  flottement  dont  la  langue 
courante  s'est  débarrassée  —  comme  disparaissent  toujours  en  effet  à  la 
longue  les  flottements  de  ce  genre  —  a  été  conservé  par  les  poètes  lyriques. 

On  a  vu  ci-dessus,  que  la  finale  -o-.u-.  était'  de  règle  à  peu  près  absolue 
dans  les  poèmes  homériques.  Mais  les  exemples  qui  se  rencontrent  de  -oiç 
dans  la  rédaction  définitive  des  poèmes  homériques  montrent  que,  pour  les 
auteurs  de  cette  rédaction,  la  licence  était  chose  courante. 

L'emploi  de  la  désinence -sic;',  à  côté  de  -ai  dans  les  thèmes  consonan- 
tiques  est  limité  à  la  lyrique  chorale,  qui  le  doit  en  partie  à  Homère,  en 
partie  aussi  peut-être  à  des  modèles  éoliens  non  conservés. 

La  liberté  dans  l'emploi  de  l'augment  est  une  autre  licence  de  la  poésie 
lyrique,  mais  moins  nette,  et  une  influence  homérique  n'est  pas  exclue. 

A  en  juger  par  ce  qu'offrent  les  plus  anciens  textes,  l'emploi  de  l'aug- 
ment n'était  pas  de  rigueur  dans  ceux  des  dialectes  indo-européens  qui  le 


l36  LANGUES    DES    POETES    LYRIQUES 

possédaient,  à  savoir  l'indo-iranien,  rarménien  et  le  grec  (l'augment  étant 
inconnu  au  reste  des  langues  de  la  famille).  Les  poètes  védiques  ont,  pour 
dire  «  il  portait»,  le  choix  entre  bhàrat  et  àhharat,  comme  Homère  a  le 
choix  entre  ©éps  etl^ôpc  ;  l'arménien,  qui  a  gardé  aussi  l'augment,  ne  s'en 
sert  que  pour  éviter  l'emploi  de  formes  monosyllabiques  à  l'indicatif;  il 
oppose  cher  «il  a  porté»  à  beri  «j'ai  porté».  La  langue  homérique 
témoigne  que  la  liberté  d'usage  de  l'augment  persistait  en  grec  à  date 
ancienne.  Mais  tous  les  parlers  locaux  et  tous  les  textes  en  prose  s'accor- 
dent à  montrer  l'usage  de  l'augment  comme  fixe  en  grec  à  l'époque  histo- 
rique ;  partout  on  disait  à'tpspî,  et  çéps  ne  subsistait  nulle  part  dans  le 
parler  courant  ;  c'est  à  peine  si  les  plus  anciennes  inscriptions  de  Cypre 
présentent  peut-être  encore  une  ou  deux  formes  de  prétérits  sans  augment. 

La  lyrique  chorale  au  contraire  a  licence,  suivant  le  modèle  homérique, 
d'employer  des  formes  avec  et  sans  augment.  ^  Ainsi  Bacchylide,  dans  le 
poème  V,  a  8i4  çâ-o,  88  9pi'I^£v,  98  Tîajjcv,  à  côté  de  à'a/ev,  etc.  —  Les 
chœurs  de  la  tragédie  attique  offrent  des  exemples  certains  de  la  même 
liberté.  Dans  le  dialogue,  les  cas  d'absence  de  l'augment  sont  rares  et 
incertains  ;  les  exemples  sont  presque  tous  à  l'initiale  des  vers  et  se  laissent 
écarter  en  remplaçant  les  iambes  par  des  anapestes,  licites  à  celte  place. 

Dans  la  lyrique  ionienne,  l'usage  de  l'augment  est  de  rigueur.  Les 
exemples  d'omission  de  l'augment  que  présente  l'élégie  tiennent  au  carac- 
tère épique  des  vers  élégiaques  :  si  Solon  écrit 

ù4'y;)vov  0'  'JTuàp  lp/.oç  ÛTuÉpGopov 

c'est  en  se  souvenant  de  formes  telles  que  celle-ci  d'Homère 

I  476  y.al  ÛTCÉpGcpov  ip^oç  a'jXf^z. 

Le  yrfi-qae  de  Théognis  est  homérique,  et  bien  plus  encore  le  y.âXAtTuov 
d'Archiloque. 

Il  en  est  autrement  de  la  lyrique  éolienne.  Ainsi  on  trouve  dans  les 
fragments  d'Alcée  : 

vjv  ypti  [J,£0'jaOï;v  xaî  v.vx  Trpo;  (iîav 

ou  : 

•îca[jL7ïav  S    sTÛçiwa",  £•/,  S  ïXtio  cppévaç 
et  chez  Sappho  : 

'Epjxa;  0'  è'Xev  oXr^vi  Géo'.s'  cîvo^or,aac 

l.  Ou  SI  Tu-^coi'  :  la  graphie  antique  ne  faisait  pas  de  distinction. 


PARTICULARITÉS    COMMUNES  187 

et,  dans  le  même  morceau,  àpaaavto,  avec  un  a  bref  initial,   ou,  ailleurs^ 
dans  un  fragment  trouvé  sur  un  papyrus, 

encore  avec  un  a  bref  initial. 

Corinne  use  plus  encore  de  cette  licence,  et  on  lit  chez  elle  •/.).s!]/£, 
TziH'iv,  oôJx,'  à  côté  de  IxaTTcv,  è'6â,  £x6(7[j/.cv,  etc. 

C'est  donc  sans  doute  de  la  lyrique  éolienne  en  même  temps  que 
d'Homère  que  la  lyrique  chorale  a  reçu  la  licence  dont  elle  se  sert.  Et  la 
liberté  homérique  d'employer  ou  de  ne  pas  employer  l'augment  est  sans 
doute  un  trait  éolien. 

En  grec  comme  dans  les  autres  langues  indo-européennes  qui  en  pos- 
sèdent un,  l'article  est  une  acquisition  relativement  tardive.  Les  poèmes 
liomériques  l'ignorent.  Ceux  des  parlers  du  groupe  arcado-cypriote  qui 
ont  été  isolés  de  bonne  heure  montrent  encore  un  développement  incom- 
plet de  l'article  :  les  plus  anciennes  inscriptions  cypriotes  n'ont  pas  tou- 
jours l'article  là  où  des  textes  pareils  d'autres  dialectes  le  présenteraient, 
et  dans  les  inscriptions  pamphyliennes  du  ii"  siècle  av.  J.-C,  l'article 
existe  à  peine.  Mais  dans  l'ensemble  des  parlers  grecs,  l'article  apparaît  bien 
développé  à  l'époque  historique,  et,  sauf  les  exceptions  indiquées,  tous 
les  textes  en  prose,  épigraphiques  ou  littéraires,  l'offrent  d'une  manière 
régulière.  Or,  la  langue  poétique  s'était  fixée  avant  la  création  de  l'article, 
et  même  chez  les  auteurs  qui  écrivent  à  peu  près  leur  parler  courant, 
l'omission  de  l'article  en  des  cas  où  la  prose  l'emploierait  n'est  pas  rare. 
Archiloque  emploie  des  articles  dans  ses  iambes,  dont  le  ton  est  popu 
laire,  mais  il  écrit  dans  ses  élégies  : 

ou 

Quand  on  ht  les  fragments  de  Sappho,  d'Alcée,  de  Corinne,  on  est 
frappé  de  la  rareté  relative  de  l'article.  Si  Hipponax  a  l'article  plus  fré- 
quemment, c'est  qu'il  est  d'époque  postérieure  et  'que  son  ton  est  plus 
populaire.  Et  pourtant  l'exemple  suivant  d'Épicharme  montre  comment 
un  poète  comique,  qui  possède  l'article  et  l'emploie  là  où  le  sens  l'exige, 
l'omet  volontiers  : 

xal  ykp  ce  xjwv  xual 
v.âWii^zo'f  £?[X£v  œaivsTai,  xal  (3co?  [3o(, 
CVO;   s'  CVO)  XaAXlGTOV,  JÇ   C£   6-^v   61. 


7  38  LA?*GUES    DES    POETES    LYRIQUES 

Les  poètes  tragiques  n'emploient  pas  l'article  avec  la  même  fréquence  que 
les  prosateurs. 

Il  y  aurait  lieu  de  considérer  aussi  l'ordre  des  mots  qui,  chez  les  poètes 
lyriques  et  surtout  dans  la  lyrique  chorale,  est  souvent  artificiel.  Mais 
ceci  touche  de  trop  près  au  style,  dont  il  n'y  a  pas  lieu  de  parler  ici. 

En  somme,  les  poètes  lyriques,  même  ceux  dont  la  langue  s'éloigne  le 
moins  de  l'usage  commun,  offrent  des  traits  distincts  de  leur  parler  cou- 
rant et  qui  sont  des  archaïsmes,  et  aussi  des  dialectismes,  oii  l'influence 
éolienne  semble  dominer. 

Chaque  genre  a  ses  particularités. 


I.     L'ÉLÉGIE. 

Ecrite  dans  un  mètre  qui  est  en  partie  celui  même  de  l'épopée  et  qui, 
pour  le  reste,  n'en  est  qu'une  autre  forme,  l'élégie  a  une  langue  aussi  très 
proche  de  la  langue  épique.  Le  fond  en  est  ionien  ;  mais  il  y  a  partout  des 
sortes  de  placages  de  la  langue  épique  qui  donnent  aux  textes  un  aspect 
particulier,  évidemment  recherché  des  poètes. 

Archiloque,  dont  les  iambes  sont  en  un  ionien  presque  pur,  écrit  un  dis- 
tique élégiaque  comme  le  suivant  : 

el[j).  o'  àyà)  Ospa-wv  [j.èv  'Evjxaîc'.o  àvax-oç 
xal  Mo'jj£(j)v  è'pa-ov  Swpov  èTC'.orxatAevoç, 

oii  l'on  a  le  calque  de  fins  de  vers  telles  que  'EXévois  (/")ava7.Tcç  N  768  et 
qui  i-eproduit  sans  doute  purement  et  simplement  quelque  fin  de  vers 
épique.  Ailleurs  le  même  poète  écrit,  avec  une  forme  toute  homérique, 
mais  en  négligeant  l'effet  du  F,  dont  il  n'avait  assurément  aucun  souvenir  : 

ôcopa. 

Il  semble  même  que  l'emploi  des  formes  homériques  serve  à  produire  des 
effets  ;  ainsi,  dans  le  passage  suivant,  le  mot  essentiel  est  l'homérique 
xaXX'.TîOv,  sans  augment,  avec  la  forme  -axi  de  -/.a-îa  et  l'assimilation  de  - 
à  A,  due  à  quelque  chose  de  tout  à  fait  étranger  au  dialecte  ionien  : 

'AckÎs'.  [j.h>  Saîwv  iiq  àyàXXsxat,  t^v  r.ocpx  Gây.va> 

ï-nzç  à;j.w[ji.Y)TCV  xJcXaitîov  oùx.  âOéAwv  ■ 
aÙTo;  0  '  è^i^'jyov  ôavaTCJ  zéXoq  '  à^zlq  ixci'vr] 

ippÉTto  ■  è;x3Tiç  ■/,T-(^70[J.a'.  oj  ■/.ay.'lu). 

Dès  qu'il  écrit  dans  le  mètre  de  l'épopée,  Archiloque  plaque  des  formules 
homériques  comme 


LANGUE    DE    l'ÉLÉGIE  iSq 

ou 

àXzç  £v  TCsXâysjc'.v. 

Le  génitif  en  -c.z,  Finfinitif  en  -;j,£v  ou  en  -[xevx'.,  les  mots  composés 
font  partie  de  la  langue  de  Félégie  ;  malgré  son  ton  bourgeois,  Mimnerme 
en  insère  des  exemples  dans  son  ionien  tout  simple,  et  c'est  un  moyen 
d'insister  sur  des  mots  importants  : 

K^psç  oè  TzaptzxTfy.xG'.  \).iXxvm, 
r)  [AcV  ïyo'JGOi,  xÉXo;  -yTipxoq  àpyctkéox) , 


et  plus  loin 


aùf'v.x  xeOvâasva'.  ^éX'io'»  -q  ^ioToq. 


ou 


aXkoq  vc^zo'f  ïyv.  Ôui^-cçOôpcv. 

Et,  quand  le  ton  devient  épique,  les  formes  le  sont  aussi  : 

A'fi^Tao  TioÀ'.v,  Tc6i  T    wxcoç    HeXi'oto. 

Selon  lui-même  connaît  un  datif  pluriel  en  -sjcc,  au  moins  avec  un  mot 
loble  : 

o-q\).oq  o'  wo'  av  apiff-a  tjv  y)Y£1J,6v£(7;7'.v  stccito. 

Le  ton  est  d'ailleurs  plus  ou  moins  épique  suivant  le  sujet  ;  ainsi  dans  les 
leux  distiques  initiaux  du  morceau  cité  ici,  oii  il  est  question  de  dieux,  il 
.'  a  des  mots  homériques  et  des  composés  ;  les  deux  distiques  suivants, 
|ui  sont  de  pure  politique,  sont  en  langue  courante,  et  sauf  l'y;  ionien 
•près  p  et  i  et  le  mot  àçpaot-rjTt,  qui  vise  un  effet,  sauf  à^yea  non  contracté 
:t  le  génitif  ijoptoç,  un  Athénien  n'y  trouvait  sans  doute  rien  que  de  fami- 
ier  : 

'H;x£T^p-^  cà  tSl'.c,  y,x'a.  [;.àv  Aïoç  outcox'  cXsTTa'. 

'j.ii3.->  y,'j\  [Aa-/,âpo)v  Oîwv  opÉvaç  àOavi-ïwv  ' 
TO'//)  ^{y.p  ix£YâO'j[j.o?  £':ri(7xc-cç  c6p'.;xoT:â-pïj 

riaXXà;  'AOr;vx'//]  yv.p7.q  u~£pO£V  è'x-^' 
X'j-y.  ?c  oÔcips'.v  [XEvaXr/;  tc6}.'.v  àçpaâiyjîcv 

àîTol  [jG'jÀovTai  ypr^iJ-ac.  7:£i85[J.£vci, 
o-(]|ji.3u  0    r,Y£r^,iv(ov  aot'/.c^  vooç,  ol^iv  ctoT[j.ov 

uSp'.o?  £x  ;ji.£YaXïj?  aXY£a  TroAAa  zaôîTv. 

Simonide,  qui  était  un  poète  international  et  qui  a  fait  de  la  lyrique 
liorale,  a  écrit  ses  élégies  dans  une  langue  très  artificielle.  Ses  épitaphes, 
lestinées  en  partie  à  des  Doriens,  sont  mêlées  de  dorien  ;   ainsi  dans  la 


l4o  LANGUES    DES    POETES    LYRIQUES 

suivante  où  le  nom  de  Thomme  pour  qui  l'épitaphe  était  faite  est  fléchi  i 
la  dorienne  : 

[jLàvTtoç  ôq  t6t£  XYjpaç  è':T£p)jO[xévaç  Gaça  elâwç 
oùx  £tA-^  HTïàpTY;;  f,Ye[J.6va;  xpoAiXîïv. 


II.   —  Poésie  iambigo-trochaïque  ionienne. 

A  la  différence  de  l'élégie,  la  peésie  iambico-trochaïque  emploie  ui 
mètre  populaire.  Quand  les  anciens  disent  qu'Archiloque  a  inventé  l'iambe 
cela  veut  dire  simplement  qu'il  a  été  le  premier  poète  connu  à  en  faire  ur 
usage  qui  peut  passer  pour  proprement  littéraire.  11  y  avait  des  iambe: 
dans  le  Margites  qu'Archiloque  connaissait.  Et  le  vers  iambique  est  ma 
nifestement  apparenté  aux  mètres  védiques  ;  comme  on  l'a  déjà  noté,  il  ;v 
a  dans  les  védas  des  vers  iambiques  dont  le  mètre  est  presque  identique  î 
celui  de  certains  vers  d'Archiloque.  Sans  doute  le  vers  iambique  ioniei 
répond  bien  moins  que  les  vers  des  strophes  lesbiennes  au  type  védique 
mais,  en  dépit  de  quelques  grandes  innovations  de  principe,  il  y  esl 
étroitement  apparenté  ;  c'était  un  vers  traditionnel  que  la  littérature 
savante  a  façonné,  mais  qu'elle  n'a  pas  créé  et  que  la  poésie  populaire 
employait  sans  doute  couramment. 

Aussi  la  langue  de  la  poésie  iambico-trochaïque  est-elle  l'ionien  courant. 
Non  pas  sans  doute  l'ionien  des  matelots  et  des  portefaix  de  Milet  ou  de 
Colophon.  Dès  le  début  de  l'époque  historique,  les  cités  ioniennes  d'Asie- 
Mineure  avaient  une  langue  commune  de  civilisation  ;  c'est  la  seule  que 
présentent  leurs  inscriptions.  Et  c'est  aussi  à  peu  près  celle  qu'emploient 
les  poètes.  C'était  si  bien  une  tradition  d'employer  une  langue  courante 
dans  le  mètre  iambico-trochaïque  que  la  partie  en  vers  trochaïques  des 
poèmes  d'Isyllos  gravés  à  Epidaure  au  m''  siècle  av.  J.-G.  est  en  dorier 
pur,  à  la  diflérence  des  autres  poèmes  dont  la  langue  est  toute  artificielle. 
Bacchylide,  dont  la  langue  est  aussi  artificielle  que  possible  dans  sî 
lyrique  chorale,  écrit  dans  l'ionien  le  plus  simple  ses  vers  iambiques  ou 
trochaïques  : 

"Kxzx  TYjv  ^{Xy)v  yjvaTxx  çsûye'.ç- 

Sans  doute  il  y  a,  on  l'a  vu,  des  licences  dans  l'ionien  des  poésies  iam- 
biques ou  trochaïques  d'Archiloque.  Toutefois  il  ne  faut  pas  prendre  pour 
licence  tout  ce  qui  n'est  pas  strictement  conforme  à  l'usage  de  la  prose. 


POÉSIE    lAMBICO-TROCHAÏQUE  I^I 

Les  langues  officielles,  les  langues  de  prose  littéraire  normalisent  souvent 
bien  au  delà  de  ce  que  fait  le  langage  courant  ;  et  tel  flottement  de  la  langue 
des  poètes  peut  reproduire  des  restes  de  choses  anciennes  qui  subsistaient 
dans  l'usage,  sinon  partout,  du  moins  dans  certaines  cités  et  chez  certains 
groupes  d'hommes.  Par  exemple,  au  datif  pluriel,  Archiloque  emploie 
tantôt  r.cai,  qui  est  la  forme  ordinaire  de  la  prose,  tantôt  •:rj77t  ;  mais  il  y  a 
là  une  vieille  alternance,  dont  on  a  le  témoignage  avec  ;j.é70ç  ionien-attique 
opposé  à  ionien  [j.i\'.--y.,  attique  [j.éli—y.,  alors  que  dans  les  deux  cas,  il 
s'agissait  d'un  même  -77-  ancien,  qui  est  simplifié  dans  [xhcç,  et  qui  a  per- 
sisté dans  [j.éAt37z,  [j.é'/.'.x-.x.  Il  est  possible  que,  ici  ou  là,  telle  ville  ionienne 
ait,  dans  l'usage  courant  du  peuple,  gardé  l'emploi  libre  de  r.zc:'.  et  de 
-zr.  suivant  les  exigences  du  rythme  de  la  phrase.  —  Quand  Archiloque 
écrit  sic  œ)y.'.ov.r,v,  mais  k;  ©iicv,  il  reproduit  une  alternance  ancienne  : 
£v;  est  devenu  sic  devant  voyelle,  s;  devant  consonne,  au  moins  devant 
consonne  dentale,  et  l'alternance  a  pu  survivre  ici  ou  là  sur  le  vaste  do- 
maine ionien,  tandis  que  l'attique  a  généralisé  el;  et  que  la  langue  écrite 
ionienne  écrit  â;  :  dans  les  particularités  de  la  langue  d'un  Archiloque, 
il  faut  faire  la  part  des  archaïsmes  que  les  parlers  locaux  ont  pu  et  dû  con- 
serA'er.  —  Le  modèle  d'Homère  chez  qui  l'on  trouvait  7:07-1  et  r.ozi,  sic 
et  èç  autorisait  le  poète  à  tirer  parti  de  ces  formes  sans  être  suspect  de 
vulgarité. 

Quand  on  observe  chez  Archiloque  des  influences  homériques,  il  s'agit 
en  général  de  choses  religieuses  ou  qui  touchent  à  la  religion,  ainsi  dans 
une  sorte  de  parodie  : 

wr  A'.tov'js:'.    avaxT:;  y.aAov  è^ip^ai  [j.fhcq 
cîca  Gc6jpa[j.5;v,  oîvo)  zrf/.tpxjvMbz'.z  çpévxç 

ou  à  propos  des  «  morts  »  : 

O'j  Y^p  è-OXà  '/.axOavcDs'.  y.epToij.eTv  Ït:'  àvcpaiiv. 

Les  composés  sont  rares,  et  ils  ont  l'air  de  citations  : 

C'j  !j.c'.  ~7.  rûvîw  zoit  ziX'jyp'JJS'j  [j.iXet . 

La  langue  d'Archiloque  n'est  du  reste  pas  identique  à  celle  de  la  prose 
littéraire  :  le  thème  d'indéfini  et  d'interrogatif,  qui  est  /.c-  en  prose  litté- 
raire, est  r.s-  chez  les  poètes  ioniens  comme  chez  tous  les  autres  Grecs. 
Les  deux  formes  se  trouvaient  sans  doute  en  ionien.  Soit  qu'elle  repose 
sur  un  parler  où  7,0-  dominait,  soit  qu'on  se  soit  plu  à  mettre  en  évidence 
la  forme  qui  distinguait  le  plus  l'ionien  des  autres  dialectes,  la  prose  a 
choisi  y.o-.  Au  contraire,  la  langue  des  poètes,  comme  la  langue  officielle, 
s'est  arrêtée  à  ttc-,  soit  qu'elle  ait  été  fixée  dans  une  partie  de  l'Ionie  où  l'on 
disait  7::-,  soit  qu'elle  ait  préféré  la  forme  la  plus  «  internationale  ». 


l42  LANGUES    DES    POÈTEvS    LYRIQUES 

Hipponax  d'Ephèse,  postérieur  d'un  siècle  à  Archiloque,  est  plus  vul- 
gaire de  toutes  manières.  Son  vers,  terminé  par  ^__i-,  est  assurément 
d'origine  populaire  ;  il  rappelle  certains  types,  sans  doute  aussi  popu- 
laires, de  vers  védiques  de  8  syllabes  terminés  par  _^_ii  ou  par  w__ii,  au 
lieu  de  la  fin  classique  v^  _  v^  ii.  Le  vocabulaire  d'Archiloque  renfermait  déjà 
beaucoup  de  mots  qui  ne  sont  pas  chez  Homère,  comme  vr^^w,  ev/.j--.. 
à-rtodpiz-uj,  ou  des  termes  franchement  triviaux  :  r.rrq,  T.ôpr,,  oHip-  Plus 
vulgaire,  celui  d'Hipponax  prend  à  la  langue  la  plus  courante  des  termes 
qui  ne  sont  même  pas  grecs  et  qui  étaient  des  emprunts  aux  langues  de 
l'intérieur  du  pays  :  il  appelle  le  «  pain  »  (is/.cç,  et  il  emploie  pour  «  roi  - 
le  terme  lydien  T,y.\[j:jq  ;  il  est  rare  de  trouver  chez  un  poète  grec  de 
pareilles  concessions  à  l'usage  vulgaire  et  surtout  aux  influences  étran- 
gères. La  construction  de  la  phrase  est  celle  d'une  prose  populaire  : 

où'  ■h,[).ip'X'.  YLT/aty.i;  e'.atv  'qo'.cxxi. 
oirav  Y^i-''?/  '^?  "/.ày-Çcpï;  T£6vr,7.'jTav. 

A  la  différence  d'Archiloque,  Hipponax  emploie  la  forme  proprement 
ionienne  ■/.:-  pour  Tinterrogatif-indéfini,  à  en  juger  par  le  texte  des  rares 
fragments  conservés  et  par  l'usage  de  son  imitateur  Hérodas. 

La  métrique  d'Anacréon  n'est  pas,  comme  celle  d'Archiloque  et  d'Hip- 
ponax, une  métrique  de  poésie  récitée.  C'est  une  métrique  de  chansons. 
Mais  elle  n'est  pas  moins  populaire.  Elle  appartient  à  la  même  famille 
que  la  métrique  des  strophes  éoliennes,  et  le  vers  de  Corinne  ressemble  à 
celui  d'Anacréon. 

La  langue  d'Anacréon  est  aussi  l'ionien  courant,  presque  sans  v^wi-a'., 
presque  sans  composés.  S'il  s'y  rencontre  des  formes  non  ioniennes,  c'est 
en  vue  d'un  effet  littéraire  ;  le  datif  pluriel  en  -ôjct'.  se  trouve,  à  côté  de 
la  forme  -a-.;  qui  est  une  licence  courante,  dans  le  vers  suivant,  —  qui 
est  un  grand  vers  —  et  l'on  voit  aisément  quel  effet  a  été  recherché  : 

àvaTC£TO[ji,ai  §yj  TCpoç  "OXu[;,tcov  izzepùyzGi^i.y.oùoxiq 

§'à  TGV  "EpoK*  •  OÙ  yip  £[Aol  <Ci'T:xXi  l]>  ôéXôt  cjvY)5àv. 

Les  composés  et  les  Y/^w-rxai   ont,  là  oii  on  les   rencontre,  une  valeur 
propre  ;  ils  servent  souvent  à  donner  à  la  poésie  un  caractère  religieux  : 

*D  \x^,  w  §a[ji.âAY]ç  "Epwç 

-opçijpv;  ~    Aopco'.TY] 
ffj[j.T:a'Zoui7tv,  iTCtSTpissat  o 
u'i'VvWV  y.opyçàç  opswv, 
YO'jvou[;.at  as  *  au  o'£'j[j.=vy;ç 


LA    LYRIQUE    ÉOLIENNE  l43- 

KXeu6oûXci)  3  '  àyaOsç  yz'^tïj 
au[j.6ouXoç  *  Tov  £[j/ov  o'  s'pwt', 

La  grammaire  est  purement  celle  de  l'ionien,  comme  aussi  le  vocabu- 
laire partout  011  il  n'y  a  pas  quelque  effet  voulu. 

Les  scolies  composées  à  A.thènes  en  l'honneur  d'Harmodius  et  d'Aris- 
togiton  offrent  au  plus  haut  point  ce  caractère  de  poésies  écrites  exacte- 
ment dans  la  langue  courante  —  ce  qui  ne  veut  pas  dire  dans  une  langue 
vulgaire.  Le  datif  pluriel  y  est  en  -otç,  et  non  en  -oiai  ;  le  duel  y  est  employé 
suivant  l'usage  attique  et  contrairement  aux  modèles  ioniens  ;  le  vocabu- 
laire n'a  rien  que  d'ordinaire  ;  les  composés  ne  sont  pas  poétiques,  ou 
bien  ils  sont  de  simples  citations  ;  l'article  figure  normalement: 

'Ev  [xûpro'j  %k(xB\  10  ^'-?3Ç  (i)0pi](7a). 
wffxep   'Ap[x6otoç  xal  'AptGToyei'-cwv, 
oxe  Tov  TÛpavvov  y.TavÉtTjV 
tcovép.ouç  T  '  'A6-(]vaç  £7ccr/;jâr/]V. 
^l'Xxaô'    'Apjj.iSi'  ouTt  TCOU  xdôvYjxaç, 
v/]Tocç  s  '  ev  [Aaxapcov  ai  ça^i  vaisiv^ 
l'va  xep  TCoSwxY]^  'A)('.X£jç, 
Tu§£'!ûY]v  T£  ças'.v  èaôXov  A'.0[j.r,o£a. 

Ainsi  toute  la  poésie  lyrique  de  dialecte  ionien  est  écrite  dans  la  langue 
-.curante  des  gens  cultivés,  dans  l'ionien  commun,  et  sa  langue  n'est  pro- 
orement  pas  une  langue  «  poétique  » .  Quand  on  l'imite  en  dehors  de 
'lonie,  on  emploie  le  parler  courant  du  lieu  où  l'on  compose.  Des  rémi- 
liscences  de  la  langue  de  l'épopée  ou  de  celle  de  la  grande  lyrique  s'y 
nêlent,  quand  le  ton  s'élève  et  qu'il  s'agit  de  choses  religieuses  ou 
léroïques.  Des  traces  de  la  langue  populaire  y  affleurent  quelquefois,  sur- 
out  chez  un  poète  vulgaire,  comme  Hipponax.  Ecrite  pour  l'ensemble 
les  Ioniens  et  comprise  de  l'ensemble  des  Grecs,  la  poésie  ionienne 
imploie  en  somme  la  grande  langue  de  civilisation  de  la  Grèce  au  vi* 
iècle,  l'ionien  commun. 


in.   La   LYMQUE   ÉOLIENNE. 

La  métrique  des  poètes  de  Lesbos,  Alcée  et  Sappho,  est  une  adaptation 
une  métrique  de  chansons,  et  peut-être  de  chants  religieux,  héritée  de 
époque  indo-européenne,  comme  on  l'a  noté.  On  ne  saurait  juger  de  la 


1,44  LANGUES    DES    POÈTES    LYRIQUES 

langue  par  comparaison  ;  car  Alcée  et  Sappho  représentent  tout  ce  que 
l'on  connaît  de  la  littérature  de  Lesbos  ;  il  n'y  a  pas  de  prose  littéraire 
éolienne  ;  et,  de  la  grande  lyrique  chorale,  qui  a  sans  doute  existé,  rien 
ne  subsiste.  On  ne  fait  qu'entrevoir  la  littérature  éolienne  qui  a  sans 
doute  joué  un  grand  rôle  dans  l'hellénisme  à  date  ancienne.  Quant  aux 
inscriptions  de  Lesbos,  elles  sont  pour  la  plupart  postérieures  d'environ 
deux  siècles  à  l'époque  des  poètes,  leur  langue  a  subi  l'influence  de  la 
y.o'.v(^,  et,  si  au  point  de  \'ue  de  l'aspect  phonétique  des  mots  et  des  formes 
grammaticales,  les  inscriptions  confirment  dans  l'ensemble  le  témoignage 
de  la  tradition  littéraire,  on  n'en  saurait  tirer  grand  parti  pour  le  vocabu- 
laire qui  est,  en  matière  de  langue  poétique,  le  trait  essentiel.  L'impres- 
sion que  font  les  pièces  conservées  est  celle  de  la  simplicité  de  langue  ; 
l'ordre  des  mots  est  normal,  les  composés  peu  nombreux  ;  le  vocabulaire 
est  composé  en  grande  partie  de  termes  panhelléniques  courants.  En 
voici  un  exemple  de  Sappho  : 

x£Ovà/.'/;v  c'  àoÎAw^  ÔsAw  ' 

rSiCh-jL  y.xt  TÔo'  ïv.rd  '^.c.  * 

«  wt  [a'  (I)^  o€i')x  7:£7:ôvOa[j.£v, 

Wâ.-o\  '<)  [xav  a  '  àÉy.c'.a'  3:7:'JAt[;.7:âvo).   » 

xàv  o'  evà)  xâS'  à[Xc'.5i[jLav  • 

«  Xaipota'  lç>yto  7.à[;.c()£V 

Sauf  •;:coa  =  [j.£Ta,  qui  est  la  forme  dialectale  de  la  préposition,  et  <]j'.zlz\}.brj 
dont  on  sait  le  sens  par  une  glose  d'Hesychius,  fb'X,o[j.iTri  '  xAaîsjsa,  et  don' 
il  n'y  a  évidemment  pas  lieu  de  croire  que  ce  soit  à  Lesbos  un  mo 
«  poétique  »,  il  n'y  a  pas  là  un  mot  qui  soit  inconnu  à  l'helléniste  le  plu; 
confiné  dans  l'étude  de  la  prose.  Les  composés  de  type  poétique  viennen 
de  la  langue  religieuse  ;  ainsi  quand  Sappho  écrit  : 

riciy.'.AiOpov',  àOava-:'  AçpGOixa, 
T.T.  Aîo;,   osAÔTîAiy.E,   V.CjZihii  at. 

S'il  apparaît  chez  Alcée  un  génitif  en  -o>.z,  c'est  d'une  manière  isolée  e 
dans  un  fragment  trop  court  pour  qu'on  puisse  apprécier  en  quelles  con- 
ditions la  forme  a  été  introduite  : 

Le  flottement  entre  7-ï/;Q377'.  et  ttv^Bôj'.,  entre  hzz:  et  Its;  appartenait  ; 
l'usage  de  la  langue  même  ;  et  ce  n'est  pas  là  une  hypothèse,  comme  cell« 
qui  a  été  faite  à  propos  de  tccîjj'!  et  t.z:j'.  chez  Archiloque  :  des  inscription' 
bien  postérieures  ont  h^o^zo'.z'.  ('.jcÔîc.j'.  aurait  présenté  la  suite  de  troi 


LA    LYRIQUE    ÉOLIENNE  1^5 

brèves,  choquantes  pour  le  sentiment  rythmique-grec),  mais  hoiq.  Sappho 
ne  fait  donc  que  se  conformer  à  une  alternance  usuelle  dans  le  parler  de 
ses  concitoyens  quand  elle  écrit,  suivant  le  besoin  du  rythme, 

çaîvcTaî  [j-c.  y.r^voç  tToç  Osotaiv 

mais  ailleurs  "jas;  "Apsw..  Une  forme  de  datif  pluriel  zdast  n'est  pas  con- 
forme au  dialecte  ;  mais  c'est  dans  un  hexamètre  de  Sappho  qu'on  la 
rencontre  ;  dans  ses  vers  lyriques  Sappho  emploie  la  forme  locale  Tuiosa^t. 

La  poétesse  béotienne  Corinne,  contemporaine  de  Pindare,  qui  a  com- 
posé aussi  des  poésies  en  des  mètres  de  chansons  populaires,  écrit  le 
béotien  courant,  comme  Sappho  le  lesbien  courant.  Dans  un  fragment 
conservé  par  des  manuscrits  byzantins,  on  lisait  la  forme,  métriquement 
inadmissible,  Il'.voap'.c'.o  ;  depuis  que  la  découverte  de  fragments  plus 
étendus  sur  des  papyrus  a  permis  de  se  faire  une  idée  précise  de  la 
langue   de  Corinne,  on  a  vu  qu'il  fallait  corriger  et  lire  : 

Mo'jpTto'  twvya, 

ov.  j3avà  çojc' 

ï6x  ritvoàps'.  t:ct'  è'piv. 

Corinne  ne  s'expose  pas  à  pareil  reproche  ;  elle  n'entre  pas  en  concur- 
rence avec  son  puissant  contemporain,  Pindare.  Elle  écrit  d'une  manière 
simple  de  petits  récits  simples.  Ce  n'est  que  pour  faire  honneur  aux  dieux 
qu'elle  écrit  y.-^y.<j\o[)ATxo  Kpévoj  ;  le  génitif  en  -àc  est  conforme  au  dialecte  ; 
seul  le  composé  peut  passer  pour  poétique,  non  la  forme  grammaticale. 
Au  lieu  d'employer  le  composé  -itcv-coijiowv,  comme  Homère,  elle  coupe  et 
écrit  Tcsvxoj...  [xéâwv-  Voici  du  reste  le  passage  avec  les  restitutions  qui 
semblent  à  peu  près  sûres  (mais  en  respectant  les  accents  marqués  sur  le 
papyrus,  et  sans  en  ajouter)  : 

xav  $î  X(^o[a)v  Tpiç  ;j.]cV  zy. 
A£u[ç]   7uaT£'.[p  ':iavTa)]v  ^ao-iXeuç. 
TpXq  o£  t:cvt[o3  y*H'-J  t'-sSwv 
n[oTtoawv,  Tai]v  8c  oojTv 
*ï>u6oç  7^ô/.T[p]a  xpaTOuv'., 

-rav  §'  lav  MrJaç]  ayaOoç 
T^f^q  Epij^xç  •  oij[t]oj  yap  Epwç 
Y.i]  KouTTp'.;  "K'.^exTf,  t{o); 
£v  001^.0);;  pavTxç  •Âpo'jçâoâv 
Kojpâç  èvvt'  éXéo-O"^. 

•On  voit  combien  la  langue  est  d'un  type  ordinaire.  Le  texte  de  Corinne 
A.  Meillet.  io 


l46  LANGUES    DES    POETES    LTMQUES 

concorde  avec  ce  que  l'on  sait  du  béotien  par  ailleurs  ;  autant  que  le& 
données  permettent  d'en  juger,  Corinne  écrivait  le  parler  béotien  commun,, 
avec  les  licences  d'usage  en  poésie,  et  particulièrement  en  poésie  éolienne. 

On  peut  donc  conclure  que  les  poètes  ioniens  et  éoliens  qui,  du  vu*  au 
V*  siècle,  ont  composé  de  petites  poésies  lyriques  dans  des  mètres  emprun- 
tés à  la  poésie  populaire  ont  écrit  l'ionien,  le  lesbien,  le  béotien  des  per- 
sonnes cultivées  de  leur  temps,  sans  emprunter  leur  langue  à  une  localité- 
déterminée  et  en  usant  de  la  langue  de  toute  une  région  :  l'Ionie,  la  grande 
île  de  Lesbos,  la  confédération  béotienne,  mais  sans  employer  de  termes- 
étrangers,  sans  recourir  aux  composés  artificiels.  Ceci  n'a  pas  empêché. 
ces  œuvres,  qui  appartiennent  à  des  dialectes  définis,  de  se  répandre  hors 
de  leur  pays  d'origine. 


IV.  —  La  lyrique  chorale. 

Il  y  a  une  lyrique  ionienne,  une  lyrique  lesbienne,  même  une  lyrique 
béotienne  ;  il  n'y  a  pas  de  lyrique  dorienne.  Car  la  langue  de  la  lyrique 
chorale  ne  saurait  passer  pour  proprement  dorienne. 

Venus  tard  dans  une  Grèce  déjà  occupée  par  d'autres  Hellènes,  exploi- 
tant en  conquérants  brutaux  des  populations  agricoles  soumises  par  la 
force  et  maintenues  par  la  crainte,  les  Doriens  n'ont  été  la  plupart  du 
temps  ni  des  artistes,  ni  des  philosophes,  ni  des  écrivains  originaux.  Là 
oii  l'on  croyait  voir  un  art  dorien,  les  dernières  fouilles  ont  partout  montré 
l'influence  ionienne. 

En  littérature,  rien  ne  vient  des  Doriens.  Pour  l'épopée,  on  peut  sup- 
poser une  lointaine  origine  achéenne,  et  les  origines  éoliennes,  la  rédaction 
ionienne  y  sont  évidentes.  On  vient  de  voir  toute  une  série  de  types  lyriques 
dus  à  des  Ioniens  et  à  des  Éoliens  ;  il  n'y  a  pas  de  lyrique  reposant  sur 
une  poésie  populaire  dorienne.  Quant  à  la  lyrique  chorale,  qui  passe  pour 
dorienne,  si  elle  a  souvent  été  faite  pour  des  Doriens,  elle  n'est  pas 
l'œuvre  de  Doriens.  Stésichore  était  peut-être  d'Himère  ;  Ibycus  était  de 
Rhegium,  ville  ionienne,  dorisée  par  la  suite  ;  Simonide  était  de  Céos,  et 
son  neveu  Bacchylide  (mort  vers  /15o  av.  J.-C.)était  aussi  un  Ionien; 
Pindare  (mort  vers  /i/»6)  était  un  Béotien.  Dans  tout  cela,  pas  un  poète 
dont  le  dorien  ait  été  la  langue  maternelle.  Les  anciens  avaient  déjà 
remarqué  ce  fait,  et  un  Byzantin  a  transmis  cette  observation  :  •/;  [jivr;'. 
Il'.vcapîj  y.xi  'l6û/,ou  xa't  2'.[j.ovîccu  y.al  Bay.^^'jXîooj  <^  ZiôCKtv.izq  ^  t^xvzCkmc, 
œitXiv.  C'.à  tÔ  \J.r^  zXojp'.cTç  zbiy.'.  t?)  oùizi  tcjç  "sr/^tâç,  yçif,'7^x'.  oï  ;j,ivov  ty]  C'.aAÉçs'..  • 

La  seule  langue  littéraire  proprement  dorienne  qui  se  soit  constituée  est 
celle  de  Syracuse  ;  mais  cette  création  est  l'œuvre  d'une  colonie  lointaine  ;ila 


LA    LiniQUE    CHORALE  I^y 

fallu  pour  la  réaliser  une  grande  place  de  commerce  à  population  mêlée, 
où  la  vie  dorienne  et  la  politique  dorienne  se  sont  si  peu  maintenues  que 
Syracuse  a  été  l'une  des  cités  où  les  «  tyrans  w.ont  eu  le  plus  de  succès. 
On  ne  voit  pas  que  les  colonies  doriennes  de  Grande  Grèce  ou  de  Sicile, 
où  la  vie  intellectuelle  a  été  intense,  aient  exercé  sur  la  lyrique  chorale 
une  action  particulière. 

Ce  qui  domine  la  structure  de  la  grande  lyrique,  dite  dorienne,  et  ce 
qui  a  déterminé  le  caractère  de  sa  langue,  c'est  que  les  œuvres  qu'elle 
comprend  ne  sont  pas  faites,  comme  celles  de  la  lyrique  ionienne  ou  les- 
bienne, pour  être  chantées  par  des  personnes  isolées,  dans  des  fêtes  privées 
et  en  manière  de  divertissement,  mais  qu'elles  sont  destinées  à  de  grands 
groupes  de  citoyens  ou  à  la  cité  entière,  qu'elles  sont  composées  pour  être 
exécutées  par  des  chœurs  dans  des  réunions  de  caractère  religieux. 
C'est  de  cérémonies  religieuses  qu'est  sortie  la  lyrique  chorale.  Il  n'est 
donc  pas  fortuit  qu'elle  se  soit  développée  surtout  chez  les  Doriens  et  sur 
une  base  dorienne  :  nulle  part  la  vie  publique  ne  tenait  plus  de  place  que 
chez  les  Doriens  ni  n'absorbait  aussi  complètement  la  vie  du  citoyen. 
Alors  que  la  civilisation  avait  développé  chez  les  Éoliens  d'Asie  et  chez  les 
Ioniens  une  vie  individuelle  assez  pareille  à  celle  des  modernes,  le  citoyen 
dorien  vivait  en  groupes,  d'une  vie  qui  était  celle  de  la  cité  plus  que  la 
sienne  propre.  La  poésie  qui  lui  est  destinée  est  une  poésie  faite  pour  des 
groupes.  Manquant  d'artistes,  les  Doriens  ont  fait  donner  par  des  étran- 
gers une  technique  littéraire  et  musicale  à  des  genres  nationaux  qu'ils 
possédaient  et  qui  apparaissaient  trop  rudes  et  barbares.  Ainsi  s'est  déve- 
loppée la  lyrique  chorale,  sur  un  vieux  fonds  de  chants  choraux  doriens 
de  caractère  religieux,  dont  le  type  général,  qui  était  rituel,  a  dû  être 
exactement  conservé,  et  auxquels  des  étrangers  ont  été  chargés  de  donner 
l'allure  littéraire  et  artistique  qu'exigeaient  les  progrès  généraux  de  la 
civilisation  hellénique. 

Ces  vieux  chants  choraux  des  Doriens,  dont  rien  n'est  connu,  ne  devaient 
pas  concorder  avec  le  parler  des  cités  doriennes.  Les  langues  religieuses 
différent  en  principe  du  parler  ordinaire,  on  l'a  vu.  Parfois  même  elles 
sont  inintelligibles.  Les  Doriens  n'ont  donc  pas  dû  songera  demander  aux 
poètes  qu'ils  employaient  d'utiliser  des  parlers  locaux  doriens  que  ceux-ci 
possédaient  du  reste  imparfaitement  et  dont  l'emploi  dans  le  culte  aurait 
été  déplacé.  Ils  se  sont  contentés  d'un  aspect  général  dorien  ;  les  poèmes 
chantés  convenaient  d'autant  mieux  à  de  grandes  cérémonies  religieuses 
qu'ils  se  distinguaient  plus  du  parler  de  tous  les  jours. 

Faite  pour  des  Doriens,  la  langue  de  la  lyrique  chorale  littéraire  exclut 
ce  qui  dénoncerait  trop  manifestement  le  grand  dialecte  de  civilisation_, 
l'ionien.  La  principale  caractéristique  de  l'ionien,  l'r,,  équivalant  à  un  à 
ancien  des  autres  dialectes,  est  donc  évitée  en  principe.  On  écrit  à'^ap  ou 


l/i8  LANGUES    DES    POÈTES    LYRIQUES 

'àiJÀpà,  et  non  r,[f.ip-fi  comme  Tionien  (ou  Y/écâ  comme  Tattique).  Même 
un  mot  dont  l'origine  ionienne  se  traduit  dans  la  forme  comme  7.j5£pvr,-y;ç, 
avec  son  suffixe  ionien-attique  des  noms  d'agents,  est  «  dorisé  »,  à  demi, 
en  y.uêîpvrj-â;.  Ces  y.  étant  communs  à  tous  les  parlers  non  ioniens-attiques 
ne  caractérisent  pas  la  langue  comme  dorienne,  mais  seulement  comme 
non  ionienne. 

L'infinitif  ionien-attique  en  -va-,  est  également  évité  ;  on  a  d'ordinaire 
le  type  en  -[j.v>,  qui  est  dorien,  mais  non  pas  propre  au  dorien,  soit  (fi[j.vi, 
[j,tYvi.;j.sv,  etc.  Mais  l'infinitif  apparaît  parfois  sous  la  forme  éolienne,  telle 
qu'elle  est  chez  Homère,  et  l'on  a  la  graphie  Ï[x[j.vi,  et  même  £;j.;;.£vai,  ce 
dernier  chez  Pindare  et  chez  Simonide,  à  côté  de  slij.cv.  —  Pour  le  type 
en  -0),  l'infinitif  en  -eiv  domine,  mais  on  a  aussi  des  infinitifs  en  -ev  tels 
que  (pipsv,  dont  quelques-uns  sont  garantis  par  le  mètre  chez  Bacchylide. 
De  plus  Pindare  emploie  des  infinitifs  en  -c;;.cv,  d'un  type  homérique 
éolien,  comme  y.op'juji'^.tv,  et  ceci  ne  doit  pas  être  attribué  à  son  origine 
béotienne  ;  car  Simonide  a  de  même  E'jp£;j.£v. 

Le  génitif  pluriel  des  thèmes  en  -à  est  en  -5v  à  la  manière  des  parlers 
occidentaux  et  du  lesbien  ;  la  forme  homérique,  béotienne  et  thessalienne 
en  -âwv  est  évitée,  tout  comme  les  formes  ionienne  -iojv  et  attique  -(T)v. 
L'absence  de  la  forme  béotienne  -âwv  chez  Pindare,  en  dépit  du  modèle 
homérique,  montre  la  puissance  de  la  tradition  dans  la  langue  de  la  grande 
lyrique  chorale. 

En  revanche,  le  datif  pluriel  en  -zg7:,  inconnu  à  la  plupart  des  parlers 
doriens,  est  employé  fréquemment,  sans  doute  parce  que  cette  forme  était 
celle  de  la  lyrique  éolienne  et  l'une  des  formes  homériques,  et  sans  doute 
aussi  parce  qu'elle  existait  dans  le  grec  occidental  du  Nord  et  dans  le 
groupe  actif  et  civilisé  des  colonies  de  Corinthe,  à  Corcyre,  à  Syracuse. 
Pindare  emploie  donc  r.oiyai,  t.zgI  et  izioz—i  ;  Bacchylide  a  yip'.7m  et  "/ap!- 
xeaai  ',  Simonide  a  y_£pvi5cjc-'.,  xpuiv-ETS'.  ;  Alcman  a  le  mot  poétique  xAv-ji- 
veiai  à  côté  d'un  mot  d'usage  courant  sous  la  forme  dorienne  yiepy.- 

Les  traits  qui  caractérisent  les  parlers  occidentaux,  et  en  particulier  le 
dorien,  sont  ou  employés  sans  constance  ou  non  employés.  L'aoriste  en  -;x 
des  verbes  en  -law  et  en  -Zo)  est  constant  dans  presque  tous  les  parlers 
doriens  ;  or,  il  est  rare  chez  Bacchylide,  peu  ordinaire  chez  Pindare,  où 
l'on  trouve  cependant  une  forme  comme  a'.';j.a;£.  Pindare  et  Bacchylide 
s'accordent  à  écrire  toîrajôs,  c-âxcrcjc,  (|)xt77£,  etc.  —  Quant  au  futur  en  -^éw 
(-a(o,  -jîw),  qui  est  la  particularité  la  plus  constante  et  la  plus  spécifique 
des  parlers  occidentaux,  il  manque  purement  et  simplement.  Ainsi,  dans 
la  Pythique  IXde'Pindare  on  lit  izaz-ai  àg,  f)i,(jziq  5/5,  oéçe-at  56,  owp-^j- 
a£tat  57,  T£^£-ai  59,  diiei  61,  ffiâ^oiTi  et  ôy^aovTat  63,  Mc,ei:y.i  7/i,  7.i)i\).x-0[J.x'. 
89  ;  ailleurs  on  lit  àcry.7^3a)  ou  £7r'.|j.£Î;ojv.  Bacchylide  a  de  même  tz'jIsxx'.. 
—  Si  la  langue  de  la  lyrique  chorale  n'est  pas  ionienne,  elle  n'est  donc 


LA    LYRIQUE    CHORALE  -         l^g 

pas  non  plus  dorienne,  et,  sauf  l'emploi  sporadique  de  l'aoriste  en  -^a,  on 
n'y  trouve  rien  qui  mérite  le  nom  de  dorien,  pour  peu  qu'on  attribue  à 
ce  nom  un  sens  défini. 

A  part  quelques  îles  de  la  mer  Egée,  le  F  est  encore  noté  régulièrement 
au  commencement  des  mots  dans  tout  le  domaine  dorien  au  moment  où 
écrivent  les  lyriques.  Or,  jamais  les  lyriques  ne  se  servent  de  F  pour  faire 
position,  et  l'on  ne  trouverait  pas  chez  Pindare  l'équivalent  du  vers  de 
Corinne  : 

Alcman  a  peut-être  tenu  compte  du  F  assez  régulièrement.  Mais  Pindare 
se  borne  à  mettre  quelques  hiatus  devant  les  mots  qui  en  admettaient  dans 
la  langue  épique  ;  il  a  'K-K'.âXix  àva^  ('EçiaX-u  'i'vy.;  dans  l'Ambrosianus, 
malgré  le  mètre),  aôcoy.  zl-Kûnq,  mais  aussi  \j:e~cc  omov/J  àvàxTwv  Oswv  ou  -rtv' 
eIzsTv.  Quant  à  Bacchylide,  même  les  hiatus  de  ce  genre  y  sont  rares, 
peut-être  inexistants. 

Le  fait  qui  établit  de  la  manière  la  plus  décisive  le  caractère  composite 
et  artificiel  de  la  langue  de  la  lyrique  chorale  est  l'emploi  simultané  de  av 
et  de  ■/.£(v).  Les  parlers  doriens  ne  connaissent  que  y,£(v),  et  àv  ne  peut 
avoir  été  pris  qu'à  l'ionien  et  à  la  langue  homérique  ;  et  encore  celle-ci 
n'a-t-elle  àv  que  dans  une  mesure  restreinte.  Pindare  emploie  àv  et  Y^.^(y)  ; 
chez  Bacchylide  x£(v)  est  même  rare.  Simonide  emploie  àv  et  •/,c(v)  simul- 
tanément dans  un  même  morceau  :  toùç  ■/.£  Osc't  çtXscovTi,  mais  oq  av  -^  xa/.;;. 
Il  n'y  a  rien  de  pareil  dans  aucune  inscription  dorienne  ancienne. 

Pour  le  pronom  de  2^  personne,  on  trouve  œj  (et  non  le  dorien  tj), 
fféo  ou  l'homérique  (jifjîv  (et  non  les  doriens  léo,  teo;),  cd  (et  non  -zci)  ; 
la  forme  enclitique  -zzi  est  dorienne,  mais  elle  est  aussi  chez  Homère  ;  la 
seule  forme  sûrement  dorienne  de  la  lyrique  chorale  est  l'accusatif  Ttv  qui 
se  lit  souvent  chez  Pindare  et  une  fois  chez  Bacchylide  ;  mais  on  trouve 
aussi  Gi,  qui  n'est  pas  dorien. 

La  lyrique  chorale,  dont  tous  les  grands  poètes  sont  originaires  de  cités 
non  doriennes,  n'est  pas  non  plus  d'invention  dorienne  :  les  modèles  sont 
venus  d'Asie,  on  l'a  vu  p.  10 1.  Terpandre  est  né  à  Antissa,  dans  l'île 
de  Lesbos  ;  le  marbre  de  Paros  dit  de  lui  :  àcp'  c5  Tspîcxvopo;  0  Aipoîvcw; 

è  Aéacicq  xohq  -/i[j.z'jq  ~ouq  y.iQxp(.<}ov/.ol)q  *r;7£   •/.al  r};v   £[X7:poa-0£v  [j.iuc-t/,"/]v 

\i.z-chvr,ciVK  Les  deux  poètes  et  musiciens  les  plus  anciens  cités  dans  le 
texte  suivant  de  Proclus,  où  est  esquissée  l'histoire  du  nome,  sont  aussi 
des  EoHens,  l'un,  Terpandre,  des  débuis  de  l'époque  historique,  du  vu" 
siècle,  l'autre  Phrynis  déjà  d'époque  classique;  le  plus  tardif  seul,  Timo- 
thée  est  un  Ionien  :  Scxîï  oà  Tépxavcpc;  [).h  Tipôko;  -£A£'.c7)C7ai  xov  v5i;.ov 
•jjpww   \j.i-pi>)  ypTiijy.iJ.tvoq,  ï-Keax  'Api'wv   0   Mrfi'j[x^odoq   ohr,  oKiyo:  auvauç^ff^.l 


l5o  LANGUES    DES    POÈTES    LYRIQUES 

aÙTOç  /.al  -z'-Ti-r^ç  z,al  y.iOapwîèç  '•(t't5[xz'/o;.  ^prr.q  cà  5  Mu-:iVr]vaioc  èxaivoto- 
[^/^cTcV  ajTÔv...  Ti;j-iO£;:ç  oà  ucTspov  e'.?  r/;v  vjv  aÙTSv  -fiyixyz  Tdc^'.v.  Or,  Ter- 
pandre  aurait  été  appelé  à  Sparte  ;  il  passe  pour  avoir  été  le  premier  vain- 
queur des  Karnea  (vers  676-678  av.  J.-C),  et  Âristote  dit  de  lui  :  èy.a- 
'Aojvt;  y.xl  'jjTspov  zlq  ty;v  èy.etvcj  ^:l[).r^^^  7:p«"ov  [j.àv  àTCOv^voi  aÙTOU,  eiià  T3  t'.ç 
à'XAi;  TCapS'/^  Asaô'.cç,  ^!0'  ouTwç  oî  Xcrot  ij.s-ui  AéjSiov  (oBov.  Toute  la  tech- 
nique de  la  grande  lyrique  semble  donc  être  venue  des  Eoliens. 

Il  y  a  peut-être  même  des  éolismes  dans  la  lyrique  chorale.  Le  texte 
d'Alcman  porte,  pour  le  nom  de  la  muse,  Mojcra,  peut-être  parce  qu'il  a  été 
laconisé  ;  mais  on  lit  chezPindare  MoTja  ;  le  texte  de  Bacchylide  a  9  fois 
Mo\)(jx,  une  fois  McTo-a.  Au  féminin  du  participe  présent,  on  ne  lit  jamais 
chez  les  lyriques  çspovTa  à  la  manière  d'Argos  ou  de  Gortyne,  œspœaa 
(ç£p(.3/;a)  à  la  manière  de  Sparte  ;  mais  le  type  oipc.iy^,  qui  est  lesbien,  se 
trouve  chez  Alcman,  chez  Simonide,  chez  Pindare,  chez  Bacchylide.  On 
lit  même  à  la  3^  personne  du  pluriel  le  type  ziipy.ui  chez  Ibycus  et  quel- 
quefois chez  Pindare,  en  regard  de  oépov-t  qui  est  la  forme  ordinaire  ;  Bac- 
chylide, moins  dorien  encore,  n'a  çépovxt  que  d'une  manière  sporadique, 
et  çfps'jcri  est  sa  forme  ordinaire.  Sans  doute,  dans  tous  ces  cas,  la  métri- 
que n'enseigne  rien  ;  mais  il  est  invraisemblable  que  des  formes  aussi  sin- 
gulières que  çspc'.Ta  ou  <^ico'.v.  ne  reposent  pas  sur  une  tradition  authen- 
tique. On  est  amené  à  se  demander  si  ce  ne  seraient  pas  des  restes  des 
modèles  lesbiens  de  la  lyrique  chorale  de  type  dorien,  à  moins  qu'il  n'y 
ait  là  quelque  fait  dorien  dialectal  sur  lequel  on  n'avait  d'ailleurs  aucune 
donnée.  —  Les  formes  de  Pindare  comme  çasvvô;  prouvent  moins,  parce 
qu'elles  peuvent  être  empruntées  à  la  langue  —  ou  plutôt  à  l'ortho- 
graphe —  épique. 

On  ne  peut  déterminer  si  c'est  aux  vieux  modèles  lyriques  éoliens  ou  à 
la  langue  épique  que  la  lyrique  chorale  doit  le  génitif  en  -o'.o  des  thèmes 
en  -0-,  qui  se  lit  plus  de  quarante  fois  chez  Pindare  et  i3  fois  chez  Bac- 
chylide. Bacchylide  n'emploie  guère  ces  formes  que  dans  les  épithètes  de 
caractère  homérique,  comme  ^-x^u^dr/oïc  Ax-oj;,  ou  dans  des  passages  de 
ton  tout  à  fait  relevé.  D'une  manière  générale,  les  éolismes  de  la  langue 
épique  ont  sans  doute  aidé  à  conserver  ceux  de  la  lyrique  ;  mais  il  serait 
téméraire  d'affirmer  que  des  formes  comme  le  génitif  en  -o-.o  soient  prises 
à  la  langue  de  l'épopée,  aussi  longtemps  qu'on  n'aura  aucun  moyen  de 
déterminer  quelle  a  pu  être  l'influence  de  la  vieille  lyrique  éolienne  sur  la 
lyrique  chorale  «  dorienne  ». 

Rien  donc  de  plus  composite  que  la  langue  de  la  lyrique  chorale. 

Le  vocabulaire  est  particulièrement  artificiel.  Le  mot  propre  est  autant 
que  possible  évité  ;  on  va  jusqu'à  fabriquer  des  formes  pour  éviter  le  terme 
courant.  Ainsi  le  mot  y.f,p  est  sûrement  ancien  ;  son  -q  représente  un  ancien 
è  dont  il  subsiste  des  représentants  en  sanskrit,  en  vieux  prussien  et  en 


LA    LYRIQUE    CHORALE  l5l 

arménien  ;  or,  sur  le  modèle  de  la  correspondance  attique  -^o  =:  homé- 
rique (f)ixp,  on  a  fabriqué  une  forme  -/.sap,  qui  n'a  jamais  dû  avoir  d'exis- 
tence dans  aucune  langue  parlée,  mais  qu'emploient  des  auteurs  comme 
Pindare,  Bacchylide  et  les  tragiques  d'Athènes. 

L'abondance  des  composés  est  extrême.  Pindare  commence  en  ces 
termes  la  IX*  Pythique  : 

êôiXo)  yjxXy.xGTZ'.^x  riuôtovixav 

TsAsa^xpaTY]  y^xpixeGG'.  Y^ywvsTv 
cX8tov  avopa  âiw^îx- 

TTOv  (JT£çava)[;.a  Kjpavaç  ' 
xàv  6  yociziziç  àvei^oaçapâycûv  kv. 

Ilx}do'j  xoXtîwv  tuûTc  Aaxoioaç 
apizxi  ,  è'veixé  t£  ^puacw 

xapSévcv  àYpoTÉpav  âî- 

9pw,  TÔOt  vtv  TuoXuij.r^Xou 
xal  TToXuxapTCOTaxaç 

6^y.£  BÉazotvav  yBo'fôq 
pt^av  aTreipo-j  xpuav  eù- 

•(^paxov  OaXXciaav  oaeïv. 
uTcéSexTo  o'  àpY'jpoTreC'  'AajpoSiTa 
Aa}aov  ^eTvov  9co5[j.âTa)V 
hyétùv  IçaTïTcijiva  yspl  y.ojça. 

Cette  fréquence  des  composés  tient  sans  doute  à  l'influence  de  la  langue 
religieuse  :  ce  sont  avant  tout  les  noms  de  dieux,  de  héros  et  de  ce  qui 
leur  touche  qui  sont  ainsi  environnés  d'épithètes  composées.  Et  c'est  aussi 
un  procédé  de  la  langue  religieuse  que  celui  qui  consiste  à  désigner  les 
êtres  et  les  choses  par  des  périphrases  ou  des  termes  substitués,  comme 
AxToi^xçOU  AaX'.ov  ^ôTvov. 

Dans  une  langue  qui  n'est  proprement  celle  d'aucune  localité  ni  d'au- 
cune époque  déterminée,  il  est  malaisé  de  dire  ce  que  l'on  pourrait  quali- 
fier de  yXwTTa'.  :  le  vocabulaire  est  un  mélange  de  termes  panhelléniques, 
de  termes  doriens  généraux,  de  vieux  mots  qui  n'avaient  sans  doute  cours 
qu'en  poésie.  Mais  le  départ  entre  ces  éléments  ne  peut  se  faire  avec  sûreté. 
Soit  par  exemple  un  morceau  du  péan  V  de  Pindare  : 

l-q'.z  Aa)a'  "AtcoXXov" 
Aaxéoç  £v9a  \).e  xxX^eq 
eù;x£V£T  S£^aaO£  ^i6(<)  0£paTrcvTa 

•ÛSA£T£pOV    X£Xa$£VVa 

CUV  [j'.sXiyap'jt  xat- 
«vcç  xyxy.Xioq  o\x<sx. 


l52  LANGUES    DES    POETES    LYRIQUES 

Il  est  possible  que  le  mot  qj.çi,  apparenté  à  gotique  saggs  «  chant  », 
siggwan  «  chanter  »  (allemand  sang,  singen),  soit  un  vieux  terme  de  la 
langue  religieuse  :  la  forme  est  correcte,  mais  le  verbe  correspondant,  con- 
servé en  germanique,  n'existe  plus  nulle  part  en  grec.  Il  est  visible  aussi 
que  xeXa^evvô;  est  une  épithète  homérique  ;  on  notera  seulement  que,  dans 
le  texte  traditionnel  des  poèmes  homériques,  elle  est  écrite  à  la  manière 
ionienne  xeXaoeivôçj  simple  différence  orthographique,  puisque  le  texte 
homérique  originel  ne  notant  pas  les  consonnes  géminées  et  ne  distinguant 
pas  £  long  de  z  bref,  avait  y.sXa^svo;.  Le  mot  GepaTîoiv  a  aussi  une  couleur 
épique  et  sans  doute  religieuse. 

Le  meilleur  moyen  de  se  faire  une  idée  de  la  langue  de  la  lyrique  cho- 
rale est  peut-être  encore  de  lire  la  parodie  qu'en  a  faite  Aristophane,  dans 
les  Oiseaux,  v.  904  et  suiv.  Tout  s'y  trouve,  les  composés  longs  et  solen- 
nels :  vsçeXoxcxy.uYuv,  ]j.zXiyXMG!jii)^  ;  les  ordres  de  mots  forcés,  comme 
xeaTç  sv  ujj.vwv  àoioaTç,  les  omissions  de  l'article  : 

«/.Xï'^ç  0'  iox  aTToXàç  aveu  }(itwvoç, 

les  citations  homériques,  avec  des  mots  peu  usuels  et  des  formes  gramma- 
ticales préhistoriques  : 

'  Moudàwv  GspaTCwv  0Tpr,pbç 
xaxà  TGV  'O[r/]pov, 

les  formations  non  at tiques  :  y.vt'c-ïcp  (l'attique  dit  :  xtictt^ç),  les  mots  non 
ioniens-attiques  :  TréTCaxai  au  lieu  de  xsxr^xai,  les  formes  dialectales  étran- 
gères à  l'ionien-attique  :  l'infinitif  o6ij,cV,  le  datif  pluriel  vop.âôsca'.,  l'adjectif 
possessif  TÎoç,  les  formes  non  contractées  :  àcioaïç,  èTrswv.  C'étaient  autant 
d'étrangetés  cherchées  et  voulues,  qui  s'écartaient  à  dessein  de  l'usage  cou- 
rant —  le  poète  lyrique  mendiant  mis  en  scène  par  Aristophane  demande 
à  son  interlocuteur  s'il  a  compris  — ,  mais  dont  la  plupart  se  ramenaient 
à  la  langue  ordinaire  par  quelques  transpositions  simples  et  que  tout 
homme  un  peu  cultivé  faisait  aisément  :  l'auditoire  du  poète  a  tout 
compris. 

Mais,  à  l'époque  d'Aristophane,  on  ne  se  rendait  plus  compte  des  ori- 
gines religieuses  des  particularités  de  langue  de  la  lyrique  chorale  ;  on  n'y 
voyait  plus  que  des  procédés  techniques,  trop  usés  pour  faire  grande  im- 
pression, et  qui,  dénués  de  leur  raison  d'être  religieuse  et  usés  par  des 
répétitions  multiples,  ne  pouvaient  que  sembler  puérils.  Même  le  renou- 
veau qu'elle  avait  reçu  de  la  tragédie  était  épuisé  ;  le  chœur  n'est  plus 
dans  la  tragédie  d'Euripide,  humaine  et  pleine  de  rhétorique,  qu'un  élé- 
ment accessoire,  qu'on  pourrait  souvent  enlever  sans  dommage  essentiel. 
Et  un  jour  est  venu  oij,  seuls,  les  raffinements  musicaux  d'un  Timothée 
ont  prêté  à  la  grande  lyrique  un  intérêt. 


CHAPITRE  VIII 
LA  LANGUE  DE  LA  TRAGÉDIE  ATTIQUE 


La  tragédie  attique  s'est  développée  dans  des  cérémonies  religieuses ^ 
les  fêtes  de  printemps  de  Dionysos,  et  elle  est  toujours  restée  à  Athènes 
iine  partie  d'une  fête  religieuse.  Les  masques  que  comporte  l'exécution 
Dût  pu  devenir  avec  le  temps  un  procédé  artistique  ;  ils  proviennent 
"^  issurément  d'un  usage  religieux  :  l'emploi  de  masques  de  ce  genre  dans 
les  cérémonies  religieuses  complexes  se  retrouve  chez  des  peuples  divers 
le  toutes  régions. 

Le  théâtre  grec  est  à  l'air  libre,  adossé  à  une  colline  ;  le  paysage  qu'on 
■n  découvre  est  étendu,  et  la  mer  en  forme  souvent  le  dernier  plan.  Les 
gradins  sont  nombreux,  et  le  public  se  compose  d'une  grande  partie  des 
itoyens  de  la  cité.  De  pareilles  conditions  exigent  de  l'œuvre  représentée 
me  forte  stylisation,  qui  était  conforme  aux  habitudes  des  Grecs  et  aux 
endances  générales  de  leur  art. 

Eschyle,  mort  vers  ^b&  av.  J.-C.,  était  un  maître  de  chœurs  de  pro- 
ession.  Il  a  créé  la  tragédie  —  et  d'autres  sans  doute  avec  lui  —  en  déve- 
oppant  le  rôle  du  récitant,  de  V b-Kov.pix-fiq  qui  parle  et  ne  se  borne  pas  à 
chanter.  La  tragédie  s'est  ainsi  composée  de  plusieurs  parties  :  des  chœurs, 
;hantés  et  dansés,  des  soli  chantés  et  du  parlé. 

Le  chœur,  qui  a  été  d'abord  l'élément  essentiel  et  qui  est  toujours 
esté,  au  moins  en  apparence,  un  élément  important,  est  écrit  dans  la 
angue  ordinaire  de  la  lyrique  chorale,  avec  des  atténuations,  et  naturelle- 
nent  sous  une  influence  de  l'attique.  L'a  non  ionien-attique  y  est  employé 
égulièrement. 

Les  mètres  employés  dans  le  dialogue  appartiennent  au  type  iambico- 
rochaïque,  et  ceci  fait  déjà  prévoir  que  la  langue  sera  proche  du  parler 
irdinaire.  Le  fond  en  est  en  effet  purement  attique.  Sauf  les  licences 
l'usage  en  poésie,  et  qui  sont  employées  discrètement,  la  grammaire  est 


l54  LA    LANGUE    DE    LA    TRAGÉDIE    ATTIQUE 

toute  attique.  La  répartition  de  à  et  de  -q  est  celle  de  l'attique,  non  celle 
de  rionien.  Mais,  par  quelques  traits,  la  langue  se  distingue  de  l'attique 
courant  ;  les  modèles  poétiques  étaient  venus  d'Ionie,  oii  la  civilisation 
s'est  développée  bien  avant  Athènes,  et  les  poètes,  pour  donner  à  leur 
œuvre  un  aspect  littéraire.^  gardent  des  ionismes  comme  le  fait  d'ailleurs 
aussi  un  prosateur  tel  que  Thucydide. 

A.  en  juger  parles  anciennes  inscriptions,  par  Platon  et  par  Aristophane, 
le  nombre  duel  était  employé  à  Athènes  avec  rigueur  jusqu'à  une  date 
postérieure  à  celle  où  a  écrit  Euripide.  Or,  si  les  poètes  tragiques  l'em- 
ploient parfois,  ils  se  servent  ailleurs  du  pluriel  quand  il  est  question  de 
deux  personnes  ou  de  deux  choses,  et  ceci  dans  des  cas  oîi  la  langue  cou- 
rante aurait  recouru  au  duel.  C'est  que  le  duel,  maintenu  par  la  langue 
d'Athènes  qui  était  l'une  des  plus  conservatrices  de  la  Grèce  à  bien  des 
égards,  et  aussi  par  beaucoup  de  parlers  de  la  Grèce  continentale, 
n'existait  pas  chez  les  poètes  ioniens,  qui  ont  fourni  aux  tragiques  les 
premiers  modèles  de  leurs  vers  iambico-trochaïques.  En  évitant  partielle- 
ment le  duel,  usuel  dans  le  parler  courant  de  leurs  concitoyens,  les  poètes 
donnaient  à  leurs  écrits  un  aspect  littéraire. 

On  prononçait  à  Athènes  tt  ce  qui  était  ca  en  ionien,  irpâ-Tco,  au  lieu 
de  l'ionien  Tcpajcrw,  et  pp  ce  qui  était  ps  en  ionien  et  chez  la  plupart  des 
Grecs,  app-^jv,  et  non  y.ptrr,'t.  Les  poètes  attiques  —  et  aussi  la  prose  tendue  de 
Thucydide  —  ont  gardé  les  graphies  ce:  et  p  j.  Ce  ne  sont  pas  des  archaïsmes  ; 
l'usage  de  tt  et  de  pp  existait  à  l'époque  où  les  poètes  écrivaient  ij<j  et  ps  : 
Thucydide,  qui  écrit  toujours  pc,  a  écrit  oÉppi?  «  couvercle  de  cuir  »  le 
mot  qui  a  été  autrefois  oipaiç,  comme  le  montre  l'étymologie,  mais  qu'il 
n'avait  pas  rencontré  chez  des  écrivains  ioniens  et  qu'il  a  employé  par 
suite  sous  forme  attique.  Il  y  a  peut-être  même  des  hyperionismes  :  on  lit 
chez  Euripide  -Kupaôç,  au  lieu  de  Tujppôç,  qui  paraît  être  la  seule  forme  pos- 
sible ;  jamais  sans  doute  il  n'y  a  eu  de  Tîjp::o;  ;  si  l'hyperionisme  n'est  pas 
le  fait  d'un  philologue  ou  d'un  copiste  —  ce  qui  est  assurément  possible 
— ,  il  montrerait  le  procédé  employé  pour  donner  à  la  langue  attique  de  la 
tragédie  un  vernis  ionien. 

Les  poètes  tragiques  évitent  un  parfait  attique,  comme  lôpaxa,  et  pré- 
fèrent la  vieille  forme  ctmt^x.  Ils  empruntent  aux  poètes  ioniens  des  formes 
comme  le  génitif  oopô;  de  Bipj  ou  le  ou  ionien  de  oojpaTo?,  alors  que  la 
prose  attique  ne  connaît  que  oipatoç.  La  forme  QprJ.c,  du  nom  de  la  Thrace 
avec  •/]  après  p,  ordinaire  chez  eux,  devait  être  imposée  par  une  tradition 
poétique,  car  on  la  trouve  même  chez  Pindare. 

C'est  cette  stylisation  ionienne  qui  a  fait  dire  aux  anciens  que  le  vieil 
attique  est  pareil  à  l'ionien  :  t-/]v  apyjxiy.^  'A-:6(Ba  \nv.pi.:;  -ay.q  ïyojGx^i  o'.atfo- 
pxq  xapà   t-J;v    'laoa,   d'après  Denys  d'Halicarnasse,   et  t'/)V  [j.h  'laoa  ttj 


VOCABULAIRE  DE  LA  TRAGÉDIE  l55 

Mais,  si  l'aspect  phonétique  de  la  langue  et  les  formes  grammaticales 
sont  attiques,  avec  quelques  licences,  quelques  archaïsmes  et  des  notations 
ioniennes  systématiques,  le  vocabulaire  a  un  caractère  beaucoup  plus  arti- 
ficiel. C'est  par  les  mots  employés  que  le  dialogue  de  la  tragédie  attique 
«st  «  poétique  ».  Gomme  le  dit  Eschyle  dans  les  Grenouilles  d'Aristophane: 

Pas  plus  que  dans  la  poésie  iambico-trochaïque  des  Ioniens,  les  composés 
n'abondent.  Mais  les  mots  employés  ne  sont  en  notable  partie  pas  ceux 
de  tous  les  jours,  et  pour  donner  au  vocabulaire  un  aspect  étrange  et 
noble  on  recourt  à  plusieurs  procédés.  En  voici  quelques-uns. 

Là  où  l'attique  usuel  emploie  des  verbes  précédés  de  préverbes,  les  tra- 
giques emploient  volontiers  le  simple,  et  inversement.  Ils  écrivent  par 
exemple  ôvtqjzw  au  lieu  de  7,7.raf)vy]7/.w,  et,  quand  Aristophane  parodie 
Euripide,  Thesni.  865  ou  Acharn.  898/4,  il  recourt  à  OvfjTxw  sans  xata- ; 
l'usage  de  ôvv^a/.w  seul  était  ionien  et  se  retrouve  chez  Hippocrate.  Les 
tragiques  concordent  avec  Hérodote  dans  l'emploi  de  alvsoj,  àvTàw,  sÇoixai, 
^[/.at,  cXXu[j.i  au  lieu  des  formes  attiques  ordinaires  kizoiv,ui,  àzav-w,  xaôl- 
Ço[ji.at,  •m^-q\).'j.i.  âzGA),j!;,'..  En  revanche,  c'est  un  véritable  procédé  que 
l'emploi  par  Sophocle  de  ix-  dans  i/.sjAaaaw,  ây.ri^[j.aivo),  h.r.ç>Qxi[j.u)^  â^e- 
r,zùyo\).oL<.,  etc.  Ces  procédés  fournissaient  des  mots  distincts  de  ceux  du 
parler  courant,  donc  expressifs  et  non  familiers,  et  qui  néanmoins  se 
comprenaient  sans  difficulté  et  convenaient  au  dialogue. 

On  recourt  souvent  à  des  mots  voisins  des  mots  attiques,  mais  autres  : 
ch:r{z(jdÇ).,  iy%cq,  r^â-px^  £t;j.a,  cîyyoq,  au  lieu  de  al-Aqrq-,  è'-/6oa,  Tcatptç,  î'[j,aTtov, 
à^ycTov.  L'existence  de  aié^M  et  de  aii^avov;  permettait  à  l'auditeur  de 
comprendre  un  mot  a-iacç  «couronne».  On  trouve  de  même  [-KTz^vqq 
(qui  est  homérique)  au  lieu  de  (■ârsj;,  vzoyixéq  au  lieu  de  véoç,  à-iz6Ti.[).oq 
au  lieu  de  axtij-oç,  etc.  Il  s'agit  toujours  d'éviter  le  mot  usuel,  mais  en 
restant  intelligible.  Au  lieu  de  vaJT-^r,  on  dira  vauTiXo^,  qui  est  ionien,  ou 
va'j6a--^ç.  Pour  éviter  ■/.■jSzprqrqq^  on  forgera  sur  7îpj;xva,  d'après  le  modèle 
de  7ipa)pâTr,ç,  un  mot  r.p'j[j.rQ-r,q.  On  remplace  [j:r,~r,p  par  r,  Ts-Aoûaa  et 
y.lt'kYh  par  b[iiG-z>.ç,oq.  H  y  a  ainsi  dans  le  vocabulaire  des  tragiques  des 
composés  qui  sont  moins  des  épithètes  d'ornement,  comme  dans  l'épopée 
ou  la  lyrique  chorale,  que  des  synonymes,  des  manières  de  périphrases, 

La  tragédie  emprunte  à  l'ionien  une  part  de  son  vocabulaire.  Etant 
donné  que  l'attique  et  l'ionien  sont  des  dialectes  parents,  il  n'est  pas  facile 
de  démêler  ce  qui,  chez  les  tragiques,  appartient  à  un  vieux  fonds  ionien- 
attique,  conservé  à  Athènes  à  date  ancienne  et  disparu  à  une  époque  posté- 
rieure, de  ce  qui  était  ionien  et  qui  n'existe  dans  la  littérature  athénienne 
que  sous  l'influence  de  la  littérature  ionienne.  Mais  les  exemples  suivants 


l56  LA    LANGUE    DE    LA    TRAGÉDIE    ATTIQUE 

semblent  sûrs.  La  tragédie  se  sert  de  -/.sTvo?,  -/.ôTOev,  alors  que  la  prose  a 
seulement  èxsTvoç,  sy.sTôev  ;  et  c'est  si  bien  un  trait  ionien  qu'Aristophane 
faisant  parler  un  Ionien,  Paix  ^'S,  lui  prête  aussitôt  xçivoç-  Le  motîcTcpsw 
«  je  m'informe  »  n'est  ni  homérique,  ni  attique  :  1'  «  histoire  »  est  une 
création  de  l'Ionie  ;  mais  il  est  fréquent  chez  Hérodote  et  chez  les  tragi- 
ques. Le  nom  de  la  «  dot  »  est  r.poi'c,  en  attique  ;  les  tragiques  évitent  ce 
terme  juridique  et  empruntent  à  l'ionien  çîovy],  qui  n'est  pas  un  mot 
homérique.  Le  verbe  à'.axw  est  chez  Hérodote,  chez  Pindare,  chez  les 
tragiques  et  chez  Platon  dans  un  passage  poétique  ÇProt.  021  a);  il  sert 
de  substitut  poétique  au  mot  courant  à^aviÇo).  Au  lieu  de  6'/;p£Jw,  les  tra- 
giques emploient  l'ionien  à^peua)  ;  si  le  mot  se  retrouve  chez  Xénophon, 
cela  prouve  seulement  que,  comme  on  le  sait  en  effet,  le  vocabulaire  de 
Xénophon  n'est  pas  purement  attique.  Le  mot  aaôv  qui,  à  Athènes,  signi-  ;i 
fiait  «  éternité  »  est  employé  par  les  tragiques  au  sens  ionien  de  «vie».    | 

Les  emprunts,  très  nombreux,  du  vocabulaire  des  tragiques  au  voca- 
bulaire ionien  ont  eu  cette  conséquence  singulière  que  certains  mots  de  la 
tragédie  n'existent  pas  dans  la  prose  proprement  atticjue,  mais  se  retrouvent 
dans  la  xow/)  :  le  vocabulaire  de  la  -/.oirq.  constitué  en  grande  partie  en 
Asie  Mineure,  renferme  en  effet  beaucoup  de  termes  ioniens.  Un  verbe 
comme  izavaiÉXAd)  se  lit  chez  Hérodote,  chez  les  tragiques  d'Athènes  et 
dans  les  textes  en  -/.c'-vy;. 

Mais,  à  l'époque  des  tragiques,  la  civilisation  de  l'Ionie  n'était  pas  la 
seule  ;  une  autre  civilisation  hellénique,  de  langue  surtout  dorienne,  s'était 
développée  à  l'Occident,  en  Italie  et  en  Sicile  ;  on  n'en  connaît  guère  la 
littérature,  sauf  quelques  débris  de  comédies  et  des  idylles  de  Théocrite. 
Mais  la  langue  de  la  civilisation  sicilienne  a  fourni  des  mots  aux  tragiques 
d'Athènes.  Certains  de  ces  mots,  comme -piJ.^pîÇi  ont  un  caractère  tech-  | 
nique  ;  mais  on  notera  aussi  l'adjectif  càpcq  (Homère  n'a  que  oYjpov,  I 
adverbe),  -A'jvâyiq  et  ^uvâyia  (les  mots  atticjues  sont  /.'jvy)Y£TY;ç,  xuvr,Ycffiov),  | 
-Kooàvô;,  TCcp-a(,  hT.y.o6ç  et  oTrawv.  Un  bon  exemple  est  celui  dexucoç.  avec 
un  u  bref,  au  sens  de  Aoiospîa  ;  ■/.■jo^Çm  «je  blâme  »  est  attesté  chez  Epi- 
charme  ;  par  ailleurs,  on  ne  connaît  que  xjooç  avec  û  et  en  un  tout  autre 
sens.  —  L'influence  homérique,  qui  a  souvent  facilité  l'entrée  de  mots 
ioniens,  a  aidé  aussi  à  l'entrée  des  mots  occidentaux.  Le  verbe  sucw,  en 
regard  de  l'attique  courant  -/.aOcjcw,  est  souvent  chez  Homère,  mais  il  se 
lit  aussi  chez  Epicharme,  hors  de  toute  infkience  savante.  L'aoriste  [xoXsTv, 
qui  est  chez  Homère,  a  peut-être  pénétré  chez  les  tragiques  surtout  parce 
qu'il  était  connu  des  Athéniens  comme  un  terme  employé  dans  les  parlers 
voisins  :  Aristophane  le  prête  à  un  Lacédémonien  : 

Lys.  984  lîj.oAov  à~o  '^T.y.p-x:. 

et  il  s'en  sert  ailleurs  en  parodiant  la  tragédie  (Lys.  7^3  ;  Chev.  21-26).    | 


VOCABULAIRE  DE  LA  TRAGÉDIE  167 

A  la  tragédie  athénienne  viennent  aboutir  tous  les  genres  de  la  poésie 
grecque  ancienne  :  la  lyrique  populaire  ionienne  et  la  lyrique  religieuse 
dorienne  s'y  fondent  en  un  spectacle  unique.  Ces  deux  influences  s'unis- 
sent dans  un  attique  fortement  stylisé.  La  littérature  d'Athènes  reprend 
les  créations  antérieures  en  leur  donnant  une  forme  nouvelle  ;  et  ce  n'est 
pas  seulement  la  culture  d'Athènes,  c'est  une  culture  hellénique,  de  type 
athénien,  comportant  des  éléments  venus  de  tous  les  Hellènes  et  destinée 
en  quelque  mesure  à  tous  les  Hellènes.  Athènes,  cité  impériale,  n'a  pas 
une  littérature  purement  régionale  ;  elle  hérite  de  toutes  les  acquisitions 
déjà  faites,  et,  tout  en  étant  fortement  locales,  les  œuvres  poétiques  qui  lui 
sont  destinées  ont  déjà,  au  moins  dans  leur  vocabulaire,  un  caractère 
interdialectal. 

La  tragédie  d'Athènes  ne  fait  du  reste  que  présenter,  avec  une  évidence 
particulière,  un  trait  commun  de  toutes  les  langues  littéraires  examinées 
ici.  Déjà  la  langue  de  la  lyrique  chorale,  d'oii  est  sortie  la  tragédie,  était 
faite  pour  des  cités  de  parîers  différents.  Toutes  les  langues  poétiques 
ont  été,  à  des  degrés  divers,  des  langues  communes,  et,  par  suite,  des 
langues  composites.  Toutes  ont  de  quelque  manière  contribué  à  préparer 
une  langue  générale  des  Hellènes.  Mais  ce  n'est  pas  la  littérature,  ce  n'est 
pas  la  poésie,  ce  sont  les  besoins  politiques,  économiques  et  intellectuels, 
et  les  événements  historiques  qui  ont  déterminé  l'avènement  d'une  /.owt^. 
Et  c'est  dans  les  textes  en  prose  qu'on  en  voit  le  mieux  la  préparation. 


CHAPITRE  X 
LA  PROSE  IONIENNE 


Les  Grecs  de  dialecte  éolien  ont  créé  les  grandes  langues  poétiques^ 
celle  de  l'épopée,  qui  a  été  ionisée,  et  celle  de  la  lyrique  chorale,  qui  a 
été  dorisée,  et,  à  défaut  de  textes  éoliens  de  ces  deux  grands  genres  litté- 
raires, on  connaît  leur  lyrique  familière.  Il  n'apparaît  pas  qu'ils  aient  eu 
une  prose.  La  prose  littéraire  semble  être  une  création  des  Ioniens. 

La  civilisation  grecque  doit  assurément  aux  Grecs  de  dialecte  arcado- 
cypriote  ou  de  dialecte  éolien.  Mais  au  moment  oiî,  grâce  à  des  textes 
écrits  et  à  des  monuments  conservés,  s'ouvre  l'histoire  de  la  Grèce,  ce 
sont  les  Ioniens  qui  partout  sont  les  initiateurs  et  qui  mènent  le  mouve- 
ment de  la  civilisation.  Les  plus  anciens  monuments  de  Delphes  appar- 
tiennent à  l'art  ionien.  Et  ce  sont  des  Ioniens  qui  représentent  à  l'étranger 
la  civilisation  grecque  :  l'architecture  perse  se  développe  sous  l'influence 
ionienne  ;  le  médecin  de  Darius  est  ionien  ;  le  nom  des  Ioniens,  yauna  en 
perse  —  et  par  suite  dans  tout  l'Orient  depuis  les  Achéménides  —  sert 
à  désigner  tous  les  Hellènes.  Agents  principaux  des  alTaires  commerciales, 
inventeurs,  savants  et  artistes,  les  Ioniens  sont,  au  moins  depuis  le  vn' 
siècle,  les  Hellènes  par  excellence  au  regard  de  l'étranger. 

Aussi  les  Ioniens  ont-ils  été  les  premiers  à  se  donner  une  langue  com- 
mune. On  a  vu  que,  malgré  les  difiérences  de  parler  signalées  par  Héro- 
dote, toutes  les  cités  de  la  dodécapole  ionienne  d'Asie  Mineure  ont  une 
seule  et  même  langue  ofTicielle,  sans  différenciation  locale  appréciable. 
Chaque  ville  avait  ses  particularités  propres  ;  mais  ces  particularités  étaient 
réservées  à  l'usage  familier.  Dès  qu'on  s'adressait  à  la  communauté,  on 
employait  —  ou  l'on  s'efforçait  d'employer  —  la  langue  commune  de  tous 
les  Ioniens  d'Asie  Mineure,  et  l'on  y  a  si  bien  réussi  que,  sans  le  témoi- 
gnage d'Hérodote,  on  ne  soupçonnerait  pour  ainsi  dire  pas  l'existence  de 
traits  particuliers  aux  parlers  locaux  et  qu'on  ne  sait  ni  quelle  en  était 


EMPRUNTS    A    l'iONIEX  iBQi 

l'importance  ni  en  quoi  ils  consistaient.  Cet  ionien  officiel  est  la  première 
v.z'.rq  qu'ait  connue  la  Grèce,  une  xc.v/^  limitée  à  une  région  déterminée, 
mais  à  une  région  qui  a  eu  sur  le  reste  de  la  nation  une  influence  déci- 
sive. L'ionien  officiel  est  une  xo^vr,  parce  qu'il  est  une  langue  de  civilisa- 
tion. 

On  peut  mesurer  l'action  des  Ioniens  par  l'extension  qu'a  prise  leur 
alphabet.  De  même  qu'elles  écrivaient  leur  parler  propre,  les  diverses 
cités  de  la  Grèce  en  dehors  de  l'Ionie  d'Asie  Mineure  ont  eu  aussi  d'abord 
leurs  alphabets  propres.  Ces  alphabets  se  sont  maintenus  plus  ou  moins 
longtemps,  notamment  en  Italie,  et  l'on  sait  que  les  alphabets  de  l'Italie 
reposent  sur  des  alphabets  locaux  de  type  occidental,  où  le  y  valait  ks 
(notre  .r),  et  non  pas  kh,  comme  en  ionien.  Mais  dès  le  début  du  iv** 
siècle,  l'alphabet  ionien  remplace  partout  les  alphabets  locaux  :  à  Athènes 
dès  [\o?>  av.  J.-G,,  en  Béotie  vers  870,  etc.  Cette  substitution  de  l'alphabet 
ionien  aux  anciens  types  obscurcit  l'étude  des  parlers  locaux  :  elle  a 
donné  à  la  graphie  de  tous  ces  parlers  un  aspect  ionien. 

Il  est  probable  que  les  parlers  non  ioniens  ont  emprunté  à  une  langue 
de  civilisation  aussi  fortement  constituée  beaucoup  de  mots.  Mais  on  n'a 
guère  le  moyen  de  déterminer  quels  sont  ces  emprunts,  parce  que  les 
Grecs  avaient  le  sentiment  des  transpositions  à  faire  pour  passer  d'un  dia- 
lecte à  un  autre  et  que  les  mots  ioniens  ont  subi  les  adaptations  néces- 
saires. C'est  seulement  dans  quelques  cas  particuliers  qu'on  entrevoit  cette 
influence  ionienne,  qui  n'a  pu  manquer  d'être  grande.  Par  exemple,  la 
forme  ypc^w  est  attestée  en  assez  de  parlers  et  en  des  parlers  assez  éloi- 
gnés les  uns  des  autres  et  assez  divers  pour  qu'on  ait  lieu  de  croire  qu'elle 
est  la  forme  proprement  occidentale  ;  néanmoins  la  forme  ionienne-altique 
Ypz^o)  se  rencontre  de  bonne  heure  vm  peu  partout,  dans  les  textes  doriens 
comme  dans  tous  les  autres.  Il  est  impossible  d'expliquer  la  variété  des 
formes  du  nom  de  la  «  paix  »  dans  les  parlers  grecs  autrement  que  par 
des  emprunts  à  l'ionien,  plus  ou  moins  adaptés  au  parler  local  :  la  forme 
ionienne  ûpqir^  a  été  empruntée  partout;  l'attique  a  ûpqrq  (noté  EPHNH 
sur  les  anciennes  inscriptions,  et  où  par  suite  z<.  est  la  notation  de 
Vi  long,  et  non  de  la  diphtongue  ancienne  st)  ;  le  delphique  £ip-/;va  a 
simplement  reçu  la  flexion  occidentale  et  reproduit  par  ailleurs  la 
forme  ionienne  ;  ailleurs,  Ve  long  fermé,  et  peut-être  légèrement  diph- 
tongue en  ei,  de  l'ionien,  a  été  remplacé  par  i,  et  l'on  a  tpr^va  en  Crète, 
ipr^va  et  ips'.va  en  Thessalie  ;  ailleurs  enfin,  le  mot  a  subi  une  adaptation 
plus  complète  et  se  présente  sous  l'aspect  i^x^ix,  en  arcadien,  en  béotien, 
en  laconien.  Mais  il  est  exceptionnel  que  l'emprunt  se  trahisse  par  une 
pareille  incohérence  des  formes,  et  l'on  ne  saurait  mettre  en  évidence 
la  part,  sûrement  importante,  du  vocabulaire  ionien  dans  le  vocabulaire 
des  parlers  locaux  appartenant  à  d'autres   groupes  dialectaux.   La  date 


l60  LA    PROSE    IONIENNE 

tardive  de  la  plupart  des  inscriptions  dialectales  ne  permet  du  reste  pa: 
de  décider  le  plus  souvent  si  un  mot  sans  doute  emprunté  l'a  été  à  l'io- 1 
nien  ou  à  la  /.ciw^  ionienne-attique.  Par  exemple  Oéwpc:  en  éoliei 
d'Asie,  OEO'jpoç  en  thessalien  sont  des  emprunts  ;  car  la  vieille  forme  arca 
dienne  et  occidentale  qui  répond  à  l'ionien-attique  6sa)pè;  est  fjsâpcç,  etl( 
béotien  a  ôiawpta  ;  mais  les  inscriptions  éoliennes  et  thessaliennes  sur  les 
quelles  on  lit  Ocwpcc,  Osoup^ç  sont  de  l'époque  où  dominait  la  y.z'.r^^  ionienne 
attique  et  ne  permettent  aucune  décision. 

La  plus  ancienne  tradition  écrite  de  la  Grèce,  celle  des  vainqueur 
d'Olympie,  ne  remonte  pas  au  delà  de  776  av.  J.-C,  et,  pour  l'Ionie,  i 
ne  subsiste  rien  de  précis  avant  le  vu''  siècle.  La  succession  des  archonte 
d'Athènes  commence  en  683  av.  J.-C,  et  l'on  voit  par  la  nsA'.-e-a  d'Aris 
tote  qu'il  existait  des  documents  écrits  sur  l'Athènes  du  vii*^  siècle.  A  plu: 
forte  raison,  il  a  dû  y  avoir  des  chroniques  en  lonie  d'Asie  à  la  même  date 
Les  FcvsxAoY''''''  d'Hécatée  de  Milet,  au  vi''  siècle,  sont  le  plus  ancien  ou 
vrage  historique  auquel  on  puisse  attribuer  un  caractère  littéraire.  Anaxi 
mandre  est  un  peu  plus  ancien  ;  Heraclite  est  contemporain  d'Hécatéi 
vers  5oo  av.  J.-C.  Les  ouvrages  ioniens  conservés  appartiennent  à  uni 
période  011  déjà  la  littérature  se  développait  à  Athènes  :  Hérodote  meur 
vers  429  et  Hippocrate  vers  /ioo,  alors  qu'Antiphon  meurt  vers  du  e 
Thucydide  après  /io3.  Des  auteurs  non  ioniens  ont  souvent  recouru  à  1. 
xoivi]  ionienne  :  Antiochos  de  Syracuse,  vers  /i20,  a  écrit  sa  chroniqui 
sicilienne  en  ionien,  et  de  même  Hellanikos  de  Lesbos  vers  409  a  rédigé  ei 
ionien  ses  ouvrages  historiques.  Hippocrate  est  de  l'île  dorienne  de  Ces 
et  il  est  mort  en  Thessalie,  après  avoir  pratiqué  la  médecine  dans  l 
Grèce  du  Nord.  Sans  doute  il  y  a  eu  dans  la  Grande  Grèce,  en  Italie,  un 
prose  scientifique  dorienne  qui  a  servi  à  l'école  pythagoricienne,  et  don 
Archimède  a  sans  doute  recueilli  la  tradition,  mais  on  en  connaît  peu  d 
chose,  et  elle  ne  semble  pas  avoir  beaucoup  servi  en  dehors  d'un  peti 
groupe  de  savants  spéciaux.  Sans  doute  aussi  les  quelques  pages  de 
AaXî^eiç  indiquent  qu'il  y  a  eu  quelque  part  un  essai  de  prose  littérair 
dorienne,  sans  doute  imitée  de  la  prose  ionienne,  et  qui  n'en  diffère  qu 
par  des  détails  de  forme.  La  seule  prose  qui  se  soit  largement  répandu 
en  Grèce  avant  la  prose  attique  est  la  prose  ionienne,  de  même  que  1 
seule  langue  officielle  commune  à  une  grande  région  a  été  la  xc'.vy;  de  1 
dodécapole  ionienne  d'Asie-Mineure. 

Les  faits  attestés  ne  permettent  de  se  représenter  ni  comment  s'e^ 
constituée  cette  prose,  ni  en  quels  rapports  elle  se  trouve  avec  la  langu 
parlée,  dont  on  ne  sait  rien.  Le  trait  le  plus  frappant  est  que,  pour  1 
thème  de  l'interrogatif-indéfini,  la  langue  officielle  emploie  l'helléniqu 
commun  tîo-  et  la  prose  littéraire  la  forme  xo-,  qui  est  propre  à  une  parti 
de  l'ionien  d'Asie  et  que  celui-ci  doit  peut-être  à  un  reste  d'éolien.  Il  sembl 


CARACTÈRE    DE    LA    PROSE    IONIENNE  l6l 

que  par  là  la  prose  littéraire  soit  plus  près  de  la  langue  courante  —  et 
plus  locale,  moins  panhellénique  —  que  ne  l'est  la  langue  officielle.  Les 
deux  langues  sont  du  reste  très  pareilles  l'une  à  l'autre.  Et  ce  n'est  pas 
un  hasard  qu'il  y  ait  une  prose  littéraire  dans  le  même  domaine  linguis- 
tique où  il  y  a  une  langue  officielle  commune  et  où  sans  doute  il  y  a  eu  une 
kngue  courante  commune  pour  les  relations  entre  cités. 

Les  témoignages  des  philologues  postérieurs  n'ont  guère  de  valeur  pour 
fixer  le  caractère  de  la  plus  ancienne  prose  ionienne.  Quand  par  exemple 
on  dit  que  Anaximandre  se  servait  de  termes  poétiques,  ceci  peut  s'expli- 
quer par  le  fait  que  le  texte  étant  ancien  renfermait  nombre  de  mots  qui 
sont  ensuite  sortis  de  l'usage  courant  et  se  rencontrent  seulement  chez  les 
poètes.  La  phrase  d'Aristote,  Tîctïj-riy.Y;  r^p^zq  iyv/e-o  r,  Xé^'.ç,  olov  f/  Topylo'j, 
se  rapporte  aux  orateurs,  et  à  un  orateur  qui  est  plus  attique  qu'ionien, 
malgré  ses  origines.  Le  témoignage  le  plus  précis  et  le  plus  vraisem- 
blable est  celui  de  Denys  d'Halicarnasse  qui  qualifie  la  langue  des  an- 
ciennes chroniques  ioniennes  de  c-ac-^  y.xl  xo'.vr,v,  y.aôapàv  y.al  gjvto[j,cv. 
Tout  le  monde  est  d'accord  que  la  littérature  médicale  est  écrite  purement 
en  ionien  :   '^Itck :v.pi.xr,q  ...  «xpâxw  tyj  'lâot  ypYjxa'.. 

Hérodote  passe  pour  avoir  subi  plus  que  tout  autre  l'influence  de  la 
poésie  :  il  mêle  à  l'ionien  des  formes  poétiques  :  a'j[j.\jhyzt.  a'jfJ;v  ty] 
zo'.Y]Ta^  ;  il  est  le  plus  homérique,  b[j:qpivMzxxcq,  de  tous.  Or,  sauf  cer- 
taines concordances  de  vocabulaire,  on  voit  mal  en  quoi  consiste  cet  ho- 
mérisme.  La  langue  d'Hérodote  est  simple.  Peu  de  composés,  peu  de  mots 
qu'on  puisse  vraiment  appeler  des  yXio-cTa'..  Autant  qu'on  en  puisse  juger 
sans  disposer  de  termes  de  comparaison  positifs,  la  langue  d'Hérodote  ne 
semble  pas  artificielle.  Cet  ionien  n'était  peut-être  pas  très  pur;  car  Héro- 
dote, né  dans  une  ville  où  l'ionien  dominait  depuis  peu  de  temps,  a  beau- 
coup voyagé  ;  il  a  vécu  à  Athènes  et  a  subi  l'influence  des  sophistes. 
L'auteur  qui  se  trouve  représenter  aujourd'hui  la  prose  ionienne  a  écrit 
sans  doute  un  ionien  international. 

D'autre  part,  le  texte  d'Hérodote  n'est  pas  transmis  d'une  manière 
telle  que  le  détail  des  formes  puisse  passer  pour  sûr.  L'ouvrage  a  passé 
par  les  mains  de  copistes  sans  doute  en  grande  partie  athéniens  ou  du 
moins  de  langue  attique  ;  des  éditeurs  ont  dû  travailler  à  y  rétablir  le  type 
ionien  ;  et  l'on  ignore  dans  quelle  mesure  ces  philologues  antiques  ont 
procédé  suivant  des  principes  a  priori  et  dans  quelle  mesure  ils  s'ap- 
puyaient sur  de  vieux  exemplaires  vraiment  ioniens.  En  aucun  cas,  on  ne 
saurait  affirmer  que  tel  ou  tel  détail  des  manuscrits  du  texte  remonte  à 
Hérodote  lui-même. 

Il  y  a  dans  ce  texte  des  incohérences  sur  lesquelles  il  est  impossible  de 
prendre  parti.  Par  exemple  on  y  lit  tantôt  ttcXît-/);  et  tantôt  T.o\:T,rr,ç  ;  les 
dérivés  sont  de  tcoaîty)?  ;  TuoXtTtxôç,  roXtTôtv]  ;  la  même  incohérence  se  trouve 
A.  Meillet.  Il 


l62  LA    PROSE    IONIENNE 

dans  les  poèmes  homériques  où  on  lit  une  fois  r.z'/d-qx-qq  et  plusieurs  fois* 
'Ko'kivr]:;  ;  l'hésitation  entre  les  deux  formes  est  ancienne  :  Tattique  a  %oKi- 
TY]ç,  mais  une  vieille  inscription  métrique  d'Athènes  offre  la  forme,  mani- 
festement non  attique,  izokirfiyoq^  qui  a  son  correspondant  chez  Pindare^ 
xoXiào)^oç,  et  en  laconien  iroXuyo;  ;  et  TCoXiaiâç  est  attesté  chez  Pindare, 
en  Cretois  et  en  arcadien.  Hérodote  a  sans  doute  choisi  entre  TzzXiiqq  et- 
r:o\vr{ZTiç  ',  mais  on  ne  sait  quel  choix  il  a  fait. 

Une  graphie  telle  que  o'jvcjj.a,  cjvô[xaTa  fait  penser  à  Homère  ;  mais,  si 
Homère  a  employé  à  volonté  la  première  brève  d'une  série  de  trois  brèves- 
com.me  longue  dans  le  vers,  c'est  sans  doute  que  le  rythme  quantitatif  de 
la  langue  y  prêtait,  en  allongeant  en  quelque  mesure  la  première  des- 
brèves de  la  série,  et  il  est  probable  que  I'cd  de  oùv6[ji.aT3{  au  lieu  de  ovôixa-a 
avait  une  base  dans  la  prononciation. 

Le  texte  hésite  entre  aU(,  comme  chez  Homère,  et  àst  comme  en  attique; 
il  est  rare  que  les  manuscrits  s'accordent  à  donner  àsi  comme  il  arrive  11, 
79,  et  l'on  a  en  général  atei  dans  l'une  des  deux  familles  de  manuscrits, 
ou  au  moins  dans  un  manuscrit,  ainsi  H,  53  ;  on  est  tenté  de  conclure  de 
là  que  aîei  est  bien  la  forme  d'Hérodote,  et  ôiti  une  atticisation  non  corri- 
gée ;  mais  la  preuve  est  fragile. 

Une  des  deux  familles  de  manuscrits  a  des  optatifs  de  type  izoïoiri,  comme 
l'attique  ;  l'autre  a  r.oioX  ;  mais  le  type  xc.oir,  se  trouve  en  ionien  et  même 
chez  Homère,  et  il  est  hasardeux  de  décider  lequel  a  employé  Hérodote. 

En  somme,  le  détail  des  formes  que  présentent  les  textes  en  prose 
ionienne  est  souvent  incertain. 

Mais  un  fait  est  sûr  :  il  y  a  eu  une  prose  littéraire  ionienne,  dont  la 
langue  concorde  à  peu  près  avec  celle  de  la  langue  officielle  des  inscriptions 
de  la  dodécapole  ionienne  d'Asie-Mineure  et  avec  celle  de  la  lyrique  familière 
d'Archiloque  et  de  ses  successeurs.  Ça  été  presque  la  seule  prose  grecque 
avant  la  prose  attique.  On  jugera  de  l'importance  qu'elle  a  prise  par  la 
difficulté  qu'a  eue  la  prose  des  Athéniens  à  devenir  vraiment  attique. 


CHAPITRE  X 
LA  PROSE  ATTIQUE 


L'histoire  d'Hérodote  est  écrite  en  ionien.  Mais  la  cité  dont  elle  célèbre 
les  hauts  faits  est  Athènes  ;  l'empire  dont  elle  justifie  en  quelque  sorte 
l'existence  est  l'empire  athénien.  A  la  date  où  écrit  Hérodote,  l'Ionie  d'Asie 
Mineure  a  depuis  longtemps  déjà  perdu  son  indépendance  ;  elle  n'est 
qu'une  satrapie  de  l'empire  perse  acliéménide.  Le  rôle  de  l'île  d'Eubée, 
qui  à  une  date  ancienne  avait  été  grand,  se  termine  dès  le  vi^  siècle  av 
J.-G.  ;  Chalcis  et  Erétrie  ont  été  parmi  les  cités  qui  ont  fondé  le  plus  de 
colonies;  mais  à  partir  du  vi'  siècle,  leur  importance  commerciale  se  réduit 
à  peu  de  chose,  et  elles  ne  comptent  presque  plus  dans  la  politique  inter- 
nationale de  la  Grèce.  Si  au  v*  siècle  on  continue  à  employer  l'ionien  pour 
écrire  des  livres  d'histoire  et  de  médecine  ou  de  philosophie,  ce  n'est 
qu'une  survivance  de  la  période  de  prospérité  de  l'Ionie. 

Fiers  de  leurs  succès,  devenus  les  maîtres  de  l'Ionie,  dans  la  mesure  où 
les  îles  avaient  échappé  à  la  conquête  perse,  ayant  mis  sous  leur  domina- 
tion les  cités  ioniennes  de  la  côte  de  ïhrace,  partageant  au  milieu  du  v® 
siècle  l'hégémonie  sur  la  Grèce  continentale  avec  Sparte,  les  Athéniens  se 
créent  une  littérature  dans  leur  propre  parler,  et  des  genres  littéraires 
nouveaux  naissent  à  Athènes.  Le  dialogue  de  la  tragédie  est  écrit,  on  l'a 
vu,  dans  une  langue  sur  laquelle  les  modèles  ioniens  exercent  une  grande 
influence,  mais  qui  pourtant  est  de  l'attique,  dont  la  grammaire  au  moins 
est  purement  allique.  La  comédie  d'Aristophane  est  en  atlique  pur.  Et 
surtout  la  rhétorique,  qui  a  été  la  nouveauté  décisive  du  v*^  siècle,  a  pris 
sa  forme  définitive  à  Athènes  :  instrument  de  la  démocratie,  la  rhétorique 
devait  se  développer  surtout  dans  l'Athènes  du  v*  siècle,  qui  est  la  capi- 
tale des  démocraties  helléniques.  Au  v"  siècle,  la  littérature  qui  jusque-là 
avait  été  surtout,  comme  toute  la  civilisation,  l'œuvre  de  la  Grèce  colo- 
niale, prend  pied  dans  la  Grèce  continentale  ;   et  c'est  Athènes  qui  lui 


l64  LA    PROSE    ATTIQUE 

fournit  sa  langue.  L'autre  ville  impériale  delà  Grèce  continentale,  Sparte, 
n'a  développé  ni  science,  ni  art,  ni  littérature,  et  Athènes  n'a  trouvé  en 
elle  une  concurrente  qu'en  politique. 

Pour  la  rhétorique  comme  pour  tout  le  reste,  l'œuvre  de  la  Sicile  est 
inconnue  ;  tout  a  disparu,  et  les  noms  même  des  rhéteurs  n'ont  pas  été 
transmis.  On  sait  cependant  qu'il  y  a  eu  une  rhétorique  dans  la  grande 
ville  de  Sicile,  à  Syracuse,  dont  le  parler  était  dorien,  mais  dont  la  popu- 
lation mêlée  a  échappé  de  bonne  heure  au  gouvernement  de  l'aristocratie. 
Et  l'un  des  grands  professeurs  de  rhétorique  d'Athènes,  Gorgias,  venait 
d'une  cité  ionienne  de  Sicile,  voisine  de  Syracuse,  Leontium.  L'autre 
grand  professeur  de  rhétorique  d'Athènes,  Thrasymaque,  était  aussi  un 
étranger,  venu  de  Chalcédoine.  Le  plus  attique  peut-être  des  orateurs 
attiques,  Lysias,  n'était  pas  citoyen  athénien  ;  ses  discours  ont  été  écrits 
pour  être  prononcés  par  d'autres.  Ce  n'est  pas  un  hasard,  comme  ce  n'est 
pas  un  hasard  que  les  fondateurs  de  la  rhétorique  athénienne  ne  viennent 
pas  de  rionie  asiatique,  qui  avait  déjà  sa  y.o'.vrj  et  ne  pouvait  songer  à 
échanger  contre  un  parler  encore  inculte  une  langue  littéraire  formée, 
assouplie  par  un  long  usage,  ennoblie  par  le  parti  qu'en  avaient  tiré  tant 
de  poètes  et  d'écrivains. 

Au  début  du  v*  siècle  av.  J.-C.,  l'attique  n'était  pas  seulement  une 
langue  littérairement  inculte.  C'était  un  parler  de  type  archaïque,  l'un  de 
ceux  oii  l'évolution  des  formes  grammaticales  avait  été  le  moins  rapide. 
Beaucoup  de  particularités  anciennes  que  l'ionien  avait  éliminées  ou  était 
en  train  d'éliminer  étaient  encore  courantes  à  Athènes.  Le  nombre  duel, 
dont  l'ionien  n'avait  plus  trace  dès  les  plus  anciens  textes,  est  d'usage 
régulier  dans  les  anciennes  inscriptions  d'Athènes  et  encore  chez  des  auteurs 
comme  Aristophane  et  Platon.  Une  flexion  étrange,  comme  celle  de  oloa, 
o!a6a,  o!cs,  ïj;j.£v,  Tais,  t'aaat,  biov,  s'y  est  perpétuée,  alors  que  l'ionien  a 
déjà  une  2"  personne  du  singulier  clSaç,  et  au  pluriel  cïûa;j.£v,  c'Coxxz.  Le 
contraste  entre  £GrjZ.a,  è'6r//.aç,  £'Oy]/.c  au  singulier  et  à'9£[;.£v,  sGôte,  £9£<7av, 
£9£Tcv,  èOs-r^v  au  pluriel  et  au  duel  est  régulièrement  maintenu,  alors  que 
l'ionien  admet  i^■i•^A^xv>.  L'attique  emploie  couramment  le  vieil  aoriste 
£6((i)v  en  regard  de  Çw,  tandis  que  l'ionien  d'Hérodote  et  d'Hippocrate 
a  déjà  èSt'waa  et  ïÇr^nx.  Le  futur  A-(^'];o[j.ai,  indépendant  de  }va[j-6âva),  se 
maintient  en  attique  tandis  que  des  inscriptions  ioniennes  ont  \y.<i^o'^y.<., 
avec  le  vocalisme  a  de  Xaijiavw,  fkoLSc^,  et  que  le  texte  d'Hérodote  a 
'kâ\).'iio\xoi.i  avec  la  nasale  du  présent.  L'attique  a  conservé  la  flexion  com- 
pliquée de  ■KÔXiq,  •7:cA£(i)ç,  r.bXeiq,  etc.,  alors  que  l'ionien  d'Hérodote  ne 
connaît  plus  que  la  flexion  simplifiée  ^iXiiç,  TzàXieq,  etc.  Quoique  connu 
à  une  date  plus  tardive,  l'attique  renferme  plus  de  formes  de  t;ype  ancien 
que  l'ionien.  Et  ceci  se  conçoit  aisément:  l'ionien  a  évolué  vite  parce 
qu'il  était  la  langue  d'une  population  très  mêlée  et  très  active  ;  l'attique  au 


LA    RHÉTORIQUE  l65 

contraire  est  resté  jusqu'au  y^  siècle  le  parler  local  d'une  région  isolée,  qui 
n'attirait  guère  les  étrangers  et  où  la  population,  de  caractère  surtout 
rural,  a  été  longtemps  relativement  pure  de  tout  mélange. 

Aussi  n'a-t-on  pas  osé  dès  l'abord  écrire  l'attique  avec  son  type  local. 
Les  tragiques,  on  l'a  vu,  ont  gardé  le  -77-  et  le  -pj-ioniens  au  lieu  de  -tt- 
et  de -pp-  attiques,  et  Thucydide  a  fait  de  même.  Pour  Gorgias,  on  est 
mal  fixé  ;  les  manuscrits  flottent  entre  -jcj-  et  ----,  et  d'ailleurs  leur 
autorité  est  médiocre. 

A  en  juger  par  les  spécimens  qu'on  en  possède,  le  style  de  Gorgias  est 
plein  d'artifices  puérils  de  professeur  de  rhétorique  qui  exagère  ses  effets, 
mais  sa  langue  est  d'un  type  courant.  En  voici  par  exemple  un  morceau 
connu  et  bien  caractéristique  :  tl  yxp  aTc-^v  toi;  àwpàai  xoÙToiq  wv  Set 
àvâpàdc  TCpcsc'ïva'.  ;  ti  ce  v.x'.  -Kp^aY^v  wv  cj  BsT  Trpousïva'.  ;  èÎTriTv  §uva([;.Y)v  a 
^oùXo[jai.  [3c'jXc(|j.'/)v  0'  a  oiX,  XaOô^v  [xàv  T-r;v  Oeiav  V£;j.s-'.v,  ç'jy<ov  Se  tov 
âv6po)-iviv  çôcvcv. 

Antiphon,  mort  vers  4i  i?  maintient  le  gi  ionien  et  en  somme  presque 
panhellénique,  comme  Thucydide,  et  n'admet  pas  encore  le  tt  local 
d'Athènes.  Mais  on  a  constaté  entre  le  style  des  discours  judiciaires  et 
celui  des  Tétralogies,  qui  sont  des  exercices  de  rhétorique,  certaines 
différences.  Le  vocabulaire  des  tétralogies  est  plus  ionisant.  On  a  ainsi  : 


Tétralogies. 

àTCSACY'/jOYJV 

§pav 


Style  judiciaire. 

à7i£Acy/jadt[r/jv 

l'ffTe,  î'ffafft 

Tupàajctv 


Les  tétralogies  renferment  des  mots  comme  [j.-.aîvetv,  \jÂxtj[j.!x  et  d'assez 
nombreux   composés   comme   tSapuoa'.ixsvta,   a/tAo6ij-:Y)ç,    oucTcpayta,   àvaTrox- 

piTWÇ. 

La  rhétorique  n'a  pu  manquer  d'exercer  ainsi  une  action  sur  le  voca- 
bulaire des  gens  cultivés  qui  sont  passés  par  cette  école,  et  par  là  sur  le 
vocabulaire  attique  en  général.  Elle  a  dû  introduire  des  mots  ioniens  ou 
en  répandre  l'usage,  donner  à  certains  vocables  des  valeurs  spéciales, 
étendre  l'emploi  de  composés,  non  pas  poétiques,  mais  servant  à  exprimer 
des  notions  morales.  Dans  un  fragment  conservé  des  \x'.-:xkf,z,  Aristo- 
phane raille  le  mot  xa)w/,àY^Ota,  qui  repose  sur  un  adjectif  usuel,  mais 
qui  est  un  dérivé  savant,  dû  sans  doute  aux  écoles  de  rhéteurs. 

La  rhétorique  a  contribué  à  développer  un  vocabulaire  abstrait  capable 
de  servir  à  tous  les  Hellènes. 

Plus  la  rhétorique  entrant  dans  l'usage  se  séparait  de  l'école  pour  servir 


l66  LA    PROSE    ATTIQUE 

dans  les  débats  politiques  et  judiciaires,  et  plus  elle  devait  se  rapprocher 
du  parler  courant.  Les  orateurs  en  viennent  donc  à  employer  le  tt  et  le 
pp  attiques.  Les  discours  de  Lysias,  destinés  à  être  prononcés  par  des 
membres  de  la  bourgeoisie  athénienne,  qui  devaient  pour  paraître  sincères 
ne  pas  faire  montre  de  talents  rhétoriques,  se  rapprochent  de  la  langue 
ordinaire.  Le  vocabulaire  est  familier  par  endroits  ;  ainsi  le  mot  -^X-Oisç, 
qui  ailleurs  signifie  «  vain  » ,  est  introduit  par  Lysias  au  sens  attique  de 
«sot,  niais»  :  L   lo  è-fM  z'j'^i-o-i  ÛTrw-TîJsa,  auJ  sjtwç  -riX'MMq  o'.s/E(;xr,v. 

Toutefois  le  discours  public  comporte  toujours  une  certaine  tension  de 
forme,  et  l'on  s'y  tient  éloigné  de  ce  qui  paraîtrait  trop  familier.  Les  ora- 
teurs n'ont  pas  admis  le  nombre  duel  d'une  manière  constante  et  régu- 
lière, sans  doute  parce  qu'il  n'appartenait  pas  assez  au  style  littéraire  et 
qu'il  était  trop  une  particularité  de  la  langue  courante  d'Athènes,  incon- 
nue à  l'ionien  littéraire.  Il  y  a  de  l'apparat  dans  le  discours  public  même 
le  plus  simple,  même  tenu  par  un  homme  peu  lettré. 

Mais  à  côté  de  la  rhétorique  et  contre  elle,  il  s'est  développé  à  Athènes 
une  philosophie  de  type  moral,  et  non  scientifique  comme  la  philosophie 
ionienne,  celle  de  l'école  socratique.  Cette  philosophie  était  enseignée 
moins  par  des  discours  en  règle,  par  des  leçons  composées,  que  par  des 
conversations  et  des  discussions.  Le  genre  littéraire,  original  et  nouveau, 
auquel  elle  a  conduit  est  celui  du  dialogue  qui  est  représenté  par  les  dialogues 
de  Platon  et  de  Xénophon. 

Platon  avait  une  forte  culture  poétique,  et,  dès  que  le  ton  de  son  expo- 
sition s'élève,  il  lui  arrive  d'employer  des  mots  poétiques  ;  son  vocabulaire 
se  rapproche  alors  de  celui  des  tragiques.  Mais,  dans  l'ensemble,  il  s'ef- 
force de  reproduire  le  ton  de  la  conversation  des  hommes  cultivés  d'Athènes; 
il  écrit  des  dialogues  qui  doivent  être  naturels,  et  sa  langue  concorde  en 
effet  avec  celle  des  inscriptions  et  avec  celle  des  poètes  comiques  athéniens. 
Le  texte  de  Platon  est  l'un  des  mieux  conservés  de  l'antiquité.  Les  formes 
qu'offrent  les  manuscrits  concordent  dans  l'ensemble  avec  celles  des  in- 
scriptions attiques  gravées  à  l'époque  de  l'auteur  ;  les  fragments  conservés 
par  des  papyrus  antiques  retrouvés  en  Egypte  ont  d'autre  part  confirmé  la 
correction  du  texte  fourni  par  les  manuscrits  byzantins.  Or,  on  a  ici  le 
cas  rare  d'œuvres  littéraires  qui  donnent  une  idée  exacte  de  la  langue 
courante  des  milieux  cultivés  de  l'époque  de  l'auteur.  Ainsi  Platon  use 
couramment  du  nombre  duel,  comme  les  inscriptions  de  son  temps.  Il 
écrit  en  véritable  attique,  et  non  plus  en  attique  ionisé,  comme  Thucydide. 

La  langue  de  Xénophon  est  moins  pure.  Xénophon  a  passé,  on  le  sait, 
la  plus  grande  partie  de  sa  vie  hors  d'Athènes,  et  son  vocabulaire  s'en 
ressent.  Autant  qu'on  en  puisse  juger  par  les  textes,  dont  l'état  de  conser- 
vation n'est  pas  comparable  à  celui  des  ouvrages  de  Platon,  il  n'emploie 
le  duel  que  d'une  manière  inconstante,  parce  qu'il  est  moins  près  de  la 


LA    PROSE    FAMILIÈRE  167 

langue  ordinaire  d'Athènes  et  qu'il  a  plus  subi  l'influence  de  parlers  où  le 
duel  avait  déjà  disparu,  comme  en  ionien.  Certains  détails  sont  frappants. 
Voici  par  exemple  comment  Xénophon  se  comporte  vis-à-vis  du  groupe 
de  Gspa--  :  le  vieux  mot  %ipx<li  qui  est  encore  employé  par  les  tragiques 
d'Athènes,  sans  doute  en  qualité  d'archaïsme,  de  Y^w-xa,  a  fourni  les 
dérivés  6cpâ-wv,  Ospâzaiva,  et  surtout  le  verbe  Ôspaxeùu)  ;  et  suivant  une 
tendance  commune  à  toutes  les  langues  indo-européennes,  c'est  du  verbe 
6£px-£Jw  qu'on  tire  le  dérivé  qui  remplace  l'ancien  Oipa-l;,  trop  simple,  de 
flexion  trop  peu  normale,  et  même  6£px-wv,  dont  la  flexion  est  à  peu  près 
normale,  mais  dont  la  formation  n'était  plus  transparente  ;  on  a  obtenu 
ainsi  le  dérivé  ionien-attique  ôcpa^suri^ç,  qu'on  lit  par  exemple  chez 
Platon  et  chez  Xénophon  lui-même  ;  mais  Xénophon  recourt  une  fois  dans 
la  Cyropédie  à  un  dérivé  qui  n'est  ni  ionien  ni  attique,  BspaTuejt/^p.  Ainsi 
par  son  vocabulaire  comme  par  sa  vie,  Xénophon  appartient  à  l'époque 
hellénistique  ;  il  annonce  la  v.oirr,. 

Chez  les  orateurs  et  chez  les  écrivains  de  style  oratoire,  il  s'est  déve- 
loppé un  style  périodique  savant.  Mais  les  éléments  grammaticaux  de  la 
période  sont  empruntés  à  la  grammaire  normale  de  l'attique,  et  la  langue 
littéraire  est  restée,  durant  toute  la  période  classique  de  la  littérature 
athénienne,  en  contact  avec  le  développement  de  la  langue  courante  :  la 
façon  dont  Démosthène  emploie  le  nombre  duel  est  précisément  ce  qui 
annonce  la  disparition  prochaine  de  ce  nombre  en  attique.  Ce  n'est  que 
plus  tard  —  et  hors  d'Athènes  —  que  la  prose  attique  ou  atticisante  est 
devenue  artificielle. 

Qu'il  s'agisse  de  la  langue  tendue  des  orateurs  ou  de  la  langue  plus 
familière  de  Platon,  c'est  toujours  du  parler  des  classes  supérieures 
d'Athènes  et  des  hommes  cultivés,  du  parler  officiel  et  pour  ainsi  dire 
idéal  de  la  cité,  que  les  textes  littéraires  conservés  donnent  une  idée. 
Comme  ces  textes  sont  nombreux  et  variés,  qu'ils  sont  du  reste  accom- 
pagnés d'une  foule  de  documents  épigraphiques,  on  peut  dire  que  le  parler 
attique  des  y''-vi*'  siècles  est  bien  connu.  C'est  le  seul  parler  grec  dont  on 
ait  une  connaissance,  sinon  complète,  du  moins  assez  large  pour  que  le 
linguiste  se  représente  entièrement  ce  qu'il  était.  Sur  les  autres  parlers  on 
n'a  que  des  aperçus,  relativement  abondants  et  précis  pour  l'ionien,  par- 
tiels pour  le  reste. 

A  côté  des  classes  supérieures,  à  côté  de  l'aristocratie  et  de  la  bourgeoi- 
sie cultivée  qui  formaient  un  groupe  peu  nombreux,  il  y  a  eu  à  Athènes 
comme  dans  toutes  les  grandes  villes  d'affaires  une  population  d'esclaves, 
d'affranchis,  de  citoyens  étrangers,  de  barbares,  et  aussi  de  citoyens 
pauvres  et  peu  instruits  ou  de  ruraux,  dont  la  langue  a  dû  différer  plus  oa 
moins  de  la  norme  idéale  attestée  par  les  inscriptions,  par  les  orateurs  et 
par  Platon.  On  en  entrevoit  quelques  particularités  par  de  brèves  inscrip- 


l68  '  LA    PROSE    ATTIQUE 

tions  que  des  potiers  ont  gravées  sur  des  vases  et  par  des  tabulae  defixionîs. 
Ces  textes  relativement  populaires  présentent  des  mots  non  attiques,  comme 
par  exemple  au  présent  Si'oy);j.i  au  lieu  de  l'attique  Séo).  Mais  les  données 
qu'on  possède  laissent  seulement  soupçonner  l'existence  de  manières  popu- 
laires de  parler,  qui  ont  dû  d'ailleurs  être  diverses  suivant  l'origine  des 
gens  ;  elles  ne  donnent  pas  le  moyen  de  les  décrire.  Le  seul  attique  dont 
on  ait  une  connaissance  précise  est  l'attique  normal,  celui  dont  les  inscrip- 
tions officielles  et  les  œuvres  d'écrivains  comme  Platon,  d'orateurs 
comme  Lysias  et  Démosthène,  de  poètes  comiques  comme  Aristophane 
permettent  de  donner  une  description  sensiblement  complète. 

A  l'époque  des  orateurs  attiques,  de  Platon  et  des  philosophes  du  groupe 
socratique,  cette  prose  attique  est  la  seule  qui  s'écrive  en  Grèce,  ou  du 
moins  c'est  la  seule  dont  il  subsiste  des  traces.  Elle  domine  la  culture  de 
tous  les  Grecs  et  sert  partout  de  modèle  ;  c'est  la  langue  de  la  conversa- 
tion internationale  et  de  la  culture  générale.  Même  dans  l'histoire,  où 
Fionien  a  longtemps  dominé,  l'attique  s'impose  :  Xénophon,  Théopompe, 
Ephore  écrivent  leurs  histoires  en  attique,  et  non  plus  en  ionien.  La  prose 
attique,  devenue  le  moyen  d'expression  de  la  pensée  grecque  et  assouplie 
de  manière  à  être  le  meilleur  instrument  de  la  civilisation  grecque,  a  pris 
la  place  de  la  prose  ionienne. 


CHAPITRE  XI 
LA  LANGUE  DE  LA  COMÉDIE 


Il  y  a  eu  une  comédie  littéraire  en  Sicile  et  en  Grande  Grèce  avant 
qu'il  y  en  ait  eu  à  Athènes.  Epicharme  est  antérieur  à  Aristophane,  et, 
comme  l'indique  Aristote,  le  mot  opy.[j.oc,  dérivé  de  opav  qui  n'est  pas 
attique,  est  à  Athènes  un  emprunt. 

D'une  manière  générale,  on  est  mal  renseigné  sur  les   choses  de  la 

Grèce  occidentale.   Pas  une  histoire  suivie  de  Sicile  n'est  conservée,  pas 

une  œuvre  littéraire  entière,  du  moins  avant  la  période   hellénistique, 

avant  Théocrite  ou  Archimède,  c'est-à-dire  avant  une  période  oià  la  Sicile, 

tout  en  gardant  ses  parlers  et  sa  langue  littéraire,  fait  partie  du  mouvement 

2[énéral  de  la  civilisation  grecque.   Mais  la  Grande  Grèce  et  la  Sicile  ont 

;u,  dès  le  vi^  siècle,   une  grande  part  au  développement  de  la  culture 

,Tecque.  Il  suffit  d'examiner  une  collection  de  monnaies  pour  se  rendre 

;ompte  qu'il  n'en  est  pas  de  plus  belles  parmi  les  monnaies  grecques  que 

elles  des  cités  siciliennes.  On  n'a  pas  le  moyen  de  se  rendre  compte  de 

e  que  la  tragédie  attique  peut  devoir  à  la  Sicile  ;  seuls  quelques  emprunts 

le  vocabulaire  qu'on  entrevoit  font  conclure  à  une  influence  sicilienne. 

lais  par  les  fragments  du  comique  Epicharme,  on  voit  que  le  type  de  la 

omédieest  déjà  entièrement  arrêté  avec  lui.  Aristote  dit  en  parlant  de  la 

omédie  :  Poét.  p.  i^^Q  b  et  14^48  a  3o  xo  \>.b/  èç,  àpyf,^  èx  S'.xsXfaç  ^XOe, 

wvoà  'A6-(^VY]aiv  Kpôcx-qq  zpwxov  "i^p^sv,  et  kv.  S'.xe)u'aç,  èxîtôsv  yocp  -^v  'KrSyoLp- 

:;  ô  Trc'.rjTfyÇ  xgaXw  T:p6xzpoq  wv  X'.wvi'Sou  y.x'.  Màyv/îToç,  et  Platon  dit  inci- 

emment,  Théét.   162  e  -wv  tcgit^xwv  cl  âV.pot  tyjç  zovqazdiq  iy.xTipoLç,  ■/,(o[j.w- 

'a;  [j.h  ^ErdyapiJ.oq,  -cpaywoia;  3à  "0[j.r,pcç.   La  personnalité  d'Épicharme 

chappe  entièrement  ;  mais  il  a  vécu  au  plus  tard  au  début  du  v"  siècle  ; 

n  peut  se  demander  du  reste  si  ce  poète  —  qui  pour  nous  n'est  guère 

u'un  nom  —  ne  sert  pas  à  résumer  tout  un  genre.  Aristophane,  venu 

^lès,  a  produit  de  427   à   388.  Sophron,   l'auteur  des   mimes,    est  à 


170  LA    LANGGE    DE    LA    COMÉDIE 

peu  près  contemporain  d'Aristophane,   et  plutôt  un   peu  plus   ancien. 

Le  parler  syracusain  dont  se  sert  la  comédie  sicilienne  paraît  avoir  eu, 
comme  on  doit  l'attendre  du  parler  d^une  grande  ville  de  civilisation  à 
population  mêlée,  une  évolution  rapide.  Les  inscriptions  doriennes  de 
Sicile  sont  malheureusement  rares  et  peu  instructives,  et  l'on  ne  connaît 
guère  le  parler  de  Syracuse  que  par  des  œuvres  littéraires,  médiocrement 
transmises,  comme  les  fragments  d'Épicharme,  profondément  altérées 
dans  la  forme,  comme  les  traités  d'Archimède,  tardives  et  brèves,  comme 
les  idylles  de  Théocrite  en  syracusain.  Mais  on  a  sur  des  faits  grammati- 
caux quelques  données  qui  semblent  certaines.  Les  vieux  génitifs  doriens 
de  pronoms  personnels  qj.io,  tio  sont  remplacés  par  des  formes  analo-  ' 
giques  :  k[j.iz:,  zio:.  La  3^  personne  du  pluriel  (F)i!:avTt  de  FcXix  a  donne 
naissance  à  une  flexion  de  (F)'.::t^.'.,  glosé  par  izbTx-j.y.'..  La  3*  personne  di 
pluriel  du  type  s£'./.vJov-!.  a  fait  remplacer  le  type  de  oî{-/.vjij,i  par  ce'.-/.vôoj 
Epicharme  a  oî-avue,  c[j,vu£,  et  Archimède  osty.vûeiv.  Plusieurs  formes  dt 
parfait  ont  passé  à  la  flexion  des  verbes  en  -o)  ;  on  a  ysyaôc'.  et  Treçjy.er 
chez  Epicharme,  àXioSîpwx^t  chez  Sophron,  -z~'j.x/.v.  et  même  un  infiniti 
TUc-ovGiij.ev  chez  Archimède.  Et  il  a  été  créé  un  parfait  zs-^j'/a  sur  Trâj/u 
à  la  place  de  7:iz:vBa.  La  3®  personne  du  pluriel  bm  du  verbe  «  être  »  £ 
servi  pour  la  3"  personne  du  singulier,  sans  doute  par  suite  d'une  confusior 
qu'explique  la  règle  -:à  cwa  -zpiyv.. 

Le  datif  pluriel  en  -east  des  thèmes  consonantiques  n'est  pas  chez  le: 
auteurs  siciliens  une  licence  ou  un  éolisme  ;  il  provient  de  la  langue  cou 
rante.  On  lit  p-'vsss'.  chez  Epicharme,  -:pr/^j.atiÇiv-:£7a'.  chez  Sophron  ;  cett( 
désinence  -ti-i  se  trouve  souvent  dans  la  prose  scientifique  d'Archimède 
et,  dans  l'idylle  où  il  s'est  plu  à  faire  dialoguer  deux  femmes  syracusaine: 
en  leur  parler  local,  Théocrite  n'aurait  pas  écrit  : 

cwp'Ijâsv  o'IçcS'i  ooy.M  toTç  AwpteecŒt 

si  pareille  forme  n'avait  pas  été  courante  à  Syracuse.  On  a  vu  en  effet  qu 
le  datif  pluriel  en  -£-71,  qui  est  éolien,  est  aussi  l'une  des  caractéristiques  di 
groupe  occidental  du  Nord  et  qu'il  se  rencontre  de  plus  dans  le  parle 
dorien  le  plus  voisin  de  ce  groupe,  celui  de  Gorinthe  ;  on  l'a  observé  dan 
les  diverses  colonies  de  Gorinthe  :  à  Corcyre,  à  Epidamnos  (en  lUyrie), 
Akrai  (en  Sicile),  et  c'est  ainsi  qu'on  trouve  -£7a'.  naturellement  à  Syra 
cuse.  Jusque  dans  le  détail  Epicharme  semble  être  resté  fidèle  à  l'usag 
courant  :  à  côté  de  p(v£7!7'.,  il  a  zaj'.  ;  or,  il  semble  bien  que,  dans  des  par 
1ers  occidentaux  oij  -zam  domine  par  ailleurs,  la  vieille  forme  r.xr.  a  sub 
sisté  :  et,  à  Helaisa  en  Sicile,  à  une  date  postérieure,  quand  la  forme  6' 
-o'.q  avait  remplacé  -£77-.,  on  trouve,  à  côté  de  datifs  pluriels  en  -ctç  di 
type  de  '.£po[j.va;j.ovi'.ç,  le  datif  pluriel  t.xgi.,  encore  au  i"  siècle  av.  J.-G. 


COMEDIE    SICILIENNE  l'y! 

La  langue  d'Epicharme  diffère  profondément  de  l'attique,  ainsi  dans  ce 
fragment  9  (Kaibel)  : 

wffTCcpal  7icv/]pa'i  [xxvv.zç 
aï  0'  Lc::ovc[j.ovTX'.  '  yxnXv.x;  [j.wpiç  a;j-  XcVt6y/.'.ov 
àpyûptiv,  ak/.y.'.  et  Xirpav,  Ta\  3'  ièv  •rjiJ.'.Ai'-rpisv 

Il  faut  d'ailleurs  tenir  compte  de  ce  que  les  fragments  conservés,  en 
partie  cités  pour  les  mots  étranges  qu'ils  contiennent,  font  apparaître  le 
vocabulaire  comme   plus  différent  du   vocabulaire  attique  que  ne  ferait 

.<  Tensemble  du  texte. 

I  Rien  n'est  plus  naturel  que  cette  langue  ;  ainsi  le  portrait  fameux  du 
parasite  (fr.  35  Kaibel)  : 

ffUVOÎiTTvéwV  TOÎ  AWVTt,   'Ax'/dGXi  SsT  [J.6V0V, 

xat  Tw  yx  [j:q  Xwvxt,  y.ojBàv  oeX  xaAsTv. 
T'^vel  0£  yx^'.Teq  1    el\j.i  xai  Tuctéoi  ■noXùv 

y{k(s)TX,    '/,X'.   TOV    îatlWVT'  klZXl'filii' 

•Ax'l  Y.X  Tt?  àvTtOV   <^  -'.  ^  Xfi  Tr,V(|)  ).ÉY£IV, 

XY^TCctTa  TCoXXà  xaïaçaYWV,  tïoXX'  qj.zuov 

«::£'.[;/.  '  Xû^vov  0'  C'J}(  c  TZxXq  •fj.oi  (7'j[Aa'£p£i, 
epTuw  0'  oAtaôpaLWV  -:£  /,al  y.atà  a/,d'o? 
ipri[).oq... 

Il  y  a  des  composés  ;  mais  ils  ont  un  caractère  parodique  et  servent  à 
'expression  comique  :  la  comédie  est  un  genre  poétique,  et  elle  utilise  à 
les  fins  comiques  le  procédé  que  la  lyrique  chorale  et  la  tragédie  emploient 
)Our  donner  de  la  noblesse  à  leur  langue  : 

r.   61  -^x  oj7G)s-/]ç  ^o\6n:\q  ypxXxi  x'  èpi6ax(O0£tç. 

r.   67  [j.tyxKoyx7[j.o'/xq  T£  ynx^nxq  y.-Q'/.'zpx'KzkoyiX'j'cpouq  ovou;. 

r-     102  TTOT'.yÔ pi;XOV    TO    Ti[J,3£)^0;    "^^ 

ÛT:oix£)vavspjw5£;. 

Ce  n'est  pas  seulement  pour  l'histoire  de  la  littérature  que  la  perte  de 
i  comédie  sicilienne  est  à  regretter  ;  les  misérables  débris  qui  en  sont 
onservés  montrent  combien  les  œuvres  d'Epicharme  seraient  instructives 
lour  le  linguiste.  Il  y  a  eu  à  Syracuse,  et  sans  doute  d'une  manière  gé- 
érale  en  Sicile,  une  langue  commune  dont  les  fragments  d'Epicharme  et 
e  Sophron,  les  survivances  doriennes  des  textes  très  altérés  des  ouvrages 
cientifiques  d'Archimède  et  les  idylles  doriennes  de  Théocrite  laissent 

I.  ûnovcaî-jOa'."  IÇaTTaTav,  Hcsvch. 


I'J2  LA    LANGUE    DE    LA    COMEDIE 

deviner  des  traits,  mais  ne  permettent  pas  de  restituer  l'ensemble.  Et  cette 
langue  littéraire,  qui  a  été  connue  d'Aristophane,  que  plusieurs  écrivains 
d'Athènes  ont  entendue  à  Syracuse,  a  eu  une  influence  dont  on  n'a  aucur 
moyen  de  déterminer  l'étendue,  mais  qui  sans  doute  a  été  grande. 

De  même  qu'ils  ont  substitué  à  la  prose  ionienne  une  prose  attique,  le; 
Athéniens  ont  substitué  à  la  comédie  sicilienne  une  comédie  attique.  Cai 
la  comédie  emploie  à  Athènes  le  pur  parler  local,  et  la  langue  de  la  ce 
médie  a  suivi  de  près  l'évolution  du  parler  courant  :  la  comparaison  de  1; 
langue  d'Aristophane  et  de  celle  de  Ménandre,  qu'on  peut  maintenan 
faire,  est  le  meilleur  moyen  qu'on  possède  de  se  rendre  compte  des  chan 
gements  notables  qui  se  sont  produits  dans  le  parler  des  gens  cultivé 
d'Athènes  entre  le  v*^  et  le  iii*^  siècle. 

Le  dialogue  d'Aristophane  concorde  bien  en  gros  avec  celui  de  Platon 
La  grammaire  en  est  purement  attique.  Il  faut  au  contraire  se  méfier  de; 
chœurs,  qui  ont  un  caractère  «  poétique  »  et  s'écartent  davantage  de  L 
langue  courante.  Les  composés  sont  abondants,  et  aussi  les  mots  dérivés 
fabriqués  par  le  poète  lui-même  ;  comme  chez  Epicharme,  ils  ont  un  carac 
tère  parodique,  ainsi  dans  les  Guêpes,  /i3o 

ûi.  v'jv  (I)  çjvctxaaTal  cs-^y.s^  c^'jy.apc'.ci, 

ou  dans  les  Acharniens,  696  et  suiv. 

TTcXlT'^Ç   ^p'/JŒTOÇ,   G'J    aTUOUOap^^l'cT/Ç, 
oCktC    i\    CTC'J    XSp    6    XÔXsfJLCÇ,     <7TpaTa)Vl5'/]Ç, 

Q\i  â'è^  OTcu  -£p  5  zôXejj.iç,  [X'.aôap^i'BY);. 

Le  point  de  départ  de  cette  série  de  mots  fabriqués  est  jnn  terme,  déjs 
artificiel,  de  la  langue  de  la  politique,  a-ouoâpyr;;,  que  l'on  avait  créé  poui 
désigner  un  homme  qui  se  pousse  vers  les  honneurs.  —  Du  reste,  ce  qui 
d'une  manière  générale,  rend  difficile  l'utilisation  linguistique  du  vocabu- 
laire d'Aristophane,  c'est  qu'il  est  plein  de  parodies  des  tragiques  et  qu'i 
est  actuellement  impossible  de  déterminer  au  juste  ce  qui  chez  Aristo- 
phane est  parodie  et  ce  qui  est  reproduction  de  l'usage  attique.  Le  mo! 
Xàcry.w  par  exemple  n'est  pas  attique,  et,  si  Aristophane  fait  dire  à  Euripide 
Ti  XsXay.aç  ;  c'est  pour  le  railler. 

L'un  des  traits  curieux  de  la  comédie  d'Aristophane,  c'est  que  le^ 
étrangers  mis  sur  la  scène,  Laconiens,  Mégariens,  Béotiens,  parlent  cha- 
cun leur  parler  local,  et  d'une  manière  qui,  à  en  juger  par  ce  que  l'or 
peut  contrôler,  est  en  gros  conforme  à  l'usage  de  chacun  des  parlers  re- 
produits. A  l'époque  d'Aristophane,  les  citoyens  de  chacune  des  cités  de 
la  Grèce  continentale  se  comprenaient  ainsi  en  employant  chacun  leui 
parler  propre  ;  Aristophane  avait  des  notions  précises  sur  plusieurs  parlers. 


COMÉDIE    ATTIQUE  j„3 

et  son  public  appréciait  ces  reproductions  et  les  comprenait    On  était 
encore  loin  d  une  langue  commune  à  tous  les  Hellènes. 

Mais  au  théâtre  comme  dans  la  prose  littéraire,  l'attique  prend  le  dessus 
sur  tous  les  autres  parlers  grecs.  Après  Epicharme,  on  n'entend  plus  parler 
d  un  théâtre  sicilien.  Au  contraire  la  scène  d'Athènes  est  demeurée  pro- 
ductive jusque  dans  la  période  hellénistique,  et  il  semble  qu'on  se  soit 
mis  partout  a  jouer  les  drames  athéniens.  A  la  différence  de  la  comédie 
ancienne,  qui  ne  s  adresse  qu'à  des  citoyens  d'Athènes,  la  comédie  moyenne 
et  la  comédie  nouvelle  ont  un  caractère  général  et  sont  faites  pour  tous 
les  hommes  cultives.  La  littérature  d'Athènes,  écrite  en  attique  pur,  tend 
a  partir  du  y«  siècle,  à  être  la  littérature  de  toute  la  Grèce.  Sauf  ce  qui 
pouvait  subsister  de  publications  scientifiques  dans  les  cités  doriennes  de 
^icile  et  d  Italie,  et  qui,  à  l'exception  des  œuvres  du  grand  patriote  local 
Archimede  na  guère  laissé  de  traces,  tout  ce  qui  domine  la  vie  intel- 
lectuelle, philosophie,  rhétorique,  théâtre,  a  dès  lors  pour  langue  unique 


CHAPITRE  XII 
LE  STYLE 


La  langue  grecque  a  fourni  aux  écrivains  des  instruments  harmonieux, 
souples  et  forts. 

Le  vocabulaire  grec  renferme  beaucoup  de  mots  empruntés  à  des  langues 
de  civilisation  de  la  région  égéenne.  Mais,  à  la  date  oii  apparaissent  les 
textes,  vieux  mots  indo-européens  et  emprunts  sont  fondus,  et,  au  premier 
abord,  rien  ne  dénonce  les  emprunts.  Le  vocabulaire  offre  ainsi  une  rare 
unité.  A  l'époque  classique,  les  Grecs  n'ont  presque  pas  emprunté.  La 
Sicile,  où  Ton  trouve  des  mots  comme  '/dxpx,  offre  un  peu  plus  d'emprunts 
que  la  Grèce  propre.  Mais  partout  le  vocabulaire  littéraire  est  presque 
exempt  de  mots  étrangers,  et  l'on  n'y  aperçoit  guère  d'influences  étran- 
gères. 

Sans  doute,  la  Grèce  a  subi  l'influence  des  civilisations  voisines  ;  elle 
doit  plus  aux  civilisations  égéenne,  babylonienne,  égyptienne  que  les  écri- 
vains de  l'âge  classique  ne  l'ont  dit  et  même  ne  l'ont  su.  Mais,  au  momeni 
où  ont  été  composées  les  grandes  œuvres  grecques,  toutes  ces  influencer 
étaient  lointaines  ;  ell^s  s'étaient  unies  dans  un  développement  qui  appa- 
raît purement  hellénique  et  où  les  éléments  étrangers,  assimilés,  soni 
méconnaissables. 

Grâce  à  la  liberté  presque  absolue  de  l'ordre  des  mots,  la  phrase  a  une 
souplesse,  dont  on  ne  trouve  nulle  part  ailleurs  l'équivalent  :  l'ordre  dans 
lequel  les  mots  sont  rangés  les  uns  par  rapport  aux  autres  fournit  pour  l'ex- 
pression un  moyen  d'une  délicatesse  unique,  soit  que  les  idées  parallèles 
soient  rendues  par  des  mots  rangés  parallèlement,  soit  qu'on  renverse  l'ordre 
pour  attirer  l'attention  ;  suivant  qu'un  mot  est  mis  au  commencement,  ai 
milieu  ou  à  la  fin  de  la  phrase,  l'effet  varie. 

Le  jeu  des  particules  telles  que  [j.év,  oé,  ye,  etc.  ajoute  d'aulres  res 
sources,  d'un  type  tout  différent,  et  qui  permettent  de  nuancer  l'expressior 


LES    MOTS    ABSTRAITS  l^Sr 

à  rinfini,  en  soulignant  chaque  mot,  chaque  groupe  de  mots,  chaque 
membre  de  phrase,  chaque  phrase,  d'une  manière  particuHère.  Les  parti- 
cules invariables  semées  entre  les  mots  fléchis  marquent  dans  la  phrase 
des  accents  délicats. 

Le  développement  extraordinaire  pris  par  le  participe  et  l'infinitif  a  mis 
à  la  disposition  des  écrivains  des  éléments  intermédiaires  entre  le  nom  et 
le  verbe,  et  a,  par  là,  fourni  d'autres  manières  de  nuancer  l'expression,  de 
varier  les  tours  de  phrases. 

Les  mots  abstraits,  étant  étroitement  associés  aux  verbes,  ont  un  carac- 
tère très  différent  de  celui  des  mots  français  par  lesquels  on  les  traduit  : 
de  par  leur  lien  étroit  avec  TrpzTxw,  les  abstraits  izpoiyit.x  et  -Kpotb-q  sont 
moins  loin  du  sens  verbal  que  le  français  action  :  la  phrase  de  Lysias 
èç  àpyviç  6[aTv  àiravia  ÈTuiSeiço)  xà  7ïpàY;xxTa,  ne  peut  se  traduire  qu'en  recou- 
rant à  un  verbe  :  «  je  vous  indiquerai  tout  ce  qui  s'est  passé  »,  mais 
on  voit  du  premier  coup  que  la  phrase  française,  toute  raide,  ne  rend  en 
rien  l'expression  de  la  phrase  grecque,  avec  son  ordre  de  mots,  et  avec  la 
valeur  particulière  de  ses  mots.  Si  on  lit  chez  Ménandre  {Epitreponles,  v.  g):. 

%pl,X"/]V   TOIjTOU   Tiva 

C"^ToO[jL£V  î'acv 

le  mot  7.ç,ivi]c,  signifie  à  la  fois  «  juge  »  et  «  quelqu'un  qui  décide  »,  et 
s'est  chose  intraduisible  en  français,  où  le  mot  «  juge  »  a  son  sens  fixé 
3t  n'a  de  rapport  avec  un  verbe  que  par  son  dérivé  juger. 

Ce  qui  donne  au  grec  une  grande  part  de  son  charme,  c'est  que  c'est 
une  langue  de  type  indo-européen  archaïque,  et  que,  en  même  temps, 
coûtes  les  ressources  des  langues  abstraites  de  la  civilisation  moderne  s'y 
:onstituent.  L'article,  encore  inconnu  à  Homère,  y  apparaît  en  pleine 
période  historique  ;  il  est,  en  attique,  encore  assez  près  du  vieil  emploi 
iémonstratif  de  c,  r,,  t6  pour  avoir  une  valeur  expressive  forte,  assez 
jvancé  déjà  pour  servir  à  marquer  des  abstractions.  A  trouver  rappro- 
chées la  richesse  expressive  d'une  vieille  langue  indo-européenne  et  la  pré- 
cision, la  netteté  d'une  pensée  abstraite,  déjà  moderne,  à  voir  les  procédés 
ictuels  se  créer  au  milieu  des  complications  d'un  type  archaïque,  sans 
mcun  modèle  étranger,  en  pleine  spontanéité  du  développement,  à  trouver 
les  thèmes  universels  de  la  raison  humaine  sous  la  forme  la  plus  ration- 
lelle  maniée  par  des  hommes  à  la  pensée  originale  qui  se  fabriquent  leur 
3util  linguistique,  on  éprouve  une  jouissance  dont  aucune  langue  contem- 
poraine, si  riche  soit-elle,  ne  donne  l'équivalent. 

Et  cette  langue  n'est  pas  monotone  :  d'Homère  à  Sophocle  et  à  Théocrite, 
l'Hérodote  à  Platon  et  à  Démostbène,  elle  varie  sans  cesse;  c'est  partout 
e  même  fonds  hellénique,  mais  partout  avec  des  traits  distincts. 

Toutefois,  du  jour  où  l'hellénisme  est  apparu  comme  une  culture  faite 


176  LE    STYLE 

pour  l'humanité,  une  langue  a  dû  se  créer  pour  la  représenter.  La  divi- 
sion du  grec  commun  en  parlers  avait  exprimé  la  dispersion  d'une  nation 
qui  était  allée  de  tous  côtés  se  conquérir  des  domaines  nouveaux  à  exploiter, 
mais  qui  n'apportait  pas  une  culture  supérieure.  L'élimination  des  parlers 
locaux  exprime,  sinon  la  réunion  politique,  du  moins  le  progrès  de  la 
culture  et  son  unification.  Cette  culture  était  rationaliste,  et  c'est  une 
prose  qui  la  représente  avant  tout,  la  prose  attique,  héritière  de  la  prose 
ionienne.  D'abord  prose  d'art,  elle  est  dcAenue  bientôt  un  simple  outil 
pour  la  communication  des  idées  et  des  faits.  De  Platon  à  Aristote,  il  y  a 
déjà  loin.  La  xoivtj  devient  nécessaire  quand  l'hellénisme  devient  une  civi- 
lisation. 


TROISIEME  PARTIE 
CONSTITUTION  D'UNE  LANGUE  COMMUNE 


A.  Meillet.  la 


CHAPITRE  I 
DÉFINITION  DE  LA  /.oivr, 


Le  nom  de  y.y.vi,  s'applique  à  plusieurs  notions  différentes. 
,  En  parlant  de  Y.zvrq,  les  anciens  pensaient  le  plus  souvent  à  un  dialecte 
littéraire,  comparable  à  Téolien  des  poètes  de  Lesbos,  au  dorien  des  lyri- 
ques, à  l'ionien,  à  l'attique  ;  c'était  pour  eux  le  dialecte  employé  par  des 
prosateurs  de  l'époque  hellénistique  ou  impériale  comme  Polybe  ou  Plu- 
tarque.  C'est  contre  cette  ■Aoirr^  que  réagissaient  les  atticistes  qui,  comme 
Lucien,  s'efforçaient  de  i;eproduire  le  vieux  dialecte  attique  des  grands 
écrivains  d'Athènes. 

Les  linguistes  modernes,  qui  s'intéressent  à  la  langue  parlée  plus  qu'aux 
langues  littéraires,  entendent  volontiers  par  -/.sivr^  la  langue  parlée  en 
Grèce,  depuis  l'époque  d'Alexandre  environ,  par  la  plupart  des  gens  culti- 
vés, et  qui  était  comprise  partout  où  l'on  parlait  grec.  Gomme  de  toute 
langue  parlée,  on  n'a  pas  de  témoignages  directs  de  cette  langue.  Des 
textes  écrits  par  des  gens  peu  lettrés,  notamment  certains  papyrus  trouvés 
en  Egypte  et  la  plus  grande  partie  du  Nouveau  Testament,  en  donnent 
une  idée.  Les  anciens  appliquaient  déjà  le  nom  de  -ACTr,  à  cette  manière 
de  parler  familière  ou  vulgaire. 

Enfin  on  a  constaté  que  les  divers  parlers  grecs  modernes  ne  reposent 
pas  sur  les  dialectes  anciens,  éolien,  dorien,  etc.  ;  tous  s'expliquent  par  un 
grec  sensiblement  un  ;  on  exprime  d'ordinaire  ce  fait  en  disant  que  le 
grec  moderne  repose  sur  la  xciv/j  ;  en  ce  sens,  la  y.zv)r,  est  la  langue  qu'on 
peut  restituer  grâce  à  la  comparaison  des  parlers  grecs  modernes  et  à 
l'histoire  du  grec  médiéval  et  moderne. 

Si  l'on  a  été  amené  à  employer  un  même  terme  pour  désigner  ces  trois 
notions,  c'est  qu'elles  ont  des  traits  communs,  ou  plutôt  que,  toutes  diffé- 
rentes qu'elles  soient  les  unes  des  autres,  elles  se  tiennent  d'une  manière 
indissoluble. 


l8o  DÉFINITION    DE    LA    XOtVV^ 

Toutes  trois  s'appliquent  à  la  langue  d'une  même  époque  et  des  mêmes 
personnes.  La  y,zv)q  littéraire  est  la  langue  dé  la  prose  littéraire  des  gens 
qui  parlaient  cette  xof,vr,  courante,  dont  les  écrits  d'individus  peu  lettrés 
donnent  une  idée.  Et  c'est  sur  le  développement  ultérieur  de  cette  langue 
courante  que  reposent  en  efîet  les  parlers  grecs  modernes. 

Le  nom  de  y.oivrj  ne  s'applique  donc  pas  et  ne  peut  pas  s'appliquer  à  une 
notion  une  ;  mais  les  choses  diverses  auxquelles  il  s'applique  sont  connexes 
les  unes  aux  autres. 

Au  point  de  vue  littéraire,  il  convient,  réserve  faite  des  réactions  atti- 
cistes,  à  toutes  les  œuvres  écrites  en  prose  depuis  Aristote  jusqu'à  l'époque 
byzantine,  et  la  langue  écrite  de  Byzance  n'est  qu'une  continuation,  plus 
ou  moins  parfaite,  de  la  langue  d' Aristote,  de  Polybe  et  de  Plutarque; 
en  ce  sens,  on  n'a  pas  cessé  d'écrire  en  xs'.vvî  jusqu'au  xv*  siècle  et  presque 
jusqu'à  l'époque  moderne  ;  mais  il  va  de  soi  que  les  écrivains  qui  ont 
écrit  à  l'époque  d'Alexandre  ne  l'ont  pas  fait  comme  ceux  qui  ont  écrit  au 
1*''  et  au  II"  siècle  avant  J.-C,  pour  ne  rien  dire  de  l'usage  postérieur  de 
la  langue  qui  devient  de  plus  en  plus  artificielle. 

'  Quant  à  la  langue  courante,  elle  est  par  définition  chose  variable  sui- 
vant les  gens,  suivant  les  circonstances,  suivant  les  temps  et  suivant  les 
lieux.  Si  entre  le  IV*  siècle  av.  J.-G.  et  le  ix*  après,  la  langue  littéraire  a 
peu  varié,  si  la  graphie  est  restée  la  même,  si  l'on  a  continué  d'écrire  les 
mêmes  formes  grammaticales  en  leur  attribuant  —  ou  en  essayant  de  leur 
attribuer  —  à  peu  près  les  mêmes  valeurs,  si  l'on  a  employé  les  mêmes 
mots,  on  sait  que  entre  l'époque  d' Aristote  et  le  ix"  siècle  la  prononciation 
a  profondément  changé,  que  beaucoup  de  formes  grammaticales  sont  sor- 
ties de  l'usage  et  qu'il  en  a  été  créé  d'aulres,  que  des  mots  ont  disparu  et 
qu'il  s'en  est  introduit  de  nouveaux.  Le  domaine  on  l'on  employait  le  grec 
est  immense  :  on  a  parlé  grec  à  l'époque  hellénistique,  depuis  la  Sicile 
jusqu'aux  frontières  de  l'Inde,  depuis  l'Egypte  jusqu'aux  rives  septen- 
trionales de  la  mer  Noire  ;  ce  vaste  domaine  s'est  réduit  peu  à  peu,  mais 
il  est  demeuré  très  grand  et  l'aire  d'emploi  du  grec  est  encore  aujourd'hui 
considérable  par  rapport  au  nombre  des  gens  qui  parlent  la  langue.  Les 
hommes  qui  se  servaient  du  grec  en  des  lieux  aussi  distants  et  qui  étaient 
d'origines  aussi  diverses,  dont  les  uns  étaient  des  Hellènes  employant  dans 
leur  cité  des  parlers  grecs  locaux,  dont  les  autres  étaient  des  étrangers  de 
toutes  sortes  de  langues,  indo-européennes,  sémitiques,  hamitiques,  cau- 
casiques,  langues  d'Asie-Mineure,  etc.,  devaient  parler  le  grec  avec  des 
«  accents  »  très  divers.  Au  surplus,  ce  grec  commun  était  réglé  par  des 
traditions  grammaticales,  et  chaque  individu  l'employait  d'une  manière 
plus  ou  moins  correcte  suivant  son  degré  d'instruction  ;  comme  il  arrive 
en  pareil  cas,  un  même  sujet  s'exprimait  d'une  manière  plus  ou  moins 
conforme  aux  exigences  de  la  langue  correcte  suivant  qu'il  faisait  un 


LA    XOIVVJ    LITTERAIRE  l8l 

discours  public  ou  qu'il  tenait  une  conversation  privée,  suivant  qu'il  s'adres- 
sait à  une  personne  cultivée  ou  à  un  homme  du  peuple,  à  un  personnage 
considérable  ou  à  quelqu'un  qu'il  traitait  familièrement.  La  notion  de 
y.o'.vï]  en  tant  que  langue  parlée  est  donc  infiniment  variable,  et  Ton  ferait 
œuvre  vaine  en  essayant  de  la  fixer. 

Quant  à  la  langue  commune  dont  les  parlers  grecs  actuels  sont  des 
formes  à  nouveau  différenciées,  son  unité  a  un  caractère  plutôt  négatif  que 
positif  :  les  parlers  grecs  d'aujourd'hui  ne  conservent  —  à  la  seule  excep- 
tion de  quelques  menus  faits  isolés  —  presque  aucune  trace  des  anciens 
dialectes  grecs  autres  que  l'ionien-attique  ;  dans  la  mesure  où  il  peut  sub- 
sister des  traces  d'éolien  ou,  surtout,  de  dorien,  ces  traces  ne  concordent 
pas  nécessairement  avec  l'ancien  dom/iine  éolien  ou  dorien  ;  enfin  les 
parlers  grecs  modernes  présentent  beaucoup  de  traits  communs.  Mais  tout 
cela  ne  donne  pas  le  droit  d'affirmer  que  la  y.civY;  en  question  ait  été  vrai- 
ment une  à  aucun  moment,  et  l'on  ne  savirait  dire  exactement  ni  où  ni 
en  quel  temps  cette  langue  commune  aurait  été  employée. 

Quelle  que  soit  la  notion  de  y.civr,  vers  laquelle  on  se  tourne,  on  ne  ren- 
contre donc  aucune  forme  fixe  dont  on  puisse  dire  que  ce  soit  vraiment  la 
xc'.v/)  et  dont  toutes  les  autres  formes  seraient  des  déviations  ou  des  approxi- 
mations imparfaites.  Mais  il  suffit  de  rapprocher  les  trois  notions  envisa- 
gées ici  pour  aboutir  à  une  définition  qui  s'applique  à  tout  ce  que  l'on  est 
convenu  de  nommer  y^ov^r,. 

La  -Azvrq  est  une  langue  de  civilisation  qui  s'est  constituée  vers  le  temps 
où  commence  l'influence  macédonienne  et  qui  a  duré  pendant  tout  l'em- 
pire romain  et  jusque  dans  la  période  byzantine.  C'est  une  langue  gram- 
maticalement fixée,  enseignée  dans  les  écoles,  transmise  d'écrivain  à  écri- 
vain, adoptée  par  des  administrations  organisées  et  par  des  gouvernements 
centralisés.  Il  y  avait  donc  une  norme  idéale  qui  a  peu  varié  depuis 
l'époque  d'Alexandre  jusqu'à  la  fin  de  l'empire  byzantin. 

Mais  cette  norme  pouvait  fixer  l'orthographe,  elle  pouvait  même  main- 
tenir la  structure  générale  des  mots  ;  elle  n'empêchait  pas  la  prononciation 
d'évoluer,  et  de  changer  tout  à  fait  de  caractère,  et  les  lettres  qu'on  écri- 
vait de  noter  des  sons  différents  avec  le  temps.  On  pouvait  arrêter  presque 
complètement  la  grammaire  de  la  langue  écrite  ;  on  n'empêchait  pas  des 
tendances  nouvelles  de  se  faire  jour,  le  parfait,  l'optatif,  le  futur,  l'infinitif 
de  sortir  de  l'usage  parlé,  les  formes  casuelles  de  s'atrophier  en  partie  ; 
le  mouvement  commence  aux  débuts  même  de  la  xor.vv]  ;  l'influence  de  la 
norme  traditionnelle  l'a  souvent  ralenti  ;  il  n'a  jamais  pu  l'arrêter  ni  en 
empêcher  tout  à  fait  les  effets,  même  chez  les  plus  savants  des  lettrés.  En 
ce  sens,  la  7.or.vYi  est  un  ensemble  de  tendances  que  la  tradition  écrite  mas- 
quait ou  comprimait,  mais  dont  la  force  était  irrésistible  et  qui  se  sont 
manifestées  dès  que  les  circonstances  l'ont  permis. 


102  DEFINITION    DS    LA    7,0'.VY) 

On  entend  ainsi  par  -/.cw/i  à  la  fois  une  norme  idéale,  qui  devient  avec 
le  temps  de  plus  en  plus  archaïque,  de  plus  en  plus  éloignée  des  tendances 
du  parler  courant,  et  un  effort  toujours  renouvelé  pour  concilier  les  ten- 
dances naturelles  du  développement  de  la  langue  avec  cette  norme.  A  aucun 
moment  de  l'antiquité,  ni  la  norme  ni  les  tendances  naturelles  à  l'innova- 
tion n'ont  pu  prendre  le  dessus  l'une  sur  l'autre  d'une  manière  complète 
et  définitive.  Quand  on  parle  de  y.o'.VY;,  on  pense  donc  à  la  fois  aux  deux 
choses  ;  et  ce  n'est  pas  l'effet  d'une  insuffisance  de  clarté  ou  d'analyse 
dans  la  pensée  des  hnguistes  qui  emploient  ce  terme  commode  et  néces- 
saire. Le  terme  est  trouble  parce  qu'il  désigne  une  langue  où  une  tradi- 
tion puissante  a  été  en  lutte  durant  de  longs  siècles  contre  les  tendances  de 
l'évolution  linguistique.  Ce  n'est  pas  la  faute  des  linguistes  si,  dans  les 
textes,  l'on  rencontre  ici  une  réalisation  presque  parfaite  des  règles  tradi- 
tionnelles, là  un  grand  nombre  de  formes  nouvelles  conformes  aux  tendances 
du  développement  de  la  langue,  et  le  plus  souvent  un  compromis  entre  les 
deux  forces  antagonistes.  La  v.y.rr^  n'est  pas  une  langue  fixée,  ce  n'est  pas 
non  plus  une  langue  qui  évolue  en  obéissant  régulièrement  à  certaines 
tendances  ;  c'est  une  langue  où  il  y  a  une  sorte  d'équilibre,  constamment 
variable,  entre  fîxafion  et  évolution. 

Le  grec  de  l'époque  hellénistique  et  impériale  n'est  pas  la  seule  langue 
où  l'on  observe  de  pareils  faits.  Dans  l'autre  moitié  de  l'empire  romain, 
l'histoire  du  latin  présente  une  situation  analogue,  mais  beaucoup  plus 
simple  au  début;  car  le  latin,  parti  d'un  domaine  étroit  et  qui  s'est  étendu 
à  tout  l'Occident  de  l'Empire,  a  été  d'abord  plus  un  que  le  grec  ;  mais 
par  la  suite,  le  latin  s'est  ditTérencié  plus  que  le  grec  et  a  abouti  aux 
idiomes  néolatins  profondément  différents  les  uns  des  autres,  tandis  que 
les  parlers  grecs  qui  continuent  l'ancienne  y.oiv^  ont  gardé  jusqu'à  pré- 
sent une  sensible  unité. 


CHAPITRE  II 

CONDITIONS  HISTORIQUES 
DE  LA  CONSTITUTION  D'UNE  LANGUE  COMMUNE 


La  constitution  de  la  v.ovrri  est  la  conséquence  d'un  certain  nombre  de 
faits  historiques. 

Toute  la  structure  politique  de  la  Grèce  antique  repose  sur  l'autonomie 
de  la  cité,  de  la  ■tîoX',;,  ou  tout  au  plus  de  petites  fédérations  de  cités, 
comme  la  fédération  béotienne  ou  la  fédération  thessalienne,  dans  les- 
quelles du  reste  chaque  cité  gardait  encore  une  certaine  indépendance. 
A  cet  égard,  la  Grèce  antique  continuait  exactement  l'état  de  choses  indo- 
européen. 

Durant  la  période  ancienne,  la  vie  grecque  n'avait  pas  le  caractère  urbain  ; 
certaines  cités  doriennes,  qui  ont  gardé  un  type  archaïque,  n'ont  jamais 
comporté  de  villes  proprement  dites  :  Sparte  n'était  qu'une  sorte  de  gros 
village.  C'est  en  lonie,  notamment  en  lonie  d'Asie,  qu'apparaissent  les 
vraies  villes  et  que  le  mot  irôXtç,  qui  avait  d'abord  désigné  la  forteresse 
d'un  groupe  d'occupants  du  pays,  on  l'a  vu  p.  77,  a  dû  être  affecté  à  la  dési- 
gnation de  tout  ce  qui  s'est  progressivement  établi  autour  de  ce  réduit 
central.  En  étendant  ainsi  son  sens,  le  nom  de  rJoXi-  a  continué  à  désigner 
le  centre  même  d'un  groupe  de  population,  le  point  oii  étaient  ses  dieux  et 
le  lieu  des  réunions  politiques. 

Chaque  rSuz  ainsi  définie  était  un  petit  Etat  indépendant  :  c'est  une 
situation  comparable  à  celle  qu'on  observe  en  Europe  du  x*  au  xv*  siècle, 
à  ceci  près  qu'il  n'y  a  ni  souvenir  d'une  unité  comparable  à  celle  de 
l'Empire  romain,  ni  religion  une,  ni  grands  royaumes  qui  tendent  à  se 
constituer.  La  disposition  des  cités  coloniales,  toutes  placées  dans  des  îles 
ou  en  bordure  des  pays  sur  lesquels  elles  s'appuyaient  et  ne  comprenant 
presque  pas  de  territoires  en  profondeur  derrière  les  côtes,  comportait 
cette  autonomie  rigoureuse  de  chaque  cité.  La  Grèce  continentale,  pays 


l84  CONDITIONS    HISTORIQUES 

très  montagneux,  divisé  en  petites  vallées  et  où  les  relations  par  terre  ne 
sont  pas  aisées,  se  prêtait  également  à  l'état  d'émiettement  politique 
où  apparaît  le  pays  au  début  de  son  histoire.  Les  provinces  naturelles, 
comme  la  Béotie,  la  Thessalie,  certaines  régions  du  Péloponnèse  ont  con- 
stitué de  petits  Etats,  soit  par  fédération,  comme  la  Béotie,  soit  par  suite 
de  conquêtes,  comme  TÉtat  lacédémonien.  Mais  les  cités  ou  fédérations 
de  cités  se  présentent  au  commencement  de  la  période  historique  de  la 
Grèce  comme  autant  de  minuscules  Etats  indépendants.  L'émiettement 
des  parlers  grecs  est  Texpression  de  cet  état  politique  où  les  cités  étaient 
simplement  juxtaposées,  et  où  la  nation  hellénique  n'avait  aucune  organi- 
sation d'ensemble. 

Ce  qui,  par  contraste,  caractérise  la  période  hellénistique  où  s'est  consti- 
tuée la  y.civrj,  c'est  que  les  cités  ont  tendu  à  perdre  leur  indépendance 
politique  ;  elles  ont  cessé  d'être  de  véritables  Etats,  et  leur  indépendance, 
là  où  il  en  est  resté  quelque  chose,  s'est  progressivement  réduite  aux 
affaires  municipales.  Toute  la  politique  internationale  est  entre  les  mains 
de  rois,  dont  la  civihsation  était  hellénique,  mais  dont  les  capitales  étaient 
hors  de  la  Grèce  propre,  ou  de  ligues,  sortes  de  confédérations,  qui  em- 
brassaient un  grand  nombre  de  cités.  La  rôAiç  perd  alors  sa  valeur  ancienne  ; 
elle  se  vide  de  son  pouvoir  politique.  Le  parler  de  la  cité,  dans  la  mesure 
où  il  subsiste,  devient  donc  un  parler  local,  sans  prestige,  sans  intérêt 
extérieur.  Les  Hellènes  tendent  à  ne  plus  attacher  de  prix  qu'à  leur  civi- 
lisation qui  est  leur  seule  force,  leur  seul  élément  de  prestige,  et  l'unité 
de  cette  civilisation  trouve  dans  l'unité  de  langue  littéraire  et  sociale  son 
expression  naturelle.  Les  classes  cultivées  parlent  partout  une  même  langue  ; 
les  parlers  locaux,  réduits  au  rang  de  patois,  ont  dû  persister  longtemps 
chez  les  gens  de  culture  inférieure  et  dans  les  petites  localités  rurales.  Les 
cités  qui  avaient  l'habitude  d'employer  officiellement  la  langue  locale  per- 
sistent à  le  faire  ;  m-ais  on  voit  cette  langue  perdre  toute  originalité  ;  le 
dialecte  est  remplacé  par  une  sorte  de  -/.l'.vv^  patoisée,  où  quelques  traits 
seulement,  qui  paraissaient  caractéristiques  ou  qui  avaient  spécialement 
résisté  dans  l'usage,  servent  à  marquer  qu'il  s'agit  du  parler  local,  non 
de  la  -/.cv/^.  De  même  que  la  cité  avait  gardé  l'apparence  de  ses  institu- 
tions, ses  lois  et  ses  magistrats,  elle  maintient  aussi  l'apparence  de  son 
parler.  Avec  l'empire  romain,  cette  apparence  même  s'élimine. 

On  n'était  un  citoyen  (jKoKirqq,  T.oKii-xç),  durant  la  période  classique 
de  l'histoire  grecque,  que  dans  les  limites  d'une  cité,  et  cette  cité  absor- 
bait une  grande  part  de  l'activité  de  beaucoup  de  citoyens.  Le  citoyen 
est  avant  tout  un  membre  de  la  cité.  Les  dieux  de  la  cité  sont  ses  dieux; 
les  succès  qu'il  remporte  aux  concours  internationaux  de  la  Grèce  sont 
des  succès  de  la  cité.  r*Jecteur  ou  magistrat,  juge,  soldat,  spectateur  au 
théâtre,  participant  aux  fêtes  religieuses,  le  citoyen  d'Athènes  remplit 


I 


l'empire  athénien  i85 

fréquemment  des  fonctions  publiques.  Obligé  de  prendre  part  aux  sys- 
syties,  tenu  de  remplir  les  fonctions  publiques  dont  il  est  chargé,  soldat 
en  tout  temps,  le  citoyen  de  Sparte  est  presque  absorbé  par  la  cité,  sans 
l'autorité  de  laquelle  une  révolte  des  sujets  aurait  tôt  fait  de  le  priver  de 
ses  biens.  —  A  l'époque  hellénistique,  cette  emprise  de  la  cité  sur  le 
citoyen  se  relâche  entièrement.  Chaque  homme  cultivé  se  fait  sa  philoso- 
phie et  presque  sa  religion.  Homme  d'affaires,  commerçant  ou  industriel, 
le  Grec  de  l'époque  hellénistique  a  souvent  la  plupart  de  ses  intérêts  hors 
de  la  cité,  ou  même  hors  de  la  vieille  Grèce  proprement  dite.  Soldat,  il 
n'est  plus  au  service  de  sa  patrie  ;  il  est  un  mercenaire  qui  loue  ses  ser- 
vices à  qui  veut  les  employer.  Savant  ou  philosophe,  il  est  en  relations 
avec  ceux  qui,  où  que  ce  soit,  pratiquent  la  même  science,  appartiennent 
à  la  même  école.  La  situation  du  monde  hellénique  est  comparable  à 
celle  de  l'Europe  d'aujourd'hui,  mais  à  une  Europe  où  tout  le  monde 
parlerait  ou  du  moins  connaîtrait  comme  langue  de  civilisation  le  même 
idiome,  où  il  y  aurait  des  États  distincts  qui  ne  seraient  pas  des  patries, 
qui  n'auraient  ni  passé  ni  traditions  et  où  rien  n'empêcherait  de  passer 
de  l'xine  à  l'autre,  où  toutes  les  vieilles  nations  auraient  perdu  leur  rôle 
politique,  donc  une  Europe  sans  conflits  nationaux  profonds  et  sans  bar- 
rières linguistiques,  où  chaque  individu  aurait  son  indépendance  person- 
nelle jointe  à  une  absence  presque  entière  de  devoirs  politiques  réels  en 
aucun  lieu. 

La  révolution  était  totale.  Elle  ne  s'est  pas  faite  d'un  coup.  On  en  suit 
les  progrès  durant  environ  trois  siècles.  La  conquête  perse,  qui  a  privé 
de  leur  autonomie  beaucoup  des  cités  les  plus  florissantes  de  la  Grèce, 
qui  a  détruit  l'indépendance  politique  de  l'Ionie,  en  est  le  premier 
moment,  au  vi*'  siècle  av.  J.-C.,  au  début  même  de  l'époque  classique. 
L'extension  de  l'autorité  de  Sparte  et  surtout  la  création  de  l'empire 
athénien,  qui  ont  été  la  conséquence  immédiate  de  la  conquête  achémé- 
nide,  ont  beaucoup  contribué  à  vider  nombre  de  cités  de  la  réalité  de  leur 
indépendance.  L'importance  prise  par  la  Macédoine,  les  expéditions 
d'Alexandre  et  les  royaumes  fondés  par  ses  successeurs  ont  mis  en  évi- 
dence le  changement  qui  s'était  fait  peu  à  peu,  et  ont  détruit  en  réalité 
les  pouvoirs  locaux  qui  subsistaient  encore.  Ce  que  n'ont  pas  fait  les  rois, 
les  fédérations  de  cités  qui  se  sont  constituées  pour  leur  résister  l'ont 
réalisé.  L'empire  romain  a  achevé  de  tout  niveler.  Au  début  du  vi*  siècle 
av.  J.-C,  il  y  avait  partout  des  cités  grecques  rigoureusement  autonomes  ; 
dès  la  fm  du  m*  siècle  avant  J.-C,  il  n'y  avait  plus  que  des  fantômes 
d'autonomie  des  anciennes  cités. 

C'est,  on  le  voit,  la  création  de  l'empire  achéménide  qui  a  été  la  pre- 
mière cause  de  la  création  de  la  y.ziri]  ionienne-attique.  Les  Grecs  du  bassin 
oriental  de  la  Méditerranée,  et  par  conséquent  la  plupart  des  Grecs  de  la 


l86  CONDITIONS    HISTORIQUES 

Grèce  propre,  ont  été  alors  obligés  de  s'unir  en  quelque  mesure  pour 
résister  à  la  pression  du  grand  empire  qui  s'était  constitué.  Ce  qui  avait 
permis  la  colonisation  grecque  et  l'occupation  des  régions  côtières  par 
les  Grecs,  c'avait  été  la  faible  civilisation  et  l'absence  d'organisation  des 
populations  qui  possédaient  les  pays  où  ils  se  sont  installés.  Le  jour  oiî  il 
y  a  eu  en  Asie  un  grand  empire  organisé,  les  Grecs  n'ont  pu  résister  un 
instant.  Mais  cet  empire  était  purement  terrien.  Les  cités  qui  ont  pu  grou- 
per les  Grecs  du  continent  et  des  îles  pour  les  défendre  contre  les  Perses 
ont  été  celles  qui  avaient  une  marine  ou  qui  ont  été  protégées  par  la  mer 
contre  l'empire  achéménide,  dénué  de  marine  propre.  Depuis  les  guerres 
médiques,  toute  la  politique  de  la  Grèce  est  déterminée  par  les  relations 
avec  l'empire  achéménide.  L'autorité  qu'ont  prise  Athènes  et  Sparte  était 
fondée  sur  le  rôle  qu'avaient  joué  ces  cités  lors  de  la  résistance  à  la  con- 
quête et  sur  la  nécessité  oii  se  sont  trouvés  les  Grecs  de  sacrifier  quelque 
chose  de  l'indépendance  de  chaque  cité  pour  sauvegarder  vis-à-vis  du  roi 
par  excellence,  du  ^xaCKs.ùq  sans  article,  leur  indépendance  nationale. 
L'organisation  de  l'empire  achéménide  a  fait  sentir  aux  Grecs  leur  unité. 
L'époque  classique  de  la  culture  grecque  est  une  période  où  l'hellénisme 
ne  fait  aucun  progrès  territorial  et  se  concentre  sur  lui-même. 

La  xcv/i  ionienne-attique  a  été  en  somme  fondée  quand  s'est  fondé 
l'empire  athénien,  vers  li'jb  av.  J.-G.  ;  cet  empire  a  peu  duré,  puisque 
la  guerre  du  Péloponnèse,  qui  commence  en  ^3i,  en  a  déterminé  la  ruine. 
Mais  une  cinquantaine  d'années  avaient  suffi  pour  supprimer  sans  retour 
l'autonomie  réelle  des  cités  que  formaient  les  îles  de  la  mer  Egée.  La 
guerre  du  Péloponnèse  a  disloqué  l'empire  d'Athènes  ;  elle  n'a  pu  restau- 
rer dans  leur  antique  pouvoir  les  cités,  qui  ont  continué  d'être  serrées 
entre  le  grand  royaume  achéménide  et  des  cités  demeurées  plus  puis- 
santes. Durant  sa  brève  période  de  puissance,  Athènes  avait  pris  des 
mesures  qui  avaient  donné  à  sa  langue  une  importance  décisive  ;  l'une 
des  plus  graves  avait  été  la  concentration  de  toutes  les  opérations  judi- 
ciaires importantes  à  Athènes  pour  l'ensemble  de  l'empire  athénien,  à 
partir  de  4^6.  Un  autre  fait  capital  a  été  l'envoi  de  clérouques,  citoyens 
athéniens  qui  gardaient  dans  les  colonies  où  on  les  envoyait  leurs  droits 
politiques,  et  qui  sans  doute  conservaient  et  imposaient  plus  ou  moins 
leur  langue.  Les  Athéniens  ont  colonisé  au  v*  siècle  jusqu'à  Lemnos  et  à 
Imbros.  Et  leur  activité  s'est  aussi  étendue  à  l'Occident  :  vers  /i45,  on  a 
fondé  en  Grande  Grèce  Thurioi,  et  cette  fondation  comportait  un  dixième 
■d'Athéniens. 

L'influence  politique  d'Athènes,  toute  grande  qu'elle  ait  été  durant 
quelques  années  et  malgré  le  renouveau  passager  du  second  empire  athé- 
nien, vers  378-877  av.  J.-C,  n'aurait  pas  suffi  à  déterminer  le  succès 
de  sa  langue  si  Athènes  n'avait  été,  comme  Sparte,  qu'un  centre  politique. 


l'empire  athénien  187 

Mais  Athènes  n'a  pas  été  seulement  le  centre  de  résistance  aux  Hellènes 
contre  l'étranger.  Au  moment  de  sa  prospérité,  il  s'y  était  développé  un 
grand  mouvement  de  civilisation.  Nulle  part,  l'architecture  ni  les  arts 
plastiques  ne  réalisent  au  v"  siècle  d'oeuvres  aussi  achevées.  Le  théâtre  y 
prend  sa  forme  définitive.  La  rhétorique  et  la  philosophie  socratiques  s'y 
développent  et  représentent  alors  l'essentiel  de  la  pensée  grecque.  La 
pression  de  l'étranger  obligeait  les  Grecs  à  sentir  leur  unité  ;  la  cité  qui, 
en  même  temps  qu'elle  avait  une  politique  nationale,  et  que,  par  sa  posi- 
tion et  par  son  caractère  de  ville  maritime,  elle  pouvait  résister  aux 
Achéménides,  se  trouvait  réaliser  les  formes  les  plus  parfaites  de  la  civi- 
lisation grecque,  a  eu  alors  un  prestige  unique.  Et  ce  prestige  a  survécu 
à  la  ruine  d'un  pouvoir  politique  qui  n'était  dû  qu'à  la  singulière  rencontre 
transitoire  de  conditions  favorables.  Les  soldats  de  Sparte  —  trop  peu. 
nombreux,  du  reste,  eux  aussi  —  ont  pu  occuper  Athènes  ;  ils  n'avaient  rien  à 
mettre  àla  place  de  ses  poètes,  de  ses  orateurs  et  de  ses  philosophes,  et  quand 
les  Grecs  ne  sont  plus  venus  se  faire  juger  par  les  citoyens  d'Athènes,  ils 
ont  continué  à  lire  ses  écrivains  et  à  s'instruire  dans  ses  écoles.  A  une 
Grèce  en  lutte  contre  un  empire  étranger  dont  le  poids  énorme  l'écrasait, 
il  fallait  une  langue  où  manifester  son  unité  ;  l'empire  athénien  a  fourni 
•cette  langue  ;  cet  empire  n'a  pas  été  la  force  qui  a  entraîné  la  création 
d'une  langue  commune  :  la  nécessité  venait  des  conditions  générales  où 
«e  trouvait  l'hellénisme.  Mais  c'est  de  l'empire  athénien  qu'est  venu 
l'aiguillage  sur  une  voie  qui,  dès  lors,_ne  devait  plus  être  quittée  jamais. 
Aussitôt  après  les  inscriptions  en  parler  vraiment  local,  comme  celles  des 
Labyades,  on  trouve  à  Delphes  des  inscriptions  où  se  manifeste  l'influence 
•de  l'attique. 

Le  succès  définitif  de  la  langue  d'Athènes  a  été  décidé  le  jour  où  la 
Macédoine  a  eu  en  Grèce  l'hégémonie. 

On  a  beaucoup  discuté  la  question  de  savoir  si  la  langue  de  la  Macé- 
doine était  ou  non  étroitement  apparentée  au  grec.  En  fait  on  l'ignore  : 
car  on  n'a  du  macédonien  ni  une  phrase  ni  une  forme  grammaticale.  Une 
seule  chose  est  sûre,  c'est  que  le  macédonien  n'était  pas  proprement  un 
dialecte  grec  et  que  la  Macédoine  passait  pour  un  pays  étranger. 

Mais,  reconnaissant  la  supériorité  de  la  culture  hellénique,  les  souve- 
rains de  la  Macédoine  ont  tenu  à,  se  faire  passer  pour  des  Hellènes,  et 
ils  se  sont  hellénisés  dès  après  les  guerres  médiques.  Alexandre  P'"  (/igo- 
454)  disait  sa  famille  originaire  d'Argos,  issue  d'Hercule,  c'est-à-dire  du 
groupe  de  l'aristocratie  dorienne  ;  il  a  été  admis  en  cette  qualité  à  prendre 
part  aux  jeux  olympiques  et  a  eu  sa  statue  à  Delphes.  Comme  c'est  la 
civilisation  d'Athènes  qui  au  v®  siècle  est  la  civilisation  par  excellence,  les 
souverains  de  Macédoine  deviennent  atticisants  :  le  roi  Archélaos  (/ii3- 
4oo)  a  appelé  à  sa  cour  le  poète  Euripide  et  le  peintre  Zeuxis,  et  il  a  orga- 


lOO  CONDITIONS    HISTORIQUES 

nisé  des  jeux  à  la  manière  grecque.  S'il  n'existe  pas  une  ligne  de  macé- 
donien, c'est  sans  doute  que  la  langue  de  la  cour  de  Macédoine  a  été  le 
grec,  et  le  grec  d'Athènes,  dès  le  v''  siècle.  Le  fait  que,  à  l'époque  de 
Philippe  (monté  sur  le  trône  en  36o  av.  J.-C),  les  nobles  de  Macé- 
doine portent  des  noms  grecs,  prouve  que,  à  cette  date,  l'aristocratie 
macédonienne  s'était  hellénisée  à  la  suite  des  rois. 

Philippe  a  ôté  aux  cités  grecques  leur  autonomie  réelle.  Après  la 
bataille  de  Ghéronée,  en  338  av.  J.-C,  où  Thèbes  et  Athènes  sont  battues, 
Philippe  n'a  plus  d'adversaires  dans  la  Grèce  continentale,  et  l'organisa- 
tion de  la  Grèce  en  cités  distinctes  et  politiquement  indé|>endantes  n'existe 
plus  au  fond.  Mais  la  langue  d'Athènes  n'y  perd  rien  ;  car  elle  est  celle 
de  la  cour  de  Philippe,  et  le  précepteur  du  fils  et  de  l'héritier  de  Philippe 
est  un  philosophe  de  langue  attique,  Aristote. 

Appuyé  sur  l'ensemble  de  la  Grèce  continentale,  Alexandre  s'empare  de 
l'empire  achéménide  et  y  substitue  une  domination  de  langue  et  de  civi- 
lisation grecques  à  la  domination  perse.  Du  coup  l'hellénisme  reprend  ses 
progrès  territoriaux  longtemps  ralentis  ou  arrêtés  :  le  v*  siècle  avait  été  pour 
l'hellénisme  une  période  brillante  en  matière  d'art  et  de  littérature,  mais 
ce  n'avait  pas  été  une  période  d'expansion.  Avec  le  Macédonien  Alexandre 
la  conquête  reprend  ;  et,  comme  ils  n'ont  eu  qu'à  prendre  la  place  de 
l'empire  achéménide  qui  ne  souffrait  pas  de  rois  locaux,  qui  avait  par- 
tout installé  ses  satrapies,  les  Macédoniens  hellénisés  et  les  Grecs  occupent 
toute  l'Asie  Mineure,  l'Iran  proprement  dit  jusqu'à  l'Inde  et  l'Egypte. 
L'hellénisme,  qui  jusque-là  n'avait  été  qu'une  civilisation  de  peuples  de 
la  mer,  devient  continental  et  s'enfonce,  pour  un  peu  de  temps,  dans 
l'intérieur  des  continents. 

Le  moment  a  été  décisif  pour  la  langue  parce  qu'il  l'a  été  pour  l'hellé- 
nisme. 

Quand  Alexandre  meurt  en  323  av.  J.-C.,  l'hellénisme  est  dans  une 
situation  nouvelle.  Devant  la  fortune  qu'il  a  faite,  les  petites  cités  d'autre- 
fois ne  comptent  plus,  pas  plus  que  les  cités  misérables  de  la  Grèce 
continentale  n'avaient  compté  en  face  des  puissantes  cités  coloniales  aux 
vu*  et  VI*  siècles.  Athènes,  dont  le  pouvoir  et  le  rôle  .économique  avaient 
été  faits  de  la  nécessité  de  lutter  contre  l'empire  achéménide,  devient 
une  place  de  commerce  de  second  ordre,  ne  vit  plus  que  du  souvenir  de 
son  passé  ;  de  grandes  villes  nouvellement  créés,  comme  Alexandrie 
d'Egypte,  ou  nouvellement  développées,  en  prennent  la  place.  Les  princi- 
paux centres  politiques,  qui  deviennent  aussi  des  centres  de  civilisation, 
sont  tous  placés  hors  de  la  Grèce  propre,  en  Macédoine,  en  Syrie,  en 
Egypte.  Les  grandes  villes,  où  se  développe  la  civilisation  grecque,  où 
travaillent  artistes,  savants  et  lettrés,  sont  maintenant  Alexandrie,  Pergame 


EXPANSION    DE    l'hellénisme  189 

OU  Anlioche.  Du  reste,  la  Grèce  va  être  ravagée  jusqu'à  la  conquête 
romaine  par  des  guerres  fréquentes,  et  va  servir  de  champ  de  bataille, 
tandis  que  le  royaume  des  Lagides  et  celui  des  Séleucides  n'ont  de 
guerres  qu'à  l'extérieur  ;  et  ces  guerres,  faites  par  des  soldats  de  métier, 
n'y  nuisent  pas  au  développement  de  la  civilisation. 

Alors  l'hellénisme  qui  se  répand  n'a  plus  un  caractère  local.  De  l'Egypte 
à  l'Inde,  une  même  civilisation  et  une  même  langue  sont  portées  par  des 
lettrés,  des  artistes,  des  savants,  des  artisans,  des  commerçants  qui  passent 
d'un  pays  à  l'autre. 

Devant  une  telle  extension,  les  caractères  propres  de  la  langue  du 
petit  pays  qu'était  l'Attique  ne  se  maintiennent  naturellement  pas  tous. 
Les  hommes  qui  portaient  avec  eux  l'attique  n'étaient  pour  la  plupart  pas 
des  Athéniens.  Les  cours  où  l'on  parlait  cette  langue  étaient  superficiel- 
lement atticisées,  non  attiques.  Et  les  pays  ioniens  ont  fourni  à  l'hellé- 
nisme qui  se  généralisait  une  grande  part  de  ceux  pour  qui  le  grec  était 
une  langue  maternelle,  une  langue  nationale.  Trop  proche  de  l'attique 
pour  ne  pas  se  mélanger  aisément  avec  celui-ci,  l'ionien  a  contribué  à 
éliminer  de  la  y.otvr,  les  particularités  spécifiquement  attiques  et  à  y  intro- 
duire des  termes  ioniens  que  l'attique  courant  n'avait  pas  admis,  mais  dont 
pins  d'un  avait  passé  dans  l'ancienne  littérature.  La  y.z'Mq  est  ainsi  de 
l'attique  adopté  et  enseigné  surtout  par  des  Ioniens  ou  par  d'autres 
Hellènes,  et  devenu  langue  de  communication  internationale  pour  toutes 
sortes  d'étrangers.  Un  lettré  tel  que  ïhéophraste,  qui  n'était  pas  d'Athènes, 
ne  pouvait  parler  l'attique  tout  à  fait  comme  un  Athénien. 

Des  gens  de  toutes  nations,  Egyptiens,  Arabes,  Syriens,  Perses,  etc.  se 
servent  alors  du  grec  comme  de  langue  de  communication  générale  sans 
abandonner  pour  cela  leur  langue  nationale.  Le  grec  est  la  langue  com- 
mune :  c'est  celle  qu'on  attend  en  Asie  antérieure  d'un  homme  qui  n'est 
pas  du  pays  et  qui  va  faire  im  discours  public  ;  Paul  surprend  agréable- 
ment ses  auditeurs  juifs  à  Jérusalem  et  obtient  le  silence  en  s'adressant  à 
eux  en  araméen  (Actes  XXII,  2). 

Les  parlers  grecs  autres  que  la  y.oivr;  ionienne-attique  ne  tendent  pas  à 
se  répandre.  Ainsi  Pergame  est  une  fondation  de  l'époque  hellénistique, 
faite  immédiatement  derrière  un  pays  éolien,  en  face  de  Lesbos.  Or,  durant 
tout  le  III®  siècle,  Lesbos  s'acharne  à  garder  dans  ses  inscriptions  officielles 
les  formes  de  mots  et  la  grammaire  du  vieux  parler  d'Alcée  et  de  Sappho; 
à  travers  ces  formes  locales,  la  y.c'.vi^  transparaît  dans  la  structure  des 
phrases  et  dans  le  vocabulaire  ;  mais  l'aspect  de  la  langue  est  purement 
éolien.  Au  contraire,  dans  le  centre  hellénique  nouveau  de  Pergame,  les 
inscriptions  de  l'époque  sont  en  /.oivr/  pure  ;  rien  n'y  laisse  apparaître  la 
plus  mince  influence  des  parlers  éoliens.  Les  vieux  dialectes  survivent  en 
partie  là  où  ils  existaient,  et  surtout  là  où  ils  étaient  protégés  par  une 


igO  CONDITIONS    HISTOUIQUES 

littérature  ou  par  une  tradition  officielle.  Mais,  dans  tous  les  pays  nouvel- 
lement hellénisés  —  et  leur  importance  dépasse  de  beaucoup  désormais 
celle  des  anciennes  cités  — ,  il  n'y  a  qu'une  langue,  la  y,zvrri  de  tous  les 
hommes  de  civilisation  hellénique. 

Cette  civilisation  de  l'époque  hellénistique  est  urbaine.  Dans  les 
grandes  villes  fondées  par  des  dynastes  grecs  ou  occupées  par  eux,  le 
grec  était  la  langue  de  l'administration,  celle  qu'on  écrivait  dans  les  acte& 
officiels  et  sur  les  monnaies,  celle  dans  laquelle  se  traitaient  aussi  les 
grandes  affaires  privées.  Les  campagnes,  et,  dans  les  villes,  les  couches 
inférieures  de  la  population,  la  bourgeoisie  elle-même  dans  la  vie  privée, 
gardaient  les  anciennes  langues  locales.  Sauf  peut-être  en  Asie  Mineure^ 
le  grec  n'a  nulle  part  fait  disparaître  les  langues  du  pays.  Mais  dans  toutes 
les  villes  hellénistiques,  la  y.zviq  était  la  langue  générale  de  communication. 
Ce  sont  les  villes  qui  partout  servent  au  développement  des  langues  com- 
munes, et  même  si  elles  sont  en  dehors  du  domaine  propre  de  ces  langues  : 
Bordeaux,  Toulouse,  Marseille,  qui  font  partie  du  domaine  desparlersde 
langued'oc,  servent  en  France  à  répandre  le  français  commun,  et  Berlin,  situé 
en  plein  pays  bas-allemand,  est  aujourd'hui  l'un  des  principaux  agents  de 
l'extension  du  haut-allemand.  Il  faut  aux  grandes  villes  une  langue  com- 
mune, et  la  même  langue  servait  à  toutes  les  grandes  villes  hellénistiques 
dont  les  relations  étaient  incessantes. 

L'influence  des  cours  se  voit  dans  un  exemple  curieux.  Le  grec  ancien 
n'avait  pas  de  moyen  clair  pour  former  des  féminins  de  substantifs  : 
'^oLo'Ckzix  ou  ^y.z\kiç,  n'étaient  pas  commodes.  Sur  le  modèle  de  KfA'.Taa, 
$siv'.!jaa,  etc.,  on  a  fait,  dans  les  cours,  des  rois  hellénistiques,  Mx/.£oi- 
vtc75t,  Pa^f/aaja,  et  ces  mots  ont  fourni  le  modèle  à  une  formation  en  -uîx 
qui  a  pris  une  extension.  Imitée  en  latin,  cette  formation  est  passée  aux 
langues  modernes  :  d'un  mot  sémitique  comme  ahbas.  le  latin  chrétien  de 
basse  époque  a  un  féminin  ahbatissa,  d'où  le  français  a  fait  ahbesse,  que 
l'anglais  a  aussi,  et  l'allemand  àhtissin.  La  langue  des  cours  hellénistiques 
a  livré  ainsi  jusqu'aux  langues  modernes  un  procédé  commode  de  forma- 
tion savante. 

Cette  y.c'.vr^  appartient  au  grec  oriental.  La  Grèce  occidentale,  d'Italie  et 
de  Sicile,  ne  prend  guère  de  part  à  toute  cette  extension,  et  son  impor- 
tance diminue  peu  à  peu.  Après  Carthage,  elle  rencontre  dans  Rome  un 
adversaire  puissant  qui  l'absorbe  ;  et  en  tout  cas  le  progrès  de  l'hellénisme 
en  Occident  est  fini  dès  le  v*  siècle  av.  J.-G.  Au  moment  où  l'hellénisme 
oriental  reçoit  une  extension  immense,  l'hellénisme  occidental  est  arrêté 
ou  réduit.  La  xotvr,  qui  commençait  à  se  créer  en  Sicile  n'est  plus  dès  lors 
qu'un  parler  régional,  bientôt  un  simple  parler  local.  Et  il  ne  subsiste  en 
Grèce  qu'une  grande  y.owv^,  cette  v.zirr^  ionienne-attique  orientale,  qui, 
après  la  conquête  macédonienne,  a  été  parlée  durant  un  siècle  dans  tout 


ROLE    DE    LA    xC'.VT^  IQI 

l'empire  achéménide  dominé  par  des  maîtres  hellénisés  et  qui  en  a  encore 
longtemps  après  occupé  —  au  moins  dans  la  bouche  des  classes  domi- 
nantes —  de  grandes  parties. 

Une  langue  commune  ainsi  banalisée,  qui  'n'appartient  proprement  à 
aucune  région  et  qui  est  parlée  par  tant  d'étrangers,  perd  nécessairement 
beaucoup  de  sa  valeur  littéraire.  Au  moment  oii  s'est  constituée  la  -/.oiv/j, 
le  grec  ionien  et  attique  était  du  reste  épuisé  par  des  siècles  d'emploi 
littéraire  ;  car  une  langue  donnée  n'admet  qu'un  nombre  limité  d'effets 
littéraires,  et,  quand  tous  les  tours  de  phrase,  toutes  les  associations  de 
mots  qui  sortent  naturellement  de  l'usage  de  la  langue  ont  été  utilisés  par 
la  littérature  et  ont  perdu  avec  leur  nouveauté  leur  valeur  expressive,  les 
écrivains  en  sont  réduits  à  toutes  sortes  d'artifices.  Par  le  fait  que  la  y.oiTq 
n'était  qu'une  continuation  de  l'attique  et  de  l'ionien,  elle  était  impropre 
à  fournir  l'instrument  d'une  littérature  poétique  nouvelle.  Les  écrivains 
l'ont  senti.  Ils  s'efforcent  alors  —  naturellement  en  vain  — ,  pour  donner 
à  leurs  œuvres  l'accent  qu'une  langue  comme  la  y.oivr,  ne  pouvait  leur 
prêter,  de  recourir  à  de  vieilles  langues  littéraires  abandonnées  :  on  écrit 
.  des  poèmes  épiques  ou  didactiques  dans  la  langue  d'Homère  et  d'Hé- 
siode, de  petits  poèmes  familiers  dans  la  langue  d'Archiloque  et  d'Hip- 
ponax  ;  on  recourt  même  à  l'éolien  d'Alcée  et  de  Sappho.  Tous  ces  essais, 
pleins  d'artifice,  manquent  par  là  même  de  force  et  de  vie.  Les  plus  réussis, 
les  idylles  doriennes  de  Théocrite,  ont  une  saveur  parce  que  le  parler  de 
Syracuse  qui  était  familier  au  poète  lui  donnait  le  sentiment  juste  de  la 
langue  d'Epicharme  et  de  Sophron. 

Peu  propre  à  la  poésie,  la  -aoiv-q  était  au  contraire  un  outil  excellent 
pour  la  science  et  la  philosophie.  Un  long  usage  avait  fixé  le  sens  desr 
mots,  assoupli  la  phrase,  et  philosophes  et  savants  ont  trouvé  dans  le  grec 
du  III*  siècle  av.  J.-G.  le  moyen  d'exprimer  leurs  idées  delà  manière  la  plus 
exacte  et  la  plus  nuancée.  Les  sciences  ont  fait  alors  de  grands  progrès. 
Soit  par  l'influence  directe  du  grec  des  philosophes  et  des  savants,  soit 
indirectement  par  l'entremise  du  latin  dont  tout  le  vocabulaire  philoso- 
phique et  scientifique  est  emprunté  ou  imité  du  grec  hellénistique,  la  v.ovrri 
à  exercé  sur  toutes  les  langues  européennes  une  action  dont  on  ne  se  repré- 
sente pas  toujours  assez  l'importance.  Un  mot  comme  le  latin  conscie.ntia, 
qui  est  courant  dans  la  prose  littéraire  à  partir  de  la  Rhétorique  à  Heren- 
nius,  est  le  calque  du  mot  hellénistique  ^jvsîori^'.r,  tout  comme  l'allemand 
gewissen  ou  le  russe  sovêst'  sont  des  calques  de  conscientia.  La  valeur  du 
latin  humaniis,  hiimanitas  ne  se  comprend  que  si  l'on  sait  que  ces  mots  ont 
servi  à  rendre  çfAàvfjpwrcr,  çf.Xavôpw-KÎa.  Le  vocabulaire  abstrait  des  lan- 
gues modernes  de  l'Europe  remonte  ainsi  à  celui  qu'ont  employé,  et  pour 
xine  large  part  créé,  les  savants  de  l'époque  hellénistique.  C'est  aussi  sous- 


192  CO?«DITIONS    HISTORIQUES 

rinfluencc  de  la  phrase  grecque  que  les  Latins  ont  appris  à  assouplir  leur 
langue  pour  lui  permettre  de  rendre  des  idées  compliquées  ;  et  c'est  le 
modèle  grec  ou  le  modèle  latin,  fait  d'après  le  grec,  qu'ont  reproduit  à 
leur  tour  les  écrivains  qui  depuis  ont  eu  à  exprimer  des  idées  dans  les 
diverses  langues  de  l'Europe.  Tous  ceux  qui  expriment  aujourd'hui  des 
idées  abstraites  se  servent  de  mots  et  de  tours  de  phrase  qui  viennent  des 
Grecs,  et  en  particulier  des  Grecs  de  l'époque  hellénistique.  En  forgeant 
des  mots  nouveaux  avec  des  éléments  grecs,  les  savants  modernes  conti- 
nuent une  tradition,  et  le  fait  qu'on  a  donné  à  des  inventions  nouvelles 
comme  le  télégraphe,  le  téléphone,  le  phonographe,  V aéroplane,  des  noms  en- 
tièrement grecs  atteste  jusqu'aujourd'hui  l'influence  de  la  y.civY),  qui  est 
encore  par  là  en  un  certain  sens  la  langue  commune  de  la  science. 

Le  latin  a  arrêté  dans  tout  l'Occident  les  progrès  de  l'hellénisme  ;  il  a 
refoulé  le  grec  en  Italie  méridionale  et  en  Sicile.  Mais  il  n'y  a  réussi  qu'en 
devenant,  pour  toutes  les  choses  de  civilisation,  un  calque  du  grec.  Ainsi, 
tandis  qu'il  n'y  a  pas  plus  dans  les  langues  occidentales  de  mots  phéni- 
ciens venus  de  Carthage  qu'on' ne  trouve  en  Sicile,  ou  même  en  Tunisie, 
de  monuments  carthaginois,  tandis  que  Carthage,  dont  la  force  n'était  que 
politique  et  commerciale,  a  disparu  tout  entière,  l'hellénisme,  qui  était  une 
civilisation,  vit  dans  toutes  les  langues  modernes  de  l'Occident  à  travers 
le  latin. 

L'araméen,  qui  est  devenu  en  Orient  une  sorte  de  lingiia  franca  dans 
les  siècles  qui  ont  précédé  et  suivi  le  début  de  l'ère  chrétienne,  a  subi  l'in- 
fluence grecque.  Les  Parthes,  qui  ont  relevé  contre  les  Grecs  l'indépen- 
dance de  l'Iran,  se  sont  pénétrés  de  la  civilisation  hellénique.  Par  l'araméen 
et  par  l'iranien,  l'influence  grecque  s'est  étendue  à  l'arabe  au  moment 
où  s'est  formé  la  civilisation  islamique. 

Le  christianisme,  qui  s'est  constitué  à  partir  du  début  de  l'époque  im- 
périale dans  la  partie  orientale  de  l'Empire  romain,  a  eu  naturellement 
pour  langue  le  grec.  Le  Nouveau  Testament  tout  entier  est  en  grec.  Quand 
le  christianisme  s'est  étendu  au  loin,  sur  tout  l'Empire  et  hors  de  l'Em- 
pire, il  a  partout  porté  avec  lui  l'influence  de  la  langue  grecque.  Toutes 
les  langues  littéraires  qui  se  sont  établies  les  unes  après  les  autres  en  Orient, 
le  gotique,  l'arménien,  le  copte,  le  slave,  sont  plus  ou  moins  calquées  sur 
le  grec  en  tout  ce  qui  relève  de  la  civilisation.  Dans  le  monde  chrétien  tout 
entier,  les  langues  cultivées  reflètent  ainsi  la  y.c.vrj  hellénistique. 


CHAPITRE  m 
SOURCES  DE  LA  CONNAISSANCE  DE  LA  y.cwv^ 


,  II  est  aisé  de  déterminer  les  caractères  de  la  langue  des  prosateurs  à 
l'époque  hellénistique  et  à  l'époque  impériale,  pour  autant  que  les  ma- 
nuscrits reproduisent  l'état  original  des  ouvrages,  comme  ils  le  font  en 
effet  pour  tout  l'essentiel  ;  c'est  une  simple  affaire  de  dépouillement  de 
textes.  Mais  cette  étude  n'aurait  d'intérêt  —  un  intérêt  assez  mince  du 
reste  —  que  pour  l'histoire  de  la  littérature. 

Ce  qui  importerait  au  linguiste,  ce  serait  de  savoir  quelle  était  dans 
l'usage  parlé  la  langue  courante.  Mais,  ainsi  posé,  le  problème  est  inso- 
luble ;  car  on  n'écrit  pas  la  langue  parlée,  et  surtout  pas  dans  une  nation 
qui  a  une  longue  et  forte  tradition  littéraire.  Le  problème  ne  se  laisse  même 
pas  poser  précisément.  Car,  à  en  juger  par  ce  que  l'on  observe  à  l'époque 
moderne,  il  y  a  une  infinité  de  façons  différentes  de  parler  une  langue 
commune.  Il  est  entendu  que  le  parler  français  normal  est  celui  de  Paris; 
mais  on  parle  à  Paris  de  bien  des  manières.  On  ne  trouverait  pas  aisément 
des  sujets  nés  à  Paris  de  parents  parisiens  et  de  familles  parisiennes  depuis 
longtemps,  qui  n'aient  pas  subi  d'influences  provinciales  de  leurs  domes- 
tiques, ou  de  leurs  professeurs  ou  de  leurs  amis.  Quand  Koschwitz  a  voulu 
fixer  dans  un  livre  les  prononciations  parisiennes,  il  s'est  adressé  à  des 
hommes  connus,  littérateurs,  comédiens,  orateurs,  savants  ;  or,  sauf  une, 
celle  de  G.  Paris,  qui  du  reste  n'était  pas  né  à  Paris,  toutes  ces  pronon- 
ciations sont  ou  provinciales  —  et  même  pas  provinciales  de  la  région 
centrale  qui  est  encore  du  type  parisien  en  gros  —  ou  artificielles,  et  en 
général  les  deux  à  la  fois  :  pas  une,  à  l'exception  de  celle  de  G.  Paris,  ne 
peut  passer  pour  à  peu  près  parisienne.  Du  reste  le  français  de  Paris  diffère 
suivant  les  conditions  sociales,  suivant  l'objet  que  se  proposent  les  sujets 
en  parlant,  suivant  l'entourage  dans  lequel  ils  se  trouvent  ;  il  varie  de 
milieu  social  à  milieu  social,  de  situation  à  situation,  d'individu  à  indi- 
A.  Meillet.  i3 


iq4  sources 

vidu.  Sans  sortir  de  la  France  centrale,  le  français  varie  de  ville  à  ville. 
Dans  le  Midi,  il  prend  des  aspects  imprévus,  nettement  incorrects  ; 
mais,  si  choquante  qu'elle  soit  pour  un  Français  de  la  région  parisienne, 
/on  ne  saurait  dire  que  la  langue  parlée  par  la  petite  bourgeoisie  à  Mar- 
seille ou  à  Toulouse  ne  soit  pas  du  français  commun.  Et  encore  y  a-t-il 
pour  la  manière  de  parler  français  une  norme  définie  dont  chacun  essaie 
de  se  rapprocher.  Mais  l'allemand,  qui  est  fixé  comme  langue  écrite,  l'est 
peu  dans  sa  forme  parlée  ;  la  prononciation  n'y  comporte  pas  de  norme 
comme  le  français  et  varie  de  région  à  région,  de  ville  à  ville  :  l'aspect  de 
l'allemand  n'est  pas  le  même  à  A'^ienne,  à  Zurich,  à  Munich,  à  Francfort, 
à  Leipzig,  à  Berlin  et  à  Cologne  par  exemple,  et  les  différences  de  pronon- 
ciation sont  considérables.  Le  linguiste  à  qui  l'on  demande  de  décrire  le 
français  commun,  l'anglais  commun  est  donc  embarrassé  ;  il  n'existe 
aucune  description  de  l'état  actuel  des  grandes  langues  de  l'Europe  occi- 
dentale. S'il  s'agit  de  grec  commun,  on  rencontre  la  même  difficulté; 
mais  de  plus,  on  a  affaire  à  une  langue  morte,  oiî  l'objet  même  de  l'obser- 
vation a  disparu. 

Le  problème  consiste  à  déterminer  quelles  traces  ont  laissées  dans  les 
documents  écrits  conservés  les  tendances  de  la  langue  courante.  Il  sera 
toujours  difficile  et  souvent  impossible  de  déterminer  si  les  faits  observés 
dans  les  documents  qui  subsistent  encore  ont  été  généraux,  ou  s'ils  ont 
été  particuliers  à  certaines  régions,  à  certaines  époques,  à  certains  milieux 
sociaux,  à  certains  individus.  Mais,  si  une  description  exacte  et  complète 
de  la  langue  grecque  commune  courante  à  un  moment  donné  ne  saurait 
être  fournie,  si  le  projet  même  de  fournir  cette  description  est  dénué  de 
sens,  on  peut  déterminer  dans  quelle  direction  évoluait  la  langue  et  sur 
quels  points  il  tendait  à  se  produire  des  changements,  dont  le  grec 
actuel  présente  le  terme.  C'est  là  ce  que  l'on  peut  demander  aux  données 
antiques. 

Les  textes  les  plus  précieux  sont  ceux  qui  n'ont  aucun  caractère  litté- 
raire :  des  lettres  privées,  des  comptes,  des  rapports,  et  surtout  quand  ces 
documents  proviennent  de  personnes  peu  lettrées^  que  la  médiocrité  de 
leurs  connaissances  faisait  échapper  en  quelque  mesure  à  l'influence  de  la 
langue  littéraire  traditionnelle.  La  découverte  de  nombreuses  pièces  de  ce 
genre  sur  des  papyrus  d'Egypte  a  permis  de  se  rendre  compte  de  ce  qu'avait 
été  le  grec  parlé  à  l'époque  hellénistique  et  à  l'époque  impériale.  Ce  qui, 
pour  le  linguiste,  est  intéressant  dans  ces  textes  et  ce  qui  leur  donne  leur 
prix,  ce  sont  les  fautes  qu'ils  présentent  par  rapport  aux  règles  de  la  langue 
littéraire  et  traditionnelle.  Les  faits  conformes  aux  règles  peuvent  provenir 
de  l'autorité  de  ces  règles  elles-mêmes,  puisque  toute  personne  qui  écrit 
est  lettrée  en  quelque  mesure,  a  lu  et  a  passé  par  l'école  et  s'efforce,  dans 


LES    PAPYRUS  ig5 

la  mesure  de  ses  connaissances,  de  reproduire  les  meilleurs  modèles. 
Seules,  les  divergences  d'avec  la  norme,  les  «  fautes  contre  le  bon  usage  », 
intéressent  le  linguiste  dans  ces  monuments. 

Par  exemple,  les  documents  d'origine  privée  des  iii"-!!^  siècles  av.  J.-G. 
confondent  souvent  zi  et  i,  prouvant  ainsi  que  le  passage  de  la  diphtongue 
ei  à  la  prononciation  i  était  réalisé  dès  cette  date  ;  on  sait  que  i  est  la 
prononciation  de  ef.  en  grec  moderne  et  que  cette  prononciation  était  déjà 
fixée  à  l'époque  byzantine.  Les  textes  écrits  par  des  Grecs  peu  lettrés  en 
Egypte  aux  m*-!!"  siècles  av.  J.-C.  montrent  que  dès  lors  on  ne  savait  plus 
distinguer  entre  ei  et  i.  Mais  les  textes  officiels  maintiennent  la  distinction 
exactement;  ainsi  les  lois  de  finances  de  Ptolémée  Philadelphe  (25g-258 
av.  J.-G.)  n'offrent  que  deux  exemples  de  la  confusion  avaXwciv  pour 
l'infinitif  àvaXwasiv  et  azcrsiveTo)  pour  àTuoTivsTO)  (encore  ne  doit-on  pas 
oublier  que.  pour  ce  dernier,  la  confusion  était  rendue  facile  parce  que 
l'aoriste  classique  était  cckcxzkjx-zm)  ;  les  fonctionnaires  des  bureaux  officiels 
laissaient  donc  échapper  quelques  fautes  qui  avertissent  que,  si  l'ortho- 
graphe maintenait  la  distinction,  la  prononciation  n'en  gardait  rien,  même 
chez  les  gens  qui  savaient  l'orthographe.  —  La  confusion  entre  zi  et  i  est 
aussi  très  grande  dans  les  papyrus  d'Herculanum  aux  environs  du  début 
de  l'ère  chrétienne. 

Les  faits  que  révèlent  les  textes  ne  sont  qu'une  partie  de  ceux  qui  ont 
eu  lieu  dans  la  réalité.  L'orthographe, m  ême  des  gens  les  moins  lettrés, 
en  dissimule  certains  d'une  manière  absolue  :  ainsi  tp,  G,  y  ont  noté  d'abord 
des  consonnes  occlusives  aspirées/)/;^  th,  kh,  du  type  dep,  t,  k  allemands, 
puis  des  spirantes  /  (bilabiale),  ^  (th  dur  anglais),  x  (ch  allemand)  ;  de 
même  [3,  o,  y  ont  noté  d'abord  des  occlusives  sonores  b,  d,  g  pareilles  à 
celles  du  français,  et  ensuite  les  spirantes  sonores  correspondantes  :  5 
(spirante  bilabiale),  â  Qb  doux  anglais),  g  spirant  (à  peu  près  le  g  de 
l'allemand  Tag);  or,  tout  le  monde  a  toujours  écrit  ç,  0,  y  et  ^,  y,  S,  et 
aucune  faute  ne  vient  avertir  des  changements  de  prononciation  que  dissi- 
mule la  permanence  de  la  graphie. 

Les  faits  les  plus  embarrassants  sont  les  fautes  sporadiques,  qui  ne 
s'expliquent  par  aucune  tendance  générale  de  la  langue,  et  qui  ne  tra- 
duisent aucun  développement  qui  ait  abouti.  Par  exemple  on  lit  sur  un 
papyrus  du  ii^  siècle  av.  J.-G.  excuo[;.£v  au  lieu  de  àxcùoiAev,  et  ceci  ne 
semble  pas  fortuit,  car  un  autre  papyrus,  du  i*""  siècle  ap.  J.-G.,  a  excaai 
pour  àxouaai  ;  et  il  y  a  d'autres  cas  où  e  est  écrit  au  lieu  de  a.  Il  ne  s'agit 
donc  pas  de  simples  lapsus  accidentels,  à  ce  qu'il  semble.  Les  faits  de  ce 
genre  sont  innombrables,  et  il  est  le  plus  souvent  impossible  d'en  déter- 
miner au  juste  la  portée. 

D'autre  part,  les  papyrus  trouvés  en  Egypte  proviennent  d'un  pays  où 
le  grec  était  la  langue  de  l'administration  et  celle  qu'employaient  les  gens 


igfi  SOURCES 

cultivés,  mais  où  il  était  une  langue  étrangère  et  oii  par  suite  les  gens 
peu  lettrés  le  parlaient  d'une  manière  barbare.  Beaucoup  de  fautes  s'expli- 
quent par  là.  Il  en  est,  comme  les  confusions  de  S  et  de  t,  dont  le  carac- 
tère égyptien  se  reconnaît  du  premier  coup  :  aTrcoicaTwi  =  àTrcTeiaaxw, 
S£7.T(i)v  :=:  Tsy.Twv,  oetcùxa^  =  oeoo^y.aç,  ^ociiÇevi  =  paoïTeiv  sont  du  grec 
d'Egyptiens.  Mais  toutes  les  fautes  de  ce  genre  ne  se  dénoncent  pas  aussi  clai- 
rement, et  pour  les  faits  sporadiques,  on  est  toujours  tenté  de  se  deman- 
der s'il  ne  s'agit  pas  de  fautes  d'étrangers.  Même  pour  les  faits  généraux, 
les  Egyptiens  qui  parlaient  grec  ont  pu  exagérer  les  tendances  à  l'inno- 
vation. Toute  donnée  des  papyrus  égyptiens  qui  n'est  pas  confirmée  par 
d'autres  témoignages  et  qui  fournit  des  faits  non  conformes  au  développe- 
ment général  de  la  langue  est  suspecte. 

Outre  les  papyrus  égyptiens,  on  a  ceux  d'Herculanum,  qui  ne  peuvent 
être  postérieurs  à  79  ap.  J.-C,  et  dont  une  partie  au  moins  est  même 
antérieure  au  début  de  l'ère  chrétienne.  Ces  papyrus  portent  pour  la  plu- 
part des  textes  littéraires,  et  l'on  ne  saurait  par  suite  en  attendre  tous  les 
vulgarismes  qui  rendent  si  précieux  pour  le  linguiste  certains  des  papyrus 
égyptiens.  Mais  les  confirmations  qu'apportent  les  papyrus  d'Herculanum 
sont  par  là  même  de  grande  valeur,  d'autant  plus  qu'elles  permettent  de 
faire,  dans  les  particularités  des  papyrus  égyptiens,  la  part  des  actions 
régionales  ou  locales. 

D'autre  part,  les  inscriptions  grecques  sont  aussi  nombreuses  durant 
les  périodes  hellénistique  et  impériale  qu'elles  sont  rares  à  l'époque  ar- 
chaïque. Elles  sont  en  partie  d'origine  officielle  ;  elles  ont  presque  toujours 
été  gravées  par  des  gens  du  métier,  ayant  une  technique  et  sachant  en  gros 
reproduire  la  langue  traditionnelle  ;  d'ailleurs  l'épigraphie  est  faite  en 
grande  partie  de  formules  fixées.  On  n'a  donc  pas  de  chances  d'y  retrou- 
ver souvent  la  langue  courante.  Mais  les  rédacteurs  des  inscriptions  et  les 
graveurs  n'étaient  heureusement  pas  infaillibles  ;  ils  ont  commis  des 
«  fautes  »  qui  fournissent  le  moyen  de  compléter  et  surtout  de  confirmer 
pour  toute  l'étendue  du  domaine  hellénique  les  données  plus  variées,  plus 
abondantes,  mais  limitées  à  deux  pays  et  souvent  impossibles  à  apprécier, 
apportées  parles  papyrus. 

En  fait,  sur  tous  les  points  essentiels,  les  «  fautes  »  des  inscriptions 
confirment  ce  qu'enseignent  les  «  fautes  »  des  papyrus.  Si  par  exemple  à 
Athènes  où  la  tradition  littéraire  était  forte,  la  confusion  entre  ei  et  i  ne 
se  manifeste  clairement  qu'à  partir  de  100  av.  J.-C.  environ,  si  la 
chancellerie  royale  de  Pergame  a  toujours  tenu  à  distinguer  entre  zi  et  i, 
on  lit  HpaxXtBcu  sur  une  inscription  privée  de  Pergame  dès  le  11®  siècle  av. 
J.-C,  et  auv£7:ei[a-/]a)!7iv  sur  une  inscription  de  la  ville  en  i5o  av.  J.-C, 
et  les  inscriptions  de  Pergame  à  l'époque  impériale  confondent  fréquem- 
ment cl  et  r,  ;  à  Magnésie,  on  a  de  même  i6'.cr[j,£v[a]  et  -^[jlsiv  au  cours  du 


LES    TEXTES    LITTERAIRES  I97 

II*  siècle  av.  J.-C,  et  la  confusion  est  entière  à  Tépoque  impériale.  —  De 
même  pour  les  formes  grammaticales.  La  substitution  de  a  à  c  ou  =  dans 
les  aoristes  se  rencontre  en  Egypte  sur  des  papyrus  déjà  au  ii''  siècle  av. 
J.-C.  :  xo  Y£vx[j.£vov,  [j-er^XOa'.  (117  av.  J.-G.,  avec  un  -q  aussi  fautif);  à 
Herculanum,  on  lit  une  fois  v.aT}S)xc.  Les  formes  de  ce  genre  se  répan- 
daient donc  déjà  vers  le  début  de  l'ère  chrétienne  ;  ce  n'est  qu'à  dater  du 
i"  siècle  ap.  J.-C.  que  ces  formes  deviennent  courantes  dans  les  papy- 
rus, et  on  les  rencontre  aussi  dans  le  Nouveau  Testament  :  sloa,  -^XOa.  Or, 
une  inscription  de  Magnésie  de  i38  av.  J.-C.  fournit  un  exemple  spora- 
dique  :  eTceôaXavTo,  et  £Y£vair/)v  se  trouve  assez  souvent  sur  des  inscrip- 
tions de  régions  diverses,  notamment  en  Egypte,  à  l'époque  impériale. 

Grâce  aux  papyrus  et  aux  inscriptions,  on  a  donc  des  témoignages  datés 
d'une  manière  assez  précise  pour  les  besoins  des  linguistes,  localisés  et 
dont  l'authenticité  ne  fait  pas  de  doute  :  c'est  le  parler  même  d'un  scribe, 
d'un  rédacteur  peu  lettré,  d'un  graveur  qui  échappe  involontairement. 

Ces  données  permettent  de  tirer  parti  des  textes  littéraires.  Les  textes 
littéraires  ont  pour  le  linguiste  deux  défauts.  D'abord  la  tradition  y  est 
très  forte  :  quand  on  écrit  un  ouvrage  dans  nne  langue  littéraire  une  fois 
fixée,  on  se  conforme  à  des  modèles  existants,  et  l'on  réussit  ainsi  à  éviter 
les  «  fautes  »  du  langage  courant  mieux  qu'on  ne  le  fait  en  parlant  ou 
en  écrivant  des  choses  familières.  D'autre  part,  la  transmission  manuscrite, 
faite  par  des  scribes  professionnels,  tend  à  effacer  les  particularités  con- 
traires à  la  norme  traditionnelle;  et,  de  plus,  elle  risque  de  conformer  les 
textes  à  un  usage  postérieur  à  celui  des  premiers  auteurs,  en  y  introdui- 
sant des  «  fautes  »  nouvelles,  dues  non  aux  auteurs,  mais  aux  copistes  ou, 
ce  qui  est  plus  grave,  à  des  éditeurs  ou  correcteurs  postérieurs.  En  somme 
les  œuvres  littéraires  ont  un  double  inconvénient  :  d'abord  elles  ne  réflé- 
chissent pas  dès  le  début  la  langue  du  temps  où  elles  sont  écrites,  et  en 
second  lieu  les  faits  qu'on  serait  tenté  d'y  utiliser  sont  suspects  de  s'être 
introduits  après  l'époque  des  auteurs.  Mais  on  n'en  peut  faire  abstraction, 
parce  qu'elles  constituent  de  beaucoup  la  plus  grosse  part  des  témoignages 
qu'on  possède  et  parce  que  la  variété  des  faits  linguistiques  qu'on  y  peut 
observer  est  grande.  Une  langue  dont  on  n'a  que  des  textes  épigraphiques 
ou  des  fragments  de  rencontre  est  toujours  mal  connue  ;  les  seules  langues 
qui  permettent  une  étude  complète  sont  celles  dont  on  possède  des  textes 
littéraires  étendus.  Outre  les  enseignements  qu'ils  donnent  par  eux-mêmes, 
les  témoignages  des  papyrus  et  des  inscriptions  sont  précieux  en  ce  qu'ils 
permettent  de  déterminer  quels  sont  parmi  les  textes  littéraires  ceux  dont 
la  langue  se  rapproche  le  plus  de  la  langue  courante  et  ce  qui,  dans  les 
textes  même  les  plus  traditionnels,  est  dû  à  l'influence  du  parler  courant 
des  auteurs. 


198  SOURCES 

Les  textes  les  plus  utilisables  sont  naturellement  ceux  qui  sont  le  plus 
en  dehors  de  la  littérature  :  la  traduction  de  la  Bible  dite  des  Septante  et 
les  écrits  qui  composent  le  Nouveau  Testament  dus  à  des  hommes  qui 
n'avaient  qu'une  demi-culture  et  ne  cherchaient  pas  pour  la  plupart  à  passer 
pour  des  lettrés.  Les  traductions  des  Septante  sont  du  m*  et  du  n*^  siècle 
av.  J.-C,  le  Nouveau  Testament  du  i*""  siècle  après  ;  on  y  trouve  donc  une 
suite  de  textes  de  l'époque  même  où  s'est  constituée  et  fixée  la  xoivv].  Ces 
textes  ont  été  écrits  par  des  gens  qui  n'étaient  pas  des  Hellènes  ;  l'Ancien 
Testament  se  compose  de  traductions,  et  de  traductions  strictement  litté- 
rales, si  bien  qu'on  n'en  peut  tirer  un  parti  linguistique  en  ce  qui  con- 
cerne la  syntaxe  et  le  sens  des  mots  qu'avec  de  grandes  précautions.  Mais 
les  auteurs  savaient  le  grec  de  leur  temps  :  la  comparaison  avec  les  papy- 
rus et  les  inscriptions  montre  que  ces  textes  ont  été  en  général  rédigés 
dans  le  grec  courant  de  l'époque  où  ils  ont  été  composés  et  qu'ils  four- 
nissent pour  l'étude  de  la  grammaire  et  du  vocabulaire  de  la  y.civT^  des 
documents  de  grande  valeur;  longtemps,  on  ne  leur  a  pas  attribué  pour 
l'histoire  de  la  langue  l'importance  qui  convient  ;  la  découverte  des 
papyrus  égyptiens  a  fait  ressortir  la  valeur  de  documents  authentiques 
qu'ils  ont  à  un  haut  degré.  Cette  valeur  est  d'autant  plus  grande  qu'ils 
sont  conservés  par  des  manuscrits  nombreux  et  dont  plusieurs  sont  relati- 
vement anciens  :  le  Vaticanus  et  le  Sinaïticus  sont  attribués  au  iv*  siècle, 
l'Alexandrinus  au  v'^,  etc.  ;  ces  manuscrits  ont  de  plus  le  mérite  de  ne 
pas  représenter  des  éditions  revisées  au  point  de  vue  de  la  langue  et  de 
reposer  chacun  sur  une  tradition  autonome.  On  a  donc  ici  des  données 
d'une  qualité  singulière. 

Néanmoins,  on  ne  doit  pas  demander  à  ces  textes  des  témoignages  qu'ils 
ne  peuvent  fournir.  Les  détails  de  graphie  qu'ils  présentent  peuvent  tou- 
jours être  dus  aux  copistes  ;  ils  ne  prouvent  pas  pour  l'époque  des 
auteurs  ;  ainsi  les  confusions  innombrables  de  ec  et  de  i  qu'on  rencontre 
dans  les  manuscrits  de  l'Ancien  Testament  prouvent  que  les  copistes  ne 
savaient  pas  distinguer  entre  si  et  i  ;  elles  n'ajoutent  rien  à  ce  que  l'on 
sait  par  ailleurs  sur  la  confusion  de  s'.  et  de  i  en  Egypte  aux  m*-!!**  siècles 
av.  J.-C.  Les  exemples  d'aoristes  tels  c[ue  siXa,  rf/Sx,  ïizzgcc  qu'on  lit  dans 
des  manuscrits  des  Septante  ne  prouvent  pas  que  les  traducteurs  aient 
jamais  écrit  rien  de  pareil;  Juges  VII,  21,  où  on  lit  èar^ixavav  y.at  ï^o^ol^ 
dans  le  Vaticanus,  il  y  a  chance  pour  que  la  leçon  à'çuYcv  de  l'Alexan- 
drinus reproduise  le  texte  du  traducteur  ;  Deut.  XXIX,  16,  on  lit,  aussi 
dans  le  Vaticanus,  zapv^/.ôaiJ.ev  à  côté  de  y.a-oty.-/^Ga[ji.£V  (var.  yaTwyv^aaia-cv); 
mais  l'Alexandrinus  et  l'Ambrosianus  ont  7:ap-<^).6o[;.£v.  Dans  le  Nouveau 
Testament,  des  formes  comme  ir.eco!,  ont  plus  de  chances  d'être  authen- 
tiques ;  mais  là  non  plus  on  ne  peut  faire  le  départ  entre  ce  qui  vient  des 
auteurs  et  ce  qui  vient  des  copistes  successifs. 


LES    TEXTES    LITTERAIRES  199 

L'accusatif  en  -a  a  tendu  à  être  remplacé  par  -av  en  grec  courant. 
Certains  manuscrits  de  l'Ancien  Testament,  surtout  l'Alexandrinus,  ont 
des  formes  de  ce  genre;  ainsi  Nombres  XV,  27,  l'Alexandrinus  a  al^av 
[xi'av  èvtauaîav,  tandis  que  le  Vaticanus  et  l'Ambrosianus  ont  alya  ;  ceci 
ne  prouve  que  pour  le  copiste  ;  car  on  ne  signale  avant  l'ère  chrétienne 
que  deux  exemples  de  ce  genre  sur  des  papyrus  égyptiens  ;  on  n'en 
connaît  qu'un  à  Herculanum,  dans  un  juron,  vyj  Ai'av,  donc  dans  une 
forme  vulgaire,  et  qui  n'autorise  aucune  conclusion  pour  la  langue  écrite 
même  la  moins  littéraire  ;  une  inscription  de  Magnésie  du  11^  siècle  av. 
J.-C.  a  vuvaTzav,  et  une  inscription  de  Pergame,  d'époque  impériale, 
Ôuya-cspav  ;  partout  la  forme  est  très  rare  avant  l'Empire.  Même  les 
exemples  du  Nouveau  Testament  sont  tous  mal  attestés.  Il  n'y  a  donc 
aucune  raison  de  croire  que  les  traducteurs  de  l'Ancien  Testament  ni 
même  les  auteurs  du  Nouveau  aient  écrit  (sinon  prononcé,  ce  qui  est 
autre  chose)  une  forme  aussi  vulgaire  que  l'accusatif  en  -av  au  lieu  de  -a. 

Toutefois  les  manuscrits  demeurent  encore  sur  bien  des  points  fidèles  à 
la  graphie  des  premiers  auteurs.  La  répartition  de  o'jov.q  et  g'jBv.ç  est  instruc- 
tive à  cet  égard.  On  sait  que,  à  Athènes,  c'jcî(;  est  la  forme  des  inscrip- 
tions jusqu'en  878  av.  J.-C.  ;  en  878  apparaît  oùôeîç,  et  c'est  la  seule 
forme  de  3oo  à  60  av.  J.-C.  ;  puis,  sous  l'Empire,  oùosiç  redevient 
dominant  et  finit  par  être  la  seule  forme.  C'est  ojceîç  qui  a  seul  subsisté 
dans  la  négation  du  grec  moderne  cev.  L'ancien  juxtaposé  oùSeiç  était 
devenu  un  mot  un  ;  l'accent  ne  concordait  même  pas  avec  celui  de  v.q  ; 
la  forme  avait  perdu  toute  valeur  expressive.  Pour  exprimer  avec  force 
l'idée  de  «  pas  un  »  on  a  été  conduit  à  dire  cjBà  elç  en  faisant  sentir  les 
deux  termes  isolément  ;  Aristophane  en  fournit  un  exemple  dans  une  de 
ses  dernières  œuvres,  Plut.  187  : 

c'jo'  Tt  cT;  6jG£t£v  àvôpcoTTrtov  è'xt 
où  pouv  av,  oh'/^t.  d/a'.(7x5v,  ojy.,  àXX'  oùSà  Iv. 

Le  procédé  a  ici  sa  force  expressive,  et  il  était  sans  doute  dans  sa  nou- 
veauté quand  Aristophane  l'a  utilisé.  Comme  il  arrive  toujours,  cette  force 
expressive  s'est  vite  atténuée  ;  ainsi  chez  Ménandre  (842-291  av.  J.-C.) 
on  lit:  Epitrep.  99 

v^y.u)  oà  y,al  vuv  oùv.  £[xauxou  a'  cùSà  ïv 

î'S'.sv  xr^yxim.  —   «  xoivoç  'Ep[XYj;  »  —  [.;,Y]3à  Iv 

supt-j)^    CTTcu  irpôtTccrTi  (jo)[ji,'  à§acû[j,evov. 

Dès  lors  oijûà  et  sTç,  p/rps  et  sTç  tendent  à  se  souder  ;  mais  le  h  initial  de 
v.z,  assourdit  le  g  et  en  fait  une  aspirée  —  dès  le  vi^  siècle,  on  trouve  écrit 
'06'    'Ep[j.-^ç  au  lieu  de  ôo'    'Epi^^ç,  —  d'où  oùeei'ç,  ixYjGei'ç,   remplaçant 


I 


200  SOURCES 

cùoc'!;,  \i:r,odçy  par  contamination  de  cjô'  ziç  et  de  cjss-!;  :  cùOs^ç  était  un 
oùoà  sTç  affaibli,  qui  a  pris  la  place  de  cjoe:;.  Les  papyrus  de  Ménandre 
flottent  entre  ojseîç  et  cjÔsîç,  sans  qu'on  puisse  dire  à  quelle  forme  s'est 
arrêté  l'écrivain,  ni  s'il  a  llotté  lui-même,  comme  l'ont  fait  ses  copistes. 
Quoi  qu'il  en  soit,  oùOei;  est  la  forme  athénienne  au  moment  où  Athènes 
fournit  le  modèle  de  la  langue  commune  ;  et  cette  forme  domine  ou  du 
moins  s'emploie  tant  que  dure  Tinfluence  attique  ;  puis  la  forme  cllzit  des 
parlers  non  attiques  qui  s'était  conservée  dans  le  parler  courant  hors 
d'Athènes  chasse  de  l'usage  cjôsi;,  qui  alors  s'élimine  même  à  Athènes. 
On  voit  combien  a  été  puissante  1  action  des  modèles  athéniens  récents  au 
IV*  et  au  m*  siècles,  puis  comment  cette  action  a  diminué  et  comment 
Athènes  même  a  enfin  perdu  la  forme  propre  qu'elle  s'était  créée  au 
IV*  siècle  et  a  accepté  la  forme  commune.  OjOs-;  est  la  forme  ordinaire 
des  papyrus  égyptiens  avant  l'époque  chrétienne,  puis  z'joeic  reprend  le 
dessus,  et  l'on  n'a  plus  que  cùoeî;  à  partir  du  m*  siècle  av.  J.-G.  A  Hercu- 
lanum,  on  a  cjscÎç  et  cjÔsîç,  ce  dernier  représentant  la  forme  soignée, 
semble-t-il.  Dans  les  inscriptions  de  Pergame,  cjOsiç  est  la  forme  du 
in*  siècle  av.  J.-C,  puis  cjosîç  apparaît  et  domine  peu  à  peu.  Or,  les 
traces  de  cjGsîç  sont  encore  abondantes  dans  l'Ancien  Testament  ;  et  ce 
sont  les  livres  les  plus  récents,  l'Ecclésiaste  et  les  Macchabées,  qui  ont 
régulièrement  c\jQeiq.  Dans  le  Nouveau  Testament,  ojoôiç  est  de  règle,  et 
il  n'y  a  quelques  traces  de  la  forme  attique  de  basse  époque,  oùGâîç,  que 
chez  Luc,  dont  le  texte  est  relativement  littéraire.  Les  manuscrits  ont  donc 
conservé  en  somme  à  cet  égard  ce  que  l'on  peut  croire  que  les  auteurs  ont 
dû  écrire.  Le  mot,  relativement  tardif,  à;c'j6ev£tv,  dérivé  de  ojôîîç,  figure 
dans  l'Ancien  Testament,  chez  Luc  et  chez  Paul  ;  ce  mot  a  été,  sous 
l'influence  de  ojosîç,  remplacé  par  èçcjosvcjv  qui  figure  déjà  dans  les 
livres  tardifs  du  Nouveau  Testament.  Les  atticistes  n'ont  rien  eu  à  faire, 
on  le  voit,  pour  restaurer  la  forme  ojosiç  de  Tancien  attique. 

La  répartition  de  gg  et  de  tt  prête  à  des  remarques  analogues.  Les  com- 
paratifs y;t-:wv,  àXa-Tcov  et,  plus  rarement,  y.piî—wv  se  rencontrent  un  peu 
partout  dans  l'Ancien  Testament  ;  or,  précisément  v^ttcov  et  iXâ-rTwv  sont 
Iréquents  dans  les  papyrus  égyptiens  d'époque  ptolémaïque,  alors  que  le 
-CT  attique  y  est  rare  par  ailleurs.  Encore  dans  le  Nouveau  Testament,  il  y 
a  des  exemples  sporadiques  de  àXâTTwv  ;  îXaTcv,  c'est-à-dire  è'Xa-Tcv,  se 
lit  encore  sur  une  inscription  de  Magnésie  au  ii*  siècle  ap.  J.-G.  Le  verbe 
rJT-càaOa'.  a  été  particulièrement  résistant  parce  que  la  forme  ionienne,  toute 
différente,  èiccjv,  ne  recouvrait  pas  la  forme  attique  ;  le  verbe  attique 
n'a  donc  pas  subi  l'ionisation  coutumière  de  tt  en  cg.  —  Ce  qui  con- 
firme l'authenticité  de  la  répartition  de  —  et  de  cj  dans  l'Ancien  et  le 
Nouveau  Testaments,  c'est  que  le  --  se  trouve  surtout  dans  les  ouvrages 
de  caractère  relativement  littéraire:  les  livres  II,  III,  IV  des  Macchabées 


LES    TEXTES    LITTERAIRES  201 

ont  YÀwi-a  et  Y^wTTOToiJ-eTv,  TtpâTxeiv,  TapâiTsiv^  etc.,  toutes  formes  qui  ne 
se  rencontrent  pas  dans  d'autres  livres  de  l'Ancien  Testament. 

Sur  certains  points,  on  ne  sait  que  décider.  Les  papyrus  égyptiens  et 
les  anciennes  inscriptions  en  y^oirq  ont  régulièrement  Téc-crapa,  ou  même 
T£-Tapa  avec  ap  comme  l'attique  ;  au  contraire  les  manuscrits  de  l'Ancien 
et  du  Nouveau  Testaments  ont  tédaspa,  forme  qui  s'est  répandue  surtout  à 
partir  du  i*""  siècle  ap.  J.-C,  dont  l'origine  ionienne  est  évidente  et  qui  a 
dû  par  suite  appartenir  d'abord  à  la  y.oivr,  d'Asie  Mineure.  Faut-il  admettre 
que  le  xeso-spa  des  manuscrits  est  authentique  et  que  les  Septante  ont  subi 
l'influence  de  la  y.oi^vrj  d'Asie  Mineure  "^  ou  -sTaspa  a-t-il  remplacé  dans  les 
manuscrits  l'ancien  'zé'jiyxpx  des  auteurs  ?  En  tout  cas,  T£77£pa  est 
authentique  dans  le  Nouveau  Testament,  dont  le  grec  repose  sur  lesparlers 
d'Asie  ;  c'est  la  forme  des  manuscrits  les  plus  anciens. 

Donc,  même  pour  le  détail  de  la  graphie,  les  textes  de  l'Ancien  et  du 
Nouveau  Testaments  ont  un  intérêt  malgré  l'incertitude  inévitable  de  la 
transmission.  Pour  les  formes  grammaticales  et  les  questions  d'emploi  des 
formes,  et  aussi  pour  le  vocabulaire,  ils  ont  plus  de  valeur  encore.  En  les 
utilisant  avec  critique,  on  a  là  une  source  importante,  que  sur  bien  des 
points  rien  ne  peut  remplacer,  pour  la  connaissance  de  la  -AzirQ.  On  y  voit 
comment  écrivaient  des  gens  demi-cultivés,  et  ces  textes  donnent  une  idée, 
sinon  du  parler  vulgaire,  du  moins  de  la  langue  courante. 

Les  textes  plus  littéraires  sont  encore  utiUsables  et  fournissent  quantité 
de  données.  Si  pris  qu'on  soit  par  la  tradition  et  quelque  désir  qu'on  ait 
de  la  continuer  exactement,  on  n'échappe  pas  à  l'influence  du  parler  de 
son  temps.  Les  innovations  se  traduisent  par  une  forme  qui  échappe  çà  et 
là  ou  par  une  manière  d'employer  certaines  formes  qui  ne  concorde  pas 
exactement  avec  l'usage  ancien  :  l'optatif  employé  trop  ou  trop  peu,  ou 
hors  de  propos,  trahit  l'écrivain  qui  écrit  des  optatifs  mais  qui  n'en 
employait  plus  en  parlant.  Sans  viser  à  reproduire  la  langue  vulgaire,  des 
écrivains  comme  Ménandre,  Aristote  et  Polybe  se  sont  conformés  à 
l'usage  des  gens  cultivés  de  leur  temps  ;  ils  ne  fournissent  pas,  comme 
l'Ancien  et  le  Nouveau  Testaments,  des  spécimens  de  parler  familier  ; 
mais  ils  écrivaient  en  personnes  cultivées  qui  ne  visent  pas  à  l'archaïsme. 
Plus  tard,  la  réaction  des  atticistes  et  l'inévitable  imperfection  de  leur 
effort  apportent,  d'une  autre  manière,  des  renseignements  dont  on  peut 
tirer  parti. 

On  arrive  ainsi  à  suivre  en  gros  l'histoire  de  la  langue  commune.  Le 
grec  moderne  indique  le  terme  de  l'évolution  et  permet  de  déterminer  ce 
qui,  dans  les  textes,  traduit  les  tendances  du  développement  de  la  langue. 
En  ce  sens,  les  parlers  grecs  actuels  sont  une  des  sources  les  plus  impor- 
tantes pour  l'étude  de  la  xowt^  :  ils  fournissent  le  contrôle,  sans  lequel  on 
ne  saurait  comment  faire  un  départ  entre  les  témoignages  des  textes. 


CHAPITRE  IV 

CARACTÈRES  LINGUISTIQUES  DE  LA  /.otvv; 


L'attique  qui  était  au  début  du  v*  siècle  un  parler  arriéré  au  point  de 
vue  du  développement  linguistique,  avait  déjà  évolué  au  cours  du  v"  et  du 
IV*  siècles.  L'adoption  de  l'attique  par  des  populations  telles  que  les 
Ioniens  d'Asie,  dont  la  langue  était  à  plusieurs  égards  parvenue  dès  le 
VI*  siècle  à  une  période  plus  avancée  de  développement,  a  pressé  l'évolu- 
tion. L'emploi  de  cette  même  langue  par  toutes  sortes  de  gens  ayant  des 
parlers  helléniques  divers  ou  dont  la  langue  maternelle  était  une  langue 
étrangère  difTérente  du  grec  a  beaucoup  contribué  à  efifacer  ce  qui  dans  le . 
grec  d'Athènes  était  idiomatique,  ce  qui  était  difficile  à  acquérir  pour  qui 
n'était  pas  un  natif.  En  devenant  une  langue  commune,  le  grec,  et  en  par- 
ticulier le  grec  d'Athènes,  ne  pouvait  donc  manquer  de  perdre  beaucoup 
de  son  archaïsme,  beaucoup  de  ses  traits  caractéristiques.  Par  le  lait 
qu'elle  cessait  d'être  la  langue  d'une  cité  pour  être  celle  d'une  nation,  ou 
plutôt  d'un  grand  groupe  d'hommes  ayant  un  même  type  de  civilisation, 
la  langue  devait  se  transformer  et,  en  se  tranformant,  prendre  une  forme 
de  type  plus  banal.  Pour  autant  que  les  données  les  laissent  deviner,  les 
changements  se  pressent  en  effet. 


I.  —  Le  rythme. 

Le  grec  ancien  avait  conservé  le  rythme  quantitatif  qui  est  l'une  des 
particularités  les  plus  singulières  de  l'ancien  indo-européen  commun.  Tout 
le  rythme  de  la  langue  repose  sur  des  alternances  de  syllabes  longues  et  de 
syllabes  brèves  :  faire  un  vers  consiste  à  répartir  d'une  manière  définie  des  ' 
syllabes  longues  et  brèves.  Le  ton,  qui  comportait  simplement  une  éléva- 
tion de  la  voix  et  qui  n'était  accompagné  d'aucun  renforcement  ni  surtout 


LE    RYTHME  2o3 

d'aucun  allongement  de  la  syllabe,  ne  jouait  ni  dans  le  rythme  de  la  langue, 
ni  par  suite  dans  la  versification,  aucun  rôle.  La  différence  entre  les  syllabes 
aiguës  et  les  syllabes  graves  avait  une  importance  pour  le  musicien  qui 
composait  une  mélodie  destinée  à  être  chantée,  et  le  compositeur  des 
hymnes  conservés  à  Delphes  en  a  tenu  compte.  Mais  cette  différence  n'in- 
tervenait pas  dans  la  rythmique.  Cet  état  est  l'inverse  de  celui  que  pré- 
sentent des  langues  modernes,  comme  le  français,  l'allemand  ou  l'anglais, 
où,  en  composant  une  pièce  de  chant.  Je  musicien  doit  tenir  compte  de 
l'accent  d'intensité  pour  le  faire  concorder  avec  les  temps  forts  du  rythme 
musical,  mais,  non  de  la  hauteur  propre  de  chaque  voyelle  du  mot.  Le 
grec  est,  de  toutes  les  langues  indo-européennes,  celle  qui  donne  l'idée  la 
plus  complète  du  rythme  quantitatif  de  l'indo-européen  commun.  Caries 
voyelles  finales  des  mots,  dont  certaines  ont  en  sanskrit  védique  une  quan- 
tité flottante,  y  apparaissent  avec  des  quantités  fixes,  et  il  n'y  avait  dans 
le  grec  le  plus  ancien  aucune  syllabe  indifférente  au  point  de  vue  de  la 
quantité.  L'attique  de  l'époque  classique  conserve  encore  ce  rythme 
quantitatif.  Un  seul  changement  de  détail  intervient  :  les  groupes  du  type 
occlusive  plus  liquide,  comme  -ir-,  qui  faisaient  position  en  indo-européen 
et  qui  font  encore  position  chez  Homère,  ont  cessé  de  faire  position,  et 
-y.-ç,6zi  qui  valait  d'abord  _w,  a  abouti  à  la  valeur  ww  ;  cette  innovation 
résultait  de  la  nature  de  ces  groupes  ;  pareil  changement  a  eu  lieu  en  effet 
en  latin,  on  patris  vaut  normalement  ^^  chez  Plante  et  Térence,  et  môme 
en  sanskrit,  dans  des  ouvrages  bouddhiques  représentant  une  tradition 
plus  récente  que  la  tradition  védique.  Il  résulte  de  là,  chez  les  poètes 
grecs  postérieurs  à  l'époque  homérique,  un  flottement  entre  la  valeur 
traditionnelle  _w  de  Traipcç  et  la  valeur  ^^  conforme  à  l'usage  de  la  langue 
depuis  le  vi*  siècle.  Mais  ce  détail  ne  change  rien  au  principe  du  rythme 
qui  demeure  quantitatif. 

A  cet  état  du  grec  ancien  s'oppose  celui  du  grec  moderne  ;  le  grec 
moderne  n'a  pas  de  voyelles  longues  ou  brèves  par  elles-mêmes.  Sont 
longues  les  voyelles  intérieures  frappées  de  l'accent  ;  sont  brèves  les 
voyelles  intérieures  inaccentuées.  Les  voyelles  toniques  sont  aujourd'hui 
encore  prononcées  avec  une  élévation  de  la  voix.  L'accent  de  hauteur  n'a 
donc  pas  disparu,  et  il  n'y  a  pas  d'intensité  fortement  marquée,  ni  d'effets 
marqués  de  l'intensité  ;  car  les  altérations  et  les  chutes  de  voyelles  qu'on 
observe  dans  les  parlers  modernes,  surtout  dans  la  région  septentrionale, 
s'expliquent  par  des  différences  de  quantité  plus  que  par  des  différences 
d'intensité.  Mais  l'ancien  rythme  quantitatif  a  disparu,  remplacé  par  un 
rythme  accentuel.  Par  ce  fait,  si  un  Grec  ancien  pouvait  entendre  le  grec 
d'aujourd'hui,  même  en  faisant  abstraction  de  toutes  les  autres  altérations, 
il  ne  reconnaîtrait  plus  l'aspect  général  de  sa  langue. 

Ce  changement  ne  se  traduit  par  rien  dans  la  graphie,  et  la  métrique, 


20^  CARACTÈRES    LINGUISTIQUES    DE    LA    XCtVi^ 

toujours  en  retard  sur  le  développement  de  la  langue,  n'en  porte  trace 
sans  doute  que  longtemps  après  que  le  fait  était  accompli.  Il  faut  attendre 
l'époque  byzantine  pour  trouver  des  poésies  chrétiennes  fondées  sur 
l'accent,  non  sur  la  quantité,  et  une  prose  métrique  reposant  sur  des 
observances  d'accent.  Oppien,  vers  210  ap.  J.-C,  ne  tient  pas  plus  de 
compte  de  l'accent  qu'Homère,  son  modèle.  Mais  le  Syrien  Babrios,  con- 
temporain d'Oppien,  tout  en  faisant  des  vers  quantitatifs,  atteste  le  rôle 
nouveau  de  l'accent  dans  la  langue  par  le  fait  qu'il  met  systématiquement 
une  tonique  au  dernier  temps  fort,  c'est-à-dire  sur  la  pénultième  syllabe, 
de  ses  vers  iambiques  : 

Xstov  oà  TOJTov  %pol)y.0LkeX~o  ôapaT^aaç- 

C'est  le  premier  témoignage  qu'on  ait  en  poésie  du  changement  qui 
s'était  produit  dans  la  langue. 

Mais  la  ruine  du  rythme  quantitatif  est  antérieure  au  iii'^  siècle  ap.  J.-G. 
Le  parler  populaire  d'Athènes  en  offre  des  traces  dès  le  v'^  siècle  av.  J.-G. 
Les  defîxiones  attiques  confondent  déjà  t  et  -q  :  on  y  lit  ;j.c  (pour  [;.v^), 
{jLcTcpa,  Abvfxicç  et -:r)-/vr^v,  Hy.arr/V,  tpuoYîpoç.  Des  inscriptions  attiques  du 
m"  siècle  av.  J.-C.  confondent  0  et  w,  et  la  confusion  commence  plus  tôt 
encore  dans  les  defîxiones  011  on  lit  iloxpaTy;;,  TrpoTov,  <î>p£7j£sa)v/;ç,  etc. 
Dans  une  grande  ville  comme  Athènes  où  la  population  était  mêlée  et  où 
il  y  avait  beaucoup  d'étrangers,  le  sentiment  de  la  quantité  est  donc  trou- 
blé dès  une  date  très  ancienne. 

Il  n'est  pas  aisé  de  trouver  des  exemples  probants,  parce  que  la  graphie 
ne  distingue  pas  entre  t  et  u  brefs  et  longs  et  que,  pour  la  plupart  des 
autres  voyelles,  il  y  avait  de  fortes  différences  de  timbre  entre  les  longues 
et  les  brèves.  On  ne  peut  guère  utiliser  que  des  confusions  de  £  et  de  r„ 
avant  le  moment  où  v^  s'est  fermé  de  manière  à  aboutir  à  i,  et  surtout  de 
0  et  de  oj. 

Les  papyrus  égyptiens  offrent  des  graphies  de  s  au  lieu  de  r,  et  r,  au  lieu 
de  £  dès  le  iii*^  siècle  av.  J.-C.  On  a  par  exemple  zi  or,  [rq  valant  e;  cï  [ir, 
vers  25o  av.  J.-C,  ej^r^Ssiav  en  161  av.  J.-C,  et,  par  suite,  de  faux  em- 
plois de  l'augment  temporel,  comme  [lzx-q/^^xi  à  l'infinitif,  ou  de  fausses 
formes  comme  tc Xr^p-rj;  au  neutre  (160  av.  J.-C).  Inversement,  on  a  Asy,-^- 
"zpio:  en  260  av.  J.-C.,  tyjv  TsxapTôv  en  286  av.  J.-C,  etc.,  et,  par  suite, 
de  fausses  formes  comme  zjpcctîsç  au  masculin,  vers  i65  av.  J.-C.  Sur  les 
inscriptions,  de  pareilles  fautes  d'orthographe  sont  naturellement  rares. 
On  signale  cependant  à  Magnésie,  vers  190  av.  J.-C,  un  exemple  isolé  de 
-v](7oiJ//;va  au  lieu  de  -r(7:;j.eva.  A  Athènes  il  n'y  a  pas  sur  les  inscriptions 
d'exemples  connus  avant  l'époque  impériale.  —  D'ailleurs  s  ne  s'est  pas 
confondu  réellement  avec  r,  ;  car  -q  a  passé  progressivement  à  /,  tandis  que  e 
gardait  son  caractère  de  e. 


LE    DIGAMMA  2o5 

En  ce  qui  concerne  o  et  w,  les  faits  sont  plus  clairs,  parce  que  les  tim- 
bres différaient  peu  et  que,  aujourd'hui,  les  anciens  o  et  les  anciens  w 
sont  indiscernables  dans  la.  prononciation  du  grec.  Sur  les  papyrus 
égyptiens,  les  confusions  de  o  et  de  w  apparaissent  au  m''  siècle  av.  J.-C, 
et  sont  fréquentes  au  ii\  On  trouve  alors  sBov.a,  o[vrjo,  avaysy-^iç,  et  inver- 
sement twv  \z-]'cv,  TipoTov,  etc.  Les  textes  littéraires  d'Herculanum  offrent 
peu  d'exemples  pareils.  A  Magnésie,  une  inscription  du  ii^  siècle  av.  J.-G. 
a  déjà  Ap-]£;At,oopo['j  et  une  inscription  du  i'"'  siècle  ap.  J.-C,  çiXcow^wç. 
A  Athènes,  il  y  a  des  traces  de  la  confusion  sur  des  inscriptions  dès  le 
n*  siècle  av.  J.-C,  et  les  erreurs  sont  fréquentes  à  l'époque  impériale. 

La  présence  ou  l'absence  du  ton  n'intervient  en  rien  dans  ces  confu- 
sions. Si  les  exemples  de  confusion  sont  plus  nombreux  en  syllabe  atone 
qu'en  syllabe  tonique,  cela  tient  simplement  à  ce  que  le  nombre  des  syl- 
labes atones  est  plus  grand  que  celui  des  toniques. 

Le  sentiment  des  alternances  quantitatives  tend  donc  à  se  perdre  en 
grec  dès  avant  le  iii^  siècle  av.  J.-C  La  langue  polie  a  sans  doute  résisté 
longtemps.  Mais,  à  Lepoc[ue  byzantine,  la  confusion  était  réalisée.  Alors 
les  voyelles  toniques  ont  tendu  à  devenir  longues  à  l'intérieur  des  mots, 
tandis  que  les  atones  tendaient  à  être  brèves,  et  c'est  l'état  que  présente  le 
grec  moderne. 

Le  rythme  de  la  langue  s'est  donc  radicalement  transformé.  De  cette 
transformation,  la  graphie  ne  laisse  pour  ainsi  dire  rien  soupçonner; 
les  sujets  parlants  n'ont  presque  pas  dû  s'en  rendre  compte,  et  la  versifi- 
cation n'en  a  tiré  la  conséquence  que  longtemps  après  son  accomplisse- 
ment. Ce  n'est  pas  une  particularité  du  grec  :  les  anciennes  oppositions 
de  brèves  et  de  longues  et  le  rythme  quantitatif  ont  disparu  plus  ou  moins 
tôt  dans  toutes  les  langues  indo-européennes  ;  seul  aujourd'hui  le  groupe 
letto-lituanien,  et  en  particulier  le  lituanien,  en  donne  une  idée  quelque 
peu  exacte  ;  mais  l'aspect  ancien  des  choses  y  est  déformé  par  l'abrège- 
ment des  fins  de  mots  et  par  l'intervention  de  l'accent.  Ce  qui  est  remar- 
quable en  grec,  c'est  que  le  changement  s'y  produit  durant  une  période 
historique,  où  l'on  en  peut  sinon  suivre,  du  moins  deviner,  le  progrès. 


IL    Le    DIGAMMA   ET    l' ASPIRATION    INITIALE. 

L'innovation  de  la  prononciation  grecque  qui  a  le  plus  défiguré  les 
mots  indo-européens  a  été  celle  qui  a  porté  sur  les  consonnes  y,  w  et  s. 
Aucune  ne  caractérise  le  grec  plus  fortement,  ni  d'une  manière  plus  par- 
ticulière. 

La  consonne  y  a  été  entièrement  éliminée  dès  une  époque  préhistorique, 
et  pas  un  seul  y  indo-européen  n'est  maintenu  en  grec  sous  sa  forme  an- 


206  CARACTÈRES    LINGUISTIQUES    DE    LA    y.O'.VV^ 

cienne  de  y,  on  Ta  vu  ci-dessus.  A  l'initiale  du  mot,  on  a  ^Tuap,  avec  /;  ini- 
tiale, en  regard  du  latin  ie,cur,  et  C^^y^''?  ^^^^  ^  initial,  en  regard  du  latin 
iuguni,  le  i  latin  notant  dans  les  deux  cas  y  consonne. 

La  consonne  w  a  été  plus  stable.  Elle  s'est  maintenue  dans  la  plupart 
des  dialectes,  et  l'un  des  signes  de  l'alphabet  sémitique,  celui  du  wau,  a  été 
affecté  à  la  noter  ;  c'est  le  F.  Mais  en  ionien  et  en  attique,  le  F  s'est  amui 
avant  l'époque  historique  —  et  postérieurement  à  la  séparation  de  l'ionien 
et  de  l'attique  —  :  ce  qui  est  dans  les  autres  parlers  fip^fct,  correspon- 
dant à  l'allemand  werk,  est  epYov  en  ionien  et  en  attique.  Entre  voyelles, 
le  F  s'est  aussi  amui  dans  les  parlers  autres  que  l'ionien-attique  dès  une 
époque  très  ancienne  ;  le  F  intervocalique  est  régulièrement  noté  par  l'al- 
phabet cypriote,  dont  la  fixation  est  ancienne  ;  mais  les  exemples  de  F 
entre  voyelles  écrits  dans  des  inscriptions  en  alphabet  grec  sont  rares,  et 
l'on  n'en  trouve  que  très  peu  après  le  iv*  siècle  av.  J.-C.  Même  à  l'initiale, 
où  il  s'est  le  mieux  conservé,  le  F  tend  à  s'amuir  en  beaucoup  de  par- 
lers. Il  ne  figure  déjà  plus  dans  les  inscriptions  des  îles  doriennes  voisines 
du  domaine  ionien.  Il  n'existait  plus  à  Lesbos  au  iv*^  siècle.  Ce  qui  expli- 
que sans  doute  cet  amuissement  du  F,  c'est  que  le  zu  ancien  avait  proba- 
blement perdu  en  grec  sa  sonorité  ;  or,  un  zu  sans  vibrations  glottales  est 
quelque  chose  de  très  faible,  qui  s'articule  peu  et  s'entend  mal.  Là  oii, 
sur  le  domaine  dorien,  le  F  est  resté  —  ou  redevenu  —  sonore,  il  a  per- 
sisté^ et  par  exemple  à  Sparte,  il  ne  semble  pas  que  le  F  initial  se  soit 
jamais  amui  :  l'auteur  qui  a  recueilli,  à  une  date  sûrement  assez  tardive, 
le  lexique  laconien  dont  Hesychius  a  sauvé  de  nombreux  débris,  a  ré- 
gulièrement noté  par  3,  valant  v,  le  F  initial  laconien  ;  ainsi  le  mot 
FbFbiq  du  grec  ancien,  ion.-att.  îWç,  y  est  noté  [3to)p,  avec  le  rhotacisme 
du  -q  final  et  le  passage  à  h  (ensuite  amuie)  du  a  intervocalique.  Dans  un 
parler  moderne  de  la  Laconie,  qui  renferme,  par  une  exception  unique, 
quelques  restes  du  dialecte  ancien,  en  tsaconien,  l'ancien  /apvt'ov  est  repré- 
senté par  vanne,  vanjûlli  «  agneau  »  avec  un  v  sonore  à  l'initiale.  —  La 
généralisation  de  la  y.otv»]  a  eu  pour  effet  de  faire  disparaître  le  F  là  où  on 
le  prononçait  encore  au  tu*  siècle  av.  J.-C,  c'est-à-dire  dans  une  partie 
du  domaine  occidental  et  en  Béotie. 

L'5  initiale  de  l'indo-européen  devant  voyelle  a  passé  à  h,  et  Vs  inté- 
rieure entre  voyelles  a  disparu  après  avoir  passé  par  h.  Le  grec  répond 
par  ho  au  nominatif  sanskrit  sa,  gotique  sa  du  démonstratif  *to-.  Mais, 
comme  il  arrive  souvent,  h  a  tendu  à  s'amuir,  même  à  l'initiale.  L'attique 
et  la  plupart  des  parlers  continentaux  ont  bien  conservé  h  à  l'initiale  des 
mots  ;  au  contraire  l'ionien  d'Asie  et  aussi  le  lesbien  ont  perdu  de  bonne 
heure  Vh  initiale  et  ont  prononcé  0  ce  que  les  Athéniens  prononçaient  ho.  ' 
Cette  disparition  de  l'aspiration  initiale  en  ionien  se  traduit  dans  l'alpha- 
bet ionien  par  l'affectation  de  la  lettre  H  qui  notait  l'aspirée  et  qui  a  con- 


L  ASPIRATION    INITIALE 


207 

tinué  de  la  noter  dans  les  alphabets  italiotes,  notamment  dans  l'alphabet 
latin,  à  la  notation  de  la  voyelle  yj,  que  d'abord  on  n'avait  pas  distinguée 
graphiquement  de  s.  Quand  l'alphabet  ionien  a  été  accepté  par  des  parlers 
qui,  comme  l'attique,  avaient  conservé  h  initiale,  un  élément  phonétique 
essentiel  de  la  langue  est  resté  sans  notation,  et  ceci  rend  impossible  de 
suivre  l'histoire  de  /;  initiale  en  grec  d'une  manière  précise.  La  notation 
de  h  au  moyen  de  '  (esprit  rude)  qu'ont  inventée  les  Alexandrins  n'a  été 
d'abord  en  usage  que  chez  les  philologues  ;  les  inscriptions  ne  l'emploient 
pas,  non  plus  que  la  plupart  des  manuscrits  antiques  conservés.  Les  papy- 
rus antiques,  même  littéraires,  n'emploient  pas  normalement  les  signes 
d'esprits.  Toutefois,  il  semble  que,  là  même  où /;  subsiste,  cette  consonne 
disparaisse  aisément  :  le  delphique,  qui  garde  h  dans  les  mots  principaux, 
tend  à  l'amuir  dans  les  mots  accessoires  ;  sur  la  grande  inscription  des 
Labyades  (vers  4oo),  on  ht  le  démonstratif  isolé  ho  avec  h,  mais  l'article  0 
sans  h.  A  Athènes,  /;  s'est  très  bien  maintenue,  et  l'on  en  a  vu  un  effet 
dans  la  création  de  sùGsîç  (p.  199  et  suiv.).  Quand  le  modèle  attique  s'est 
imposé  au  moment  oii  la  v.zvrq  a  commencé  de  s'étendre,  les  personnes  qui 
voulaient  parler  bien  se  sont  sans  doute  efforcées  de  reproduire  l'aspiration 
initiale  suivant  l'usage  athénien  ;  mais  à  des  gens  qui  n'ont  pas  de  h  dans 
leur  parler  maternel  on  sait  combien  il  est  malaisé  de  réaliser  la  pronon- 
ciation de  h,  et  il  y  a  lieu  de  croire  que  les  Grecs  d'Asie  n'ont  jamais  pour 
la  plupart  rétablie  dans  leur  manière  ordinaire  de  parler.  Et,  comme  l'in- 
fluence des  Grecs  d'Asie  a  été  décisive  dans  l'extension  de  la  /.oivr^,  comme 
d'ailleurs  Vh  n'était  pas  écrite  et  que  l'influence  de  la  graphie  ne  tendait 
pas  à  la  maintenir,  la  prononciation  de  /?  a  dû  être  toujours  chose  irrégu- 
lière dans  la  plus  grande  partie  du  domaine  delà  -/.oivv].  Dans  les  papyrus, 
la  façon  d'écrire  les  consonnes  devant  les  mots  commençant  par  h  avertit 
souvent  que  les  scribes  n'avaient  pas  le  sens  de  1'/;  initiale  :  on  trouve  au 
m*  siècle  av.  J.-C.  xax' ey.acTov,  x,ax'  r^jj-wv,  etc.  Mais  la  graphie  correcte, 
du  type  xa6'  ey.aaTov,  se  maintient  à  côté,  et  la  prononciation  de  /;  a  long- 
temps subsisté  chez  une  partie  des  Grecs.  Elle  a  fini  par  disparaître,  et  le 
grec  moderne  ignore  /;  initiale.  Il  est  impossible  de  dire  en  quelle  mesure 
l'élimination  de  /?  a  eu  lieu  spontanément  chez  ceux  des  Grecs  qui  ont 
gardé  h  longtemps  et  en  quelle  mesure  elle  résulte  de  l'imitation  des  Grecs 
d'Asie  qui  n'avaient  plus  h  dès  une  époque  ancienne. 

Un  fait  étrange,  dont  on  n'a  pas  l'explication,  c'est  que  beaucoup  de 
mots  où  Vh  initiale  n'a  pas  de  valeur  étymologique  et  où  l'attique  n'avait 
pas  de  h  en  effet,  ont  reçu  /;  à  l'époque  de  la  y.otvv^  chez  ceux  des  Grecs 
qui  prononçaient  Vh.  On  trouve  dans  l'inscription  dorienne  d'Héra- 
clée,  à  la  fin  du  iv"  siècle  av.  J.-C.,  h  initiale  dans  des  mots  qui  avaient 
autrefois  un  F  initial,  comme  Mtjoç,  ou  qui  même  commençaient  par  une 
voyeUe,  comme  ^axpcç.  Et  des  textes  en  -Aou-q  traitent  certains  mots  comme 


208  CARACTÈRES    LINGUISTIQUES    DE    LA    %01V^ 

s'ils  commençaient  par  h-  On  lit  y.xô'  excç  sur  un  papyrus  égyptien  de 
2  25  av.  J.-C,,  sç'  aupiov  sur  un  papyrus  égyptien  du  i*""  siècle  av.  J.-C, 
■/.aô'  tciav  sur  une  inscription  attique  du  ni*  siècle  av.  J.-C,  etc.  L'origine 
de  cette  prononciation  /;  n'est  pas  claire  dans  la  plupart  des  cas  ;  le  flot- 
tement qui  s'est  produit  quand  une  partie  des  Grecs  avaient  h  initiale  et  que 
d'autres  ne  l'avaient  pas  a  sûrement  contribué  à  introduire  des  incertitudes 
même  chez  des  sujets  qui  connaissaient  h.  En  tout  cas,  cette  prononciation 
a  répondu  à  la  réalité,  et  le  grec  moderne  en  a  trace  dans  des  mots  comme 
èçéToc;  ou  [j.eôaûpicv. 

En  somme  le  F  et  Vh  initiale  ont  fini  par  disparaître,  F  dès  le  moment 
où  la  y.otvri  s'est  généralisée,  h  à  une  date  qu'on  ne  peut  déterminer,  et 
ces  deux  disparitions  ont  été  le  terme  du  développement,  commencé  avant 
l'époque  historique,  qui  a  amené  en  grec  l'élimination  de  trois  des 
consonnes  indo-européennes  à  l'initiale  des  mots  et  entre  voyelles  :  y,  w 
et  s. 


III.   —  Le  nombre  duel. 

Outre  le  singulier  et  le  pluriel,  l'indo-européen  avait  des  formes  propres 
pour  le  nombre  duel  à  chaque  cas  de  la  flexion  nominale  et  à  chaque 
personne  de  la  flexion  verbale.  Le  duel  n'était  pas  employé  suivant  le  ca- 
price des  sujets  parlants  ;  il  était  de  rigueur  toutes  les  fois  qu'il  était 
question  de  deux  personnes  ou  de  deux  objets,  soit  que  ces  personnes  ou 
ces  objets  aient  constitué  des  paires,  soit  qu'ils  aient  été  réunis  fortuite- 
ment. Les  textes  védiques  et  avestiques  conservent  cet  état  de  choses 
en  indo-iranien,  et  le  vieux  slave  le  présente  aussi  dans  son  intégrité. 
Mais,  au  fur  et  à  mesure  du  progrès  de  la  civilisation,  une  manière  plus 
abstraite  d'envisager  la  catégorie  du  nombre  a  prévalu,  et  partout  on  a 
tendu  à  opposer  seulement  l'unité  à  la  pluralité  ;  le  duel  s'est  donc  éli- 
miné. Une  langue  ancienne  comme  le  latin  n'en  a  plus  trace  dès  les 
premiers  textes. 

En  grec,  dans  la  plupart  des  régions  coloniales,  dont  la  civilisation 
était  relativement  avancée,  l'élimination  du  duel  est  un  fait  accompli  dès  le 
début  de  la  tradition.  L'ionien  du  vi*  siècle  ignore  le  duel  :  il  n'y  a  pas 
non  plus  de  duel  dans  le  lesbien  de  Sappho  ou  d'Alcée.  Aussi  l'emploi  du 
duel  est-il  chez  Homère  un  pur  archaïsme,  et  la  manière  inconstante  et 
incohérente  dont  ce  nombre  y  est  employé  suivant  la  commodité  du  poète 
suflit  à  montrer  que  les  auteurs  n'en  avaient  plus  le  sentiment  dans  leur 
parler  ordinaire.  En  revanche,  le  duel  se  maintient  bien  dans  la  Grèce 
continentale,  demeurée  longtemps  en  arrière;  on  le  rencontre  jusqu'à  la  fin 
du  v"  siècle  en  laconien,  en  béotien  et  surtout  en  attique.   Sans  doute  la 


L  OPTATIF  209 

désinence  verbale  de  i"^"  personne  du  duel  a  disparu  partout  de  bonne 
heure,  et  l'on  n'en  rencontre  plus  qu'une  trace  incertaine  en  argien.  Mais 
les  formes  subsistantes  se  maintiennent,  et  la  rigueur  de  l'emploi  est  presque 
pareille  à  ce  que  l'on  observe  en  ancien  indo-iranien  et  en  vieux  slave. 
Les  inscriptions  attiques  ont  le  duel  régulièrement  et  sans  exception  jus- 
qu'en /iog  av.  J.-G.  Aristophane,  qui  produit  de  ^27  à  338,  emploie  le 
duel  d'une  manière  régulière  et  bien  définie  ;  le  duel  est  fréquent  et  encore 
assez  régulièrement  employé  chez  Platon.  Si  les  poètes  tragiques  l'em- 
ploient d'une  manière  capricieuse  et  si  Thucydide  l'évite,  cela  vient  de 
l'influence  ionienne  qui  domine  ces  auteurs.  Puis  le  duel  s'élimine  ;  les 
orateurs  l'avaient  toujours  employé  avec  réserve,  comme  une  forme  trop 
peu  conforme  à  l'usage  de  la  prose  littéraire  ;  Démosthène  ne  connaît  plus 
que  le  génitif-datif  en -civ  à  côté  de  ouoïv.  Dans  les  inscriptions  attiques, 
le  duel  est  irrégvdier  depuis  /jog  av.  J.-C,  et  la  dernière  forme  employée, 
celle  en  -oiv,  disparaît  à  partir  de  329  av.  J.-G.  environ.  Ménandre  se  dis- 
tingue d'Aristophane  entre  autres  choses  par  ceci  qu'il  ignore  le  duel  ; 
il  écrit  Su'  cô6Xoi>ç  (Epitr.  \[\)  et  §uoïv  yowiV.wv  (Héros  16);  seul  le  juron  vyj 
Tw  ôew,  qui  se  lit  deux  fois  dans  les  fragments  conservés  sur  papyrus,  est 
un  reste  du  duel  chez  Ménandre,  et  ceci  répond  à  l'usage  de  la  langue, 
car  une  inscription  attique  du  11"  siècle  av.  J.-C.  présente  encore  le  duel 
Twt  6£(i)t  (ainsi  écrit).  Le  duel  disparaît  si  bien  que  le  datif  âuoTv,  devenu 
BueTv,  est  remplacé  au  i"  siècle  av.  J.-C.  par  une  flexion  attique  ouai,  tout 
comme  on  avait  eu  en  ionien,  dès  l'époque  d'Hérodote,  SuoTai  et  en  lesbien 
Sùeau 

Au  moment  où  se  répand  la  xoivy),  le  duel  avait  donc  disparu  de  l'attique 
comme  il  avait  disparu  anciennement  de  l'ionien,  et  il  ne  subsistait  sans 
doute  plus  nulle  part  en  Grèce  sauf  peut-être  chez  quelques  ruraux  attar- 
dés qui  n'ont  pas  laissé  trace  de  leur  parler.  L'emploi  du  duel  par  les 
atticistes  n'a  été  quel'amusette  sans  portée  de  lettrés  archaïsants. 


IV.  —  L'optatif. 

L'existence  de  deux  modes  distincts,  de  sens  assez  voisins  et  tous  deux 
opposés  au  mode  qui  indique  le  fait  positif,  l'indicatif,  ne  se  rencontre 
que  dans  la  période  ancienne  des  deux  langues  indo-européennes  attestées 
parles  textes  de  la  date  la  plus  haute,  à  savoir  l'indo-iranien  et  le  grec. 
En  indo-iranien,  le  subjonctif  et  l'optatif  ne  sont  distingués  que  par  les 
plus  anciens  textes  :  les  textes  védiques  ont  à  la  fois  le  subjonctif  et 
l'optatif,  mais  le  sanskrit  classique  et  les  prâkrits  ne  connaissent  plus  que 
l'optatif;  en  iranien,  l'Avesta  et  les  inscriptions  achéménides  connaissent 
le  subjonctif  et  l'optatif,  mais  le  pehlvi  de  l'époque  sassanide  n'a  plus  que 
A.  Meillet.  i4 


210  CARACTERES    LINGUISTIQUES    DE    LA    yvCtW] 

le  subjonctif.  Les  langues  indo-européennes  connues  plus  tardivement  ne 
présentent  qu'une  seule  catégorie  modale  opposé  à  l'indicatif  ;  on  l'appelle 
d^ordinaire  subjonctif,  qu'elle  repose  sur  l'optatif  indo-européen  ou  sur  le 
subjonctif  indo-européen  ou  qu'elle  soit  d'origine  inconnue.  En  latin,  où 
il  subsiste  des  traces  à  la  fois  du  subjonctif  et  de  l'optatif,  les  restes  de 
subjonctifs,  tels  que  erit  ou  leget,  n'ont  plus  le  caractère  de  formes  modales; 
ce  sont  des  formes  temporelles,  servant  à  exprimer  le  futur  ;  seuls  des 
restes  de  l'optatif,  comme  sit,  uelit,  sont  entrés  dans  la  catégorie  du  «  sub- 
jonctif »  latin.  La  distinction  du  subjonctif  et  de  l'optatif  s'est  donc 
éliminée,  d'une  manière  indépendante,  dans  chacune  des  langues  indo- 
européennes. 

Pour  autant  qu'on  les  connaisse,  tous  les  dialectes  grecs  ont  eu  à  date 
historique  la  distinction  du  subjonctif  et  de  l'optatif.  Sans  doute,  par  la 
nature  de  son  emploi,  l'optatif  se  prête  peu  à  figurer  dans  les  textes  épi- 
graphiques  ;  mais  on  le  rencontre  là  où  on  l'attend,  et  tous  les  anciens 
textes  littéraires  l'emploient  couramment.  En  grec  modsrne,  il  ne  subsiste 
que  le  subjonctif,  et  la  disparition  de  l'optatif  est  un  fait  relativement  an- 
cien. En  effet,  dans  le  Nouveau  Testament  où  les  occasions  de  l'employer 
ne  manquaient  pas,  l'optatif  est  une  rareté  ;  et  c'est  chez  Luc,  l'auteur  qui 
a  le  plus  le  caractère  littéraire,  qu'on  en  trouve  le  plus  d'exemples.  L'op- 
tatif avec  av  a  disparu  ;  on  ne  dit  plus  ^ouXcqrrjV  av,  mais  £6ouXi[i,Y)v  ;  et, 
si  on  lit  dans  les  Actes,  xxvi,  29  :  eù^xi\irt^  av  tw  ©ew,  xal  àv  oXîyw  xal 
èv  [xs^âXw,  où  [xovûv  aà,  xkXx  y.ai  iràvcaç  xchq  àxoûoVTaç  [aou  ai^iJ.epov  yeveaôai 
ToioÙTO'jç  oxoïoç  /.«yw  e\\ii,  xapexToç  xwv  âeaiJLÎov  toutwv,  c'est  dans  une  dé- 
claration solennelle  de  Paul  prononcée  devant  le  roi  Agrippa.  Ce  n'est 
aussi  que  chez  Luc  que  l'on  trouve  encore  —  et  rarement  —  l'optatif  dans 
une  proposition  indirecte  au  passé  :  Actes  xvii,  27  ÇyjtsTv  xov  ©eov,  el  açxi 
Y£  «^^YjXacprjîeiav  aù-ov  y.al  £'jpoi£v.  Le  seul  cas  où  l'optatif  semble  avoir  été 
encore  courant  à  l'époque  des  auteurs  du  Nouveau  Testament  est  celui  où 
il  sert  à  l'expression  d'un  vœu  :  on  en  compte  38  exemples  dans  le  Nou- 
veau Testament  ;  mais,  ce  qui  montre  que  l'optatif  tendait  à  ne  plus  s'em- 
ployer que  dans  des  formules  et  que  l'emploi  libre  s'atrophiait,  c'est  que 
dans  quinze  de  ces  trente-huit  exemples,  il  s'agit  de  [rJ)  ^i^Qiio,  formule 
familière  à  Paul,  qui  l'emploie  i4  fois  ;  il  n'y  a  en  tout  qu'une  première 
personne,  cvai'[r^v,  Philémon,  20  ;  tous  les  autres  exemples  sont  de 
3*  personne,  et  la  plupart  de  3"  personne  de  F'aoriste.  Des  67  exemples 
d'optatif  que  l'on  a  relevés  dans  le  Nouveau  Testament,  22  seulement  sont 
des  présents,  dont  20  chez  Luc  et  2  dans  I  Pierre;  chez  la  plupart  des 
auteurs,  notamment  chez  Paul,  il  n'y  a  que  des  optatifs  aoristes.  En 
somme,  l'optatif  est  en  voie  de  disparition  rapide  au  i"''  siècle  ap.  J.-G.  On 
en  trouve  encore  quelques  exemples  dans  des  papyrus  du  11''  ou  du  m*  siècle 
ap.  J.-C.  pour  l'expression  de  vœux,  dans  des  sortes  de  formules  reli- 


L  OPTATIF  211 

gieuses,  comme  ^ai'potç,  ou  comme  èvff^eOeiYjv  xw  opxw  ;  mais  ce  ne  sont 
sans  doute  que  des  survivances,  et  l'on  ne  peut  pas  conclure  de  là  à  un 
emploi  libre  et  courant  de  l'optatif  dans  le  parler  courant.  L'optatif  est 
sorti  progressivement  de  l'usage  entre  le  iv*  siècle  av.  J.-C,  et  le  i"  et  le 
n*  siècle  ap.  J.-C. 

Sur  la  façon  dont  l'optatif  a  disparu  il  a  été  fait  des  études  détaillées. 
Les  textes  demi-vulgaires  et  les  textes  littéraires  se  comportent  de 
manières  différentes  ;  mais,  à  bien  les  interpréter,  les  témoignages  fournis 
concordent. 

L'optatif  est  régulièrement  employé  par  Ménandre  ;  mais  déjà  dans  les 
phrases  subordonnées  dépendant  de  prétérits,  il  n'est  plus  solide.  On  lit  en 
effet  Epitrep.  446  : 

TcpoaeTCoiYjaàfji.Yjv, 
où^  l'v'  àStx'^ao)  TY)v  Tsxouaav,  àXX'  l'va 
y,aTà  g^oXyjv  £!jpoi[ji.f.,vuv  â'  £upY)7.a. 

Dans  Perikeir.  44  : 

êyo)  yàp  -^yov  où  çuast, 
Toiouxov  ovta  xgOxov,  àpyfq^t  â'tva  Xaêv] 
[ATjVuaewç  xà  Xotxà,xo!jç  6'  aûxwv  xoxé 

eupoiev. 

Chez  les  auteurs  postérieurs  non  atticisants,  l'emploi  de  l'optatif  se 
restreint  beaucoup.  On  a  compté  les  optatifs  dans  cent  pages  d'auteurs 
attiques  et  d'auteurs  écrivant  en  xoirq  littéraire.  Voici  les  chiffres  : 

Xénophon  33o 

Platon  25o 

Strabon  76 

Philon  66 

Polybe  87 

Diodore  de  Sicile  i3 

Chez  Polybe,  l'usage  de  l'optatif  est  conforme  aux  règles  attiques,  plus 
restreint  seulement.  Ainsi  l'optatif  avec  av  sert,  comme  en  attique,  à 
exprimer  la  possibilité  ;  mais  on  ne  rencontre  guère  cet  emploi  qu'avec 
•certains  verbes,  comme  £Î;j.r,,  ^o6\o[j.y.'. ■  L'usage  attique  d'employer 
l'optatif  pour  atténuer  l'afTirmation  n'est  pas  représenté.  Enfin  Polybe 
évite  d'avoir  à  employer  dans  les  subordonnées  dépendant  de  prétérits 
l'optatif  équivalant  au  subjonctif,  à  peu  près  comme  un  Français  cultivé 
d'aujoiird'hui  s'arrange  de  manière  à  n'avoir  pas  à  prononcer  un  imparfait 
du  subjonctif  ;  tandis  que  chez  les  anciens  historiens  comme  Hérodote  ou 
Thucydide,  on  trouve  environ  un  optatif  contre  deux  subjonctifs  dans  les 


212  CARACTÈRES    LINGUISTIQUES    DE    LA    XOtVTi^ 

subordonnées,  Polybe  n'a  plus  qu'un  optatif  de  cette  sorte  contre  douze 
subjonctifs.  D'autre  part,  les  formes  relativement  rares  de  l'optatif,  celles 
du  futur  et  du  parfait,  n'existent  pour  ainsi  dire  plus. 

Cette  diminution  de  l'emploi  de  l'optatif  chez  un  auteur  du  u*  siècle 
av.  J.-C,  dont  la  langue  est  pure  et  littéraire,  traduit  une  diminution 
plus  forte  de  l'emploi  dans  l'usage  familier.  L'optatif  est  rare  dans  les 
papyrus  non  littéraires  de  l'époque  ptolémaïque.  Quant  à  l'Ancien  Testa- 
ment, si  l'on  fait  abstraction  de  textes  tardifs  à  prétentions  littéraires  et 
atticisantes  comme  le  IV*  livre  des  Macchabées,  l'emploi  de  l'optatif, 
pour  être  moins  sporadique  qu'il  ne  l'est  dans  le  Nouveau  Testament, 
n'en  apparaît  pas  moins  très  diminué.  L'optatif  a  presque  disparu  des 
phrases  subordonnées,  et  la  seule  valeur  de  l'optatif  qui  semble  être 
librement  et  couramment  admise  est  celle  du  souhait.  Même  dans  ce 
dernier  cas,  les  manuscrits  présentent  un  flottement  ;  mais  il  est  permis 
d'attribuer  aux  copistes  les  incorrections  nettes  ;  par  exemple  le  Vaticanus 
a  Jug.  IV,  i5  è^O.ÔY)  zDp...  y.al  v.a-açxyY]  ;  la  variante  "/.aTasâvc.  de  l'Alexan- 
drinus  montre  que  le  subjonctif  peut  avoir  été  introduit  ici  par  un  copiste 
qui  ne  connaissait  plus  l'optatif. 

Le  témoignage  de  Polybe  et  celui  de  l'Ancien  Testament  s'accordent  à 
prouver  que  l'optatif  a  disparu  d'abord  dans  les  phrases  subordonnées  et 
dans  les  phrases  principales  où  il  exprimait  la  possibilité.  L'optatif  de 
souhait  s'est  maintenu  plus  longtemps,  on  l'a  vu  par  le  Nouveau 
Testament. 

Un  siècle  et  demi  après  Polybe,  la  ruine  de  l'optatif,  qui  a  fait  de 
grands  progrès,  se  traduit  de  manières  diverses  chez  les  auteurs  littéraires 
non  atticisants. 

Diodore  de  Sicile   n'emploie  presque  plus  l'optatif,    se  conformant,  ~ 
comme  les  auteurs  du  Nouveau  Testament,  à  l'usage  de  la  langue  parlée 
par  ses  contemporains, 

Philon  d'Alexandrie  réagit  au  contraire  contre  l'usage  de  son  temps  et 
s'efforce  d'introduire  des  optatifs.  On  retrouve  donc  chez  lui  à  peu  près 
tous  les  emplois  attiques,  mais  en  nombre  moindre  et  d'une  manière 
artificielle.  L'optatif  indique  une  affirmation  atténuée;  mais  le  futur  lui 
fait  concurrence  :  l'cwç  xivèç  Û7:z-:czr,ij o-j<j'..  L'optatif  indiquant  la  possibilité 
se  rencontre,  et  parfois  de  manière  impropre  ;  mais  l'auteur  ne  sent  pas 
que  ce  soit  expressif,  et  il  lui  arrive  d'écrire  :  ô  AÔyoç  oùoàv  av  twv  y.axà 
Taç  aiffÔY^aetç  Tuâôct,  cùo'  eii.izxAvt  pv;^ai  çwvy)v  oûvatx'  av  câ'GQT,Qiq.  Il  y  a  des 
optatifs  au  sens  du  subjonctif  dans  des  phrases  subordonnées  ;  mais  on 
les  rencontre  après  des  présents  comme  après  des  prétérits.  En  somme, 
Philon  fait  effort  pour  reproduire  l'usage  attique,  mais  avec  des  gauche- 
ries qui  trahissent  l'imitateur. 

Les  atticistes  proprement  dits  ont  réagi  plus  encore  contre  l'abandon 


L  OPTATIF 


2l3 


de  l'optatif;  mais  l'usage  qu'ils  font  de  ce  mode  ne  répondait  plus  à  rien 
dans  leur  langue  parlée.  Le  seul  intérêt  que  puisse  offrir  pour  le  linguiste 
l'usage  de  l'optatif  chez  Lucien  se  trouve  dans  les  incohérences  et  les 
erreurs  qui  résultent  de  tout  usage  artificiel. 

On  aimerait  à  savoir  si  l'élimination  de  l'optatif  a  eu  lieu  plus  ou  moins 
tôt  dans  les  dialectes  autres  que  l'attique  ;  mais  les  faits  dont  on  dispose 
ne  suffisent  pas  à  trancher  la  question.  Dans  une  tabella  devotionis  de 
Gnide,  non  datée,  mais  qui  est  du  lu"  au  i*""  siècle  av.  J.-C,  on  lit  %ai  [xy) 
TU/'/)  Aa[/.aTpoç  xai  Koupaç,et,  trois  lignes  plus  bas,  ^;:q  vjy^oi  Aa;j.aTpoç  y.ai 
Kcpxç.  Dans  les  actes  d'affranchissement  de  Delphes,  qui  s'échelonnent 
de  200  av.  J.-G.  à  i3o  ap.  J.-C,  il  y  a  équivalence  entre  st  Be  xiç  xaxa- 
SouA'.Çotxo  et  ei  Se  tiç  xa  '/.xtolBz'SKi^TjXX'.,  entre  ei  3e  xiç  tQXTzxzizo  et  ei  âe  Tiç 
xa  eça^T-r^-ai.  Optatif  et  subjonctif  s'équivalent,  et  l'un  des  deux  devait 
disparaître  ;  il  semble  que  dans  le  Nord-Ouest  de  la  Grèce,  l'optatif  ait  eu, 
notamment  dans  les  phrases  conditionnelles,  une  vitalité  particulière,  et 
c'est  peut-être  dans  la  région  de  l'ionien-attique  que  l'optatif  a  perdu  du 
terrain  le  plus  tôt. 

Les  causes  qui  ont  déterminé  en  grec  la  ruine  de  l'optatif  remontent 
haut.  L'histoire  de  toutes  les  langues  indo-européennes  montre  que  le 
subjonctif  et  l'optatif  n'ont  pu  se  maintenir  à  la  fois.  En  grec,  il  se  mani- 
feste dès  le  début  que  c'est  l'optatif  qui  devait  disparaître.  Les  usages 
de  l'optatif  se  sont  restreints  en  effet  dès  avant  l'époque  historique. 

En  indo-iranien,  l'irrealis  est  exprimé  par  l'optatif  ;  le  gotique  l'exprime 
de  même  par  son  subjonctif  prétérit,  qui  est  un  ancien  optatif.  Le  latin 
recourt  à  son  «imparfait  du  subjonctif».  Le  grec  tend  au  contraire  à 
exprimer  l'irrealis  par  un  indicatif  prétérit,  ce  qui  se  comprend  aisément 
—  des  faits  analogues  ont  eu  lieu  ailleurs,  par  exemple  en  arménien  — , 
mais  ce  qui  diminuait  beaucoup  l'usage  de  l'optatif,  et  l'un  de  ses  emplois 
les  plus  importants  et  les  plus  caractéristiques.  Les  traces  de  l'optatif  dans 
les  phrases  conditionnelles,  au  sens  de  l'irrealis,  sont  rares  ;  surtout  en 
ionien-attique,  l'usage  du  prétérit  avec  â'v  en  pareil  cas  est  rigoureusement 
fixé.  —  Du  reste,  la  distinction  entre  les  types  des  phrases  condition- 
nelles attiques,  avec  indicatif  présent,  avec  optatif,  avec  subjonctif  (accom- 
pagné de  àv  ou  de  -/.s,  -/.a),  avec  prétérit  de  l'indicatif,  était  trop  subtile 
et  délicate  pour  subsister  à  la  longue,  surtout  en  un  temps  011  les  dialectes 
en  se  fondant  dans  une  langue  commune  perdaient  leurs  finesses  propres 
et  où  le  grec  était  employé  par  toutes  sortes  d'étrangers. 

L'optatif  était  souvent  employé  en  indo-iranien  pour  les  prescriptions. 
Cet  usage  n'a  pas  été  inconnu  au  grec,  et  l'éléen  en  fournit  des  exemples. 
On  lit  sur  une  table  de  bronze  éléenne  du  vi*  siècle  av.  J.-G.  :  Çexa  [xvatç 
xa  a-s-ivGi  /"exajToç,  à  côté  de  l'impératif  axcxivexo  (c'est-à-dire  à-xoTt- 
véxo))  ;  au  iv"  siècle,  cet  emploi  ne  se  retrouve  déjà  plus  en  éléen,  et,  sur 


2l4  CARACTÈRES    LINGUISTIQUES    DE    LA    XOIV"^ 

une  table  du  iv*  siècle  av.  J.-C,  on  lit  :  azoTiveTw  BniXactov.  En  ionien- 
atlique,  cet  emploi  prescriptif  de  Poptatif  ne  se  rencontre  pas. 

L'optatif  indo-européen  suffisait  par  lui-même  à  indiquer  la  possibilité  ; 
bien  des  faits  montrent  que  le  grec  a  conservé  cette  valeur  jusqu'à 
l'époque  historique.  Mais  l'affaiblissement  de  valeur  de  l'optatif  se  marque 
par  le  fait  que  l'on  éprouve  le  besoin  de  renforcer  par  une  particule 
l'optatif  indiquant  possibilité  :  av  en  ionien-attique,  x£(v),  y.a  dans  les 
autres  dialectes. 

L'emploi  de  l'optatif  comme  substitut  du  subjonctif  dans  les  phrases 
subordonnées  dépendant  d'un  prétérit  est  une  création  du  grec,  assez 
malaisée  à  expliquer.  Elle  se  rencontre  déjà  chez  Homère,  comme  on  le 
voit  si  l'on  compare  par  exemple  ces  deux  vers  : 

N  22g  otpuveiç  Bà  xat  àO^Xov,  o6t  [xsG'.ivxa  ÇFy^-qixi 

M  268  V£(/.£ov  bv  Ttva  7caY5(u  [''<^y,f]Ç  [xeOiévxa  (/")(3otev. 

Ceci  a  augmenté  un  peu  le  nombre  des  optatifs,  mais  aux  dépens  de 
l'unité  d'emploi. 

Or,  l'optatif  souffrait  déjà  de  l'inconvénient  d'avoir  deux  valeurs  qui 
n'avaient  plus  de  rapport  l'une  avec  l'autre  :  expression  de  la  possibilité  et 
expression  du  souhait.  Ces  deux  valeurs  étaient  si  distinctes  que  l'une  a 
pu  disparaître  tandis  que  l'autre  se  maintenait  encore  en  quelque  mesure. 

Autant  qu'on  en  puisse  juger  par  les  inscriptions,  l'emploi  du  subjonc- 
tif et  de  l'optatif  n'était  pas  le  même  clans  les  divers  dialectes.  Or,  s'il  est 
aisé  d'imiter  certaines  manières  de  prononcer  les  mots  (par  exemple  de 
mettre  un  -/j  là  oii  le  dialecte  a  â)  et  d'emprunter  des  mots  étrangers, 
l'adulte  a  toujours  grand'peine  à  se  défaire  de  la  manière  de  faire  des  phrases 
qu'il  a  apprise  dès  l'enfance  ;  en  reproduisant  le  parler  ionien-attique, 
les  divers  Grecs  ont  dû  se  tromper  souvent  dans  l'emploi  des  modes,  et 
ceci  n'a  pu  que  contribuer  à  ruiner  l'usage  simultané  du  subjonctif  et  de 
l'optatif.  Les  étrangers  qui  parlaient  la  xoivi]  ont  dû  aussi  avoir  peine  à 
employer  ces  modes  avec  leur  valeur  exacte. 

Dans  les  poèmes  homériques,  il  semble  que  optatif  et  subjonctif  soient 
à  peu  près  également  employés.  Chez  les  auteurs  attiques,  le  subjonctif 
est  sensiblement  plus  fréquent  que  l'optatif.  La  possibilité  s'exprime 
mieux,  et  plus  fortement,  par  des  mots  tels  que  «je  peux,  peut-être  »  que 
par  une  forme  grammaticale  propre  ;  or,  c'est  l'optatif  de  possibilité  que 
le  grec  avait  le  plus  développé,  et  l'optatif  de  souhait  n'avait  qu'un  rôle 
limité.  Le  principe  de  la  ruine  de  l'optatif  se  trouve  donc  en  grec  dès 
avant  l'époque  historique. 

Ce  qui  fait  que  le  subjonctif  s'est  mieux  conservé  que  l'optatif,  c'est 
qu'il  avait  sa  place  naturelle  dans  certains  types  de  phrases  subordonnées; 


ÉLIMINATION    d' ANOMALIES  2x5 

il  n'avait  dans  les  phrases  principales  qu'un  petit  rôle.  Au  contraire, 
l'optatif  s'était  beaucoup  développé  dans  les  phrases  principales  oii  il 
exprimait  des  nuances  délicates,  mais  où  il  n'était  pas  une  forme  essen- 
tielle dans  le  plan  général  de  la  langue. 


IV.  —  Élimoation  des  anomalies  des  verbes. 

Tel  qu'il  apparaît  chez  Homère,  et  encore  en  attique,  le  verbe  grec  con- 
serve une  large  part  des  complications  extrêmes  qui  caractérisaient  le  verbe 
indo-européen.  Mais,  comme  des  conjugaisons  régulières  de  verbes  dérivés 
se  sont  constituées  dès  avant  les  premiers  textes,  ces  complications  ne 
représentaient  plus  les  types  qui  avaient  été  normaux  en  indo-européen  ; 
ce  n'étaient  plus  que  des  anomalies,  destinées  par  là  même  à  disparaître. 

L'ionien  du  vi^-v®  siècle  avait  déjà  réalisé  plus  d'une  de  ces  simplifica- 
tions et  de  ces  éliminations  nécessaires  qui  ont  eu  lieu  en  attique  deux 
siècles  plus  tard  ;  il  est  souvent  impossible  de  dire  si  telle  forme  de  la  /.oi-vv] 
est  due  à  un  emprunt  à  l'ionien  ou  à  l'évolution  naturelle  des  formes 
attiques.  Il  est  même  oiseux  de  poser  la  question,  non  seulement  parce 
qu'elle  n'admet  en  général  pas  de  solution,  mais  aussi  parce  que,  au  cas 
où  en  effet  telle  forme  a  été  prise  à  l'ionien,  c'est  l'anomalie  de  la  forme 
attique  qui  a  été  au  fond  la  condition  déterminante  du  maintien  de  cette 
forme  dans  les  pays  de  dialecte  ionien  et  de  son  extension  ailleurs. 

L'opposition  d'un  singulier  actif  iOvjy.a,  -^y.a,  ioojxa  et  d'un  pluriel  £6£[j.£v, 
elixsv,  £CoiJ.£v  ou  d'un  moyen  £6£;j/r;v,  £Î'iJ,-f)v,  èo6iJ/r]v,  paraît  avoir  été  com- 
mune au  grec  entier  à  date  ancienne  ;  c'est  l'usage  homérique  et  c'est 
l'usage  attique  à  l'époque  classique  ;  de  vieilles  inscriptions  doriennes  con- 
naissent encore  des  3''^  personnes  du  pluriel  eôsv,  eâov.  Mais  de  bonne 
heure,  l'anomalie  tend  à  se  réduire.  H  y  a  déjà  chez  Homère  des  pluriels 
refaits  sur  le  singulier,  comme  lOrf/.av.  En  ionien,  on  rencontre  encore 
av£0£7av  à  Ceos  et  à  Milet  ;  mais  la  forme  ordinaire  du  pluriel  est  déjà  du 
type  £6v^7.a[X£v,  £6r,-/,av,  et  le  moyen  est  du  type  àôv^xaTo  ;  c'est  ce  qu'offre 
le  texte  d'Hérodote,  et  c'est  à  l'influence  ionienne  qu'est  due  sans  doute 
la  présence  de  EOvjxav  sur  une  inscription  archaïque  d'Athènes  au  vi*  siècle, 
alors  que  l'attique  avait  à'Ociav  ou  plutôt,  en  l'espèce,  le  duel  £6£-cy]v,  car  il 
s'agit  de  deux  personnes  ;  c'est  aussi  à  l'influence  ionienne  que  sont  dues 
des  formes  comme  7:ap-?î/,xv,  às^y.xv  chez  les  tragiques  et  chez  Thucydide. 
Sur  les  inscriptions  attiques,  le  contraste  entre  lÔYjy.x  et  £6£[j.£v  est  régulier 
jusqu'en  385  av.  J.-C.  ;  de  385  à  3oo,  le  pluriel  è'ôvjy.av  apparaît  ;  de  3oo 
à  3o  av.  J.-C,  on  n'a  plus  que  £6Y)7.av.  Les  anciens  auteurs  proprement 
attiques  emploient  ïfiz\j.vt,  etc.  ;  mais  chez  Ménandre,  on  ne  lit  plus  que 
à<p-(^xxTtv,  è^eâwxaxe,  ïfir,-/.7.v.   Un  mouvement  analogue  avait  eu  lieu  dans 


2l6  CARACTÈRES    LINGUISTIQUES    DE    LA    XOIVT^ 

les  autres  dialectes  :  on  ne  connaît  que  eôr^xav  sur  les  inscriptions  les- 
biennes et  thessaliennes,  et  edqxocv  domine  sur  les  inscriptions  doriennes. 
Ausfîi  toute  la  langue  courante  à  partir  du  m*  siècle  ne  connaît-elle  plus 
que  le  type  à6rjxa[j-£V,  eôr^xav  ;  c'est  celui  qu'on  trouve  sur  les  papyrus 
d'époque  ptolémaïque,  sur  les  inscriptions  de  Magnésie,  dans  l'Ancien  et 
le  Nouveau  Testaments.  Néanmoins,  la  tradition  littéraire  maintient  des 
traces  de  l'ancienne  forme  attique  :  les  papyrus  d'Herculanum  ont  encore 
eocffav  à  côté  de  eSwxaiJ-ev,  Strabon  flotte  entre  eôsaav,  è'So~av  et  eÔYjxav, 
è'owy.av,  et  même  Tévangéliste  Luc  a  encore  ■rrapéSoaav  dans  un  préambule 
un  peu  littéraire,  I,  2.  Les  Atticistes  ont  à  la  fois  la  forme  de  xotv/^, 
£oa)xa[X£v,  et  la  forme  que  leurs  manuels  leur  donnaient  avec  raison  pour 
attique,  è'âoixev.  —  Tout  ceci  n'empêchait  pas  une  forte  anomalie  de 
subsister  :  le  type  en  -xa  n'a  prévalu  qu'à  l'indicatif,  et  pour  toutes  les 
autres  formes,  on  gardait  la  forme  sans  -xa  ;  ce  type  en  -xa  était  du  reste 
lui-même  particulier  à  è'Ô'/jxa,  ^xx,  £So)xa.  Aussi  une  nouvelle  forme,  fran- 
chement régulière,  intervient  à  l'époque  impériale  :  ïÔYjaa,  àf^ua,  eSwua. 
Toutefois,  malgré  l'intervention  de  cette  nouveauté  analogique,  l'anomalie 
s'est  maintenue  ;  les  Pères  de  l'Eglise  emploient  encore  £cwxa[A£v,  etc.,  et 
le  grec  moderne  a  tout  à  la  fois  à'oojxa,  àavjxx  (àoY;xa)  et  è'owaa,  àoJTQcra  ;  là 
même  où  acpyjxa  se  maintient,  le  subjonctif  est  plutôt  âç-i^ato  ;  le  lesbien 
actuel  (qui  n'a  rien  de  commun  avec  le  vieux  dialecte  lesbien)  a  afika  et 
âfsa  ;  l'épirote  a  âfka,  mais  à  l'impératif  4/5/. 

Le  parfait  sans  redoublement  à  sens  de  présent  foX^a  «  je  sais  »  avait 
conservé  en  grec  ancien  une  flexion  archaïque:  Fc'2o(,  /"oTaôa,  /"otSe,  ' 
>F(oix£v,  /"{aT£,  /"{aavTi,  Fia-io-t.  Cette  flexion  est  maintenue  chez  Homère. 
L'attique  la  présente  à  peine  atténuée  à  l'époque  classique,  où  cependant 
ÏŒfxsv,  à  la  i""*  personne  du  pluriel,  est  dû  à  l'analogie  des-  deux  autres 
formes  du  pluriel  et  de  la  forme  du  duel.  Mais  déjà  l'ionien  fléchissait  , 
oioa,  oioKç,  clSs,  or5a[;,£v,  etc.,  à  l'époque  d'Hérodote.  A  Athènes,  la  2*  per- 
sonne oT(j8a,  était  étrange;  d'abord  on  ne  l'a  pas  éliminée;  on  en  a 
marqué  le  caractère  propre  de  2*  personne  par  l'addition  de  -ç,  et  l'on 
trouve  cTffÔaç  dans  la  comédie  moyenne  et  chez  Ménandre.  Ce  n'est  là 
qu'un  stade  transitoire,  et  cette  forme  bizarre  n'a  pas  survécu.  La  xotvv^  ne 
connaît  plus  que  la  flexion  normale  olâa,  oTSaç,  oi3a[j.£v,  etc.  En  Sicile 
le  problème  a  été  résolu  autrement  et  sur  la  3*  personne  du  pluriel  i'tjavTi 
il  a  été  fait  toute  une  flexion  hà]}.i,  qui  paraît  avoir  eu  quelque  succès 
même  dans  la  xcivv^. 

L'imparfait  du  A'erbe  sqxt  offre  des  altérations  analogues.  La  forme  ^aôa 
de  2*  personne  du  singulier,  qui  est  celle  de  l'attique,  offrait  le  même  in- 
convénient que  c!j6a  ;  on  y  a  aussi  ajouté  pendant  un  temps  le  -;  final,  d'oii 
^aôaç  qu'on  lit  chez  Ménandre.  Mais  cette  innovation  n'a  pas  prévalu,  et, 
plus  simplement,  on  a  recouru  à  la  forme  non  attique  ■^;  ;  toutefois  rfihci.  est 


ELIMINATION    D  ANOMALIES  2  I  7 

encore  la  forme  ordinaire  de  l'Ancien  Testament  et  figure  sporadiquement 
dans  le  Nouveau.  —  La  flexion  attique  de  l'imparfait  -^v  offrait  un  autre 
inconvénient  :  la  i''®  personne  du  singulier  r^v  se  confondait  avec  la  3*; 
c'est  ce  qui  a  entraîné,  évidemment  sous  l'influence  du  futur  £7oiJ.ai,  la 
création  d'une  première  personne  -(^[ayiv  à  forme  moyenne  ;  Ménandre  n'a 
encore  que  -i^v  ;  mais  les  papyrus  d'époque  ptolémaïque,  l'Ancien  et  le 
Nouveau  Testaments  ont  v^ir^v,  qui  était  manifestement  la  forme  courante 
de  la  %ol'^r^  dès  le  iii^  siècle  av.  J.-C.  ;  ceci  a  entraîné,  beaucoup  plus  tard, 
la  création  d'une  2*  personne  -^jo,  et  il  en  est  résulté  de  grandes  consé- 
quences, puisque  la  i''*  personne  du  présent  est  en  grec  moderne  d\}.xi. 

Comme  partout  en  indo-européen,  les  verbes  dont  la  i"^*  personne  du 
singulier  était  en  *-mi  tendent  en  grec  à  s'éliminer  au  profit  du  type  en  *-ô. 
Ainsi  le  type  osr/.vuf^.i  disparaît  dans  la  -/.ciw^  devant  oeavijo)  ;  Ménandre  a 
déjà  âzo^Xuef.  et  o\>m'm,  à  côté  de  è^ôXXuau  Le  point  de  départ  de  l'innova- 
tion se  trouve  à  la  3"  personne  du  pluriel  Bei-Avuoja'.,  qui  est  au  moins 
aussi  ancienne  —  et  sans  doute  plus  —  que  l'attique  osixvjaau  Chez  Ho- 
mère on  n'a  que  des  formes  telles  que  w[j.vuov  à  la  3*  personne  du  pluriel 
de  l'imparfait  des  verbes  comme  cij,vu[j.u 

Le  présent  'iQvr^\u  tend  à  être  remplacé  par  h-zZi  ou  par  '.axàvw  ;  c'est  ce 
qu'on  rencontre  sur  les  papyrus  d'époque  ptolémaïque  et  dans  l'Ancien 
Testament,  où  cependant  '(Qx-r^iv.  subsiste  encore.  Polybe  emploie  KaTr\\v.  ou 
taTa^'w  suivant  sa  commodité,  et  se  sert  de  l'un  ou  de  l'autre  afin  d'éviter 
des  hiatus.  Dans  le  Nouveau  Testament,  icjTavoj  domine,  et  hrq\hi  n'existe 
qu'à  l'état  de  traces.  —  D'autre  part,  sur  le  parfait  sjTvjy.a,  à  valeur  de 
présent,  on  a  fait  un  présent  cjTv^y.w,  qui  ne  se  lit  pas  dans  les  papyrus 
d'époque  ptolémaïque  ni  d'une  manière  sûre  dans  l'Ancien  Testament, 
mais  qui  est  chez  Polybe  et  dans  le  Nouveau  Testament.  Le  grec  moderne 
a  (7Tr,/.o),  axÉy.o). 

L'aoriste  ancien  v^Ya^ov  de  àyt»)  avait  une  formation  très  singulière,  il  a 
embarrassé  de  bonne  heure.  Dès  la  première  moitié  du  iv"  siècle,  le  poète- 
musicien  Timothée  prête  un  aoriste  analogique  r^^z  au  Phrygien  qu'il  fait 
parler  en  mauvais  grec.  Cette  forme  qui,  au  iv"  siècle,  produisait  sans 
doute  l'effet  d'une  monstruosité,  se  lit  dans  un  papyrus  de  112  av.  J.-G. 
et  dans  le  Nouveau  Testament  ;  elle  devient  courante  dans  les  papyrus 
depuis  le  11*  siècle  ap.  J.-C.  —  Une  autre  forme,  un  peu  moins  éloignée 
de  l'usage  ancien,  àyaYvjaat,  apparaît  dans  les  papyrus  au  11"  siècle  av. 
J.-C.  et  dure  longtemps  ensuite.  On  a  donc  résolu  de  deux  manières  vers 
le  même  moment  la  difficulté  que  posait  v^yavov. 

L'une  des  particularités  curieuses  de  la  xoiri]  est  le  développement  de 
l'aoriste  en  -6-/;v.  La  formation  en  -6r,v  est  une  création  du  grec  et  a  servi 
à  donner  des  aoristes  passifs  aux  verbes  qui  n'avaient  pas  un  ancien  aoriste 
en  -•/]-  ;   elle  est  devenue  la  formation  normale  de  l'aoriste  passif.  Mais 


2l8  CARACTÈRES    LINGUISTIQUES    DE    LA    "AOWYJ 

l'attique  classique  l'a  toujours  réservée  au  passif.  En  dehors  de  l'attique  la 
forme  en  -Oyjv  a  pénétré  notamment  dans  des  verbes  qui  n'admettent  que 
les  désinences  moyennes  ;  l'attique  a  y^vv^joij-ai,  et  ■^eyérq\).xi,  mais  il  est 
resté  fidèle  à  £Y£vè[ji,Y3v.  Hors  de  l'attique  on  trouve  èye^rfi-ri^  en  grec  occi- 
dental, chez  Epicharme  et  chez  Archytas,  et  dans  l'ionien  d'Hippocrate. 
Cette  forme  se  montre  à  Athènes  chez  le  comique  Philémon,  contempo- 
rain de  Ménandre.  Elle  est  fréquente  dans  les  papyrus  d'époque  ptolé- 
maïque,  chez  Polybe,  dans  l'Ancien  et  le  Nouveau  Testaments.  I)e  même 
l'aoriste  à7r£xpiva[ji,-^v  de  àzoxptvofxai  se  maintient  bien  à  Athènes,  jusque 
chez  Ménandre;  mais  les  papyrus  d'époque  ptolémaïque,  l'Ancien  et  le 
Nouveau  Testaments  ont  à7:£-/.pt'8-^v.  Et  cette  extension  de  -6y]v  atteste  la  vita- 
lité de  la  formation  passive  en  -9-/jv,  qui  s'est  en  effet  maintenue  en  grec 
moderne  avec  addition  de  -xa  emprunté  au  parfait,  soit  une  formation  en 
-Oïjy.a  (avec  subjonctif  en  -Ow). 


V.  —  La  désinence  verbale  -uav 

Le  grec  a  hérité  d'un  simple  -v  final  (représentant  un  *-nf  plus  ancien) 
pour  caractériser  la  3"  personne  du  pluriel  des  temps  secondaires  ;  cette 
désinence  avait  le  triple  inconvénient  d'être  un  peu  trop  faible  et  brève 
pour  marquer  nettement  une  forme  grammaticale,  d'être  identique  à  *la 
caractéristique  de  i''"  personne  du  singulier  et  de  fournir  des  formes  qui 
avaient  une  syllabe  de  moins  que  les  formes  de  i""*  et  2"  personnes  du  plu- 
riel :  è'XsiTCov  signifiait  à  la  fois  «  je  laissais  »  et  «  ils  laissaient  »  et  cadrait 
mal,  au  sens  de  «  ils  laissaient  »,  avec  les  formes  plus  longues  èX£i7rc;j,îv, 
èXelneze.  De  très  bonne  heure,  avant  les  premiers  textes,  une  désinence 
dont  les  origines  ne  sont  pas  entièrement  claires,  s'est  répandue  dans  le 
type  en  -[xi  dans  le  groupe  ionien-attique,  tandis  que  les  formes  du  type 
de  £X£i7uov,  plus  fréquentes  et  par  suite  mieux  fixées  dans  la  mémoire,  ont 
gardé  longtemps  le  type  ancien  ;  au  lieu  de  £9£V,  qui  se  trouve  par  exem- 
ple en  arcadien,  de  £cpav£v  fréquent  chez  Homère,  on  a  eu  en  ionien-attique 
dès  le  début  de  la  tradition  —  déjà  chez  Homère  —  è'9£jav,  £-iQ£7av, 
èfavv^aav,  è^a^av,  è'âoffav,  io'.ooix'^,  etc.  La  langue  en  est  restée  là  longtemps. 

Une  première  extension  a  eu  lieu  à  l'impératif;  le  vieil  attique  avait  des 
pluriels  tels  que  ovtwv,  çspovTwv  ou  encore  £7to)v.  A  partir  de  3oo  av.  J.-G. 
apparaissent  sur  les  inscriptions  attiques  des  formes  comme  àTcoxtviTWjav, 
qui  deviennent  promptement  les  seules.  Ces  formes  existaient  sans  doute 
déjà  plus  anciennement  dans  l'usage,  car  Euripide  a  tto^aav,  ecritocrav.  Il 
est  plus  hasardeux  de  faire  état  des  formes  qui  se  lisent  chez  les  prosateurs 
comme  Thucydide  ou  Xénophon  et  qui  ne  sont  pas  garanties  par  le  mètre. 

Au  11^  siècle  la  désinence  -aoi.^  s'étend  souvent  à  la  flexion  en  -w  :  les 


FORMES    NOMINALES    ANOMALES 


219 

papyrus  d'Egypte  présentent  des  formes  comme  eXajjiavoaav,  Y]XOocrav,  et 
il  y  a  dans  l'Ancien  Testament  beaucoup  d'exemples  comme  èXévoaav, 
■î^XÔoŒav  ;  dans  ce  même  siècle  on  lit  sur  les  inscriptions  sa^osav  à  Per- 
game,  xaTwixojaav  à  Magnésie,  Yj^'.suaav  à  Ghalcis,  TrapîXxSoffav  à  Délos, 
etc.  ;  mais  Athènes  reste  indemne.  Des  inscriptions  dialectales  oflrent  des 
faits  analogues  :  eXaSoaav  en  béotien,  àv-riXeYouav  (optatif)  en  delphique, 
toujours  vers  le  même  temps.  Il  y  a  donc  eu  là  une  tendance  très  forte, 
mais  qui  n'a  pas  réussi  à  éliminer  le  type  en  -ov  :  £Xa[jL5avov,  IXaSov  de- 
meurent les  formes  du  Nouveau  Testament,  et  ce  ne  sont  pas  les  formes 
en  -offav  qui,  dans  les  verbes  en  -w  non  toniques  (c'est-à-dire  dans  les  an- 
ciens verbes  non  contractés),  ont  prévalu  en  grec  moderne. 

En  grec  moderne,  la  désinence  en  -dav  est  celle  des  verbes  accentués 
sur  la  finale,  donc  des  anciens  verbes  contractés  :  la  3"  personne  du  plu- 
riel de  (è)pa)TCL)  est  (è)p(OToijwav(£)  ;  il  est  vrai  que  toute  la  flexion  de  cet 
imparfait  est  du  type  (à)pwToDc7a,  (£)pa)Tcuc7£ç,  etc.  La  tendance  à  l'exten- 
sion de  -crav  dont  les  textes  de  -/.oiv/)  portent  témoignage  paraît  donc  avoir 
eu  des  conséquences  pour  l'évolution  de  la  langue. 

Dans  les  verbes  non  contractes,  la  finale  -ov  de  3*  personne  du  pluriel 
ne  s'est  du  reste  pas  maintenue.  Il  y  avait  une  forme  spécialement  pro- 
pre au  prétérit,  où  toutes  les  personnes  étaient  bien  caractérisées,  celle  de 
l'indicatif  aoriste  en  -aa  ;  c'est  cette  forme  qui  a  servi  de  modèle  à  tous  les 
prétérits.  Dans  les  verbes  anomaux,  les  formes  en  -a  de  l'aoriste  en  -ua 
remplacent  de  bonne  heure  la  forme  en  -ov,  on  l'a  vu,  et  sTza  appa- 
raît très  vite  à  côté  de  eItuov.  Dès  le  11®  siècle  av.  J.-C,  on  lit  sur  un 
papyrus  égyptien  une  3*  personne  du  pluriel  u6piÇav  ;  dès  le  même  temps, 
on  trouve  -av  au  lieu  de  -xzi  au  parfait  :  eiX-^cpav.  L'influence  de  l'aoriste 
en  -y.  a  été  décisive  en  grec  moderne  ;  et  la  3*  personne  du  pluriel  de  l'im- 
parfait de  oévo)  «  je  lie  »  est  eSsvav,  comme  d'ailleurs  la  flexion  est  ISeva, 
£§£veç,  £(5£V£,  ili-^ix]xz,  £â£vaT£(ou  èâcvexE),  parallèle  à  celle  de  l'aoriste  =5£(ja, 
eBcCeç,  £0£7£,  £cé(Ta[j.e,  etc. 

La  tendance  qui  a  prévalu  en  grec  moderne  se  manifeste  dès  une  épo- 
que très  ancienne  ;  mais  ceci  n'empêche  pas  que  les  formes  en  -ov  de 
3*  personne  de  pluriel  ont  persisté  pendant  toute  l'antiquité,  attestant  ainsi 
la  puissance  de  la  tradition. 


YI.  —  Les  formes  nominales  anomales. 

De  même  que  la  flexion  verbale,  la  flexion  nominale  tend  à  se  simpli- 
fier et  à  se  réduire  à  des  types  clairs  caractérisés  par  des  voyelles  défi- 
nies :  un  type  en  -oç,  un  type  en  -â  (-"o),  etc. 

Les  mots  anomaux  tendent  à  s'éliminer.  De  bonne  heure,  par  exemple 


2  20  CARACTÈRES    LINGUISTIQUES    DE    LA    XOtVr] 

utûç  est  remplacé  par  uloc.  Déjà  Hérodote  a  régulièrement  ul6c,  sauf  Tac- 
cusatif  pluriel  j-iaç,  IV,  84  ;  en  attique,  u'.u;  se  maintient  plus  longtemps, 
comme  on  doit  l'attendre  ;  mais  ulbç  est  la  seule  forme  attestée  depuis 
35o  av.  J.-C,  et  c'est  par  suite  la  forme  de  la  -/.cirq. 

Le  mot  c!ç  disparaît  purement  et  simplement,  remplacé  par  xpôSaxov, 
Tcpcêaticv  qui  avaient  l'avantage  d'être  des  mots  plus  longs,  ayant  plus  de 
corps,  et  d'être  réguliers.  C'est  déjà  xpô6a-cv  et  irpcôaTiov  que  Ménandre 
prête  à  ses  paysans  ;  c'est  7:pô6aTov  qui  est  employé  dans  les  papyrus 
d'époque  ptolémaïque  et  dans  les  inscriptions  en  v.oirri,  et  qui  est  le  terme 
dont  se  sert  exclusivement  le  Nouveau  Testament.  —  De  même  àpva, 
àpvoç  sont  remplacés  par  les  formes  fléchies  normalement  à[Avcç  et  àpvbv  ; 
l'Ancien  Testament  connaît  encore  un  peu  â'pva  et  àpvôç  ;  le  Nouveau 
Testament  n'a  plus  que  àiAvôç  et  ocp^io^.  —  Le  mot  opviq,  dont  la  flexion 
opvtôoç,  etc.  n'était  pas  annoncée  j)ar  la  forme  du  nominatif  et  qui  d'ail- 
leurs avait  une  autre  forme  dans  une  partie  de  la  Grèce  —  où  le  dorien 
opviç,  cçi^iyoç  s'est  maintenu  et  a  fait  concurrence  à  oç>-^iç,  opviGoç  —  sem- 
ble avoir  subsisté  à  la  campagne,  avec  le  sens  restreint  de  «  poule  »  : 
dans  Luc,  XIII,  34  opvic,  (de  très  vieux  manuscrits  ont  opv',^  dans  ce  pas- 
sage, et  opviy-  se  maintient  en  effet  en  Cappadoce  jusqu'à  maintenant)  a 
déjà  le  sens  de  «  poule  »  qui  est  celui  du  mot  sous  sa  forme  moderne 
opvtôa.  Pour  désigner  l'oiseau,  on  recourt  à  cpveov  qui  apparaît  déjà  sur 
un  papyrus  du  m*  siècle  av.  J.-C.  ;  le  terme  ordinaire  pour  «  oiseau  »  est 

Le  mot  V3CUÇ  s'est  mieux  maintenu.  Il  est  souvent  chez  Ménandre  ;  il  se 
trouve  encore  dans  les  papyrus  d'époque  ptolémaïque  et  dans  l'Ancien 
Testament.   Mais  il  devient  rare,  et  le  Nouveau  Testament  n'a  plus  que 

Les  comparatifs  en  -t'wv  ne  perdent  leur  accusatif  singulier  en  -w  et  leur 
nominatif  pluriel  en  -ouç  que  vers  le  ii*  siècle  av.  J.-C.  dans  les  papyrus 
égyptiens  ;  par  suite  -w  et  -syç  sont  encore  les  formes  de  l'Ancien  Testa- 
ment. La  langue  littéraire  flotte  dès  lors  entre  -w  et -ova  à  l'accusatif  sin- 
gulier. —  Mais  bientôt  ce  sont  les  formes  elles-mêmes  du  comparatif  en 
-l'wv  (ou  les  formes  plus  anomales  telles  que  Oa-tcov)  et  les  superlatifs  en 
-toTToç  qui  s'éliminent.  Déjà  en  attique  ces  formes  étaient  archaïques,  et  il 
n'en  subsistait  que  quelques  représentants  d'emploi  usuel  bien  fixés  dans 
la  mémoire  des  sujets  parlants,  comme  OatTOiv,  vjttwv.  D'autres  formes 
avaient  été  maintenues  par  des  circonstances  spéciales  :  £)^Oia)v  était  plus 
satisfaisant  pour  l'oreille  que  èxôpsxepcç,  qui  a  deux  p  dans  le  même  mot  ; 
^aôi'wv  était  mieux  rythmé  que  ,3a6jT£poç  qui  a  trois  brèves  consécutives. 
Mais  avec  le  temps,  ces  formes  deviennent  plus  rares.  Ainsi  pâwv  s'était 
conservé  en  attique,  mais  Polybe  se  sert  de  paoïïjxepcç,  et  même  les  atti- 
cistes  n'échappent  pas  à  l'extension  du  type  courant  en  -Tspoç.  —  Du 


FORMES    NOMINALES    ANOMALES  221 


reste  l'usage  du  comparatif  tend  à  diminuer  ;  le  comparatif  n'est  pas  fré- 
quent dans  les  papyrus  d'Egypte,  et,  dans  l'Evangile,  J.  I,  i5,  on  lit  zpwiôç 
jjLO'j,  là  où  l'on  attendrait  Tcpôxepcç  d'après  l'usage  classique. 


Due  évolution  de  la  langue  se  marque  donc  nettement  depuis  le  temps 
même  oii  le  grec  attique  —  un  attique  parlé  par  des  Ioniens  et  des  étran- 
gers —  devient  la  langue  commune  de  civilisation  de  toute  une  grande 
région.  Le  mouvement,  que  les  textes,  trop  littéraires,  ne  permettent  pas 
de  suivre  dans  le  détail,  se  poursuit  ;  et,  entre  le  iv*"  siècle  av.  J.-C.  et  le 
IX*  ap.  J.-G.  par  exemple,  il  s'accomplit  des  changements  profonds. 

La  flexion  moyenne  des  verbes  s'était  bien  maintenue  durant  longtemps; 
mais  c'est  l'une  des  particularités  des  verbes  indo-européens  qui  ont  tendu 
à  s'éliminer  partout  et  dont  seules  les  langues  les  plus  anciennement  attes- 
tées offrent,  soit  l'état  ancien,  comme  le  grec  classique  et  les  vieux  textes 
indo-iraniens,  soit  des  restes  importants,  comme  le  latin,  le  vieil  irlandais 
et  le  gotique  :  le  moyen  tend  à  se  réduire  ;  il  a  dès  le  début  fait  diiBculté 
pour  les  étrangers  qui  parlaient  grec,  et  le  poète  Timothée,  du  iv*  siècle 
av.  J.-C,  prête  à  son  Phrygien  ridicule  les  formes  cpyw  et  -/.ctôa). 

Le  parfait,  qui  de  bonne  heure  avait  pris  en  Sicile  la  flexion  du  présent 
(Théocrite  prête  oîScr/.o)  à  sa  Syracusaine),  sort  de  l'usage,  et  il  n'en  sub- 
siste que  le  participe  passif  en  -[j.vkç  sans  redoublement  :  -(p!X[x\hi^oç  est 
aujourd'hui  le  seul  reste  du  parfait  de  ypaçw.  Au  ix*  siècle  ap.  J.-C,  la 
valeur  de  ysYpa^a  n'était  plus  sentie,  et  les  traducteurs  slaves,  qui  avaient 
dans  leur  langue  le  moyen  de  marquer  la  nuance  entre  le  parfait  et  l'aoriste 
grec,  ne  tiennent  pas  compte  de  la  différence  entre  ïXiizcv  et  XsAciTra. 

Dans  les  noms,  la  flexion  consonantique  disparaît.  L'accusatif  en  -x  du 
type  yipo^-zx  est  remplacé  par  vÉpcvTav,  avec  addition  du  -v  caractéristique 
de  l'accusatif.  Sur  cet  accusatif  une  fois  créé  —  et  les  commencements  en 
apparaissent,  on  l'a  vu,  p.  199,  avant  l'époque  chrétienne,  —  il  a  été  refait 
un  nominatif  singulier  Ylpovxaç.  Il  résulte  de  là  que  la  flexion  consonan- 
tique Y^pcvTsç,  -(épTnxq  a  subsisté  seulement  au  pluriel.  Et  encore  beaucoup 
de  noms  ont-ils  généralisé  le  type  de  \bjoq,  si  bien  que  le  pluriel  de  ^(ei- 
xcvaç  (ancien  ^s'-'^wv)  se  fléchit  yzixà'toi,  ysitôvcjç.  Inversement  le  type  en 
-£ç  s'est  étendu  aux  mots  en  -r/]ç,  et  le  pluriel  de  %Àéçrr)ç  est  xXéç-sç. 

En  somme,  l'existence  d'nne  langue  littéraire  fortement  fixée  a  pu  dis- 
simuler l'évolution  dans  les  textes  écrits  ;  elle  l'a  retardée  pour  un  temps, 
surtout  chez  les  gens  cultivés  et,  par  contre-coup,  chez  l'ensemble  des 
sujets.  Mais  le  grec  présente  des  innovations  du  même  ordre  que  celles 
qu'on  observe  dans  les  langues  indo-européennes  les  moins  cultivées  et  les 
plus  tardivement  cultivées,  et  finalement  ces  innovations  n'y  apparaissent 
en  moyenne  pas  plus  tard  qu'ailleurs.  Vers  le  ix*  siècle  ap.  J.-G.,  le  grec 
n'était  pas  sensiblement  moins  évolué  que  les  dialectes  romans  ou  germa- 


222  CARACTERES    LINGUISTIQUES    DE    LA    ZO'.VY; 

niques,  et  il  l'était  à  beaucoup  d'égards  plus  que  le  slave  et  le  baltique  delà 
même  époque.  L'exemple  est  intéressant  :  il  montre  que  l'action  conser- 
vatrice de  la  littérature,  tout  en  troublant  à  beaucoup  d'égards  l'évolution 
de  la  langue  courante,  ne  l'a  ni  arrêtée,  ni  même  beaucoup  ralentie. 

Si  la  grammaire  du  grec  ancien  s'est  bien  conservée  dans  ses  traits 
essentiels  durant  toute  la  période  antique  et  s'il  en  subsiste  beaucoup  de 
restes  encore  actuellement,  cela  vient  de  ce  que  la  fin  de  mot  n'a  pas 
subi  d'altérations  profondes.  Dans  la  plupart  des  langues  indo-européennes, 
les  périodes  avancées  du  développement  comportent  une  ruine  presque 
complète  de  la  voyelle  de  la  syllabe  finale  des  mots  :  latin  iintim  devient 
en  français  un,  et  un  ancien  germanique  *awaz_  devient  en  allemand  ein. 
Le  grec  n'a  eu  à  aucun  moment  un  accent  d'intensité  fort  qui  ait  facilité 
de  pareilles  amputations  de  finales,  et  par  suite,  les  caractéristiques  gram- 
maticales qui  se  trouvaient  dans  les  fins  de  mots  n'ont  jamais  disparu.  Il 
est  résulté  de  là  qu'une  flexion  verbale  ^Iztm,  [ÎÀé'Trsiç,  ^asttsi,  ou  un  sub- 
jonctif va  ÇtkéTM,  va  (âXézr;?,  va  ^Xér.r,  subsistent  en  grec  moderne;  un  aoriste 
è'Ypa^a,  lypatl/s  s'est  exactement  maintenu.  De  même,  dans  la  flexion 
nominale,  on  a  jusqu'à  présent  ofAcr,  oîXcj,  oiXo  (continuation  de  ç''Xcv), 
ot)v£  et  au  pluriel  çîac,  oiXcuç  ',  au  féminin  [jApx  «  jour  »,  i^Épaç,  au  neutre 
|uÀc,  ^j)vC'j,  pluriel  çûAa.  Par  suite,  la  grammaire  du  grec  ancien  s'est 
progressivement  simplifiée,  sans  avoir  besoin  de  se  rénover  de  fond  en 
comble,  comme  celle  du  latin  vulgaire  dans  le  passage  du  latin  au  fran- 
çais. 

Mais  cette  conservation  des  finales,  qui  a  été  de  si  grande  conséquence, 
n'est  pas  due  à  une  influence  de  la  langue  écrite  ;  elle  tient  à  la  prononcia- 
tion de  la  langue  qui  ne  comportait  pas  de  diminution  grave  des  voyelles 
finales.  Les  finales  ont  en  grec,  comme  partout,  une  certaine  débilité  :  le 
-v  final  s'est  amui,  et  l'on  dit  HûXc,  et  non  ^jXcv  ;  l'accent  grec  moderne 
n'entraîne  pas  allongement  de  la  voyelle  en  fin  de  mot  comme  à  l'inté- 
rieur. Mais  cette  débilité,  n'étant  pas  aidée  par  un  accent  placé  cons- 
tamment soit  sur  l'initiale  soit  sur  une  autre  syUabe  non  finale,  n'a 
pas  abouti  à  la  destruction  des  finales.  C'est  grâce  à  cette  circonstance 
que  les  Grecs  n'ont  jamais  eu  le  sentiment  de  passer  de  la  période  du 
grec  ancien  à  une  période  moderne  ;  les  Français,  qui  avaient  perdu  toutes 
les  finales  latines,  ont  dû  au  contraire  s'apercevoir  à  un  certain  moment 
que,  entre  le  latin  écrit  et  le  français,  un  pas  décisif  avait  été  franchi  et 
qu'il  s'agissait  désormais  de  deux  langues  différentes.  Le  grec  a  eu  un 
développement  grammatical  continu  ;  on  n'y  voit  pas,  à  l'époque  histo- 
rique, de  «  révolution  ». 


CHAPITRE  V 
LES  BASES  DIALECTALES  DE  LA  y.oiv^ 


La  xctvv]  s'est  fixée  pour  une  large  part  en  dehors  de  l'ancien  domaine 
hellénique  et  par  suite  hors  de  l'influence  immédiate  des  vieux  parlers 
locaux.  Elle  était  destinée  surtout  à  des  Hellènes,  plus  ou  moins  détachés 
de  leur  cité  d'origine,  et  à  des  étrangers.  On  ne  saurait  donc  s'attendre  à 
y  trouver  la  continuation  exacte  d'aucun  parler  particulier.  Mais  l'expé- 
rience montre  qu'une  langue  commune  repose  en  général  sur  un  certain 
type  dialectal  qu'on  s'est  efTorcé  de  reproduire  ailleurs.  Le  français  est  la 
langue  de  Paris,  et  l'italien  littéraire  est  du  toscan  privé  de  ses  particula- 
rités strictement  locales  et  prononcé  d'une  manière  plus  romaine  que 
toscane.  Le  problème  qui  se  pose  est  donc  de  savoir  quel  est  le  dialecte 
grec  qui  a  fourni  à  la  -/.stvr,  le  modèle  imité. 

Les  faits  qui  ont  déjà  été  passés  en  revue  ne  laissent  pas  de  doute  sur 
la  réponse  :  le  dialecte  qui  au  iv*  siècle  a  été  imité  ailleurs  est  l'attique,  et 
la  langue  qu'on  s'est  efî'orcé  de  parler  partout,  celle  dont  chacun  appro- 
chait d'autant  plus  qu'il  était  plus  cultivé,  est  celle  d'Athènes.  L'extension 
de  particularités  athéniennes  comme  cjOsiç  au  lieu  de  ojBsi'ç  (v.  p.  200) 
et  le  fait  que  la  prose  attique  est  durant  toute  l'antiquité  demeurée  le 
modèle  par  excellence  pour  ceux  qui  écrivaient  ne  laissent  pas  de  doute 
sur  cette  situation  privilégiée  de  l'attique  au  moment  décisif  de  la  consti- 
tution de  la  y.sivv^.  Athènes  a  été  l'endroit  où  l'hellénisme  s'est  pour  ainsi 
dire  concentré  avant  de  commencer  une  nouvelle  période  d'expansion,  et 
c'est  la  langue  d'Athènes  qui  est  apparue  comme  la  langue  de  l'hellénisme. 

Le  modèle  attique  a  été  reproduit  par  d'autres  Grecs,  qui  gardaient 
involontairement  beaucoup  de  traits  de  leur  parler  maternel.  Un  méridio- 
nal qui  parle  français  emploie  les  formes  françaises  des  mots  et  les  formes 
grammaticales  françaises,  et  non  des  formes  provençales  ou  gasconnes  ; 
mais  les  voyelles  qui  figurent  dans  ces  mots  et  dans  ces  formes  ne  sont 


2  24  BASES    DIALECTALES    DE    LA   XOtVI^ 

pas  celles  qu'emploie  un  Parisien  ou  même  un  sujet  du  centre  de  la 
France  ;  ce  sont  des  voyelles  provençales  ou  gasconnes,  qui  choquent  un 
Français  du  Nord  et  lui  font  apparaître  ce  français,  correct  en  gros, 
comme  une  langue  semi-étrangère.  L'emploi  fait  des  formes  grammaticales 
n'est  pas  le  même  ;  telle  forme  qui,  comme  le  prétérit  simple  f  aimai,  je 
vins,  est  entièrement  disparue  dans  la  région  parisienne,  est  demeurée 
courante  dans  le  Midi,  oii  les  parlers  locaux  en  ont  en  effet  l'équivalent. 
Le  vocabulaire  d'un  Français  du  Midi  comporte  aussi  des  mots  locaux, 
plus  ou  moins  francisés.  L'attique  de  la  /.oivr^  était  donc,  pour  la  plupart 
des  Hellènes  qui  parlaient  cette  langue,  du  parler  local  plus  ou  moins 
atticisé,  non  de  l'attique  véritable. 

Or,  comnie  on  Fa  noté,  la  y.ûivy^  s'est  développée  dans  des  régions 
asiatiques  où  a  dominé  l'ionien,  ou  voisines  des  régions  de  langue 
ionienne.  Et  ce  sont  des  Grecs  de  parler  ionien  qui  ont  pour  la  plus 
grande  partie  propagé  la  xotvY].  Il  existait  déjà  une  -/.oiv/^  ionienne,  et  cette 
xoivv^  a  eu  sur  le  développement  de  la  langue  d'Athènes  —  d'ailleurs 
étroitement  apparentée  à  l'ionien  —  une  grande  influence.  Pour  les 
Ioniens,  qui  ont  été  les  maîtres  de  la  plupart  des  étrangers  qui  appre- 
naient la  xotvv]  et  qui  ont  fourni  en  grande  partie  le  fonds  hellénique  des 
grandes  villes  de  l'époque  hellénistique,  la  langue  commune  qui  se  con- 
stituait ne  pouvait  être  que  leur  xoiv/;  ionienne  modifiée  par  l'emprunt  de 
quelques  formes  attiques  et  par  l'abandon  de  quelques  particularités  spé- 
cialement ioniennes. 

La  grande  y.oivv^  constituée  à  partir  du  iv*  siècle  av.  J.-C.  apparaît  ainsi  ' 
comme  la  continuation  de  la  communauté  ionienne-attique  d'une  époqufr 
préhistorique  et  de  la  xcivv^  ionienne  qui  s'est  constituée  à  partir  du 
vii'^  siècle  av.  J.-G.  Dans  une  première  période  représentée  par  les  débuts 
de  la  littérature  athénienne,  l'attique  emprunte  à  l'ionien,  et  l'élégance 
consiste  à  Athènes,  qui  à  l'époque  ancienne  n'avait  d'importance  d'aucune 
sorte  et  surtout  pas  de  civiUsation  propre,  à  garder  quelque  chose  des- 
modèles ioniens.  Par  suite  du  renversement  de  situation  qu'avait  provoqué 
la  création  de  l'empire  achéménide,  c'est  le  modèle  attique  qui  s'est  pluS' 
tard  imposé  à  l'Ionie.  Mais  au  fond  il  s'agit  toujours  du  grand  groupe 
ionien-atlique.  Telle  est  la  donnée  fondamentale  du  problème.  Les  rela- 
tions entre  Athènes  et  l'Ionie  ont  été  constantes.  Après  la  rupture  de 
l'unité  ionienne-attique  préhistorique,  Athènes  a  longtemps  reçu  sans- 
avoir  rien  à  rendre.  Ensuite,  c'a  été  le  tour  d'Athènes  de  servir  de  modèle. 
Mais  il  y  a  entre  Athènes  et  l'Ionie  unité  d'origine,  puis  unité  de  civilisa- 
tion, et  les  échanges  de  langue  ont  été  incessants. 

Pour  déterminer  l'apport  particulier  de  chacun  des  dialectes  grecs  dans 
la  xoiv-^,  et  notamment  la  part  spéciale  de  l'attique  ou  de  l'ionien,  il  faut 


l'ionien  et  l'attique  225 

commencer  par  faire  abstraction  de  toutes  les  innovations  qui  résultent 
des  tendances  générales  de  la  langue. 

Les  faits  qui  prouvent  une  influence  spéciale  de  tel  ou  tel  dialecte  sont 
ceux  qui  caractérisent  ce  dialecte  et  qui  ne  résultent  pas  de  tendances  géné- 
rales. On  sait  par  exemple  que  Tu  était  dans  la  xoivr]  unu  français,  et  non 
un  ou.  Or,  telle  était  la  prononciation  en  attique  et  en  ionien  d'Asie  ;  mais 
on  ignore  en  quelle  mesure  Vu  était  u  (français)  ou  ou  (français)  dans  la 
plus  grande  partie  de  la  Grèce  au  moment  où  s'est  constituée  la  xowf,  ; 
tout  ce  qu'on  sait  précisément,  c'est  que  en  Laconie  et  en  Béotie,  l'y  se 
prononçait  oic,  et  que  la  y.oiv/^  est,  sur  un  point  de  détail  de  ce  genre,  qui 
est  capital  en  l'espèce,  conforme  au  modèle  attique  et  ionien  asiatique,  en 
désaccord  avec  le  béotien  et  le  laconien. 

Au  contraire,  il  n'y  a  rien  à  conclure  du  fait  que  la  y.cr.vv^  tend  à  réduire 
les  diphtongues  à  des  voyelles  simples,  ei  à  f,  at  à  ê,  etc.  Car  ceci  résulte 
d'une  tendance  universelle.  La  simplification  des  diphtongues  n'est  pas 
propre  au  grec  :  on  l'observe  au  cours  du  développement  de  toutes  les 
langues  indo-européennes  sans  exception.  En  grec,  cette  simplification  a 
lieu  plus  ou  moins  tôt  suivant  les  diphtongues  et  suivant  les  dialectes. 
La  graphie  du  dialecte  béotien  la  note  soigneusement  et  relativement  tôt  ; 
mais  il  ne  résulte  naturellement  pas  de  là  que  la  v.oiTfi  ait  emprunté  au 
béotien  la  simplification  des  diphtongues.  Si,  par  exemple,  ai  est  noté  en 
béotien,  à  Tanagra,  ae  dès  l'époque  archaïque  et  -q  à  la  réception  de  l'al- 
phabet ionien  au  iv^  siècle  et  que  cette  prononciation  ait  été  ensuite  géné- 
rale, cela  ne  prouve  pas  que  Ton  ait  imité  partout  la  prononciation 
béotienne.  On  voit  seulement  par  là  que,  la  tendance  à  la  simplification 
des  diphtongues  existant  en  Grèce  comme  sur  tout  le  domaine  indo- 
européen, la  Béotie  a  pris  les  devants  peut-être  dans  la  prononciation, 
sûrement  dans  la  notation.  Mais  la  diphtongue  si  est  remplacée  par  i 
déjà  dans  une  inscription  d'Argos  vers  /i5o  av.  J.-C.,  par  conséquent 
en  pur  dialecte,  où  on  lit  açaipi^Ôat  et  h'.  «  où  »  (c'est-à-dire  el).  On  a 
sûrement  continué  de  noter  des  diphtongues  dans  beaucoup  de  cas  où  l'on 
prononçait  déjà  des  voyelles  simples.  Dans  la  y.otvrj,  la  simplification  de  xi 
se  manifeste  clairement  au  ii'^  siècle  av.  J.-C.,  en  Egypte:  des  papyrus 
incorrects  ont  alors  ey.xôxaTe  valant  èxTÉtavai,  et  Çtxaezz  valant  ^aivsTai. 
Toutes  les  diphtongues  se  sont  ainsi  simplifiées,  et,  à  l'époque  byzan- 
tine, il  n'en  subsistait  plus  aucune  :  ai  était  devenu  e,  ci  était  devenu  u 
(Vu  français),  etc. 

De  même,  le  grec  a  tendu  d'une  manière  générale  à  ouvrir  toutes'  les 
consonnes  occlusives  (dites  aussi  muettes)  dont  la  prononciation  était 
faible  et  à  en  faire  des  spirantes.  Les  occlusives  sourdes  non  aspirées  p,  t, 
k  sont  partout  les  plus  fortement  articulées  ;  elles  ont  subsisté  telles 
quelles,  et  tc,  t,  y.  placés  devant  voyelle  ont  gardé  jusqu'à  présent  la  pro- 

A.  Meillet.  i5 


I 


2  20  BASES    DIALECTALES    DE    LA    XOIV^ 

nonciation  p,  t,  k,  sans  aucun  changement.-  Mais  les  sonores  b,  d,  g  et 
les  aspirées  ph,  th,  kb  sont  plus  faiblement  articulées  en  général  ;  elles  ont 
donc  perdu  en  grec  leur  caractère  occlusif;  on  sait  que,  dès  l'époque 
byzantine,  [i,  B,  y  n'étaient  plus  b,  d,  g,  mais  des  spirantes,  que  {i  était 
une  sorte  de  v,  B  la  spirale  dentale  sonore  (th  anglais  de  father^,  ■;  la 
spirante  gutturale  sonore  (celle  de  l'allemand  Tagé),  et  que  9,  6,  y 
n'étaient  plus/)/;,  th,  kh,  comme  à  l'époque  classique,  mais/, ^  (th  anglais 
de  ihing^,  x  (le  ch  allemand  de  dach).  Même  7:,  ~,  ■/.,  là  011  ces  consonnes 
étaient  faiblement  articulées^  sont  devenus  des  spirantes  :  dans  des 
groupes,  tels  que  epte,  ekte,  etc.,  le  premier  élément  du  groupe  ne  com- 
porte pas  l'explosion  qui  est  la  partie  la  plus  fermement  articulée  de  la 
consonne  ;  ce  premier  élément  est  devenu  spirant,  et  ÏTi-i^  Yj.é7:Tr,ç,  07-0), 
vuy.Ta  sont  devenu  heftd,  kléftis,  oxtô,  nixta.  Ce  changement  était,  comme 
les  précédents,  accompli  à  l'époque  byzantine.  La  perte  de  l'occlusion  de 
toutes  les  consonnes  faiblement  articulées  résulte  donc  d'une  grande  ten- 
dance de  la  langue,  et  c'est  sans  doute  celle  qui  caractérise  le  plus  le  grec  ; 
car  il  ne  s'agit  pas  ici,  comme  pour  la  simplification  des  diphtongues, 
d'un  phénomène  qui  apparaît  dans  toutes  les  langues  indo-européennes  ; 
on  en  trouve,  il  est  vrai,  l'équivalent  à  peu  près  exact  dans  une  partie  du 
domaine  iranien,  et  il  y  a  des  phénomènes  analogues  plus  ou  moins 
partiels  ailleurs,  surtout  en  germanique  ;  mais  en  somme  on  n'observe  de 
faits  pareils  que  dans  peu  de  langues.  Ce  trait  est  donc  celui  qui  donne  à 
l'évolution  du  grec  durant  la  période  historique  son  aspect  propre,  comme 
l'altération  de  s  et  de  y  et  les  débuts  de  l'altération  de  lu  caractérisent  la 
période  préhistorique  de  cette  évolution. 

Or,  c'est  dans  des  dialectes  doriens  que  le  caractère  non  occlusif  de  (3,  c,  y 
et  de  9,  0,  y  se  manifeste  pour  la  première  fois.  Les  plus  anciennes  traces 
de  la  prononciation  spirante  de  c  se  rencontrent  dans  le  dorien  de  Crète  ; 
et  l'on  sait  que  le  9,  devenu  spirant,  a  été  noté  régulièrement  jen  laconien 
depuis  le  n®  siècle  av.  J.-C,  sur  les  inscriptions  :  avsa-^y.î  =  avsO-^y.e  ;  les 
auteurs  de  relevés  dialectaux  notent  de  même,  ainsi  xaSac.  (ancien  y.x3-,3â6'.) 
valant  '/.ot.-xztfii  chez  Hesychius.  Le  y  prépalatal  de  oX(yoç,  devenu  spirant, 
s'est  fondu  dans  le  i  précédent  ;  la  graphie  hXizz  se  trouve  pour  la  première 
fois  chez  l'écrivain  Rhinthon  de  Tarente.  On  retrouve  ensuite  sX-.oç,  au 
lieu  de  iXîyoç,  sur  des  papyrus  égyptiens  dès  le  m*^  siècle  av.  J.-C. 

Mais  de  ce  que  les  premières  manifestations  du  changement  ont  eu  lieu 
dans  des  parlers  doriens  à  ce  qu'il  semble,  il  ne  résulte  pas  que  l'extension 
de  cette  manière  de  prononcer  à  toute  la  Grèce  provienne  d'une  influence 
dorienne.  Pour  qui  ne  les  a  pas  dans  son  parler,  les  spirantes  comme  le 
ih  anglais  et  le  ch  allemand  sont  très  malaisées  à  réahser,  et  tout  le  monde 
sait  quelles  difficultés  elles  font  aux  Français  qui  apprennent  des  langues 
étrangères.  Même  si  on  l'avait  désiré,  on  n'aurait  donc  pu  reproduire  ces 


TRAITS    lONIENS-ATTIQUES  22  7 

particularités  doriennes  qui,  au  moment  où  on  les  a  remarquées  pour  la 
première  fois,  ont  sans  doute  paru  aux  autres  Grecs  un  peu  ridicules  ou 
singulières  et  qu'ils  n'ont  assurément  pas  songé  à  imiter.  La  y.ov^T^  n'a  pu 
acquérir  (i,  B,  y  et  o,  6,  y  spirants  que  par  un  développement  naturel  de 
la  langue,  non  par  emprunt  au  dorien.  11  n'y  a  d'ailleurs  pas  de  raison 
pour  que  les  conditions  —  inconnues  —  qui  ont  déterminé  l'innovation 
dorienne  ne  se  soient  pas  rencontrées  aussi  dans  la  -/.oivr^.  Les  populations 
de  dialecte  dorien  ont  sans  doute  été  en  avance  sur  ce  point  ;  mais  c'est 
que,  d'une  manière  générale,  les  parlers  doriens  ofïrent  souvent  le  grec  à 
un  degré  d'évolution  assez  avancé.  Tard  venus,  les  Doriens  se  sont  surtout 
superposés  à  des  populations  helléniques  déjà  établies  ;  ces  populations 
ont  dû  adopter  le  parler  des  nouveaux  maîtres  ;  mais  la  substitution  qui 
s'est  produite  ainsi  dans  le  parler  des  sujets  était  de  nature  à  hâter  la 
marche  des  évolutions  naturelles,  et  ceci  n'a  pu  manquer  de  réagir  sur  le 
parler  des  petites  aristocraties  doriennes.  En  ce  qui  concerne  les  con- 
sonnes, il  semble  probable  que  le  principe  du  changement  se  trouve  dans 
une  articulation  très  faible  des  occlusives  dans  le  grec  tout  entier.  C'est 
sans  doute  par  suite  de  cette  faiblesse  des  consonnes  grecques  que  les 
Romains  ont  été  amenés  à  les  remplacer  en  partie  par  des  sonores  dans 
les  emprunts  qu'ils  ont  faits,  et  à  emprunter  par  exemple  Tcuppôç  sous  la 
forme  burrus,  r^û^oz  sous  la  forme  buxus,  xuêspvao)  sons  la  forme ^wZ/^r/zô,  etc. 
Dans  des  conditions  particulièrement  favorables,  la  faiblesse  de  l'articu- 
lation des  consonnes  grecques  a  eu  des  conséquences  de  bonne  heure, 
même  en  ionien.  Le  v  intérieur  de  y^T''*'^^'^'^  ^^  *^®  YiYvoiJ.at  était  affaibli 
par  l'influence  dissimilatrice  du  y  initial  plus  fort  de  par  sa  position,  et 
en  même  temps  il  était  entamé  par  la  nasalité  du  v  suivant.  De  là  vient 
que  yr(V(ùz'/M  et  ^lYvoixa',  se  sont  de  bonne  heure  réduits  en  ionien  à  Yivo[Ji.at, 
YÎvwîxo),  et  ce  sont  les  formes  qu'on  trouve  presque  partout  en  Grèce  : 
dès  le  iv"  siècle,  on  a  '(v>o\j.xi  à  Epidaure.  Conservateur  ici  comme  d'ordi- 
naire, Fatlique  est  demeuré  longtemps  fidèle  aux  vieilles  formes  y\.^p)(ùGY.ii>y 
'■('.^('K'^.cx.i.  Mais  les  formes  Yîvw(;y.a),  y^'^-H-^'o  générales  en  ionien  et  con- 
formes aux  tendances  de  la  langue,  ont  prévalu  à  l'époque  hellénistique, 
et  ce  sont  celles  qu'on  rencontre  dans  la  xc-vy;,  partout  où  ne  s'exerce  pas 
l'influence  de  l'orthographe  attique.  Les  papyrus  sur  lesquels  on  lit  le 
texte  de  Ménandre  orthographient  y^w^xw,  yvfo'^.xi,  et  il  est  possible  que 
Je  poète  ait  ainsi  écrit. 

Tous  les  caractères  qui  permettent  de  déterminer  sur  quel  dialecte 
repose  la  xovtri  indiquent  l'ionien-attique. 

La  y.oviTi  a  partout  l'y;  ionien-attique,  et  non  l'a  des  autres  dialectes  ;  or, 
la  substitution  de-q  h  â  est  en  ionien-attique  un  fait  antérieur  à  tous  les 
documents  ;  et  l'on  n'observe  nulle  part  ailleurs  en  Grèce  une  tendance  à 


2  28  BASES    DIALECTALES    DE    LA    y.CtVr, 

substiluer  •/]  à  à.  La  -/.owi^  offre  donc  le  Irait  essentiel  auquel  se  reconnaît 
rionien-attique.  L'a  des  autres  dialectes  ne  se  rencontre  que  dans  quelques 
mots  isolés  empruntés  surtout  au  dorien  ;  ainsi  en  regard  de  orpaTr^Ycç, 
àpx'fl'^ôç,  y.uvffj'ôç,  etc.,  qui  existaient  à  Athènes  et  qui  par  suite  ont  Vq 
ionien-attique,  la  y.oiV(^  présente  Xo^âyoç,  terme  militaire  emprunté  au 
dorien  ;  l'attique  l'avait  déjà  emprunté,  et  c'est  de  Fattique  autant  et  plus 
que  du  dorien  que  la  xoivr]  tient  ce  mot  Xcyà-^Lc  ;  Thucydide  connaît  de 
même  çevâyoç,  qui  est  aussi  un  emprunt  de  l'attique  au  dorien.  L'attique 
avait  ainsi  emprunté  au  dorien  quelques  formes  à  à  :  Zeùç  'EXXàvio; 
(qu'on  lit  chez  Aristophane),  l'exclamation  w  \ot.\)Âxzp^  etc.  ;  mais  quelques 
emprunts  isolés  ne  changent  rien  au  caractère  de  la  langue. 

La  particule  modale  de  la  y.ctvô  est  av,  qui,  dans  les  plus  anciennes 
inscriptions,  ne  se  retrouve  qu'en  ionien-attique,  et,  sporadiquement,  en 
arcadien.  Dans  leur  période  ancienne,  avant  toute  influence  de  l'ionien  et 
de  l'attique,  les  autres  dialectes,  à  la  seule  exception  de  l'arcadien  qui  a  à 
la  fois  av  et  ■/.£,  ne  connaissent  que  7.£(v),  xa. 

Les  pronoms  personnels  ont  la  flexion  r^\}.€iq^  'ôl^^Ç?  ui^stç,  û[xaç,  propre 
au  groupe  ionien-attique. 

L'infinitif  des  verbes  en  -[jli  est  en  -vai  :  etvai,  ce  qui  est  étranger  et  au 
groupe  occidental  et  au  groupe  éolien,  et  ne  se  retrouve  que  dans  un 
groupe  auquel  on  n'est  pas  tenté  d'attribuer  une  influence  sur  le  dévelop- 
pement de  la  y.oivr,,  celui  desparlers  arcado-cypriotes. 

Le  -V  éphelcystique,  qui  n'existe  pas  sur  les  inscriptions  dialectales 
antérieures  à  l'influence  ionienne-attique,  mais  qui  est  un  élément  consti- 
tuant de  l'ionien-attique,  est  courant  dans  la  xcivv^. 

Enfin  le  vocabulaire  est  nettement  ionien-attique. 

Plus  on  regarde  de  près  les  choses,  et  plus  les  traits  spécifiquement 
ioniens-attiques  apparaissent  nets  et  nombreux.  Ainsi  l'va,  au  sens  de 
«  pour  que  »  est  ancien  en  ionien  et  aussi  en  attique  (bien  que  les  exemples 
épigraphiques  soient  rares  à  Athènes  au  v"  siècle),  mais  ne  se  trouve  pas  ail- 
leurs avant  l'époque  de  la  y.oivv] .  Le  seul  exemple  épigraphique  en  dorien  se  lit 
sur  une  vieille  inscription  de  Rhodes  qui,  étant  hexamétrique,  est  suspecte 
d'avoir  subi  l'influence  de  la  langue  épique.  Or,  iva  est  courant  dans  la  xoivv^ 
et  a  persisté  jusqu'en  grec  moderne.  Il  y  a  eu  concurrence  de  otïcoç  qui  a  eu 
une  assez  large  extension  ;  mais  la  vitalité  de  l'ionien-attique  l'va  a  été  grande. 

Aucun  de  ces  traits  ne  saurait  s'expliquer  par  un  parallélisme  de  déve- 
loppement naturel  et  spontané  des  parlers  grecs  ;  la  xoirq  ne  peut  les 
présenter  que  parce  qu'elle  est  de  l'ionien-attique  généralisé. 

La  y.oiVY)  est  même  spécialement  de  l'attique  :  car  la  manière  particu- 
lière dont  l'attique  traite  l'a  panhellénique  y  est  reproduite  :  q  n'y  est  pas 
général  comme  en  ionien  ;  on  y  trouve  â  après  p,  i  et  s  :  on  n'y  a  pas 
'â[A£pâ,  comme  dans  les  dialectes  non  ioniens-attiques,  ou  ■ci^iç)'^  comme  en 


TRAITS    ATTIQUES  229 

ionien,  mais  -qijApx,   comme  en   attique.   Un  détail  essentiel  du  modèle 
atttique  est  donc  reproduit. 

Dans  la  mesure  où  la  flexion  attique  se  distingue  de  la  flexion  ionienne, 
la  v.oivri  concorde  en  principe  avec  l'attique.  Le  datif  pluriel  des  thèmes 
en  -;-  est  en  -oiq,  et  non  en  -o'.ju  Les  mots  en  -iç  du  type  xôXtç  ne  sont 
pas  fléchis  TuôXtoç,  izbXl,  comme  en  ionien  et  dans  tous  les  autres  dialectes  ; 
la  y.oivr,  a  ■KÔXecjiq,  'KÔXei,  ce  qui  est  propre  à  l'attique,  car  les  représen- 
tants de  r,ôXr,oq  n'existent,  en  dehors  de  la  langue  homérique  et  de  l'at- 
tique, qu'à  l'état  de  traces  isolées.  Le  génitif  des  masculins  en  -â-  n'est 
ni  en  -y.  à  la  manière  dorienne,  ni  en  -ew  à  la  manière  ionienne  ;  on  dit 
TuoXiTou,  avec  une  extension  ^ux  masculins  en  -à-  de  la  finale  du  génitif 
des  thèmes  en  -c-  qui  est  encore  un  des  traits  propres  à  l'attique. 

C'est  donc  à  l'attique  que  la  7.oiv<^  a  pris  les  règles  générales  de  la  langue. 
La  constitution  de  la  xcwt]  a  comporté  une  atticisation  de  l'ionien,  et  c'est 
au  modèle  attique  qu'on  a  visé  se  conformer  quand  la  xor-VY]  s'est  établie. 

Ce  n'est  pas  à  dire  que  toutes  les  menues  particularités  de  l'attique 
aient  été  reproduites. 

On  a  pu  emprunter  à  l'attique  certaines  particularités  caractéristiques 
quand  la  langue  polie  était  celle  d'Athènes,  et  cet  emprunt  a  été  si  géné- 
ral que  le  parler  commun  sur  lequel  reposent  les  pari  ers  modernes  en  a 
gardé  la  marque.  Mais  certaines  autres  particularités  n'ont  pas  dépassé  le 
cercle  des  gens  cultivés  ;  par  exemple,  on  s'est  efforcé  de  dire  oij6e(ç 
comme  à  Athènes  ;  mais  le  peuple  a  continué  de  dire  ojBei'ç,  c'est  oùâeiç 
qu'on  a  fini  par  écrire,  ainsi  qu'on  l'a  noté  p.  200,  et  c'est  âév  qui  se  dit 
aujourd'hui.  Chose  plus  importante  mais  moins  apparente,  l'emprunt  de 
certaines  particularités  n'emporte  pas  emprunt  exact  d'un  parler  :  il  était 
aisé  à  un  Ionien  de  remplacer  •rjiJ.ipY]  par  -cnjApà  et  tuoX-'tsw  par  xoXitou  ; 
mais  on  ne  change  pas  aussi  aisément  les  procédés  d'articulation,  et  les 
Ioniens  ont  assurément  prononcé  l'attique  avec  des  voyelles  ioniennes, 
tout  comme  les  Méridionaux  de  France  prononcent  le  parisien  avec  des 
voyelles  gasconnes,  ou  provençales  ;  on  a  pris  des  traits  attiques,  mais 
r  «  accent  »  ionien  a  persisté.  On  ne  change  pas  non  plus  aisément  les 
tours  de  phrases  et  l'on  n'abandonne  pas  volontiers  certains  mots  locaux. 
S'il  y  a  eu  atticisation  de  l'ionien  —  et  des  autres  dialectes  —  il  n'y 
a  pas  eu  pour  cela  généralisation  de  l'attique.  La  xowi^  n'est  donc  pas  de 
l'attique  ;  c'est  du  grec  local  plus  ou  moins  atticisé.  Quant  aux  étrangers, 
le  grec  qu'ils  ont  parlé  a  été  celui  des  Grecs  avec  lesquels  ils  ont  été  en 
rapports,  et  ces  Grecs  n'ont  été  que  pour  une  faible  part  des  Athéniens. 
L'influence  spéciale  d'Athènes  n'a  du  reste  été  forte  que  durant  les 
débuts  de  la  constitution  de  la  v.oirf]  ;  le  prestige  d'Athènes  a  diminué  par 
la  suite  en  même  temps  que  son  rôle  politique  et  même  son  rôle  intellec- 
tuel :  il  y  a  eu  autant  et  plus  de  vie  intellectuelle  à  Alexandrie  ou  même 


aSo  BASES    DIALECTALES    DE    LA    -/.OIVI^ 

à  Pergame  qu'à  Athènes  durant  la  période  hellénistique.  A  l'époque  impé- 
riale, Athènes  accepte  les  formes  communes. 

A  certains  égards  le  modèle  attique  n'a  jamais  pu  s'imposer.  En  regard 
de  -(ja-  de  l'ionien  et  de  la  plupart  des  parlers  grecs,  dans  des  mots  com- 
me TzpàdGhi,  on  a  un  groupe  noté  -xt-  dans  un  petit  domaine  :  l' Attique, 
la  Béotie  et  l'Eubée  ;  ce  fait  est,  on  le  voit,  indépendant  des  limites  des 
dialectes.  Il  y  a  eu  un  effort  pour  reproduire  le  -tt-  attique,  et  des  mots 
archaïques  comme  y.psaTwv,  ôat-wv  ont  longtemps  persisté,  on  Fa  vu 
p.  200.  Mais,  dès  le  lu®  siècle,  il  est  visible  que  le  -ua-  de  l'ionien  et  de  la 
plupart  des  parlers  n'est  pas  entamé  ;  et  la  forme  T.pàacui  est  celle  qui  subsiste. 

Le  groupe  -oc-  est  passé  à  -pp-  sur  divers  points  des  domaines  hellé- 
niques ;  on  connaît  le  fait  à  Erétrie,  à  Argos,  à  Théra  ;  c'est  un  des  traits 
par  où  l'attique  se  distingue  de  l'ionien.  Néanmoins,  à  l'époque  historique, 
-pj-  était  prononçable  à  Athènes,  et  tel  mot  emprunté,  comme  (Supaa,  y  a 
régulièrement  -pa-.  Dans  les  classes  inférieures  de  la  population,  où  la 
langue  était  mêlée,  il  y  a  du  flottement,  et  les  defixiones  présentent  sou- 
vent yTvwaua,  à  côté  deirpaxito  par  exemple  ;  on  y  lit  Ilspasçcv/]  a  côté  de  la 
forme  attique  <ï>£pp£(paTTa  ;  sur  les  vases  on  lit  des  formes  mixtes,  demi- 
attiques,  demi-étrangères,  comme  <î>£pc9a7ca.  La  langue  populaire  d'Athènes 
offrait  donc  déjà  une  situation  trouble.  Quand  la  xow/;  s'est  répandue,  les 
gens  cultivés  ont  adopté  le  -pp-  attique  ;  mais  il  y  a  eu  des  résistances,  et 
-pa-  s'est  maintenu  à  côté  de  -pp-  ;  les  papyrus  d'époque  ptolémaïque  ont 
à  la  fois  Oapffo)  et  ôappw  ;  Polybe  a  Oappw,  mais  ^ii.p':!oç^  ce  dernier  parce 
que  l'attique  ne  disait  pas  Oâppoç,  mais  Opaacç  ;  l'Evangile  a  Gapuw,  et 
Paul  Qappw  ;  finalement  Oappw  a  prévalu,  et  c'est  la  forme  du  grec  mo- 
derne ;  6appw  a  môme  entraîné  6âppoç.  Pour  d'autres  mots,  c'est  -pi-  qui 
l'a  emporté,  et  l'on  a  yjpaoq,  aspvtxôç  (de  àpffsvtxôç). 

La  flexion  «  attique  »  de  vewç  était  trop  proprement  locale  pour  sub- 
sister. Le  motvâiç,  connu  de  tous  les  pèlerins  de  Delphes,  d'Epldaure  ou 
d'Olympie,  et  qui  avait  l'avantage  d'être  fléchi  d'une  manière  normale,  a 
prévalu  dès  l'abord.  Sur  les  papyrus  et  dans  l'Ancien  Testament  vaôç  est 
courant  ;  et  Athènes  même  cède  ;  des  inscriptions  attiques  ont  vao^  dès  260 
av.  J.-G.  —  L'histoire  du  mot  Xâôc  est  la  même,  à  ceci  près  que  le  mot 
ne  semble  pas  avoir  été  ionien,  ce  qui  a  permis  à  Xâôq  de  se  maintenir 
chez  Homère  ;  XeoSç  se  rencontre  peu  même  à  Athènes  ;  Xâbç  est  courant 
dans  la  /.oivi^  ;  le  nom  propre  'ApyiXâoç  a  dû  contribuer  à  répandre  la 
flexion  normale  de  ce  mot.  Toute  la  flexion  «  attique  »  en  -sw-  a  été  éli- 
minée :  Xayôiç  est  remplacé  par  Xayôç,  izXeMq  par  'kXzoç  (ou  par  TcX-r^pvjç), 
âvwYswv  par  œxùyaXo^.  Cette  élimination  d'une  flexion  anomale  résultant 
d'un  ancien  accident  phonétique  est  chose  naturelle. 

C'est  de  même  la  tendance  à  employer  les  formes  normales  qui 
explique  l'abandon  des  formes  contractées  des  thèmes  en  -0-  ;  l'ionien 


ÉLIMINATION    DE    TRAITS    ATTIQUES  23 1 

avait  conservé  Gctéov,  -/âXy.soç,  etc.,  tandis  que  l'attique  contractait  en 
oaxsîjv,  /aXxoûç,  etc.  Tant  que  le  modèle  attique  s'impose,  on  écrit  les 
formes  contractées  ;  les  inscriptions  officielles  de  Pergame  ne  connaissent 
que  '/p'jc70'jv,  et  c'est  aussi  ypjjouv  qui  se  lit  à  Magnésie.  Mais  les  formes 
ioniennes  qui  avaient  l'avantage  d'être  conformes  au  type  ordinaire  ont 
subsisté  dans  l'usage  courant.  L'Ancien  Testament  fléchit  caxoOv,  octcOu, 
oaxa,  ocTscov,  baxéoiç,  monti-ant  ainsi  un  mélange  de  deux  tendances.  Un 
datif  yp'jaem  se  lit  dès  le  ii"  siècle  av.  J.-G.  sur  une  inscription  de  Ma- 
gnésie, et,  à  l'époque  impériale,  y^poaex  apparaît  à  Pergame.  Le  Nouveau 
Testament  a  oaxéa. 

Même  dans  les  neutres  en  -oc,  des  formes  ioniennes  non  contractées 
ont  persisté  au  génitif  pluriel,  parce  qu'elles  semblaient  plus  claires.  Un 
papyrus  égyptien  offre  ^^^stêscov  de  j^XâSoç.  Dans  l'Ancien  et  le  Nouveau 
Testaments,  on  trouve  opswv,  ^^siléwv  ;  mais  on  n'a  que  àxwv  parce  que 
kiéiùv  offrait  une  suite  de  deux  s,  et  jy.euwv  parce  que  cxôuewv  a  une  accu- 
mulation incommode  de  voyelles. 

L'attique  avait  yiTti'iv,  7'jTpa,  paTpayoç,  et  l'ionien  xiOojv,  7,u6pa,  (SdcOpaxoç. 
Or,  xiOwv,  v.jepa  (avec  l'atticisation  générale  de  -yj  en  -â  après  p  dans  les 
noms  de  ce  type),  ,3a0paxoç  se  répandent  dans  la  xoivii^,  et  le  grec  moderne 
a  [3a6paxaç  à  côté  de  iSaxpayoç.  Les  formes  attiques  xopY),  ^svoç,  [xovoç  ont 
prévalu  ;  si  la  /.oirri  écrite  a  admis  pour  le  nom  du  «  seuil  »  la  forme 
ionienne  ojocç,  c'est  que  la  forme  attique  cBi;  est  rare  et  que  l'ionien 
o'jooç  «  seuil  »  se  distinguait  bien  de  b'Bbq  «  chemin  »  ;  la  distinction  était 
utile  surtout  dans  les  régions  otj  l'esprit  rude  initial  ne  se  prononçait  pas. 
La  y.ov)Q  a  des  mots  ioniens  comme  yeipwva^,  oBprq  plutôt  que  les  mots 
attiques  équivalents  yzipo-éyrqq,  xpoi'^  ;  et  comme  ces  mots  ioniens  avaient 
été  admis  par  les  tragiques  pour  donner  de  la  noblesse  à  leur  style,  il  résulte 
delà,  ainsi  qu'on  l'a  vu,  que  le  vocabulaire  des  tragiques  présente  avec 
celui  de  la  xow/^  des  concordances  au  premier  abord  assez  surprenantes. 
Le  maintien  partiel  du  vocabulaire  ionien  n'a  rien  que  de  naturel  :  il  est 
plus  aisé  d'emprunter  à  un  dialecte  tenu  pour  le  meilleur  un  certain 
nombre  de  principes,  comme  l'emploi  de  -yj  après  p  et  i  dans  certains  types 
de  noms,  que  de  prendre  tout  le  vocabulaire  attique,  et  les  mots  locaux 
ont  subsisté  en  grand  nombre. 

On  conçoit  que  l'attique  n'ait  pas  joué  de  rôle  dans  la  désignation  de 
la  «  reine  ».  Au  mot  attique  ^xaîXzix,  qui  avait  l'inconvénient  de  dési- 
gner à  la  fois  la  «  reine  »  et  la  «  royauté  »,  la  langue  officielle  a  préféré  le 
terme  ionien,  non  ambigu,  ^jolcCKiigo. .  C'est  celui  qui  prévaut  dans  toute 
la  xGtvY)  et  qu'Athènes  a  fini  par  accepter  :  on  l'y  rencontre  depuis  807 
av.  J.-G.  L'importance  sociale  du  nom  de  la  «  reine  »  a  fait  que  le  suf- 
fixe -(,j!7x  s'est  répandu  pour  la  formation  de  féminins  de  noms  d'agents, 
et  [ipiGsx  fait  concurrence  à  Hptix  pour  désigner  la  «  prêtresse  »  dans  la 


232  BASES    DIALECTALES    DE    LA    XO'.VY^ 

xoivi^.  La  formation  a  subsisté  en  grec  moderne,  et  la  «  voisine  »  se  dit 
Y£it6v',7ax,  en  regard  de  -(dzo'/xc  «  voisin  ».  Elle  a  même  dépassé  les 
frontières  du  grec.  Le  latin  des  chrétiens  l'a  adoptée,  et  il  y  a  eu  des  mots 
comme  ahbatissa  «  abbesse  »  :  on  entrevoit  ici  Tinfluence  de  la  y.c.vv^.  Le 
modèle  de  ^xd'KiGGx  fournit  aujourd'hui  encore  des  noms  d'agents  fémi- 
nins, assez  artificiels  il  est  vrai,  au  français  et  à  l'italien  ;  c'est  l'une  des 
marques  de  la  persistance  de  l'influence  de  la  y.civrj  hellénistique. 

La  formation  ionienne  en  -aç,  -5B:ç,  qui  fournissait  des  noms  propres 
abrégés  tels  que  Z-/;vaç,  au  lieu  de  Z-ç^îswpoç,  et  même  des  noms  communs 
abrégés,  tels  que  ,3a;  au  lieu  de  ^jy.zikz6c,  s'est  beaucoup  répandue.  Il 
s'agit  ici  d'un  procédé  courant  dans  les  langues  de  civilisation  :  on  abrège 
volontiers  vélocipède  en  vélo,  automobile  en  auto  et  tramway  en  tram.  La 
flexion  ionienne  en  -Sç,  -aooç  a  pris  aussi  une  grande  place  dans  la  y.o'.vi^, 
sans  doute  surtout  sur  le  domaine  ionien  d'abord,  car  les  papyrus  égyp- 
tiens présentent  plutôt  une  flexion  'Hp5ç,  'Hpx-cç,  'Hpx-:',.  Le  grec  mo- 
derne a  des  restes  de  ce  -aç,  -aooç  ;  car  un  mot  comme  •libiy.y.c  «  boulan- 
ger», s'il  fait  au  génitif  singulier  d/oj[;,5,  fait  au  nominatif  pluriel  'J;o)[/5ocç. 

L'atticisation  du  grec  n'a  donc  pas  été  telle  qu'il  n'ait  subsisté  dans  la 
•/.car,  beaucoup  d'éléments  ioniens,  dans  la  forme  des  mots  et  dans  le 
vocabulaire. 

Quant  aux  autres  dialectes,  leur  part  dans  la  constitution  de  la  y.oiv^ 
paraît  négligeable.  Sur  chacun  des  points  où  il  y  avait  un  parler  local 
bien  défini,  l'atticisation  a  dû  prendre  un  aspect  particulier.  Il  y  a  eu  sans 
doute  des  «  accents  »  spéciaux  à  Lesbos,  à  la  Béotie,  à  la  Crète.  Des 
termes  particuliers  ont  dû  subsister  en  grand  nombre  dans  la  y.o'.vr^  des 
habitants  des  pays  où  il  y  avait  un  dialecte  non  ionien-attique.  Mais,  pour 
la  plupart,  ces  particularités  locales  n'ont  pas  été  imitées.  Variables  d'une 
localité  à  l'autre,  elles  n'ont  pas  ou  n'onrguère  dépassé  les  limites  de  la 
petite  région  où  elles  se  produisaient.  La  y.or,v(^  générale  ne  doit  rien  d'es- 
sentiel ni  aux  parlers  éoliens,  devenus  très  différents  les  uns  des  autres 
au  IV*'  siècle,  ni  même  aux  parlers  doriens. 

Si  quelques  termes  doriens  ont  pénétré  dans  la  y.oivi^,  c'est  grâce  à  des 
circonstances  spéciales.  On  a  vu  que  le  terme  militaire  Xo^^âyôç  par  exemple 
avait  déjà  été  emprunté  par  Fattique.  Xénophon  emploie  •KaiBiV/.oç  en  citant 
un  propos  d'Agésilas,  donc  sans  doute  comme  un  laconisme;  le  mot  a 
pénétré  aisément  dans  la  y.c.vv^,  parce  que  l'attique  en  avait  le  féminin 
xaiSicry.-^.  Uu  dorisme  comme  à'vav-:'.  «  en  face  de  »  a  paru  plus  vraiment 
adverbial  que  l'attique  èvav-iov  ;  l'existence  de  èvavTÎov  «  en  face  de  », 
d'une  part,  et  de  àvT(  «  au  lieu  de  »,  de  l'autre,  rendait  facile  l'extension 
de  à'vavTi.  11  n'y  a  du  reste  pas  beaucoup  de  faits  de  ce  genre,  et  l'impor- 
tance n'en  est  pas  grande. 


ÉLÉMENTS    DORIENS  233 

Malgré  l'atticisation,  il  a  pu  subsister  sur  l'ancien  domaine  dorien  des 
particularités  qui  n'allaient  pas  contre  les  principes  généraux  de  la  %oiv^ 
atticisante.  Les  Grecs  de  parler  dorien  ont  eu  évidemment  peine  à  aban- 
donner, dans  les  verbes  en  -^w,  leur  aoriste  très  caractéristique  en  -^a, 
pour  l'aoriste  en  -(ja,  beaucoup  moins  net,  de  l'ionien-attique.  Ils  ont 
dû  continuer  à  dire  souvent  £Ôi'y.a;a,  iyj!)pt.^x,  etc.  ;  ces  formes  n'avaient 
rien  de  choquant  puisque  èçûXa^a,  Icrsa^a  étaient  corrects  et  universelle- 
ment employés.  Il  n'est  donc  pas  surprenant  que,  près  de  paatâÇo),  on 
trouve  i^iaxx^oc.  Mais  ceci  est  rare  dans  les  textes  écrits  en  xoiv^,  et  par 
exemple  les  papyrus  d'époque  ptolémaïque  en  sont  indemnes  ;  le  caractère 
ionien-attique  domine  dans  toutes  les  régions  où  l'on  a  écrit  en  '/.oirq.  En 
revanche,  dans  les  parties  de  la  Grèce  où  se  parlaient  autrefois  des  parlers 
de  type  occidental,  c'est-à-dire  dans  une  notable  partie  du  domaine  où 
l'on  a  continué  jusqu'à  présent  de  parler  le  grec,  l'aoriste  en  -^a  a  dû  .se 
maintenir  dans  l'usage  courant  ;  car  le  grec  moderne  connaît  beaucoup  le 
type  èêaataça,  à  côté  du  type  èOâiAaaa,  et  il  arrive  que  les  mêmes  verbes 
aient  l'une  et  l'autre  formes,  ainsi  à^éxa^a  et  è^ixacra.  Cette  persistance 
s'explique,  puisqu'elle  était  autorisée  par  l'analogie  d'aoristes  comme 
aXXft^a,  à'pTraÇa,  ecrcpa^a,  etc.,  qui  remontent  à  l'ionien-attique. 

Les  faits  linguistiques  concordent  donc  avec  les  données  historiques 
pour  établir  que  la  xoivr^  repose  essentiellement  sur  l'ionien-attique,  et  en 
particulier  sur  l'attique.  Mais  la  -/.otvv]  n'est  pas  de  l'attique  évolué.  Elle 
s'est  constituée  par  des  actions  et  réactions  complexes.  L'attique  a  fourni 
pendant  un  temps  un  modèle  ;  mais  ce  modèle  n'a  été  reproduit  qu'en 
partie  ;  et  très  vite  on  a  cessé  de  regarder  vers  Athènes  pour  y  chercher 
le  type  normal  du  bon  parler.  La  xoiv-iî  résulte  d'une  transformation  des 
parlers  locaux,  et  surtout  de  l'ionien,  sous  l'influence  de  l'attique  ;  et,  dans 
le  résultat  obtenu,  il  faut  tenir  compte  de  la  réaction  de  l'ensemble  de  ces 
parlers  autant  que  de  l'action  du  modèle.  Il  faut  tenir  compte  aussi  de 
ce  que  la  xotv*^  est,  pour  une  large  part,  du  grec  parlé  par  des  étrangers, 
et  par  suite  normalisé  autant  que  possible  et  qui  tend  à  perdre  et  ses 
nuances  délicates,  et  les  difficultés  de  sa  flexion,  et  les  subtilités  de  sa 
syntaxe  ;  les  archaïsmes  et  les  délicatesses  de  l'attique  n'avaient  pas  de 
place  dans  la  langue  des  aff"aires  de  gens  dont  beaucoup  n'étaient  même 
pas  des  Hellènes. 

Il  faut  enfin  et  surtout  ne  pas  oublier  que  quelques-uns  des  principaux 
changements  qui  s'observent  dans  la  -/.owy]  sont  dus  à  de  grandes  tendances, 
les  unes  communes  à  toutes  les  langues  indo-européennes,  les  autres 
propres  au  grec,  et  que,  par  rapport  à  ces  grandes  tendances  qui  dominent 
tout  le  développement  de  la  langue,  les  petits  détails  propres  à  l'attique 
ne  sont  en  somme  que  de  menus  accidents. 


CHAPITRE   VI 

MAINTIEN  DU  GREC  DANS  L'EMPIRE  ROMAIN 


Les  Hellènes  et  les  étrangers  qui  avaient  accepté  la  culture  hellénique 
étaient  trop  fiers  de  leur  civilisation  propre  pour  changer  de  langue.  La 
conquête  achéménide  n'avait  pas  entamé  la  langue  grecque  en  Asie 
Mineure.  La  conquête  romaine,  malgré  la  longue  durée  de  l'empire  et  la 
puissance  de  son  administration,  n'a  pas  davantage  réussi  à  déplacer  le 
grec  dans  le  bassin  oriental  de  la  Méditerranée  ;  c'est  que  le  grec  est  de- 
meuré pour  les  Romains  une  langue  de  civilisation,  que  les  gens  cultivés 
tenaient  à  savoir.  En  Sicile  et  en  Italie,  où  le  grec  n'avait  jamais  occupé 
que  les  côtes  sans  pénétrer  avant  à  l'intérieur,  et  où  d'ailleurs  les  parlers 
locaux  n'appartenant  pas  pour  la  plupart  à  l'ionien-attique,  n'offraient 
pas  la  force  de  résistance  de  la  grande  xoivv^  hellénistique,  le  grec  a  fini 
par  s'éliminer  ;  mais  ni  dans  la  Grèce  continentale  ni  en  Asie,  le  grec  n'a 
subi  de  diminution  du  fait  du  latin. 

Le  fait  est  d'autant  plus  frappant  que,  dans  des  régions  voisines,  mais 
où  le  grec  n'avait  pas  pénétré,  en  Illyrie  et  sur  le  Danube,  le  latin  s'est 
installé  et  que  même  les  invasions  slaves  n'ont  pas  réussi  à  l'en  chasser 
complètement  :  les  parlers  romans  d'Illyrie  n'ont  disparu  tout  à  fait  qu'il  y 
a  quelques  années  ;  l'albanais  est  plein  d'emprunts  au  latin  et  le  roumain 
est  encore  complètement  vivant  sur  un  domaine  étendu.  Les  Romains  ont  fait 
prévaloir  leur  langue  là  où  ils  apportaient  une  civilisation  supérieure  :  en 
Gaule,  en  Espagne,  dans  l'Afrique  mineure,  dans  le  Nord  de  la  péninsule 
balkanique  ;  ils  n'ont  rien  obtenu  là  où  ils  apparaissaient  comme  des  élèves 
assez  imparfaits  ;  ils  tenaient  eux-mêmes  le  grec  pour  une  grande  langue 
dans  laquelle  on  pouvait  rédiger  des  publications  officielles,  ou  au  moins 
traduire  des  publications  officielles,  comme  l'inscription  d'Ancyre  ;  et 
l'empire  romain  est  devenu  bilingue  ;  le  principe  d'une  séparation  entre 
un  empire  d'Orient  et  un  empire  d'Occident  a  existé  ainsi  dès  le  début. 


BARETE  DES  EMPRUNTS  EN  GREC  235 

La  fierté  que  les  Grecs  avaient  de  leur  civilisation  se  traduit  dans  la 
langue  d'une  façon  remarquable  :  toutes  les  langues  empruntent  des  mots 
aux  langues  voisines.  Or,  aucune  n'a  moins  emprunté  —  à  date  histo- 
rique —  que  le  grec.  Sauf  quelques  termes  techniques,  sauf  les  noms  de 
quelques  objets  inconnus,  les  Grecs  de  l'époque  historique  s'en  tiennent  à 
leur  vocabulaire  propre,  et  la  langue  des  classes  supérieures  de  la  popula- 
tion n'admet  pas  de  termes  étrangers.  Sans  doute  il  en  était  autrement 
dans  le  peuple,  surtout  dans  le  peuple  très  mêlé  des  cités  coloniales.  Les 
vers  du  poète  Hipponax  renferment  des  éléments  pris  à  des  langues  d'Asie 
Mineure,  on  l'a  vu.  En  Sicile,  Epicharme  a  des  mots  venus  d'Italie  comme 
hlxpot.  ou  byxîa  ;  Varron  atteste  que  'îzôpy.cç,  emprunt  évident  au  mot  indo- 
européen du  Nord-Ouest  représenté  par  le  latin  porcus,  était  en  usage  en 
Sicile.  Mais  ces  emprunts  demeuraient  locaux  et  ne  sortaient  guère  de 
l'usage  vulgaire.  Il  n'y  a  pas  de  langue  plus  rebelle  à  l'emprunt  à  des 
langues  étrangères  que  le  grec  de  l'époque  classique. 

Une  administration  puissante  et  organisée  comme  l'était  l'administra- 
tion romaine  a  introduit  ses  termes  techniques.  Dès  l'abord,  l'usage  s'est 
introduit  de  publier  les  décrets  officiels  à  la  fois  en  latin  et  en  grec,  et  il  a 
fallu  mettre  en  grec  les  termes  officiels.  Dès  le  ii*  siècle  av.  J.-C.,  il  entre 
des  mots  tels  que  vojvai  ou  y.alavâau  Un  écrivain  qui,  comme  Polybe,  s'oc- 
cupe de  choses  romaines  emploie  couramment  des  mots  tels  que  xaTpi'y.io; 
et  va  jusqu'à  calquer  des  expressions  latines  et  écrit  ux'  à^ouai'av  xivoç 
aysiv  pour  traduire  sub  potestateni  redigere.  A  Délos,  en  80  av.  J.-G.,  appa- 
raît xàxpojv,  et  le  mot  est  si  bien  entré  dans  l'usage  que  l'on  en  aie  fémi- 
nin xaTpwvr.aua  dès  l'époque  d'Auguste  (l'influence  du  grec  sur  le  latin  se 
manifeste  par  le  fait  que  des  mots  de  ce  genre,  empruntés  par  le  latin,  y 
ont  donné  lieu,  on  l'a  vu  p.  282,  au  développement  du  suffixe  -laaa  de  la 
xcw/î  dans  le  latin  des  chrétiens  et  dans  les  langues  romanes  ;  le  français  dit 
patronesse,  qui  est  un  dérivé  d'un  mot  pris  au  latin  écrit).  Néanmoins,  à 
date  ancienne,  on  traduit  presque  tout.  L'armée  était  partout  de  langue 
latine;  les  termes  relatifs  aux  choses  militaires  et  aux  besoins  des  légions 
ont  donc  été  empruntés  au  latin  en  grand  nombre.  Les  mots  'keyz<ù-t, 
y-cucTwcia  sont  cependant  déjà  dans  l'Evangile,  et  même  lixXoç  dans 
l'Evangile  de  Jean.  A  l'époque  impériale,  on  écrit  oùexpavoç,  xevTupfa, 
TdcôeAXa,  y^âca-q,  qui  se  lisent  sur  des  papyrus.  Mais  il  ne  s'agit  à  peu 
près  que  de  termes  techniques  désignant  des  choses  romaines,  et  le  nombre 
des  mots  latins  qui  ont  passé  en  grec  à  l'époque  antique  est  toujours  resté 
médiocre. 

Pour  déterminer  l'entrée  d'une  masse  plus  grande  de  mots  latins,  et 
ensuite  de  mots  romans,  il  a  fallu  la  ruine  de  la  civilisation  hellénique 
elle-même.  Au  moyen  âge  et  à  l'époque  moderne,  le  grec  n'a  pas  été  moins 
accessible  à  l'emprunt  que  toute  autre  langue. 


236  MAINTIEN    DU    GREC    DANS    l'eMPIRE    ROMAIN 

Le  grec,  langue  d'un  peuple  de  la  mer,  n'a  pu  se  soutenir  à  l'intérieur 
des  continents,  ni  en  Asie,  ni  en  Afrique.  Malgré  l'influence  de  la  civili- 
sation grecque  sur  les  Parthes,  il  n'a  pénétré  en  iranien  que  peu  de  mots 
d'une  manière  durable.  L'arménien  n'a  reçu  directement  de  mots  grecs 
qu'à  partir  de  l'époque  chrétienne,  et  les  rares  mots  grecs  qu'il  a  empruntés 
à  date  plus  ancienne  lui  sont  venus  sans  doute  par  l'intermédiaire  de 
l'iranien.  Le  slave  n'a  pas  non  plus  reçu  de  mots  grecs  avant  l'époque 
chrétienne.  Le  grec  est  toujours  demeuré  une  langue  des  régions  proches 
de  la  mer,  et,  sauf  en  Italie  et  de  là  dans  tout  l'Occident,  où  la  culture  a 
été  entièrement  hellénisée  —  sous  une  forme  latine  — ,  il  n'a  pas  étendu 
son  influence  profondément  dans  les  terres. 

Aussi,  lors  de  la  christianisation,  le  grec  n'est-11  pas  devenu  la  langue 
du  christianisme  hors  des  régions  où  l'on  parlait  grec.  Tandis  que,  à 
l'Occident,  le  latin,  langue  impériale,  devenait  la  langue  officielle  de 
l'Eglise,  la  seule  employée  dans  les  rites  de  l'office,  la  seule  servant  à 
former  les  prêtres  et  à  répandre  la  science,  il  s'est  créé  en  Orient  autant 
de  langues  savantes  du  christianisme  qu'il  y  avait  de  nations  ayant  con- 
science d'elles-mêmes  ;  on  a  traduit  les  livres  saints  en  gotique,  en  arménien, 
en  copte,  en  slave,  et  créé,  pour  chacune  de  ces  langues,  un  alphabet  bien 
adapté,  une  langue  écrite  dans  laquelle  on  a  traduit  des  ouvrages  grecs  et 
rédigé  même  des  ouvrages  originaux.  Ainsi,  alors  que,  à  l'Ouest  de 
l'Europe,  le  latin  demeurait  la  seule  langue  de  la  religion  et  de  la  haute 
culture  intellectuelle,  il  se  constituait  en  Orient  des  langues  nationales  de 
civilisation,  qui  se  sont  en  partie  maintenues  jusqu'à  présent.  Par  suite, 
le  grec  restait  confiné  dans  son  domaine  propre  et  ne  jouait  pas  en  Orient 
un  rôle  comparable  à  celui  que  le  latin  a  joué  en  Occident. 

Mais  c'est  le  grec  qui  a  servi  de  modèle  à  toutes  ces  langues  nationales. 
Le  latin  était  déjà,  en  tant  que  langue  de  civilisation,  un  calque  du 
grec  ancien.  Ces  langues  nouvelles,  en  tant  qu'elles  sont  des  langues 
savantes,  calquent  de  même  le  grec  de  textes  chrétiens.  Si  donc  le  grec 
lui-même  ne  s'est  pas  étendu  comme  le  latin,  il  a  exercé  une  influence 
dominante  tout  autour  de  lui. 


CHAPITRE  YII 
ÉLIMI?sATION  DES  PARLERS  LOCAUX 


Quel  que  soit  le  parler  grec  moderne  qu'on  étudie,  on  constate  qu'il 
repose  non  sur  le  parler  particulier  de  la  même  région  dans  l'antiquité, 
mais  sur  la  %oirq.  Même  une  île  comme  Lesbos,  qui  a  eu  un  parler 
propre  très  défini,  une  littérature  et  des  inscriptions  officielles  dans  ce 
parler,  ne  présente  aujourd'hui  aucune  trace  de  l'ancien  éolien,  et  c'est  à 
peine  si  dans  la  forme  de  quelque  nom  de  lieu  y  transparaît  encore  la  trace 
d'une  particularité  éolienne.  Le  seul  point  de  la  Grèce  où  s'observent  de 
menus  restes  d'un  dialecte  antique  dans  le  parler  d'aujourd'hui  est  la  côte 
sud-est  du  Péloponnèse  :  le  parler  tsaconien  présente  quelques  traits  qui 
sont  des  survivances  de  l'ancien  laconien.  Les  parlers  locaux  ont  donc 
disparu,  et  la  langue  commune  a  recouvert  la  Grèce  entière.  Il  y  a  lieu 
de  se  demander  quand  a  eu  lieu  la  disparition  définitive  des  parlers. 

Le  problème  ne  comporte  pas  de  solution  exacte  :  les  textes  écrits 
donnent  une  idée  de  la  langue  dans  laquelle  sont  rédigés  les  actes  officiels 
et  qu'admettent  les  personnes  cultivées  ;  ils  ne  révèlent  en  aucune  mssure 
si  les  personnes  qui  écrivaient  ou  qui  tenaient  leurs  discours  publics  en 
xotVTÎ  ne  se  servaient  pas  du  vieux  parler  local  dans  leur  maison,  ni  surtout 
si  les  gens  du  peuple,  si  les  habitants  de  la  campagne  ne  gardaient  pas 
leur  patois  local.  Il  faudrait  sur  ces  faits  des  témoignages  directs  de  per- 
sonnes les  ayant  observés  ;  mais,  comme  la  survivance  de  ces  parlers 
n'intéressait  guère,  les  témoignages  manquent  presque  entièrement. 

Slrabondit  que  les  gens  du  Péloponnèse  se  servent  dudorien  (Swpi'Çoudt)  ; 
des  textes  de  Suétone,  de  Pausanias  et  d'autres  auteurs  attestent  l'usage 
du  dorien,  notamment  à  Rhodes  et  en  Messénie,  au  i*""  et  encore  au 
II'*  siècle  ap.  J.-C.  D'autre  part,  les  inscriptions  dialectales  deviennent 
rares  après  le  i"  siècle  ap.  J.-C.  ;  on  en  trouve  encore  quelques-unes  au 
11^  ;    après  le  iv*,   on   n^en    signale  aucune.    A  en  juger  par  ces  témoi- 


238  ÉLIMINATION    DES    PARLERS    LOCAUX 

gnages  extérieurs,  de  qualité  médiocre,  les  parlers  locaux  seraient  sortis 
progressivement  de  l'usage  entre  le  iv"  siècle  av.  J.-G.  et  le  iv"  siècle 
après.  On  ne  saurait  fixer  le  moment  oii  les  derniers  restes  des  anciens 
dialectes  se  sont  effacés.  Il  semble  que  ce  soit  le  dorien  du  Péloponnèse 
et  de  quelques  îles,  notamment  de  l'île  de  Rhodes,  qui  ait  été  le  plus 
tenace.  Ceci  s'explique  aisément  :  le  dorien  constituait  le  plus  grand 
groupe  ;  il  avait  balancé  durant  un  temps  l'influence  de  l'ionien-attique  ; 
il  a  donc  cédé  relativement  tard  devant  la  xoivy^. 

D'ailleurs  la  ruine  des  parlers  locaux  avait  commencé  bien  avant  leur 
disparition  définitive.  Avant  le  moment  où  l'on  a  renoncé  à  employer  les 
parlers  locaux,  on  les  avait  dépouillés  peu  à  peu  de  la  plupart  de  leurs 
traits  originaux,  comme  il  a  déjà  été  noté  plus  haut.  Quand  une  langue 
est  remplacée  par  une  autre  langue  toute  différente,  la  langue  remplacée 
sort  purement  et  simplement  de  l'usage  ;  mais  quand  une  langue  com- 
mune remplace  un  parler  de  type  tout  proche,  la  substitution  a  lieu  pro- 
gressivement ;  ce  n'est  pas  d'un  coup  que  le  français  commun  élimine 
les  patois  dans  la  France  du  centre  ;  c'est  détail  par  détail,  mot  par  m^ot, 
son  par  son,  forme  par  forme;  dans  la  France  du  centre,  les  parlers  locaux 
font  l'effet  de  français  «  écorché  »  plus  que  de  patois,  et  l'on  ne  saurait 
dire  proprement  si  l'on  est  en  présence  de  français  ou  de  patois. 

Les  inscriptions  dialectales  de  l'époque  d'Alexandre  et  de  ses  succes- 
seurs sont  toutes  pénétrées  de  -/.otvfî,  et  la  langue  d'aucune  n'est  compa- 
rable à  celle  des  inscriptions  archaïques  en  alphabets  locaux.  A  par- 
courir le  recueil  des  inscriptions  de  Magnésie  de  M.  Kern,  on  aperçoit 
peu  de  différences  entre  les  inscriptions  en  7.owv^  et  les  inscriptions  «  dia- 
lectales »  ;  le  «  dialecte  »  est  caractérisé  par  quelques  particularités  systé- 
matiquement employées,  mais  le  fond  de  la  langue,  et  notamment  le 
vocabulaire,  est  le  même  dans  les  deux  cas. 

Depuis  le  moment  où  l'alphabet  ionien  se  généralise,  les  inscriptions 
tendent  à  présenter  des  formes  atténuées  des  parlers  locaux  ;  il  semble 
que,  tout  en  écrivant  le  parler  de  la  cité,  on  cherche  à  effacer  certains  traits 
qui  lui  donnaient  un  aspect  trop  insolite  parmi  les  parlers  helléniques  et 
dont  on  avait  comme  une  honte.  Par  exemple,  le  groupe  -aO-  est  noté 
-ax-  dans  les  plus  anciennes  inscriptions  des  groupes  du  Nord-Ouest,  en 
éléen,  en  locrien,  en  delphien.  Or,  suivant  une  remarque  communiquée 
par  M.  P.  Fournier,  la  notation  -œ6-  s'élimine  à  dater  de  la  réception  de 
l'alphabet  ionien  ;  la  grande  inscription  delphique  des  Labyades,  qui  est 
en  alphabet  ionien,  a  encore  Trpoaxa,  qui  représente  évidemment  la  pro- 
nonciation courante  du  mot  ;  mais  systématiquement,  on  y  a  noté  l'infi- 
nitif moyen  avec  -aOai,  non  avec  -axai.  Ainsi  dès  le  iv"  siècle,  dans  une 
cité  où  l'on  écrivait  le  parler  local,  on  a  réagi  contre  une  particularité 
dialectale,  qui  donnait  au  parler  un  caractère  trop  à  part. 


ATTÉNLATION    DES    TllAITS    LOCAUX  sSo 

Le  verbe  signifiant  «  vouloir  »  est  en  ionien-altique  ^oùko\).!xi,  et  cette 
forme  est  propre  au  seul  ionien-attique  à  l'origine.  Ailleurs,  on  employait 
d'abord  ^6ko[i.a.i,  forme  de  l'arcado-cypriote,  qui  se  retrouve  dans  l'Eubée  et 
dont  Homère  a  trois  exemples,  ou  des  formes  à  vocalisme  radical  e  :  occi- 
dental Q-q'kcii.oi.i  (à  Héraclée,  à  Cyrène,  à  Syracuse,  en  éléen),  ou  o£^AO[xai 
(en  locrien  et  en  delphique)  ;  de  même,  avec  le  ^  éolien  représentant  un 
ancien  g^  devant  e  :  thessalien  (ieXXoiJLsvoç,  béotien  (âeiXojxevo^.  D'autre 
part  le  dorien  avait  une  racine  différente  :  Xy;-(Xw,  Xvjç,  etc.),  qui  est 
attestée  en  Crète,  en  Laconie,  à  Syracuse,  à  Gorcyre,  etc.,  et  dont  les 
auteurs  qui  veulent  user  du  dorien  ne  manquent  pas  de  se  servir.  Aristo- 
phane (dans  ses  morceaux  laconiens),  Epicharme,  Théocrite  (au  contraire, 
Pindare  ignore,  comme  on  doit  l'attendre,  ce  mot  trop  vraiment  dorien); 
si  Hérodote,  qui  écrit  l'ionien  littéraire,  mais  qui  est  originaire  d'une  ville 
dorienne  récemment  ionisée,  emploie  X'^j^.a  «volonté»,  c'est  sans  doute 
une  trace  de  son  parler  maternel.  Ce  terme,  proprement  dorien,  tend  à 
s'éliminer;  depuis  le  iv"  siècle  av.  J.-C,  les  inscriptions  Cretoises  ne 
recourent  ni  à  ayj-,  ni  à  la  forme  or//.o[/ai,  mais  à  la  forme  ionienne-attique 
^oùho[xxf.,  qu'on  se  borne  à  doriser  en  ^(ûao\ko!.i  :  dor.  [rlwÀôc  =ion.-att. 
(SouXi^  (et  lesbien  ^bXkôi)  fournissait  le  modèle  Plus  tard,  les  progrès  de 
la  xoirq  continuant,  on  a  recouru  à  xpoaipeïaOai  qui  se  lit  sur  les  inscrip- 
tions Cretoises  du  n"  siècle  av.  J.-G. 

Au  iv"  siècle,  les  tables  d'Héraclée,  qui  sont  en  dorien  d'un  type  souvent 
très  caractéristique,  sont  pleines  de  formes  de  y.ovfr,. 

En  somme  sur  les  inscriptions  dialectales  en  alphabet  ionien,  les  seules 
données  qui  établissent  des  particularités  proprement  locales  sont  les  traits 
qui  ne  concordent  pas  avec  l'ionien-attique.  Quant  aux  faits  qui  sont 
semblables  à  des  formes  ioniennes-attiques,  ils  peuvent  appartenir  au  vieux 
fonds  du  dialecte,  mais  on  ne  peut  jamais  affirmer  qu'ils  ne  soient  pas 
dus  à  quelque  imitation  de  l'ionien-attique. 

Sans  doute,  il  ne  faut  pas  conclure  de  la  langue  des  inscriptions  à  la 
langue  parlée.  On  écrit  autant  qu'on  le  peut  en  bon  langage  ;  on  charge 
des  gens  qui  parlent  bien  et  qui  écrivent  correctement  de  rédiger  des  textes 
destinés  à  tous,  le  parler  courant  retardait  assurément  sur  la  langue 
soignée  des  inscriptions  à  beaucoup  d'égards  ;  il  a  été  moins  ionien  d'abord, 
moins  attique  ensuite.  Mais  il  faut  noter  aussi  que,  quand  on  écrivait  en 
dialecte  à  une  époque  où  tous  les  gens  qui  avaient  une  culture  ou  qui 
étaient  sortis  de  leur  ville  natale  connaissaient  et  pratiquaient  la  langue 
commune,  on  le  faisait  pour  affirmer  l'autonomie  locale  et  que,  par  suite, 
on  visait  à  maintenir  les  caractères  locaux.  Si  les  inscriptions  dialectales 
sont  si  pénétrées  de  xoivy)  depuis  la  fm  du  iv"  siècle  au  moins,  c'est  que 
ceux  qui  les  rédigeaient  pensaient  en  xo'.vr,,  que  d'ordinaire  ils  s'efforçaient 
de  parler  en  bonne  y.cirq  et  que  souvent  ils  empruntaient,  à  des  gens  moins 


2/4o  ÉLIMINATION    DES    PARLEES    LOCAUX 

cultivés  qu'eux-mêmes,  le  dialecte  qu'ils  s'efforçaient  d'écrire.  Mais  le  parler 
des  classes  supérieures  sert  de  modèle  à  tout  le  monde,  et  les  traits 
locaux  s'effacent  ainsi  peu  à  peu.  Ainsi  en  Crète,  on  voit  le  génitif  tu cXioç 
remplacé  par  tcoAscç  et  par  tsasw;  dès  le  m*  siècle  av.  J.-G.  L'infinitif 
/([j.sv  se  lit  encore  au  m^  siècle  av.  J.-C,  mais  sivai  intervient  au  n". 

Les  particularités  qui  résistent  le  mieux  sont  celles  qui  ont  pu  se 
répandre  dans  la  xotvv^,  comme  le  type  d'aoristes  en  -ça  qui  se  maintient 
assez  bien  —  et  encore  ezv/.oizy.  apparaît-il  en  Crète  dès  le  iii^  siècle  av. 
J.-C.  —  et  surtout  les  traits  dont  on  avait  conscience  et  qu'on  gardait 
pour  caractériser  le  dialecte  :  l'a  est  le  trait  auquel  on  reste  le  plus  obsti- 
nément fidèle  :  quand  apparaît  1'-^  ionien,  c'est  que  le  k  dialecte  »  dispa- 
raît :  on  a  de  ces  -q  en  Crète  dès  le  ii*  siècle  av.  J.-C.  :  a-ï)7ai£v  à  Gor- 
tyne,  ir,i2e  à  Hierapytna,  iir,oi'j\j.c(.  (à  côté  de  (^^aoi^i^a)  à  Allaria.  A  Rhodes, 
oiî  le  dorien  s'est  relativement  bien  conservé,  l'a  dialectal  est  noté  encore 
au  début  de  l'ère  chrétienne.  Mais  il  arrive  aussi  que  l'a  soit  employé  à 
tort,  et  ceci  montre  que  les  gens  qui  voulaient  écrire  le  dialecte  ne  le 
savaient  plus,  que  le  dialecte  n'était  que  de  la  y.otvv^  patoisée  ;  ainsi  l'on  a 
écrit  à  Byzance  Buvsy.r,;  au  lieu  de  cir,vcy.7^ç,  oii  l'y]  est  un  ancien  ê  et  où 
par  suite  le  dorien  n'a  jamais  pu  avoir  à. 

On  trouve  ailleurs  des  faits  analogues  ;  ainsi  à  Lesbos  c-s  remplace  la 
forme  locale  c'x  dès  32 1  av.  J.-C,  et  z-^à-ÔL-pz  prend  la  place  de  c7-:p6- 
Tâyc;  ;  mais  l'a  subsiste,  comme  aussi  les  accusatifs  pluriels  en  -otç,  -aiç 
et  le  féminin  r^xiix  qui  servaient  à  marquer  qu'on  écrivait  le  dialecte,  non 
la  langue  commune. 

La  conjonction  si  est  propre  à  l'ionien-attique  ;  partout  ailleurs,  la 
forme  dialectale  est  a',  ou  y^.  Or,  û  se  rencontre  au  lieu  de  al  dès  le 
IV*  siècle  av.  J.-C.  à  Argos,  à  Rhodes,  à  Héraclée  ;  dans  le  groupe  du 
Nord-Ouest,  v.  devient  fréquent  au  m"  siècle  ;  la  Béotie,  où  la  conscience 
du  parler  local  était  forte,  ne  présente  û  qu'au  ii*  siècle.  Finalement,  al  a 
disparu  partout. 

En  somme,  depuis  leiv*  siècle  av.  J.-C,  la  xcivï;  se  répand  rapidement. 
Elle  est  le  seul  «  beau  langage  ».  En  utilisant  leur  parler  pour  affirmer 
une  autonomie  locale  dont  il  ne  subsistait  qu'une  apparence,  les  cités 
réussissent  surtout  à  montrer  que  la  xoivy;  les  pénètre  profondément. 

La  principale  réaction  contre  la  y.c.vvî  ionienne-attique  a  été  celle  qui  a 
résulté  transitoirement  des  succès  des  ligues  étolienne  et  achéenne.  Les 
cités  de  la  Grèce  continentale,  pour  garder  une  certaine  autonomie  vis-à- 
vis  des  royaumes  de  Macédoine,  se  constituent  en  effet  en  confédérations 
qui  absorbent  leur  autonomie  effective  et  qui  aboutissent  par  suite  à  l'éta- 
blissement de  langues  communes. 

Au  m*  siècle  av.  J.-C,  la  y,z'.rri  ionienne-attique  domine  à  Athènes  et 


LA    /.OIVY^    ÉTOLIENNE    ET    ACHEENNE  24 1 

dans  tous  les  pays  où  régnent,  directement  ou  indirectement,  des  souve- 
rains :  en  Macédoine,  en  Asie  Mineure  (sauf  les  débris  éoliens  qui  s'éli- 
minent peu  à  peu),  en  Syrie,  en  Egypte.  Le  dorien  se  maintient  dans  ses 
anciens  domaines,  en  se  pénétrant  de  v.oirq.  La  plus  grande  partie  de  la 
Grèce  continentale  résiste  encore  à  accepter  complètement  la  y.oiv-^,  dont 
elle  subit  néanmoins  l'influence. 

La  confédération  béotienne  conserve  son  dialecte,  qui  reçoit  au  ni® 
siècle  une  orthographe  systématique.  L'inscription  de  Nikareta  (222-220 
av.  J.-C.)  est  encore  écrite  en  pur  béotien.  Néanmoins  la  xo'.vy]  envahit  le 
parler  local  ;  ainsi  la  forme  locale  'àç  de  l'ancien  *'ôiFoç  «jusqu'à  ce  que  » 
est  souvent  remplacée  au  m"  siècle  par  une  forme  bizarre  awç,  qui  est  un 
compromis  entre  le  béotien  'âç  et  l'atdquek'wç.  Le  béotien  cesse  de  s'écrire 
au  cours  du  11''  siècle  av.  J.-C,  quand  la  confédération  béotienne  perd  sa 
puissance.  Et  alors  même,  dans  des  textes  vulgaires,  comme  des  defixiones, 
écrits  en  xowf^,  il  transparaît  quelques  particularités  béotiennes.  C'est  sans 
doute  que  des  traits  du  parler  local,  tout  imprégné  de  -/.oivï),  subsistaient 
encore.  La  situation  devait  être  comparable  à  celle  d'un  village  de  la 
France  centrale  d'aujourd'hui  où  l'on  n'écrit  que  le  français  commun,  mais 
où  le  parler  courant,  sans  être  proprement  du  patois,  est  un  français 
«  écorché  »,  avec  des  particularités  locales,  et  où,  en  écrivant,  les  gens  peu 
lettrés  laissent  échapper  de  leur  plume  inexperte  quelques  restes  du 
patois. 

Les  ligues  étolienne  et  achéenne,  où  chaque  cité  gardait  une  certaine 
autonomie,  comparable  à  celle  d'un  Etat  des  Etats-Unis  ou  d'un  canton 
suisse,  mais  où  les  nécessités  politiques  ont  exigé  une  union  assez  forte, 
ont  eu  une  langue  sensiblement  une.  On  s'est  visiblement  efforcé  de  se 
différencier  de  la  y.ziTri  ionienne-attique  qui  était  la  langue  des  rois  contre 
lesquels  luttaient  ces  confédérations.  On  a  pris  pour  base  non  le  dorien, 
mais  les  parlers  du  type  du  Nord-Ouest.  L'a  non  ionien-attique  en  est 
naturellement  un  trait  essentiel.  Les  deux  traits  qui  caractérisent  propre- 
''  ment  la  y.o'.vv^  dite  éolienne  sont  le  datif  pluriel  en  -oiç  dans  la  troisième 
déclinaison,  ainsi  av^vc,;  de  àyojv,  et  l'emploi  de  h  (et  non  de  ûç)  avec 
l'accusatif.  Les  inscriptions  des  cités  où  a  dominé  la  confédération  éto- 
lienne présentent  régulièrement  ces  particularités  ;  on  les  rencontre  dans 
tout  le  Nord-Ouest  de  la  Grèce  au  m®  et  au  11^  siècle  av.  J.-C.,  et  aussi 
dans  le  Péloponnèse  ;  la  -/.oivr;  du  Nord-Ouest  remplace  le  parler  local  en 
Arcadie  au  m* siècle  av.  J.-C.  L'épigraphie  de  Delphes  fournit  un  nombre 
presque  illimité  d'exemples  de  la  v.zvtri  du  Nord-Ouest  ;  les  inscriptions 
delphiques  des  iii*^  et  11*  siècles  av.  J.-C,  sont  rédigés  dans  cette  y.civ*;, 
et  non  dans  des  formes  qui  seraient  la  suite  du  parler  local  conservé  par  les 
plus  anciennes  inscriptions. 

La    réaction    systématique    de  la  confédération  étolienne   ne  pouvait 

A.  Meillet.  16 


2^2  ÉLIMINATIOI^    DES    PARLERS    LOCAUX 

d'ailleurs  restituer  un  dialecte  pur  qui  n'existait  plus  nulle  part.  Le  voca- 
bulaire des  inscriptions  en  xoivy]  du  Nord-Ouest  est  plein  de  termes  com- 
muns, et  l'on  y  lit  sYXTYjaiç,  et  non  plus  le  vieux  mot  z[i%â(jiç.  La  con- 
jonction ai  y  est  remplacée  par  ei  ;  et,  comme  la  particule  xa  était 
maintenue,  on  y  trouve  fréquemment  le  groupe  hybride  ei  xa,  au  lieu  de 
l'ancien  ai  xa  :  la  xoivy^  du  Nord-Ouest  est  mélangée  de  xoivv^  ionienne- 
attique. 

Du  reste,  il  n'y  a  trace  d'aucun  texte  littéraire  écrit  en  cette  langue,  qui 
n'a  jamais  eu  aucun  prestige  extérieur  et  qui  est  le  produit  de  circon- 
stances politiques.  Une  fois  les  confédérations  dissoutes,  leur  langue 
commune  est  sortie  de  l'usage.  Le  succès  transitoire  de  cette  langue  a  eu 
pour  effet  de  ruiner  définitivement  les  parlers  locaux  ;  on  n'avait  cru 
pouvoir  résister  à  la  langue  commune  ionienne-attique  qu'en  en  instituant 
ime  autre  ;  celle-ci  vaincue,  il  ne  restait  que  la  grande  y,oirr,  ionienne- 
attique,  qui  était  la  seule  langue  de  civilisation.  L'observation  du  grec 
moderne  montre  que  toutes  les  classes  de  la  population,  par  des  adapta- 
tions successives,  ont  fini  par  la  parler  et  que,  une  à  une,  les  particula- 
rités locales  ont  été  éliminées  partout. 

Au  m®  siècle  av.  J.-C,  Théocrite"  a  composé  des  poèmes  en  parler 
syracusain  ;  et  le  grand  mathématicien  Archimède  a  écrit  en  syracusain 
tous  ses  ouvrages.  Cette  réaction  de  la  grande  cité  hellénique  occidentale 
contre  la  y.oivvi  orientale  est  demeurée  sans  conséquences  par  suite  de  la 
conquête  romaine  qui  a  ruiné  l'hellénisme  sicilien. 


CHAPITRE  VIII 
DISSOLUTION  DE  LA  xoivtî 


De  ce  que  les  anciennes  particularités  locales  ont  disparu  il  ne  résulte 
pas  que,  à  aucun  moment,  le  grec  ait  été  parlé  de  la  même  manière  sur 
toute  l'étendue  du  domaine.  La  centralisation  administrative  de  l'empire 
romain  a  détruit  les  autonomies  locales  ;  elle  a  créé  un  état  unifié  où  il  était 
commode  d'avoir  une  seule  langue  et  où  toute  la  partie  orientale  de  l'Em- 
pire a  eu  en  effet  pour  langue  la  -/.o'.vy^  grecque.  C'est  une  même  langue 
qui  a  été  partout  enseignée  dans  les  écoles,  écrite  dans  les  livres  et 
dans  les  actes  officiels,  parlée  par  les  gens  cultivés.  Mais  l'aire  sur 
laquelle  s'étendait  le  grec  était  trop  vaste,  les  hommes  qui  l'employaient 
étaient  d'origines  trop  diverses  pour  qu'il  n'y  ait  pas  eu  toujours  des 
difierences  notables  d'une  région  à  l'autre.  Il  y  a  eu  partout  une  même 
norme  ;  et  cette  norme  a  effacé  progressivement  les  restes  des  parlers 
locaux  de  l'ancienne  Grèce.  Il  n'y  a  pas  eu  pour  cela  partout  un  même 
parler,  et,  surtout  chez  les  personnes  qui  avaient  peu  subi  l'influence  de 
l'école  ou  qui  y  avaient  échappé,  il  est  probable  que  l'aspect  du  grec  a 
toujours  sensiblement  différé  de  région  à  région.  Au  moment  où  la  norme 
avait  raison  des  dernières  particularités  locales  sur  un  point,  la  langue 
commune  avait  déjà  pris  ailleurs,  où  elle  régnait  depuis  longtemps,  un 
aspect  particulier.  La  façon  dont  on  prononçait  à  Cappadoce  n'était  pas 
la  même  qu'à  Athènes.  Il  n'y  a  là  rien  de  spécial  au  grec  :  on  ne  connaît 
pas  de  moment  où  le  latin  ait  été  identique  dans  toute  la  Romania  ;  aus- 
sitôt qu'il  y  a  eu  un  empire  arabe  ou  un  empire  espagnol,  l'arabe  et 
l'espagnol  ont  été  différenciés,  en  partie  parce  que  les  conquérants  avaient 
des  parlers  différents  dès  l'époque  de  la  conquête,  en  partie  parce  que  les 
populations  conquises  ont  réagi  de  manières  différentes  et  parce  que  les 
conditions  d'extension  de  la  langue  ont  différé  d'un  endroit  à  l'autre 
Dans  une  langue  commune,  il  y  a  unité  de  norme,  non  unité  de  fait. 

Tant  qu'Athènes  a  gardé  son  influence,  la  langue  écrite  a   reflété  les 


2/i4  DISSOLUTION    DE    LA.    /.C'.VV^ 

changements  qui  se  produisaient  dans  la  langue  parlée  :  l'usage  de  Démos- 
thène  n'est  plus  celui  de  Platon  ;  Ménandre  écrit  une  langue  plus  moderne 
qu'Aristophane.  Un  écrivain  comme  Polybe  écrit  la  langue  des  Grecs 
cultivés  de  son  temps  ;  il  a  subi  l'influence  de  l'ancienne  langue  écrite,  en 
l'adoptant  à  l'usage  de  ses  contemporains.  Mais  au  fur  et  à  mesure  que 
la  langue  courante  devenait  plus  différente  de  l'ancien  attique  de  Platon 
et  d'Aristophane,  les  écrivains  désireux  de  se  conformer  aux  bons  modèles 
répugnaient  davantage  à  écrire  suivant  l'usage  courant  de  leur  temps. 
Déjà  Denys  d'Halicarnasse  revient  à  la  langue  attique.  Sousl'Empire,  inter- 
vient la  réaction  atticiste  qui  institue  entre  la  langue  écrite  et  l'usage 
contemporain  une  opposition  de  principe.  Alors  se  pose  le  grand  principe 
qui  devait  dominer  —  et  fausser  —  depuis  ce  temps  tout  le  développement 
de  la  langue  grecque  :  bien  parler,  et  surtout  bien  écrire,  c'est  éviter 
l'usage  vulgaire,  c'est  employer  celles  des  formes  anciennes  qui  étaient 
sorties  de  l'usage  courant.  On  voit  alors  les  écrivains  restaurer  des  formes 
grammaticales  abolies,  et  le  nombre  duel,  mort  depuis  des  siècles,  reparaît 
dans  des  textes  du  ii*  et  du  iii'^  siècle  ap.  J.-C,  non  plus  d'une  manière 
régulière,  mais  comme  un  ornement  répandu  au  hasard.  La  littérature 
profane  n'est  pas  seule  à  être  atticisante  :  l'atticisme  devient  en  efiet  une 
exigence  de  tous  les  gens  cultivés,  et  quand  le  christianisme,  qui  avait 
employé  dans  les  évangiles  ou  dans  les  épîtres  pauliniennes  une  langue 
semi-vulgaire,  parce  qu'il  était  au  début  une  religion  de  petites  gens  mé- 
diocrement cultivées,  a  eu  accès  dans  la  bonne  société  et  a  participé  à  la 
haute  culture,  il  a  dû  accepter  l'atticisme  :  à  la  fin  du  ii®  et  au  commen- 
cement du  m*  siècle,  un  Clément  d'Alexandrie  atticise  ;  il  parsème  ses 
écrits  de  formes  de  duel  ;  il  y  emploie  —  en  partie  contre  les  règles  at- 
tiques  —  des  formes  d'optatifs  comme  l'avait  fait  Philon,  alors  que  les 
papyrus  attestent  la  disparition  de  l'optatif  à  cette  époque,  et  les  tours 
qu'il  emploie  ne  sont  pas  ceux  où  l'optatif  avait  survécu  le  plus  longtemps  ; 
ce  sont  ceux  qui  avaient  été  éliminés  d'abord,  ceux  qui  étaient  le  plus 
éloignés  de  l'usage  courant,  entaché  de  vulgarisme.  Le  principe  était  dé- 
sormais fixé.  Les  gens  dépourvus  de  culture  ont  pu  dès  lors  écrire  pour  le 
peuple  des  vies  de  saints  pleines  de  vulgarismes.  Mais  les  grands  orateurs 
sacrés,  les  Basile,  les  Ghrysostome,  ont  employé  une  langue  «  puriste  ». 
En  devenant  religion  officielle,  le  christianisme  acceptait  pour  langue  offi- 
cielle une  langue  qui  repoussait  les  usages  vulgaires.  Le  parti  pris  fixé 
dès  le  début  de  l'ère  chrétienne  n'a  jamais  disparu  :  bien  écrire,  c'est  ne 
pas  écrire  la  langue  vulgaire,  c'est  chercher  dans  le  passé  ce  qui  s'écarte 
de  l'usage  courant.  Une  unité  de  la  langue  écrite  et,  dans  la  mesure  où 
elle  était  commandée  par  la  langue  écrite,  une  unité  de  la  langue  parlée  se 
réalisait  ainsi,  mais  d'une  manière  artificielle,  et  qui  n'empêchait  pas  le 
parler  courant  de  se  développer  d'une  autre  manière. 


PERTE    DE    l'u.MTÉ  2/15 

Dans  le  même  temps  où  s'achevait  l'unification  du  grec,  l'unité  de  l'Em- 
pire s'affaiblissait.  Déjà  dans  la  période  de  ruine  économique  et  de  troubles 
politiques  qui  caractérise  le  m''  siècle  ap.  J.-C,  ce  triste  siècle  d'où  la 
culture  antique  est  sortie  amoindrie,  et  dont  des  renaissances  successives 
n'ont  réussi  que  très  imparfaitement  —  et  très  gauchement  —  à  réparer 
les  dévastations,  l'unité  de  langue  a  dû  commencer  à  beaucoup  souffrir. 
Puis,  de  tous  côtés  arrivent  des  nations  qui  détachent  de  l'empire  certaines 
de  ses  parties,  et  l'Islam  chasse  peu  à  peu  l'empire  byzantin  de  l'Asie.  La 
culture  s'abaisse,  et  par  suite  la  norme  agit  de  moins  en  moins.  Dès 
l'époque  byzantine,  la  langue  subit  des  altérations  nouvelles,  qui  ne  sont 
pas  les  mêmes  partout  ;  il  y  a  donc  une  nouvelle  différenciation  dialectale. 
Bien  qu'on  n'écrive  pas  les  parlers  régionaux  à  l'époque  byzantine,  des 
innovations  régionales  dont  les  effets  subsistent  encore  aujourd'hui  appa- 
raissent dans  les  manuscrits,  notamment  le  développement  d'une  spirante 
gutturale  notée  v  dans  des  cas  tels  que  TisTeùoy  qui  devient  tlictsjyo)  dans 
toute  une  partie  du  domaine  grec.  Le  phénomène  est  attesté  dès  l'époque 
hellénistique  dans  l'île  d'Amorgos  où  cette  prononciation  existe  encore 
aujourd'hui. 

D'une  manière  générale,  plusieurs  des  différences  dialectales  qu'on 
observe  actuellement  remontent  à  l'antiquité.  Ainsi,  l'on  sait  que  y;  a  pris 
la  prononciation  i  dans  la  plus  grande  partie  du  domaine  ;  mais  le 
timbre  e  a  subsisté  dans  la  région  du  Pont  où  les  Arméniens  ont  fait  des 
emprunts  au  grec  (sans  doute  du  iv*  au  vu*  siècle)  avec  cette  prononciation 
et  où  le  timbre  e  est  encore  en  usage.  Les  innovations  de  la  -/.ov/t,  ne  se 
sont  pas  toutes  répandues  sur  le  domaine  tout  entier  :  la  création  de  çspouv, 
qui  se  trouve  dès  l'antiquité,  à  l'époque  impériale,  n'a  pas  empêché 
ç£coj7i  de  subsister  dans  les  des  delà  mer  Egée. L'observation  des  parlers 
grecs  actuels  tend  donc  à  montrer  que  l'unité  vers  laquelle  tendait  la  y.oivi^ 
n'a  jamais  été  réalisée  d'une  manière  absolue. 

Les  commencements  de  la  distinction  entre  le  groupe  dialectal  du  Nord 
et  le  groupe  du  Sud  des  parlers  grecs  modernes  remontent  assurément  à 
l'époque  byzantine.  Le  groupe  du  Nord,  qui  comprend  sur  le  continent  les 
parlers  au  Nord  de  l'Attique,  les  îles  du  Nord  de  la  mer  Egée,  et  le  Nord- 
Ouest  et  le  Nord  de  l'Asie  Mineure,  traite  de  manière  différente  les  voyelles 
suivant  qu'elles  sont  toniques  ou  atones.  Les  voyelles  accentuées  sub- 
sistent en  principe.  Au  contraire  les  voyelles  inaccentuées  sont  pour  la 
plupart  très  altérées  :  i  et  u  inaccentués  disparaissent,  e  et  o  passent  à  i 
et  u  ;  seul  a  garde  à  peu  près  son  timbre  :  va  çuXa^-/;?  se  réduit  à  va  o'kiq, 
•/.epoeij.évsç  «  gagné  »  devient  7,ipor.ij,£voj;,  yaipsTa',  devient  x^îpm  (prononcé 
xériti),  etc.  Les  mots  sont  donc  entièrement  défigures.  Ces  altérations  pro- 
fondes ne  sont  pas  dues  à  un  accent  d'intensité  ;  elles  sont  un  effet  de 
l'abrègement  des  voyelles  atones.  En  effet,   les  voyelles  sont  en  général 


246  DISSOLUTION    DE    LA    -/vOf.Vr, 

d'autant  plus  brèves  par  nature,  et  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  qu'elles 
sont  plus  fermées.  On  conçoit  dès  lors  que,  en  s'abrégeant,  les  voyelles 
i  et  u,  brèves  par  nature,  se  réduisent  à  zéro,  et  que  les  voyelles  e  et  o 
passent  aux  brèves  i  et  u  ;  seul  a,  la  plus  longue  des  voyelles  par  nature, 
garde  son  timbre.  —  Dans  le  groupe  dialectal  des  parlers  méridionaux  du 
grec  moderne,  les  voyelles  ont  subi  de  nombreuses  altérations  de  détail, 
mais  pas  de  grande  transformation  d'ensemble. 

La  destruction  définitive  de  l'empire  byzantin  au  xv*  siècle  et  la  domi- 
nation turque,  ne  laissant  subsister  d'autre  centre  de  l'hellénisme  que  le 
patriarchat  de  Constantinople  et  d'autre  principe  d'unité  que  l'Eglise,  ont 
favorisé  la  différenciation  des  parlers  locaux.  Quelques  prêtres  ont  conti- 
nué de  lire  et,  en  quelque  mesure,  d'écrire  la  langue  de  l'Eglise,  qui  était 
en  somme  la  vieille  xoivï).  Pas  plus  en  Orient  qu'en  Occident  l'avènement 
du  christianisme  n'a  renouvelé  la  langue  ;  à  Byzance,  l'Eglise  chrétienne 
s'est  constituée  la  gardienne  de  la  vieille  xoirri  littéraire,  comme  elle  l'a 
été  à  Rome  du  latin  classique  :  depuis  l'établissement  de  l'Empire  romain, 
les  règles  de  la  langue  écrite  n'ont  plus  changé,  et  l'orthographe  n'en  a 
pas  sensiblement  varié.  Mais  cette  langue  était  avec  le  temps  devenue  trop 
différente  du  parler  courant  pour  lui  servir  de  norme.  Le  parler  courant 
de  chaque  région,  presque  de  chaque  localité,  a  dès  lors  son  développe- 
ment linguistique  propre,  et  la  différenciation  du  grec  commun  fait  des 
progrès. 

Toutefois  le  sort  du  grec  n'a  pas  été  pareil  à  celui  du  latin.  Dans  cha- 
cune des  parties  de  l'Empire  d'Occident  où  le  latin  était  devenu  au  v^  siècle 
ap.  J.-G.  la  langue  commune,  il  a  subsisté  —  sauf  en  Afrique  et  dans 
quelques  régions  voisines  de  la  Germanie  —  ;  il  s'est  constitué  de  nouveau 
alors  des  groupements  dont  chacun  a  tendu  à  avoir  sa  langue  propre  ;  des 
royaumes  se  sont  établis,  qui  se  sont  agrandis  et  fortifiés  peu  à  peu  ;  et  le 
latin  commun  de  l'empire  d'Occident  s'est  brisé  en  un  grand  nombre  de 
langues  qui  sont  devenues  radicalement  différentes  les  unes  des  autres. 
Rien  de  pareil  dans  l'Empire  d'Orient.  De  bonne  heure,  l'hellénisme  avait 
perdu  une  grande  partie  des  conquêtes  d'Alexandre  ;  on  voit  rapidement 
le  grec  s'éliminer  sur  la  frontière  de  l'Inde,  puis  dans  toute  l'Asie  centrale 
où  l'iranien  reprend  sa  domination  avec  les  Arsacides,  puis  avec  les  Sassa- 
nides.  L'empereur  de  Byzance  est  de  plus  en  plus  réduit  à  ce  qu'était  le 
domaine  grec  avant  Alexandre.  Seule  la  mer  continue  à  garder  à  ce  do- 
maine une  certaine  unité.  L'Empire  d'Orient  s'est  réduit  peu  à  peu  ;  mais 
il  ne  s'est  pas  émietté  en  royaumes  distincts,  ni  même  en  provinces  nette- 
ment différenciées.  Par  suite,  il  y  a  eu  des  formes  locales  du  grec,  quel- 
ques-unes très  aberrantes,  mais  nulle  part  des  groupes  dialectaux  importants 
susceptibles  de  se  condenser  en  langues  différentes.  Le  sentiment  d'une 
unité  a  persisté. 


CHAPITRE  IX 
CONSTITUTION  D'UNE  NOUVELLE  xoiv^ 


Le  sentiment  de  l'hellénisme  a  été  gravement  atteint  par  la  décadence 
politique  de  l'empire  byzantin.  Le  nom  même  d'Hellène  a  tendu  à  sortir  de 
l'usage  ;  Byzance  tenait  avant  tout  à  passer  pour  la  continuation  de  Rome, 
et  il  est  frappant  que  les  Grecs  en  soient  venus  un  jour  à  se  qualifier 
simplement  de  «  romains  »,  'Pa)[ji,aioi,  et  à  appeler  leur  langue  populaire 
le  «  romaïque  ». 

Quand,  au  début  du  xix*  siècle,  l'hellénisme  a  pu  reprendre  conscience 
de  son  unité  contre  la  domination  turque  qui  commençait  à  défaillir,  la 
situation  était  celle-ci  :  d'une  part  une  langue  écrite  traditionnelle,  fidèle 
dans  l'ensemble  au  type  ancien,  mais  systématiquement  différente  de 
la  langue  vulgaire  et  si  éloignée  de  l'usage  courant  que  le  peuple  ne  la 
comprenait  plus  ;  de  l'autre  des  parlers  locaux,  sensiblement  différents  les 
uns  des  autres,  tout  en  conservant  pour  la  plupart  une  grande  ressem- 
blance entre  eux.  Les  parlers  très  fortement  aberrants,  ceux  du  Pont  et  de 
la  Cappadoce  notamment,  occupaient  des  régions  lointaines  et  n'ont  pas  eu 
d'influence  au  dehors.  Il  n'y  avait  aucun  centre  plus  cultivé,  beaucoup 
plus  important  ou  plus  puissant  que  les  autres,  capable  d'imposer  sa 
langue.  Seule,  l'Eglise  représentait  l'unité  de  l'hellénisme,  et  seule  elle 
avait  une  tradition,  celle  de  la  vieille  xoiv^,  qui  avait  pour  elle  le  prestige 
d'avoir  depuis  Alexandre  toujours  représenté  l'hellénisme,  et  qui  offrait 
l'avantage  d'être  en  effet  partout  la  langue  du  seul  élément  d'unité  qui 
subsistait.  C'est  donc  sur  la  langue  écrite  qu'on  s'est  appuyé  pour  donnei* 
à  l'hellénisme  renaissant  la  langue  commune  que  nécessitait  le  sentiment 
recouvré  de  l'unité  nationale.  Or,  le  principe  de  cette  langue  était,  depuis 
le  début  de  l'ère  chrétienne,  de  se  distinguer  de  l'usage  vulgaire,  on 
l'a  vu. 

Sur  un  point  au  moins,  il  n'y  a  pas  eu  de  contestation.  La  conquête 


248  CONSTITUTION    d'unE    NOUVELLE    xoiv/] 

turque  avait  empli  les  parlers  locaux  de  mots  empruntés  aux  langues  de 
l'Islam.  On  a  à  peu  près  entièrement  évité  tous  ces  mots  dans  la  langue 
écrite,  et  peu  à  peu  aussi  dans  la  langue  parlée.  On  a  restauré  largement 
le  vocabulaire  national  qu'il  a  fallu  reprendre  en  grande  partie  aux  textes 
écrits.  L'influence  de  la  langue  écrite  se  manifeste  par  l'importance  qu'a 
prise  la  composition  nominale  :  les  noms  composés  ont  toujours  été 
dans  les  langues  indo-européennes,  et  notamment  en  grec,  l'une  des 
grandes  ressources  des  langues  littéraires  et  savantes.  Les  Grecs  n'ont 
pas  été  seuls  à  procéder  ainsi  :  en  se  donnant  des  langues  écrites,  l'une 
dans  la  partie  de  leur  nation  conquise  par  la  Russie,  l'autre  en  Turquie, 
les  Arméniens  en  ont  éliminé  rigoureusement  tous  les  mots  d'origine  isla- 
mique et  ont  repris  quantité  de  termes  à  la  langue  de  leurs  anciens  textes. 
Les  Slaves  des  Balkans,  Serbes  et  Bulgares,  et  les  Roumains  ont  procédé 
de  même.  L'expulsion  des  termes  islamiques  a  été  une  marque  du  réveil 
des  nations  chrétiennes,  soit  qu'elles  aient  obtenu  une  autonomie,  soit 
qu'elles  aient  dû  se  contenter  de  se  grouper  autour  de  leur  église  natio- 
nale. En  recourant  ainsi  à  des  termes  pris  à  la  langue  écrite,  les  chrétiens 
d'Orient  ne  faisaient  d'ailleurs  que  ce  qu'ont  fait,  pour  d'autres  raisons,  les 
peuples  de  langue  romane  en  Occident  :  une  grande  partie  du  vocabulaire 
français  est  prise  au  latin  écrit  ;  un  Français  est  hors  d'état  de  donner  un 
abstrait  au  verbe  émouvoir,  il  recourt  à  émotion,  qui  est  un  mot  latin  ;  et 
l'adjectif  qui  correspond  au  mot  œil  n'est  pas  dérivé  de  œil,  c'est  oculaire, 
qui  vient  du  latin  écrit.  L'anglais  a  aussi  eu  recours  à  des  emprunts  de  ce 
genre  et  souvent  aux  mêmes  que  le  français. 

Mais,  s'il  est  relativement  aisé  d'éliminer  une  série  déterminée  d'em- 
prunts récents  à  une  langue  vivante  comme  le  turc  et  d'en  faire  une 
série  d'autres  à  une  langue  traditionnelle,  il  n'est  pas  possible  de  transfor- 
mer le  système  articulatoire  ni  le  système  des  formes  grammaticales. 

Pour  la  prononciation,  la  solution  s'est  imposée.  Les  parlers  grecs  ne 
présentaient  pas  entre  eux  les  différences  profondes  de  prononciation  et  de 
formes  grammaticales  qu'on  trouve  par  exemple  dans  les  parlers  armé- 
niens et  qui  ont  obligé  à  créer  deux  langues  littéraires  arméniennes  mo- 
dernes, l'une  à  Tiflis  et  Erivan,  l'autre  à  Gonstantinople.  Les  consonnes 
sont  sensiblement  les  mêmes  partout.  La  prononciation  du  grec  moderne 
commun  a  été  obtenue  en  gardant  ce  qui  était  commun  à  la  plupart  des 
Hellènes  et  en  faisant  abstraction  de  toute  particularité  proprement  locale. 
Le  vocalisme  des  parlers  méridionaux  présentait  encore  en  gros  l'état  de 
la  vieille  xoivvj,  très  différent,  on  le  sait,  de  l'usage  du  v*  siècle  av.  J.-C.  ; 
il  a  servi  naturellement  de  base,  et  l'on  n'a  tenu  aucun  compte  de  la 
grande  altération  systématique  des  parlers  du  Nord.  L'orthographe  est 
historique,  ce  qui  fait  qu'une  même  voyelle  /  est  notée  par  t,  par  y;,  par 
et,  par  oi,  par  u,  une  même  voyelle  e  par  £  et  par  ai  et  o  par  o  et  par  w,  etc. 


LA    GHAMMAIRE  #  2^9 

Mais  ces  complications,  fâcheuses,   de  la  graphie  n'ont  pas  de  consé- 
quences pour  la  prononciation. 

Ce  qui  fait  que  la  structure  phonétique  générale  des  mots  est  encore  en 
grec  moderne  ce  qu'elle  était  dans  la  vieille  xcivi^,  c'est  que  les  consonnes 
intervocaliques  sont  demeurées  presque  intactes  dans  la  plupart  des  par- 
lers,  ou  qu'elles  commencent  seulement  de  s'altérer  ;  le  squelette  des 
mots  est  donc  demeuré  presque  immuable,  et  il  ne  s'est  pas  produit  de 
ces  réductions  qui,  d'un  mot  comme  dicere  ont  fait  en  français  dire  ou  d'un 
mo\jCova.raQ,negare,  nier  :  les  mots  ont  en  gros  conservé  jusqu'aujourd'hui 
le  nombre  de  syllabes  qu'ils  avaient  en  grec  ancien.  Sans  doute  les  con- 
sonnes ont  des  prononciations  très  différentes  de  celles  de  l'attique  ;  3,  o, 
Y,  ç,  0,  ^,  et  même  en  partie  tt,  t,  x  sont  devenus  des  spirantes;  mais 
la  graphie  ne  conduisait  que  dans  une  très  faible  mesure  à  réagir  contre 
des  innovations  très  anciennes  du  reste,  et  dont  on  ne  prenait  pas  con- 
science. La  prononciation  vulgaire  a  donc  subsisté. 

Pour  la  grammaire,  on  ne  pouvait  songer  à  restituer  des  formes  entière- 
ment abolies  dans  tous  les  parlers,  comme  le  futur,  le  parfait,  l'optatif  du 
verbe,  le  datif  du  nom,  le  pronom  uixeTç,  le  relatif  fléchi  oç,  etc.  La  dispa- 
rition, surprenante  et  inexpliquée,  de  l'infinitif  est  commune  à  tous  les 
parlers  ;  c'est  un  de  ces  traits  que  le  grec  a  en  commun  avec  d'autres  lan- 
gues balkaniques  :  l'infinitif  slave  a  de  même  disparu  en  bulgare  ;  on  a 
donc  dû  se  résigner  à  ne  pas  essayer  de  ressusciter  l'infinitif.  Le  futur  est 
obtenu,  comme  dans  les  langues  slaves  du  Sud,  au  moyen  du  verbe 
«  vouloir  »  :  «  je  jugerai  »,  se  dit  et  s'écrit  6à  xpivco,  ou,  avec  une  forme 
archaïsante,  Oevà  xpivio  :  Osvâ,  ensuite  abrégé  en  Gà,  est  une  réduction  de 
ôéXo)  va  «  je  veux  que  ». 

Mais  on  a  maintenu  autant  que  possible  tout  ce  dont  la  langue  courante 
conservait  des  restes.  A  plusieurs  égards,  les  parlers  grecs  sont  demeurés 
archaïques;  ainsi  la  distinction  des  thèmes  du  présent  et  d'aoriste,  avec 
leur  valeur  sémantique,  s'est  maintenue.  Un  fait  phonétique  a  eu  de  grandes 
conséquences  :  la  partie  finale  des  mots  ne  s'est  pas  amuie  entièrement, 
comme  dans  le  passage  du  latin  au  français  où  laudâtôs  devient  loués.  Dès  lors 
une  partie  notable  de  la  vieille  grammaire  a  pu  subsister,  on  l'a  vu,  p.  222, 
et  les  parlers  fournissent  nettement  une  déclinaison  :  nominatif  singulier 
ââepfôç  «  frère  »,  accusatif  à3£pç6(v),  vocatif  àospçd,  génitif  âSepfoD.  A  cet 
égard  le  grec  moderne  a,  dans  ses  formes  les  plus  populaires,  un  caractère 
conservateur  assez  comparable  à  celui  du  russe  ou  du  lituanien,  et  ceci  a 
beaucoup  favorisé  les  tendances  archaïsantes  des  hommes  qui  ont  consti- 
tué la  nouvelle  langue  écrite.  On  s'est  efforcé  de  maintenir  la  distinction 
de  trois  cas  bien  que,  en  fait,  le  génitif  pluriel  soit  très  peu  employé  et 
que  le  nominatif  et  l'accusatif  se  confondent  entièrement  dans  beaucoup  de 
mots. 


25o  CONSTITUTION    d'uNE    NOUVELLE    y.OtVO 

Ainsi  la  morphologie  du  grec  moderne  littéraire  est  une  moyenne  inter- 
dialectale, aussi  archaïsante  que  l'état  du  développement  de  l'ensemble 
des  parlers  a  permis  de  la  faire. 

La  mesure  a  été  dépassée  quand  dans  la  langue  écrite  on  s'est  efforcé  de 
restaurer  des  déclinaisons  abolies,  comme  celle  de  ^auiXeûç.  Il  est  malaisé 
et  généralement  inutile  de  rendre  la  vie  à  des  formes  grammaticales  mortes. 

La  langue  ainsi  obtenue  est  ce  que  l'on  appelle  la  xaôapeûouca,  la  langue 
«  puriste  » .  Surtout  dans  son  vocabulaire,  elle  est  une  sorte  de  compromis 
entre  la  vieille  langue  écrite  et  les  parlers  tels  qu'ils  résultent  du  dévelop- 
pement linguistique  et  tels  qu'ils  existent  encore  dans  l'usage  courant.  Au 
moment  oii  elle  a  été  constituée,  cette  langue  n'était  parlée  par  personne. 
Mais  l'école,  la  littérature  et  surtout  le  journal,  et  aussi,  dans  le  royaume 
de  Grèce,  le  service  militaire  et  les  administrations  tendent  à  l'introduire 
dans  l'usage  parlé.  Sous  ces  influences,  des  mots  abolis  rentrent  dans 
l'usage,  avec  des  sens  nouveaux  et  imprévus  :  sous  l'influence  de  la  ca- 
serne, il  est  devenu  courant  d'appeler  «  un  fusil  «,  au  moins  le  «  fusil  de 
guerre  »,  otcXc(v). 

Une  langue  artificielle  de  cette  sorte  convient  au  clergé  pour  qui  elle 
représente  l'aboutissement  d'une  longue  tradition  et  qui  y  retrouve  beau- 
coup de  ses  textes  sacrés.  Elle  a  ses  avantages  pour  les  ouvrages  techni- 
ques, dont  le  vocabulaire  est  partout  artificiel  ;  la  langue  savante  repose 
trop  dans  l'Europe  entière  sur  l'ancienne  -/.owy^  pour  que  les  Grecs  aient 
éprouvé  un  grand  embarras  à  se  créer  une  langue  abstraite  fondée  sur 
cette  même  y.oivrc  On  conçoit  aussi  que  les  hommes  politiques  et  les  jour- 
nalistes se  complaisent  dans  cette  langue  savante  :  dans  l'Europe  occiden- 
tale où  les  langues  écrites  n'ont  pas  un  caractère  artificiel  et  concordent  en 
gros  avec  les  langues  d'usage  courant,  l'éloquence  politique  et  les  jour- 
naux usent,  on  le  sait,  de  la  langue  la  plus  abstraite  et  recherchent  à 
plaisir  les  termes  savants  qui  dissimulent  le  mieux  les  réalités.  Tous  les 
demi-savants  qui  ont  appris  le  vocabulaire  de  la  langue  puriste  et  qui 
savent  se  conformer  aux  principales  règles  de  sa  grammaire  sont  fiers  de 
cette  supériorité  :  c'est  partout  l'une  des  tares  de  la  demi-culture  que 
l'usage  de  termes  savants  mal  compris  et  de  tournures  élégantes  gauche- 
ment employées.  On  s'explique  donc  le  succès  qu'a  eu  la  langue  puriste  : 
pouvant  s'adapter  à  toutes  les  parties  du  domaine  grec,  elle  satisfait  ceux 
des  éléments  de  la  population  qui  ont  le  plus  le  sentiment  de  l'unité  natio- 
nale et  qui  ont  charge  de  l'exprimer.  Un  développement  pareil  a  eu  lieu 
chez  les  Arméniens.  Par  le  vocabulaire,  par  la  forme  des  mots,  par  la 
grammaire  même,  l'arménien  littéraire  qui  s'est  constitué  au  xix*  siècle 
en  Turquie  s'éloigne  plus  encore  de  la  langue  courante  que  le  grec  puriste. 
Les  conditions  étant  pareilles,  le  résultat  a  été  sensiblement  le  même. 

La  langue   littéraire  a  été  archaïsée  ainsi  d'une  manière  presque  in- 


LE    GREC    PURISTE  25 1 

croyable  :  toute  personne  sachant  le  grec  ancien  qui  a  mis  le  pied  en 
Grèce  a  constaté  qu'elle  lisait  sans  étude  les  journaux,  mais  qu'elle  ne 
comprenait  pas  la  langue  parlée.  En  dehors  de  quelques  savants  grecs  qui 
subissent  l'influence  de  leur  entourage,  il  n'y  a  guère  de  linguiste  qu'un 
pareil  état  de  choses  n'ait  choqué. 

Chez  les  Grecs  la  tendance  à  l'archaïsme  est  naturelle  :  les  langues  de 
civilisation  de  l'Europe  moderne  ont  toutes  hérité  de  la  xowr,  hellénistique, 
dont,  directement  ou  indirectement,  elles  sont  des  reflets  ;  les  Grecs  d'au- 
jourd'hui ne  peuvent  qu'être  tentés  de  revenir  à  cette  '/.ow-r^  qui  a  été  un 
modèle  pour  toute  la  civilisation  européenne. 

Dans  la  mesure  où  le  grec  moderne  vise  à  exprimer  la  civilisation  euro- 
péenne, qu'après  une  longue  période  d'oppression  étrangère,  les  Grecs 
actuels  travaillent  à  s'assimiler,  il  a  un  caractère  artificiel  et  savant,  comme 
toutes  les  langues  des  peuples  qui,  sans  avoir  durant  les  derniers  siècles 
contribué  à  la  développer,  acquièrent  maintenant  cette  civilisation. 

Des  langues  artificielles  de  cette  sorte  ont  un  grave  défaut  :  le  peuple 
ne  les  comprend  qu'à  demi  et  n'en  a  pas  le  sentiment.  Elles  servent  Punité 
nationale,  mais  la  rejettent  en  quelque  sorte  dans  le  passé,  en  faisant 
abstraction  des  tendances  les  plus  récentes,  et,  par  suite,  de  celles  qui 
ont  le  plus  de  force  :  c'est  assurément  une  faiblesse  pour  l'hellénisme  que 
de  n'avoir  pas  une  langue  qui,  comme  le  bulgare,  repose  sur  le  parler 
populaire  et  en  soit  simplement  la  forme  régularisée  et  comme  idéalisée. 
Elles  ne  se  prêtent  pas  à  la  littérature  :  reprenant  un  vocabulaire  et  des 
tours  de  phrases  déjà  fatigués  par  un  long  usage  littéraire,  les  littératures 
qui  se  servent  de  pareilles  langues  sont  fanées  avant  même  d'avoir  existé. 
Il  s'est  par  suite  produit  une  réaction.  La  plupart  des  écrivains  qui  ont 
éprouvé  le  besoin  d'écrire  d'une  manière  expressive  n'ont  pu  faire  autre- 
ment que  d'emprunter  au  peuple  ses  mots,  mots  concrets,  dont  le  sens 
est  vivement  senti  et  qui  ne  sont  pas  usés  par  des  siècles  de  littérature 
—  et  de  la  plus  ennuyeuse,  de  la  moins  vivante  des  littératures,  la  litté- 
rature byzantine,  —  et  ses  tours  de  phrase,  qui  ont  le  mérite  de  la  nou- 
veauté. Aux  prêtres,  aux  politiciens,  aux  maîtres  d'école  «  puristes  » 
s'opposent  des  écrivains  et  des  poètes  qui  s'efforcent  d'employer  la  langue 
du  peuple  pour  parler  au  sentiment  populaire  et  pour  écrire  d'une  ma- 
nière fraîche  et  forte.  Il  n'est  pas  surprenant  que  les  poètes  soient  «  vulga- 
ristes  ». 

Il  n'appartient  pas  à  un  étranger  qui  connaît  très  superficiellement  leur 
langue  d'exprimer  une  opinion  dans  cette  querelle  qui  divise  profondé- 
ment les  Grecs.  Il  est  à  espérer  que  la  pression  de  l'usage  populaire  fera 
perdre  à  la  langue  puriste  beaucoup  de  son  pédant  archaïsme  ;  les  formes 
grammaticales  périmées,  qu'on  a  sans  utilité  voulu  introduire,  resteront 
sans  doute  sur  le  papier  où  l'on  a  eu  le  tort  de  les  mettre  ;  il  n'est  pas  dou- 


252  CONSTITUTION    d'uNE    NOUVELLE    XOIVIQ 

teux  d'autre  part  que,  en  Grèce  comme  partout  en  Europe,  il  entrera  de 
plus  en  plus  de  mots  savants  dans  l'usage  populaire  :  dans  toutes  les 
nations,  l'école  et  le  journal  travaillent  pour  la  langue  savante  —  et  contre 
la  poésie. 

Puristes  et  vulgaristes  s'accordent  à  vouloir  instituer  une  langue  com- 
mune servant  à  tous  les  Grecs.  Cette  langue  commune  se  répand  dès 
maintenant  dans  le  royaume  et  en  dehors,  effaçant  les  particularités 
locales.  C'est  un  trait  remarquable  de  l'hellénisme  que  de  n'avoir  jamais 
en  besoin  de  l'unité  politique  pour  réaliser  l'unité  de  langue  et  que  d'avoir 
été  et  de  continuer  d'être  une  civilisation  avant  d'être  un  État.  Il  se  crée 
donc  actuellement  une  nouvelle  xoivr^  qui  emprunte  une  grande  part  de 
ses  éléments  à  l'ancienne,  tout  comme  la  xoivv]  hellénistique  a  beaucoup 
gardé  de  la  xoivyj  ionienne.  La  conscience  reconquise  de  l'unité  nationale 
amène  à  restaurer  l'unité  de  langue,  condition  de  l'unité  de  civilisation. 
Pour  la  seconde  fois  à  l'époque  historique  une  xoirq  grecque  détruit  des 
parlers  locaux.  Mais,  au  lieu  que  la  grande  xoivv^  hellénistique  a  servi  à 
créer  la  civilisation  moderne,  la  nouvelle  xoivv)  reflète  surtout  l'effort  que 
font  les  Grecs  d'aujourd'hui  pour  acquérir  la  culture  européenne. 


TABLE  DES  MATIERES 


Introduction. 
Bibliographie  , 


Pages. 
VII 


PREMIÈRE  PARTIE 


La  préhistoire  du  grec. 

Chapitre         I.  —  Les  origines  indo-européennes  du  grec 3 

—  II.  —  Structure  du  grec  commun i5 

—  III.  —  Le  grec  et  les  langues  voisines Sa 

—  IV.  —  Les  dialectes 45 


DEUXIÈME  PARTIE 


Les  langues  littéraires. 

Chapitre         I.  —  Généralités  sur  les  langues  littéraires 8i 

—  II.  —  Vocabulaire  de  la  poésie  grecque 93 

—  III.  —  Débuts  des  langues  littéraires  grecques 96 

—  IV.  —   Les  origines  de  la  métrique  grecque io3 

—  V.  —  De  la  tradition  des  textes 109 

—  VI.  —  La  langue  homérique ii2 

—  VIL  —  Les  langues  des  poètes  lyriques 182 

—  VIII.  —  La  langue  de  la  tragédie  atlique i53 

—  IX.  —  La  prose  ionienne i58 

—  X.  —  La  prose  attiquc i63 

—  XI.  —   La  langue  de  la  comédie 169 

—  XII.  —  Le  style 17^ 


254 


TABLE    DES    MATIERES 


TROISIÈME  PARTIE 


Chapitre 


I. 
II. 

III. 

IV. 

V. 

VI. 

VII. 

VIII. 

IX. 


Constitntion  d'une  langue  commune. 

Définition  de  la  zotvrî 17g 

Conditions  historiques  de  la  constitution  d'une  langue  com- 
mune   i83 

Sources  de  la  connaissance  de  la  xotvrj igS 

Caractères  linguistiques  de  la  xoiv/j.  ........  202 

Les  bases  dialectales  de  la  y.otVTJ. 223 

L'influence  latine 23A 

Elimination  des  parlers  locaux 237 

Dissolution  de  la  xoivt} 343 

Constitution  d'une  nouvelle  xotvrj 2^7 


CHARTRES.     IMPRIMERIE    DURAND,    RUE    FULBERT. 


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